‹ Leçons de chimie élémentaire appliquée aux arts industrielsChapitre 67 sur 125 · Q UA K ANTE-K E U V J ÈM E LEÇON · texte numérisé non relu

Q UA K ANTE-K E U V J ÈM E LEÇON

des propriétés vénéneuses. Tout le monde a pu remarquer avec quelle rapidité l’huile de nos lampes en cuivre se colore en vert. 11 n’est pas douteux que, dans tous ces cas, les métaux n’absorbent d’abord l’oxygène de l’air pour le céder peu à peu aux corps gras qui s’acidifient.

Action îles dissolvants. — Insensibles à l’action de l’eau, peu solubles dans l’alcool et l’esprit de bois froid, les corps gras se dissolvent beaucoup mieux dans ces deux liquides bouillants, et ils y sont d’autant plus solubles qu’ils renferment plus d’oxygène. L’huile de ricin, la plus oxygénée de toutes, se dissout en toutes proportions dans ces deux véhicules.

Mais les -véritables dissolvants de ces corps sont : l’éther, le chloroforme, la benzine, les huiles de houille et de schistes, les essences, le pétrole et le naplite, le sulfure de carbone. Ce dernier liquide, en raison de son bas prix, est choisi de préférence pour extraire en grand, ainsi que M. Deiss l’a pratiqué le premier, les corps gras des matières qui les renferment (laines en suint et filées, débourrages de cardes, chiffons gras des chemins de fer, pains de cretons, résidus des fabriques d’acide stéarique, os de boucherie, tourteaux de graines oléagineuses et d’olives, etc.) (1).

C’est encore le sulfure de carbone qu’on doit employer pour l’essai des suifs qui, trop souvent, sont falsifiés avec du marbre en poudre, de la fécule, des os calcinés à blanc et pulvérisés, etc. (2). On traite alors les suifs soupçonnés par ce liquide bouillant, jusqu’à ce qu’il ne se dissolve plus rien. Toute la matière grasse est ainsi enlevée. Le résidu est lavé avec de l’alcool chaud, puis séché et pesé. Il est bien facile ensuite d’en déterminer la nature.

©éroîoratioüi «les labiles par le charbon. — Le charbon, et surtout le noir animal en grains, enlève aux huiles une partie de leur couleur et peut servir à leur blanchiment. Il faut, dans ce cas, leur faire traverser une couche assez épaisse de ce charbon. Les huiles d’olive, d’œillette et d’amandes douces, décolorées ainsi, restent tellement fluides que, d" après Puissant, elles exigent I/o de cire de plus pour donner du cérat d’une consistance égale à celui préparé avec les mêmes huiles non décolorées. Elles ne se figent qu’à plusieurs degrés audessous de leur point ordinaire de congélation, et elles pourraient, en raison de cette particularité, être employées avec avantage dans l’horlogerie.

(1) Quand on songe aux quantités considérables de corps gras qui se perdent chaque jour sous des formes si diverse^, on ne peut que constater avec un vif intérêt l’extension d’un procédé qui, permettant de les utiliser d’une manière complète, contribue à alimenter de matières premières d’un prix plus élevé nos fabriques de bougies et de savons (Balard).

(2) On a trouvé dans le commerce des suifs contenant de 10 à 20 p. 100 do marbre.

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Un agent de décoloration plus prompt dans ses effets que le charbon et plus commode à employer, c’est le permanganate de potasse, d’après M. Berlandt. Qu’on secoue fortement pendant quelques minutes 960 parties d'huile avec 120 parties d’eau, tenant en dissolution 3 parties du sel en question, puis qu’on laisse reposer durant quelques heures dans un endroit assez chaud et qu’on filtre, l’huile passera limpide et décolorée. On peut ainsi amener à une couleur jaune-paille de l’huile de foie de morue de couleur rouge.

Action du chlore. — Le chlore, le brome et l’iode, en se dissolvant dans les huiles et se transformant en hydracides, augmentent leur consistance et finissent par les rendre dures comme la cire. D’après M. Lefort, chaque équivalent d’hydrogène enlevé par le chlore et le brome estremplacé par un équivalent du métalloïde, de sorte qu’il se prodiut des huiles chlorées et bromées, à proportions définies, dans lesquelles aucun réactif ne peut déceler la présence du chlore ou du brome.

