DE L’ENCRE. — DES ALCALOÏDES
Sommaire. — De l’Encre à écrire. — Des encres de couleur et des encres indélébiles. — Des encres de sympathie. — Des Principes immédiats basiques ou alcalins. — Leur découverte. — Gomment ils existent dans les végétaux. — Leurs propriétés vénéneuses. — Des poisons des Indiens. — Principales propriétés des alcaloïdes végétaux. — Du sulfate de quinine et de son emploi en médecine.
L’une des applications les plus fréquentes des acides tannique et galiique, c’est la préparation de ce liquide si utile qui est vulgairement désigné sous le nom à! Encre. Occupons-nous- en actuellement.
De l’Encre.
L/encre (1) est un liquide coloré en noir bleuâtre qui sert, vous le
(1) Suivant Ménage, le mot encre vient de l’italien inchiostro, qui a été fait du latin encaustum, encaustique, dont les Polonais ont fait incost , les Flamands inkt, et les Anglais ink.
Chez les anciens, on connaissait l’emploi de l’encre ; ce liquide est désigné
savez, Messieurs, à tracer des caractères sur le papier et à donner ainsi un corps à la pensée. Elle se compose essentiellement de tannate et de gallate de peroxyde de fer en suspension dans l’eau, à laquelle on ajoute ensuite quelques autres substances, notamment de la gomme ; celle-ci a pour effets d'empêcher la précipitation de ces sels, de donner une certaine consistance au liquide, afin qu’il ne s’étende pas trop sur le papier, et de communiquer, en outre, plus d’éclat aux caractères tracés avec lui.
Préparai ion. — Beaucoup de recettes ont été données, depuis le dix-huitième siècle, pour la préparation de l’encre. Voici la formule la plus simple, et qui produit l’encre du plus beau noir :
Noix de galle concassée 1 kilogr..
Sulfate de fer ou couperose verte 500 gr.
Gomme arabique 500 gr.
Eau 16 litres.
On fait une forte décoction de la galle dans 13 à 14 litres d’eau; on passe à travers une toile ; on ajoute à la liqueur claire la gomme, puis la couperose, qu’on a fait dissoudre séparément dans le reste de l’eau prescrite : on agite le mélange de temps en temps, et on l’abandonne au contact de l’air jusqu’à ce qu’il ait acquis une belle teinte d’un noir bleuâtre. On laisse alors reposer, on tire à cla?ir et on enferme l’encre dans des bouteilles que l’on bouche avec .soin. Dans le commerce, on
par Jérémie sous le nom de deio (Jérém. , xxxvi, 18). Beaucoup d'auteurs croient que l’usage en était déjà très-commun du temps de Moïse, parce qu’il est dit dans le livre des 'Nombres , que le prêtre effacera avec les eaux amères les malédictions qu’il aura écrites dans le livre ( Nombres , v, 53). Quoi qu’il en soit, l’encre était préparée, ainsi que Pline, Vitruve, Dioscoride nous l’apprennent, avec du noir de fumée ou un charbon très-divisé, délayé dans une eau gommée. Dioscoride nous en donne la recette : 3 onces de noir de fumée pour l once de gomme (Diosc., v, 183): c’était donc une composition analogue à l’encre de Chine dont je parlerai bientôt. Il paraît aussi, d’après un vers de Perse ( Sat . III), qu’on utilisait la liqueur noire fournie par les sèches.
On se servait aussi d’encres de diverses couleurs. Deux Athéniens, Polygnote et Mycon, qui excellaient dans la peinture, inventèrent l’encre de marc de raisin, que l’on nomma Iruginon, ce qui veut dire fait de lie de vin. Les empereurs et les rois écrivaient avec une encre composée de coquilles pulvérisées et de sang tiré de la pourpre ; eux seuls avaient le droit de s’en servir. On faisait encore de l’encre avec le sang de certains poissons. On employait une liqueur rouge pour écrire les titres des livres et les grandes lettres ; c’était, suivant Ovide, du vermillon délayé ou quelque liquide dans lequel on faisait infuser du bois de cèdre. v
Pline parle d’une espèce d’encre, d’un noir apporté de l’Inde et dont il ignore la composition; c’est très-probablement ce qu’on appelle aujourd’hui encre de Chine; mais il prétend que toute sorte d’encre doit être mise au soleil pour acquérir sa perfection, et que celle dans laquelle on ajoutait du vin d’absinthe empêchait les souris de ronger les livres (Plin., lib. XXXV, 25).
