‹ Leçons de thérapeutique [electronic resource]Chapitre 26 sur 48 · VINGT-DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME LEÇON

MÉDICA.TION HYPERCINÉTIQUE (SUITE)

Médicaments : Effets physiologiques de la strychnine et de la brucine.

La strychnine, la brucine et l'igasurine sont des agents convulsivants, tétanisants. Ils se rapprochent à cet égard de la fève de Saint-Ignace, de l'upas tieuté, du bois de couleuvre, du M'boundou, de l'hoang-nân et de 1 ecorce de la noix vomique (fausse angusture).

Effets Le premier de ces alcaloïdes, la strychnine, est le physiologiques j^^g ^^^f trois, la brucine le moins actif. D'après

delà 1 . , 1 .

strychnine. Vulpian il faudrait 10 à 15 parties de brucine pour provoquer les effets produits par 1 partie de strychnine ; le rapport entre ces deux agents serait, pour Falck, de 38 à 1 . Husemann estime que 4 à 12 grammes de noix vomique équivalent à 0,05 de sulfate de strychnine. Vous voyez d'après l'écart assez grand entre 4 et 12 que la valeur de la noix vomique est trop variable pour qu'on en recommande l'emploi.

La strychnine et la brucine possèdent des propriétés antifermentescibles qui ont été étudiées par Narési.

La première constitue un médicament très important dont l'histoire physiologique doit vous être présentée avec quelques détails.

MEDICATION IIYPERCINÉTIQUE. 2/J

Elle a pour origine les premières expériences faites par Pelletier et Caventou (1818), puis par Magendie (1819). A partir de cette époque on sut que la noix vomique et la strychnine possédaient les mêmes propriétés.

Depuis, des expériences extrêmement nombreuses ont permis d'approfondir le mode d'action physiologique de la strychnine, un des poisons les plus énergiques que nous connaissions. L'homme est le plus sensible à ce poison ; on a calculé qu'il succombe après l'absorption d'une dose s'élevant seulement à 0,0004 par kilogramme de poids corporel. Les animaux présentent, suivant Falck et Husemann, une résistance à la strychnine très variable suivant les espèces.

Cette substance est facilement absorbée par la peau dénudée et par les muqueuses, de sorte qu'on a pu voir survenir des phénomènes toxiques à la suite de l'emploi de collyres (Schuler). Lentement absorbée par l'estomac (Vulpian), elle paraît plus apte à l'être par la muqueuse buccale (Gorochozefî) et surtout par la muqueuse rectale. Mais c'est naturellement par la voie hypodermique qu'elle parvient le plus directement dans le sang à moins qu'on ne l'injecte, comme chez les animaux mis en expérience, directement dans les vaisseaux.

Vulpian a parfaitement décrit les phénomènes qui suycimisation succèdent chez la grenouille à l'introduction sous la peau de 1/20 de mdligramme de chlorhydrate de strychnine. Après de l'agitation et du gloussonnement, on voit tout à coup survenir une extension spasmodique des membres. La tête est alors fléchie sur le cou, les paupières inférieures sont relevées, les yeux enfoncés, les membres postérieurs étendus, les orteils

écartés. Quant aux membres antérieurs ils sont également étendus chez la femelle, tandis que chez le mûle ils sont croisés sur le sternum.

L'effet du toxique se fait sentir par accès qui débutent par un état rigide dont nous venons d'indiquer les caractères (spasme tonique) durant une seconde à peine, auquel succède un relâchement, puis un spasme clonique suivi d'un nouveau spasme tonique. Au bout d'un certain nombre de secousses convulsives l'accès prend fin.

L'animal reste alors immobile, les yeux sont ouverts, l'appareil hyoïdien exécute ses mouvements jusqu'à ce que survienne une nouvelle crise. Celle-ci peut être provoquée par la moindre excitation et pendant plusieurs heures on peut en faire naître à volonté. Plus tard l'effet du poison s'amoindrit progressivement.

Avec cette dose de 1/20° de milligramme, la grenouille peut tomber, après avoir traversé la phase convulsive, dans un état de résolution musculaire ressemblant à la mort : les mouvements respiratoires sont suspendus, mais le cœur continue à battre. Cependant en général cette dose n'est pas mortelle ; au bout de douze à trente-six heures, on voit reprendre la respiration et on entre dans une période de retour qui conduit à une nouvelle phase convulsive. Cet état peut persister pendant un mois au bout duquel les crises, déjà moins fortes depuis quelque temps, finissent par cesser (Vulpian).