D’un autre côté, Fauré, de Bordeaux, a reconnu, en 1839, que le chlore gazeux humide agit bien différemment sur les huiles végétales et sur les huiles animales. Il décolore légèrement les premières, et colore, au contraire, les secondes en brun et même en noir. Par conséquent, cet agent peut servir avec avantage pour reconnaître la falsification, par les huiles de poisson, des huiles de colza et de navette, genre de fraude assez commun lorsque ces dernières sont chères.

Si donc l’on fait passer un courant de chlore dans une huile à brûler, on y reconnaîtra tout de suite la présence d’une huile de poisson (baleine, morue, sardine), à la couleur foncée que le gaz y développera après huit à dix minutes de dégagement. En bouchant alors le flacon contenant l’huile soumise à l’expérience et laissant en repos quelques heures, la couleur brune se foncera au point de devenir noire, tandis que l’huile ne sera pas sensiblement colorée, si elle est de nature végétale sans aucun mélange. On peut apprécier, par ce moyen, i / 100e d’huile de poisson mêlé à de l’huile de colza. Parmi les huiles animales, l'huile de pied de bœuf et l’oléine de suif sont les seules qui ne prennent pas le couleur noire par le chlore gazeux ; elles perdent, au contraire, leur couleur jaune pour devenir parfaitement blanches.

Action «3 «a chlorure «le soufre . — Le chlorure de soufre exerce sur les huiles végétales une action fort curieuse, qui paraît devoir conduire à d utiles applications industrielles. Ainsi que l’ont constaté, les premiers, Nicklès (1) et M. Rochleder, en 1849, ce composé épaissit

(1) Nicklès (J.), né en 1820 à Ernstein, dans une modeste et honorable famille du Bas-Rhin, dont il était le dixième enfant, a été enlevé avant l’heure à la science q u il avait déjà enrichie de nombreux travaux. Sans autre ressources qu’une instruction à peine ébauchée, que la droiture de son caractère et l’énergie inébranlable de sa volonté, il avait conquis, à trente-quatre ans, la chaire de chimie à la

toutes les huiles et les convertit, même à froid, en un composé solide et dur, transparent, inaltérable à l’air, résistant à l’action des acides minéraux, et des alcalis assez concentrés.

D’après M. Perra, qui a étudié avec soin cette singulière transformation, o p. 100 de chlorure de soufre épaississent fortement l’huile de lin sans là durcir, 15 à 20 p. 100 la changent en une matière solide et plastique, 25 p. 100 lui font acquérir le maximum de dureté. Si lorsque les deux liquides sont mélangés, on coule le mélange sur une lame de verre, en quelques minutes on obtient une plaque solide et transparente qu’on peut enlever d’une seule pièce. En superposant plusieurs couches, op peut avoir des plaques assez épaisse^ pour en faire des manches de couteau, des boîtes, des rouleaux d’imprimerie, etc. Le chlorure de soufre qui produit les meilleurs effets est celui qui est le plus saturé de soufre. Il est bien probable que c’est à la combinaison de ce métalloïde avec les huiles qu’il faut rappor’er la modification chimique qu’elles éprouvent. Vous verrez plus tard que le caoutchouc est dans le môme cas.

Action des acides. — Les acides énergiques produisent dans leur contact avec les’ corps gras des phénomènes intéressants.

1° L’acide sulfurique concentré mêlé peu à peu avec le double de . son poids d’huile d’olive plongée dans un mélange réfrigérant, la convertit en de nouveaux composés acides, plus ou moins analogues à ceux qui prennent naissance sous l’influence de la chaleur et des alcalis. Le mélange étant laissé en repos pendant vingt-quatre heures, on trouve que la masse est devenue en grande partie soluble dans l’eau, l/industrie a profité de ces faits, signalés en 1837 par M. Fremy, cinsi que je vous le montrerai bientôt.