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l’appelle Encre double. Ce qu’on vend sous le nom d ’ Encre simple est la précédente, faite avec le double d’eau.
Les fabricants ont l’habitude de laisser l’encre se couvrir d’une moisissure ayant de la soutirer, et ils prétendent que cette pratique leur procure un liquide plus clair et moins sujet à se moisir dans les bouteilles et les encriers. Ce dernier inconvénient, qui paraît dû à une altération spontanée des matières organiques azotées provenant de la noix de galle, d’où résultent des animalcules, peut être prévenu par Laddition de substances corrosives. Une petite quantité de sublimé corrosif, de bioxyde de mercure, de créosote, d’acide phénique, ou d’une huile essentielle quelconque, remplit très-bien cet objet. Mais on ne saurait approuver l’emploi de ces substances nuisibles, par la raison que les enfants, et môme beaucoup de grandes personnes, ont la mauvaise habitude de porter fréquemment les plumes à leur bouche pour les nettoyer. Vous concevez que, dans le cas où l’encre serait additionnée des matières actives citées plus haut, il pourrait en résulter de graves accidents.
Les dépôts noirs qui se forment au fond des tonneaux, chez les fabricants d’encre, sont vendus, sous le nom de boues d’encre , aux emballeurs, pour marquer et numéroter les caisses.
Comme la teinte de l’encre avec la couperose et la galle a quelque chose de terne, on lui donne du brillant par l’addition d’un peu de sucre et de sulfate de cuivre. Mais ce dernier sel nuit beaucoup aux plumes d’acier, dont on fait aujourd’hui un si grand usage, parce que le fer, en décomposant le sulfate de cuivre de l’encre, détermine une précipitation de cuivre métallique sur les plumes, ce qui les rend mauvaises et cassantes. On peut remédier à cet inconvénient, en rivant sur la plume une languette de zinc qui ne plonge qu’en partie dans l’encre, et qui,’ en changeant l’état électrique de l’acier, le préserve de toute altération (tj.
Il arrive souvent qu’une encre de la plus belle apparence jaunisse en très-peu de temps; cela est dû à ce que la couperose employée était trop acide. On remédie à cet inconvénient en ajoutant à l’encre ainsi faite 60 grammes d’ammoniaque liquide par chaque 600 grammes de couperose.
Souvent on remplace tout ou partie de la noix de galle par d’autres matières astringentes moins chères, telles que le sumac, le bois de
(1) Les plumes métalliques sont d’origine danoise. Dans un voyage que le comte de Lasteyrie fit en Danemark, il y a plus de soixante ans, il vit entre les mains d’un habitant de Copenhague, une de ces plumes de métal, si rares alors, qu’elles n’étaient considérées que comme des objets de curiosité. De retour en France, et après avoir fait lui- même un assez long usage de ces plumes, le comte de Lasteyrie, préjugeant de leur avenir, engagea et décida en 1807, un artiste habile, Bouvier, à en établir à Paris une fabrique, qui fut la première de ce genre en France et même en BJurope.
campéche, l'écorce de chêne ou d’aune ; mais ces encres ont une teinle moins belle, ont moins de fluidité et sont bien plus altérables.
Voici quelques recettes d’encres plus économiques que la précédente :
Noix de galle
Bois de campéche en copeaux
Couperose verte
— bleue
Gomme arabique
Sucre
Eau i
EN en ES
de Lewis.
de Ribeaucourt.
de Robinson.
96 gram.
86 gram.
96 gram.
2 litres.
2 litres.
2 litres.