On a observé des effets semblables chez les mammifères. L'excitabilité si remarquable des animaux intoxiqués se retrouve ici comme chez la grenouille ; elle était déjà connue de Lossius (1683) à l'époque où l'on n'employait que la noix vomique. Quand la dose est

MÉDICATION HYPERGINÉTIQUE.

forte, la mort peut avoir lieu dès le premier accès par suspension d'abord de la respiration, puis du cœur. La respiration artificielle peut sauver l'animal, mais à la condition d'être employée très rapidement, avant que les centres bulbo-médullaires aient perdu leur excitabilité. Toutefois elle ne peut réussir que dans les cas où la dose ingérée ne dépasse pas celle qui est strictement mortelle. Lorsque cette dose est massive, on prolonge seulement ainsi l'agonie des animaux. Ceux-ci tombent alors dans un état qui présente une certaine analogie avec l'anesthésie ou avec l'intoxication curarique : les muscles sont en résolution, les vagues sont intoxiqués (Vulpian, Ch. Richet).

Occupons-nous maintenant des effets observés chez l'homme après l'administration de doses variables. Les doses faibles (de 1 à 3 milligrammes) produisent une augmentation de l'appétit, une accélération des digestions et une plus grande facilité des exonérations. Mais leur intervention prolongée détermine au contraire des phénomènes inverses : diminution de l'appétit et troubles digestifs. On a encore remarqué que ces faibles doses augmentent la sécrétion salivaire et rendent plus vive l'impressionnabilité des sens.

Les doses moyennement fortes (de 5 à lOmill.) déterminent des effets qui vont progressivement en s'accentuant. On note d'abord de l'excitabilité réflexe exagérée, des fourmillements dans les membres, de l'hyperesthésie rétinienne et parfois une perversion de l'odorat (Frôhlich), de l'inquiétude, de l'anxiété et une grande exagération de la tension musculaire.

Plus tard, après la répétition des doses, les mouvements du thorax et de la déglutition deviennent difficiles et certains groupes musculaires sont pris de

Effets de la strychnine

chez l'homme.

tressaillements qui prennent peu à peu les caractères de convulsions tétaniques. Ces crises convulsives sont séparées par des intervalles dé calme, et, pendant leur cours, rintelligence reste intacte. Après quelques heures ou plusieurs jours, la santé se rétablit. La dose dont nous parlons n'est effectivement pas mortelle chez l'adulte.

Il faut arriver pour qu'il y ait terminaison fatale aux doses de 3 à 5 centigrammes. Dans ces cas, les accidents débutent bientôt, c'est-à-dire au bout de quelques minutes, et la mort peut se produire rapidement en dix à quinze minutes. Le plus souvent elle ne survient qu'après plusieurs heures de souffrances. Les principaux phénomènes consistent en une anxiété extrême, de la salivation, une sueur froide se répandant à la surface du corps, puis en l'apparition subite d'un terrible accès de tétanos. Pendant cet accès le corps roidi se courbe en opisthotonos outré, la respiration est suspendue, la face asphyxique, les yeux saillants. Au bout de quelques secondes à deux ou trois minutes, parfois même de cinq minutes, il survient une détente et la respiration reprend ; mais l'excitabilité reste extrême et la plus faible excitation suffit pour faire réapparaître le tétanos. Nul empoisonnement n'est mieux caractérisé ni plus terrifiant.

Analysons maintenant les phénomènes qui viennent

Analyse des

ctrcts d'être décrits en passant successivement en revue les physioiogi- différents systèmes et appareils atteints.

ques. ^ ^

Quelques auteurs ont fait de la strychnine un poison cérébral. Cette opinion est insoutenable, caries effets de cet agent restent les mêmes après l'ablation du cerveau.

Chez le lapin, qu'on entretient en vie à l'aide de la respiration artificielle, après avoir pratiqué la section

MÉDICATION HYPÉRCINÉTIQUE. 277

de la moelle épinière, les membres postérieurs seuls se tétanisent (Rossbach et Nothnagel).