En 1841, M. Heydenreich, de Strasbourg, et après lui Lefebvre, d’Amiens, ont proposé l’emploi de l’acide sulfurique pour distinguer les diverses espèces d’huiles les unes des autres, en raison des effets de coloration qu’il produit sur chacune d’elles. Lorsqu’on ajoute une goutte de cet acide concentré à huit ou dix gouttes d’une huile quelconque, déposées sur un verre blanc recouvrant une feuille de papier, on voit

Faculté des sciences de Nancy. Elève de MM. Liebig et Dumas, il se fit remarquer autant par l’originalité et la clarté de ses leçons que par son habileté dans l’art des expériences et sa précision dans les recherches de laboratoire. Cellesci portèrent sur bien des points de la chimie pure et appliquée. En physique, on remarqua celles qu’il fit sur l’adhérence des aimants aux rails des chemins de fer, ainsi que celles qui démontrèrent l’influence des lumières artificielles sur les couleurs des fleurs, des étoffes et des tableaux. On lui doit, en outre, un Manuel de physique et de chimie, et une Revue mensuelle des publications scientifiques étrangères qu’il rédigea pendant de longues années avec une rare et impartiale sagacité pour le Journal de pharmacie et de chimie. Épuisé par les excès de son activité et sans doute aussi par les émanations des composés du phosphore et du fluor qu’il étudia pendant longtemps, les forces lui ont manqué, et il a succombé le 3 avril 1869, à l’âge de quarante-huit ans, avant d’avoir pu réaliser les premiers éléments d’un patrimoine pour ses jeunes enfants!

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presque aussitôt apparaître une coloration qui Tarie avec l’espèce d’huile employée. Ainsi :

L’huile d’olive offre une teinte jaune prononcée, devenant peu à peu verdâtre.

— d’arachide offre une teinte jaune d’un gris sale.

— de sésame — teinte d’un rouge vif.

— de colza — auréole bleu- verdâtre.

— de navette — teinte d’un gris sale.

— de caméline — teinte jaune, puis orangée.

— de faîne — auréole d’un gris sale, puis verdâtre, avec stries

jaunes au centre.

d’œillette — teinte jaune pâle avec contour gris sale.

— de chènevis — teinte d’émeraude bien prononcée.

— de lin — teinte rouge-brun passant bientôt au brun noir.

— de coton — teinte jaune avec stries brunes au centre.

— de baleine — teinte d’un rouge-brun foncé.

Mais ces nuances ne sont pas toujours aussi tranchées que je l’indique ici, et d’ailleurs, pour chaque huile, le lieu de provenance, l’ancienneté, le mode d’extraction, sont autant de causes qui modifient les effets du réactif; aussi ne faut-il pas attachera ces indications une confiance absolue, surtout lorsqu’il s’agit de prononcer sur le mélange des huiles les unes avec les autres.

MM. Marchand, Maumené, Fehling, Behrent, Calvert, Cailletet, Château, en employant d’une autre manière le meme acide, soit seul, soit associé à l’acide azotique, ont constaté certaines réactions qui peuvent' aider à distinguer et à spécifier quelques huiles. Le temps ne me permet pas d’entrer dans aucun détail à cet égard (I).

2° L’acide azotique concentre opère sur les corps gras comme agent d’oxydation, et les convertit, comme nous l’ont appris Laurent, Broméis et Tilley, en acides nombreux, plus ou moins volatils, parmi lesquels se trouvent les acides acétique, formique, butyrique, sébacique, etc.

M. Jonas, pharmacien à Eilenbourg, a reconnu, en 1846, qu’en faisant subir une ébullition prolongée dans de l’eau acidulée par de l’acide azotique au résidu épais et brun que laissent les huiles siccatives, lin, noix, œillette, par leur exposition à une haute température, on obtient un corps emplastique, qui acquiert par la fusion une grande élasticité et une ressemblance frappante avec le caoutchouc : aussi lui donne-t-il le nom de Caoutchouc des huiles. On peut rendre les étoffes imperméables en les imprégnant de ses dissolutions éthérées, puisqu’il se dessèche en couches minces à l’air. La quantité qu’on en obtient est dans un rapport exact avec la propriété que possèdent les huiles d’être plus

(1-) Voir Journal de pharmacie et de chimie , 3e série, t. XXIV, p. 267-351, et t. XXV, p. 50-210-H8. — Annales de chimie et de physique, 3e série, t. XLII, p. 199. — Bulletin de la Société industrielle de Mulhouse, 1861, p. 317-353-403- 405, et 1862, p. 211-201-353-403.

ou moins siccatives : ainsi les huiles de noix et de lin en donnent au moins 8 à 10 fois autant que l’huile d’œillette.

3° L’acide hypoazotique a une action toute spéciale, qui a été signalée en 1832 par M. Félix Boudet.