On prépare souvent des encres sans noix de galle et sans couperose. Elles sont alors de fort médiocre qualité et excessivement altérables. La mauvaise encre violette de Rouen est obtenue en faisant bouillir pendant une heure dans 6 litres d’eau :
Campéche en copeaux 750 gr.
Alun de Borne 32
Gomme arabique 32
Sucre candi 16
On laisse reposer pendant deux à trois jours, et on passe à travers un linge. Plus elle vieillit, mieux elle vaut.
11 est possible, avec le bois de campéche, d’obtenir une encre bien supérieure à celle-ci, et presque aussi solide que celle à la galle et à la couperose. C’est de suivre la formule indiquée par le professeur Runge ; la voici : On fait bouillir 625 gr. de bois de campéche dans une quantité d’eau suffisante pour obtenir 5 litres de décoction. A celle-ci, on ajoute, après le refroidissement, 5 gr. de ebromate jaune de potasse, et on agite vigoureusement. L’encre est alors préparée, et on peut l’employer immédiatement. Toute addition de gomme est nuisible.
Celte encre est d’un prix très-peu élevé; elle est très-bonne pour écrire avec les plumes d’acier ; mais elle a un défaut grave, c’est de s’épaissir souvent, après la préparation, comme du lait caillé. Quelques gouttes d’une solution de sublimé corrosif s’opposent, d’après Stein, à cet effet; 25 centigr. de ce composé suffisent pour une bouteille d’encre. Non-seulement cette encre devient ainsi plus fluide et se conserve intacte, mais sa couleur passe au noir pur, de bleu indigo foncé qu’elle était auparavant.
Encres indélébiles. — L’encre à la noix de galle et à la couperose, dont l’inventeur est inconnu (1), et dont l’introduction en Europe, vers
(I) Si Ton en croit les écrivains juifs contemporains (docteurs Jost etGraetz), ce serait le rabbin Meir, vivant au quatrième siècle de l’ère chrétien nç, qui aurait
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la fin du douzième siècle, semble devoir être attribuée aux Arabes, n’est malheureusement pas très-solide ; elle est aisément détruite par le chlore et les chlorures décolorants, les vapeurs acides, les solutions alcalines caustiques, l’acide oxalique et le sel d’oseille. L’air humide même jaunit au bout de quelque temps les caractères tracés avec elle, par suite de la peroxydation du fer, et il finit à la longue par altérer tellement ces caractères qu’il est impossible de les lire. Voici des feuilles écrites, que je vais laisser séjourner pendant peu de temps dans quelques-unes des liqueurs que je viens de nommer; bientôt tous les caractères auront disparu.
On connut de bonne heure les moyens d’enlever cette encre de dessus le papier; car, dès le seizième siècle, les tribunaux rendirent des jugements contre plusieurs individus convaincus d’avoir fabriqué des actes faux, et les ouvrages de chimie de cette époque mentionnent déjà l’emploi des acides et des alcalis pour faire disparaître l’encre.
De bonne heure aussi les chimistes recherchèrent les moyens de prévenir ces coupables manœuvres; et depuis 1764, que Lewis fit paraître un traité sur l’encre et les procédés à employer pour la rendre indélébile, une foule de travaux ont été entrepris et publiés sur cette importante question.
La plupart des encres vendues comme indélébiles contiennent une certaine dose de charbon en poudre très-fine ; les caractères tracés avec elles résistent assez bien aux réactifs ordinaires, mais elles sont plus épaisses que les autres, donnent lieu à des dépôts considérables par le simple repos, ne peuvent pénétrer dans le papier, et les caractères sont, dans ce cas, facilement enlevés par le frottement ou le grattage. La Société d’encouragement ayant un jour chargé Clouet d’examiner une encre que l’on annonçait comme indélébile, cet ingénieux chimiste demanda que l’auteur écrivît lui-même les mots encre indélébile , et apposât sa signature au-dessous. Le lendemain, il présenta son rapport, signé de lui et de l’inventeur; il se composait de ces mots : Encre délébile.
11 avait enlevé les lettres z/z, en les humectant d’un peu d’eau et les frottant avec une brosse douce, et il avait ajouté sa signature à celle du fabricant. L’assemblée adopta, en riant, les conclusions de ce rapport laconique.