Le poison porte évidemment ses effets sur le bulbe et sur la moelle épinière, ainsi que l'ont prouvé pour la première fois les célèbres expériences de Magendie. Les convulsions ne se produisent pas quand au préalable la moelle a été détruite ; elles cessent lorsqu'on détruit secondairement cet organe.

M.^^Brown-Séquard a fait voir depuis qu'il suffit pour empêcher l'apparition des convulsions de faire la ligature des vaisseaux qui se rendent à la moelle épinière. Les modifications de la respiration, le retrait des globules oculaires, le mouvement de flexion de la tête observés sur la grenouille intoxiquée sont, comme l'a fait remarquer Vulpian, des preuves de l'action sur le bulbe.

L'ordre d'envahissement de l'axe bulbo-rachidien est encore un sujetde discussion ; c'est un point secondaire.

Il est plus intéressant de chercher à se rendre compte du mode d'action produit sur les centres. Van Deen, Marshall-Hall, Mayer, M. Brown-Séquard, Vulpian admettent l'exaltation de l'excitabilité de ces centres. La strychnine produirait une modification particulière de la substance grise d'où résulteraient des crises réflexes sous l'influence de la moindre excitation des extrémités des nerfs sensibles.

Il ne paraît pas y avoir d'action élective sur certaines parties des centres bulbo-médullaires. Les attitudes prises par les animaux tétanisés dépendent en effet, selon la remarque de Vulpian, de la prédominance d'action de certains groupes musculaires. Ce sont les muscles les plus développés et les plus forts qui commandent ces attitudes.

La disparition des convulsions pendant la cliloroformisation ne prouve pas que les nerfs sensitifs sont affectés par la strychnine, mais simplement que l'arc réflexe se trouve en quelque sorte interrompu par suite des effets de l'anesthésique.

Mais on doit admettre que les centres vaso-moteurs bulbo-rachidiens sont atteints, car les expériences de Richter et celles de Vulpian ont fait voir que la strychnine fait monter la pression sanguine chez les animaux préalablement curarisés, auxquels on a sectionné les deux vagues. Cette élévation de pression ne peut s'expliquer dans ces conditions que par une constriction des artères périphériques. Vulpian admet que cette action vaso-motrice, de même que le retrait des globules oculaires et la rétraction de la rate notés chez les animaux strychnisés, sont, comme le tétanos, d'origine réflexe.

Cl. Bernard, frappé de la vive sensibilité des animaux intoxiqués par la strychnine, a rattaché l'action de ce poison à une exaltation des propriétés des nerfs sensitifs.

Pour expliquer l'effet des très fortes doses, ila admis qu'à la période d'excitation faisait suite une phase d'abolition des propriétés de ces nerfs, résultant de l'excès d'excitation. Il a été ainsi conduit à faire une opposition entre les effets du curare et ceux de la strychnine. Tandis que le premier paralyserait les extrémités périphériques des nerfs moteurs, la seconde décrocherait pour ainsi dire les nerfs sensitifs au niveau de leur terminaison dans la moelle. La théorie de Cl. Bernard a été combattue par Martin Magron, par Buisson et surtout par Vulpian. Ce dernier expérimentateur a démontré que la strychnine respecte les propriétés des fibres nerveuses sensitives et de leurs

MÉDICATION HYPERCINÉTIQUE. 279

foyers d'origine et qu'à tout moment de l'intoxication la sensibilité persiste. Il explique le collapsus final, si facile à étudier chez la grenouille, par l'envahissement secondaire des nerfs moteurs qui, nous l'avons vu, finissent par se paralyser.

Nous avons dit également que les sens spéciaux sont exaltés. Binz a rendu cet effet sensible pour l'odorat en badigeonnant l'intérieur des narines avec une solution de strychnine. L'augmentation de l'acuité visuelle a été constatée par Hippel, et Cohn a reconnu, pendant l'action delà strychnine, qu'il se produit une extension du champ chromatique pour lè bleu.

L'action exercée sur le grand sympathique est mise en évidence par la propulsion des yeux et la dilatation des pupilles au moment des accès. Pendant leur cours l'élévation de la pression sanguine, que nous signalions tout à l'heure, peut doubler (Sigmund Mayer, Vulpian) . On observe d'ailleurs une sorte d'état spasmodique des vaisseaux de tout le corps.