Toutes les huiles non siccatives se solidifient en plus ou en moins de temps, à la température ordinaire, avec 1/200 à 3/100 de leur poids d’acide hypoazotique. Elles se trouvent alors converties en un principe immédiat gras, nouveau, nommé Élaidine , et qui est un isomère de l’oléine. Les huiles siccatives, au contraire, conservent leur liquidité, à l’exception de l’huile de ricin, qui est changée en un principe immédiat gras/ solide, nommé Palmine.

M. Félix Boudet a tiré un parti avantageux de cette action différente de l’acide hypoazotique sur les huiles, pour reconnaître la fraude qu’on exerce sur l’huile d’olive au moyen de l’huile de pavot ou huile blanche et quelquefois de l’huile de faîne.

Comme l’huile d’olive pure est solidifiée complètement après 73 minutes de contact avec l’acide hypoazotique, et que les huiles de pavot et de faîne restent toujours liquides, il en résulte que quand une huile d’olive sera mélangée d'une de ces huiles, sa solidification sera retardée, et qu’elle le sera d’autant plus qu’il y aura plus d’huile étrangère.

Voici comment on opère :

On introduit dans deux petits flacons de môme dimension (flacons à baume opodeldoch) f00 parties d’huile d’olive parfaitement pure et 100 parties de l’huile qu’on soupçonne altérée ; on ajoute, dans chaque tlacon, un mélange de 3 parties d’acide azotique à 35° et 1 partie d’acide hypoazotique. On note exactement le moment du mélange de l’acide avec l’huile, on agite bien, et on abandonne les flacons dans un lieu où la température reste à -j— 10° autant que possible, en ayant soin d’observer l’instant où T’huile est assez épaissie pour qu’on puisse renverser les flacons sans changer le niveau de la surface.

Si l’huile d’olive qu’on essaye est pure, elle se solidifie en môme temps que celle qu’on a prise pour point de comparaison.

Elle se solidifie,

40 minutes plus tard que Tautre, si elle renferme 1 /100e d’huile de pavot,

90 — si elle renferme l/20e —

Au bout d’un temps beaucoup plus long quand elle en renferme l/10e.

Les expériences de Soubeiran et de Blondeau n’ont pas confirmé pleinement les résultats obtenus par M. Boudet. Elles ont montré qu • le temps nécessaire à la solidification change avec chaque variété d’huile, et que souvent des huiles pures se prennent en masse solide plus tard que certaines huiles adultérées.

Un procédé plus sûr consiste dans l’emploi de l’azotate ûe mercure quePoutet, de Marseille, a conseillé dès 1819. On prend 0 parties de

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mercure et 7 parties i /2 d’acide azotique à 38°. La dissolution se fait spontanément et sans autre chaleur que celle produite par la combinaison. Le produit est un mélange d’acide azotique, d’acide hypoazotique, de protoazotate, de deutoazotate, et sans doute d’azotite de mercure.

On mêle dans un flacon 8 grammes de ce réactif et 96 grammes d’huile; on secoue fortement le mélange de dix minutes en dix minutes pendant deux heures et demie, et on laisse en repos. Il est bon d’opérer dans une cave à une température constante. — Si l’huile d’olive est pure, elle se concrète en trois ou quatre heures en hiver, et en six ou sept heures en été ; sa surface est lisse et blanche. On reconnaît que l’huile d’olive est falsifiée, lorsqu’après six ou sept heures d’attente, le mélange n’est pas congelé ou que la congélation n’est que partielle : 5 centièmes d’huile de graines font prendre à la surface congelée une configuration en choux-fleurs ; 10 centièmes, une consistance de miel ou d’huile figée. Au delà de cette proportion, une portion d’huile surnage le mélange, et est d’autant plus abondante que l’huile d’olive contenait plus d’huile étrangère. — 11 est convenable d’attendre vingtquatre heures, avant de se prononcer définitivement.

Le seul inconvénient de ce moyen d’essai est d’exiger que la dissolution mercurielle ait été récemment préparée; faute d’observer cette précaution, la constitution du réactif change, sans même qu’il y ait cristallisation ; dès lors, les résultats qu’il donne sont incertains. Lorsque l’azotate de mercure cristallise peu de moments après la dissolution du mercure, il faut recommencer et n’employer jamais que le réactif liquide.

Plus récemment M. Hauchecorne, d’Ivetot, et M. Codina Langlies, de Barcelone, ont employé les acides de l’azote dans des conditions différentes de celles qui précèdent. Je vous renvoie aux recueils scientifiques qui ont parlé de leurs procédés (1).