L’Académie des sciences, consultée en 1826, par le ministre de la justice, sur les moyens d’empêcher la falsification des écritures, a fait connaître, en 1831, que la meilleure encre indélébile est l’encre de Chine, délayée dans de l’acide chlorhydrique ne marquant qu’un degré et demi à l’aréomètre, ou dans de l’acétate acide de manganèse. Avec 4 ou 5 grammes d’encre de Chine et un kilogramme d’acide, on obtient un litre d’encre d’une très-bonne nuance, pour le prix très-
inventé cette encre et rendu par là un grand service à l’humanité (Albert Réville, le Peuple juif et le Judaïsme, au temps de la fondation du Talmud, Revue des deux Mondes , 1867, t. LXXIÏ, p. 104).
modique de 42 centimes. L’idée de cette composition est due à Pline, qui a indiqué de délayer l’encre solide de son temps avec du vinaigre, afin de lui donner plus de fixité, et de la rendreplus pénétrante dans le papier.
Dans un nouveau rapport, publié en 1837, l’Académie des sciences a confirmé la bonté de l’encre de Chine acidulée; mais comme on fait maintenant un grand usage de plumes métalliques, et que cette encre est de nature à les altérer, l’Académie conseille, dans ce cas, de délayer l’encre de Chine dans de l eau rendue alcaline par la soude caustique, et marquant un degré à l’aréomètre de Baume. L’encre alcaline pénètre mieux dans la pâte du papier que l’encre acidulé, lofsque ce papier est collé au moyen de l’amidon, d’un savon résineux et d’alun, sorte de collage qui est devenu général depuis plusieurs années. 11 est avantageux, d’ailleurs, pour que l’encre pénètre mieux, d’humecter très-légèrement le papier, d’attendre une ou deux minutes pour laisser à l’humidité le temps d’imbiber toute l’épaisseur de la feuille, puis, enfin, d’écrire avec l’encre de Chine récemment délayée dans la liqueur acide ou alcaline.
L’encre de Chine, qui est si employée pour le lavis, et dont l’importation en Europe remonte à des temps fort reculés, n’est pas d’invention chinoise; c’est l’Inde qui en est la patrie. On conte que vers 620 avant Jésus-Christ, un roi de Corée, tributaire de la Chine, envoya à l’empereur des tablettes d’un très-beau noir, dont les habitants du Céleste Empire n’avaient encore aucune connaissance ; ils s’appliquèrent à l’imiter, mais ils n’y parvinrent que quinze siècles après, c’est-àdire vers l’an de J.-C. 900. On donne comme ingrédients des tablettes coréennes, la résine et la colle de corne de cerf.
D’après le père du Halde, cette encre solide, qui est encore aujourd’hui la couleur noire par excellence, est préparée en Chine en faisant bouillir dans l’eau du suc de gingembre et des extraits de plantes particulières inconnues de nos botanistes, ajoutant à cette décoction de la colle de peau d’âne parfumée avec du musc, et du noir de lampe, de manière à former une pâte qu’on place dans des moules de bois et qu’on fait ensuite sécher d’abord sous la cendre, puis au soleil ou dans une étuve. Cette encre est d’un beau noir luisant; elle arrive en Europe en petits parallélipipèdes rectangles, portant en relief des figures ou des caractères dont la plupart sont dorés (1).
On prépare maintenant en France une encre semblable à celle de Chine et d’une très-bonne qualité (2).
(1) Les Chinois ont une telle estime pour tout ce qui a rapport à l’écriture, que les ouvriers qui fabriquent l’encre jouissent du même préjugé honorable qui était attaché autrefois chez nous à l’état de nos gentilshommes verriers. Leur art n’est point considéré comme une profession mécanique (du Halde, Descript. de la Chine,. 1, p. 125. — Fortia d’Urban, Descript. de la Chine , 1840, t. II,
(2) Parmi toutes les recettes indiquées, la suivante paraît donner de bons résultats. On emploie :