Vulpian soutient, cependant, que les propriétés des nerfs sympathiques sont à peu près complètement respectées pendant le cours de l'intoxication.

En somme, la théorie qui semble prévaloir aujourd'hui est celle qui invoque l'action élective sur les centres gris bulbo-médullaires, y compris ceux des vaso-moteurs, action d'où résulte une exaltation considérable des phénomènes de réflectivité. Mais jusqu'à présent nous ignorons quelle est la nature intime de la modification produite dans les éléments nerveux.

La contractilité musculaire persiste chez les animaux intoxiqués; elle devient seulement un peu plus faible. Après la mort la rigidité et la putréfaction suivent une marche plus rapide.

Les fibres lisses se comportent de la même manière que les fibres striées. Mais nous devons ajouter que la strychnine ne provoque pas de contractions tétaniques des fibres de l'utérus en état de gestation.

Il résulte des violentes contractions musculaires produites par le poison une telle élévation de la température que celle-ci peut monter jusqu'à 44°. Cette origine de l'élévation thermique est indiscutable, car il résulte des expériences faites par M. Muron et par Vulpian qu'on peut empêcher la température de s'élever en curarisant au préalable les animaux. On sait, d'ailleurs, que le même phénomèfte s'observe dans le tétanos et qu'on peut l'obtenir aussi à l'aide de la faradisation générale, ainsi que Leyden, Kûhne, Billroth, Fick, M. Ch. Richet l'ont reconnu.

Après l'emploi des doses faibles l'appareil cardiaque est peu impressionné. Quand la dose est toxique on observe d'emblée chez la grenouille un affaiblissement du cœur avec interruptions diastoliques. Chez les animaux à sang chaud, le cœur s'accélère pendant la période convulsive et ce phénomène est probablement la conséquence des efforts violents; aussi fait-il défaut chez les animaux curarisés (Sigm. Mayer).

D'après l'ensemble de ces faits l'élévation de la pression sanguine déjà signalée aurait plusieurs origines. Elle dépendrait : 1" de la contraction des muscles striés (Sadler); T de l'accumulation d'acide carbonique dans le sang; 3° de l'excitation des vaso-moteurs. Cette excitation qui, nous venons de le voir, serait indirecte d'après Vulpian, est considérée, au contraire, comme directe par S. Mayer.

La respiration est fortement touchée; elle devient difficile, courte, précipitée, haletante, pour se suspendre

MÉDICATION HYPERCINÉTIQUE. 28i

pendant les crises convulsives. Plus tard elle est pénible et lente lorsque l'action du poison sur le bulbe est plus profonde et que l'acide carbonique s'est accumulé dans le sang. Falck admet qu'elle peut être brusquement arrêtée par un spasme de la glotte.

Ces troubles respiratoires ont pour conséquence une accumulation d'acide carbonique dans le sang. Mais cette modification ne paraît pas être la seule. Harley a trouvé, en 1856, une diminution de la capacité respiratoire du sang des animaux intoxiqués, fait qu'on explique, faute de théorie plus satisfaisante, par l'action paralysante exercée par la strychnine sur les globules rouges.

Outre l'augmentation de la salive on a également noté une sudation plus ou moins intense. Ce dernier phénomène paraît être le résultat des mouvements musculaires, car l'emploi de la strychnine fait diminuer la sueur chez les phtisiques. Malgré l'élévation de la tension sanguine, il n'y a pas de diurèse (Vulpian).

Les fônctions du foie sont évidemment troublées, car SchifT a observé de la glycosurie chez la grenouille strychnisée, et Rôhrig et Vulpian, une diminution de la sécrétion biliaire chez les animaux à sang chaud. Schiff met la glycosurie sur le compte de la tétanisation, tandis que Vulpian y voit la preuve d'une action probable de la strychnine sur les cellules hépatiques.

La strychnine est éliminée en nature par l'urine et par la salive. On en retrouve surtout dans le foie^ rarement dans les reins, parfois dans la substance grise de la moelle épinière et du bulbe. L'effet cumulatif des doses est;probable quoique non rigoureusement démontré.

Page 1