Emploi de l’argile pour dégraisser. — L’argile absorbe trèsbien les corps gras, mais par un simple effet mécanique, et non par une affinité chimique. On profite de cette propriété pour faire disparaître les taches d’huile répandues sur du papier, des vêlements, du bois ou des pierres. On recouvre les taches avec de la terre à foulon ou de la terre de pipe réduite en pâte avec de l’eau ; toutes les terres magnésiennes, dont ü a été question dans la première partie du cours (2), peuvent remplir le même office. La pâte, en se desséchant, absorbe si complètement l’huile qu’il n’en reste plus trace sur l’objet.

On peut même, avec de- l’argile sèche, du talc, de la stéatite, de la magnésite de Salinelle, souvent renouvelés, enlever les taches d’huile

(1) France médicale et huitième Année scientifique de M. Figuier, p. 180. — Journal de 'pharmacie et de chimie , 4e série, t. XI, p. 57.

(2) Chimie minérale, t. II, vingt-huitième leçon, p. 311.

Girardin. — III.

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sur des objets qui, tels que le papier, les soieries, ne doivent pas être mouillés.

Le dégraissage par l’argile, toutefois, ne réussit bien qu’autant que les taches ne sont pas trop anciennes, attendu que les corps gras altérés par un long contact avec l’air ne sont plus absorbés par l’argile et les autres corps analogues. 11 faut, dans ce cas,- recourir à l’emploi souvent répété des alcalis faibles, ou de l’éther, et mieux encore de la benzine, qui dissolvent très-bien les corps gras.

DES PRINCIPES IMMÉDIATS NEUTRES (suite).

Sommaire. — Des Savons et de la Saponification. — Pratique et théorie de cette opération. — Métamorphoses des principes gras ; produits qui en dérivent : acides gras. — Glycérine. — Nitroglycérine. — Composition des diverses espèces de savons du commerce. —Propriétés générales. — Hydrotimétrie. — Usages de chaque espèce de savon. — Des Bougies stéariques et de leur fabrication.

Les derniers agents qu’il s’agit de mettre en contact avec les corps gras, sont les oxydes métalliques, dont les réactions servent de base à deux industries considérables : une déjà ancienne, c’est la fabrication des savons; l’autre toute récènte, c’est celle des bougies stéariques , Pour justifier les détails dans lesquels je vais entrer à cet égard, j’emprunterai à M. le professeur Wolowski les paroles suivantes :

« Les savons et les bougies appartiennent à l'ère moderne; ils portent l’empreinte commune à tout ce que le progrès des sciences chimiques et mécaniques a enfanté de grand et de fécond ; car, étant d’un usage presque universel, ils servent au plus grand nombre, ils ajoutent aux commodités de la vie et, sous une forme toute matérielle, aident au développement des idées d’ordre et de sentiments plus élevés (1).

1° DES SAVONS

Les bases métalliques puissantes, mais surtout les alcalis, communiquent par l’ébullition, ou par un contact suffisamment prolongé, aux huiles et aux graisses de nouvelles propriétés, et forment avec elles

(I) T. VII des Travaux de la Commission française, à l’Exposition universelle de Londres en 1851 (29e jury, 2e partie, p. 2).

DES SAVONS

des composés salins qu’on désigne sous le nom générique de Savons. L’acte dans lequel ces composés sont produits s’appelle Saponification.

Trois sortes de corps sont nécessaires à la saponification:!0 une base salifiable puissante, comme la potasse, la soude, la chaux, l’oxyde de plomb, l’oxyde de zinc, etc. ; 2° de l’eau; 3° un principe gras de la nature de la stéarine, de la margarine et de l’oléine.

Les corps qui se saponifient le mieux sont : 1° les huiles d’olive, d’amandes, d’arachide, de sésame, de coco, de palme; 2° les graisses animales (suif, axonge, beurre, huile de cheval); 3° les huiles de graines, c’est-à-dire les huiles de colza, de navette, d’œillette, de chènevis; 4° enfin, les huiles de poisson.

On peut partager les savons en deux grandes classes : les Savons solubles dans l’eau, qui sont produits par la potasse et la soude ; et les Savons imsolubles , qui sont formés par les autres oxydes métalliques. Les savons à base d’oxyde de plomb sont connus sous le nom spécial Ol Emplâtres.

Les savons solubles, qui sont les seuls employés dans l’industris ■et l’économie domestique, sont tantôt durs , tantôt mous. Les première sont obtenus avec la soude et les huiles d’olive, d’amandes, d’arachide, de palme, de coco, le suif et les autres graisses. En France, en Italie, en Espagne, on se sert surtout d’huile d’olive de qualité inférieure; en Angleterre et dans le nord de l’Europe, où cette huile manque, on la remplace par le suif ou la graisse. — Quant aux savons mous , ils sont préparés avec la potasse et les graisses, ou les huiles de graines.

Dans le commerce français, il y a maintenant deuX'Sortes de savons durs : les savons à l’huile d’olive , façon de Marseille, et les savons unicolores , fabriqués avec les huiles de palme, de coco, l’acide oléique, etc. Je m’occuperai d’abord des premiers, dont la préparation est plus difficile; le procédé que l’on suit, assez long et pénible, est connu sous le nom de procédé à la. grande chaudière.

A. Savons de Marseille. — Les huiles qu’on traite sont celles qu’on désigne sous le nom de recenses et de raffinées. Les lessives caustiques avec lesquelles on les fait cuire pour les saponifier sont préparées avec la soude brute artificielle que l’on caustifie à froid par le moyen de la chaux vive. Voici comment on procède à cette première opération :

La soude, réduite en poudre grossière, est incorporée avec le tiers environ de son poids de chaux éteinte, contenant 30 p. 100 d’eau. Le mélange est déposé sur un lit de paille, dans des cuviers en bois ou en fonte à double fond percé de plusieurs trous et recouvert d’eau, de manière que celle-ci s’élève à 10 centimètres au-dessus. Après quelques heures de contact, on laisse couler la lessive par le robinet placé sous le faux fond. Cette première lessive est très-concentrée ; elle marque ordinairement de 18 à 25° à l’aréomètre. On fait un second lessivage du marc avec autant d’eau que la première fois, et après un

temps suffisant de macération, on recueille à part cette seconde lessive qui porte de 10 à 15°. Un troisième lavage fournit une lessive ne marquant plus que de 4 à 8°. Enfin, pour épuiser totalement le résidu, on ajoute encore une fois de l’eau, mais celle-ci est mise de côté pour servir au premier traitement d’un nouveau mélange (1).

La saponification de l’huile comprend deux époques distinctes: la première désignée sous le nom d 'empâtage, la deuxième sous celui de coction ou cuite.

La chaudière dans laquelle on opère a la forme d’un tronc de cône

Fig. 888. — Chaudière à fabriquer le savon.

renversé terminé par un fond hémisphérique à sa partie inférieure ( fig . 888). Cette partie, qui est seule en contact avec le feu, est en fonte

(1) Pelouze a reconnu, en 1865, que le monosulfure de sodium, qui peut être obtenu à des prix deux ou trois fois moins élevés que la soude, effectue la saponification des corps gras aussi nettement et aussi rapidement, surtout à froid, que les lessives caustiques, et que les savons obtenus ainsi sont aussi beaux qu’avec les procédés ordinaires. L’industrie ne s’est pas encore appliquée à tirer parti de cette découverte.

DES SAVONS

ou en forte tôle, et porte dans son centre un tuyau à robinet, nommé épine, qui permet d’en faire sortir les liquides; la partie conique supérieure est, le plus souvent, en douves de bois cerclées et est enclavée dans une maçonnerie solide. Cette chaudière peut contenir jusqu’à 12000 kil. de savon.

On y introduit d’abord 31 hectol. 1/2 de lessive à 10°; on porte à l’ébullition, et on y verse en plusieurs fois 6000 kil. d’huile en soutenant l’action de la chaleur ; bientôt l’huile perd sa transparence et forme avec le liquide alcalin une sorte d’émulsion blanche, qui, peu à peu, acquiert de la consistance et de l’homogénéité. Lorsque cet empâtage est complet, on procède au relargage qui a pour effet d’enlever au mélange la trop grande quantité d’eau qu’il renferme ; on y arrive en ajoutant en plusieurs fois de la lessive forte, et en dernier lieu une lessive chargée de sel marin. On a soin de brasser continuellement au moyen d’un redable, planche en bois de noyer traversée par un manche de 5 à 6 mètres de long ( fig . 888). L’émulsion savonneuse avec excès d’huile, qui s’était formée, ne peut se dissoudre dans la lessive salée ; elle lui cède la plus grande partie de son eau, et se rassemble à la surface sous la forme d’une pâte consistante colorée. On laisse alors tomber le feu, et, après quelque temps de repos, on ouvre Y épine pour laisser écouler trois fois plus de liquide qu’on n’en a ajouté pour le relargage.

On pratique alors la coction en faisant bouillir le savon imparfait avec de nouvelles lessives douces et concentrées, mélangées vers la tin avec des lessives salées. La saponification s’achève; le sel marin contribue à contracter la pâte et à la réduire en grumeaux. Avec les doses indiquées ci-dessus, on consomme ordinairement, pour effectuer la cuite, 3500 kil. de soude douce et de soude salée ou bourde. — On reconnaît que le savon est parfaitement saturé à ce qu’il se dissout complètement dans l’eau chaude, sans laisser d 'yeux à sa surface, et que la pâte, comprimée entre le pouce et l’index, résiste à la pression et forme une plaque solide.

On remet alors le savon à sec en épinant ; il est d’un bleu foncé tirant sur le noir; il ne contient que 16 p. 100 d’eau. Sa couleur est due à l’interposition dans sa masse d’un savon à base d’alumine et de protoxyde de fer mêlé de sulfure de fer, qui proviennent de la soude employée.

Pour convertir ce savon en savon blanc , on le délaye peu à peu avec des lessives faibles, à une douce chaleur. C’est là un travail pénible, de longue durée, à cause de l’état épais de la pâte; on le connaît sous le nom de liquéfaction ; on l’exécute en brassant continuellement la masse avec le redable, en même temps qu’on y incorpore de petites quantités de lessive à la fois. C’est un ouvrier, pieds nus et debout sur le milieu d’une forte planche placée en travers sur la chaudière (fig. 888), qui fait mouvoir le redable, en l’enfonçant jusqu’au fond et relevant jus-

qu’à la surface la planche qui en garnit l’extrémité (1) . Lorsque la pâte est devenue homogène, on la maintient fluide par un peu de feu sous la chaudière, qu’on couvre, et on laisse reposer. Le savon aluminoferrugineux noirâtre, n’étant pas soluble dans le savon à cette température, s’en sépare et tombe au fond de la chaudière. On puise alors

Fig. 889. — Poidou des savonniers.

la pâte du savon, qui est devenue parfaitement blanche, avec des poches en cuivre nommées •poidou (fig. 889), et on la coule dans des moules ou mises en bois ou en pierre, de très-grandes dimensions ; elle s’y prend en masses solides par le refroidissement. On la découpe ensuite en pains rectangulaires de 20 à 25 kil., qu’on nomme Savon en tables.

Pour transformer le savon bleu-noir, non en savon blanc, mais en savon m.arbrè ou madré , on incorpore dans la masse savonneuse, au moyen du redable et sans le secours delà chaleur, assez de lessive de force moyenne pour que le savon ferrugineux, au lieu de se précipiter complètement, comme dans le cas précédent, se distribue au milieu de la pâte, en veines ou stries plus ou moins grandes, de manière à former une espèce de marbrure ou madrure bleue ou rougeâtre sur un fond blanc.

Le madrage est une des opérations les plus délicates de la fabrication ; car si le savon est trop délayé ou se refroidit trop lentement, la matière colorante s’isole et tombe au fond de la chaudière, et alors la pâte reste blanche, ou si, au contraire, le savon n’est pas assez délayé ou se refroidit trop vite, la matière colorante ne peut se rapprocher pour former des marbrures, et alors elle reste disséminée en petits grains dans toute la masse. — Quoi qu’il en soit, lorsque la pâte est

(1) Le travail de la liquéfaction du savon est aussi pénible que dangereux et a causé la mort de bien des ouvriers. Ceux-ci, placés sur un madrier assez étroit, au-dessus d’une chaudière de 5 mètres, contenant jusqu’à 12000 kil. de savon presque bouillant, ont beaucoup d’efforts à faire pour mouvoir le redable et se maintenir en équilibre sur une surface rendue glissante par la lessive et le savon qui s’y trouvent projetés. La moindre négligence peut les faire tomber dans la chaudière. D’Arcet avait proposé un appareil de sauvetage bien simple; c’est une ceinture garnie d’un crochet à ressort dans lequel passe une corde dont l’autre bout est attaché à un crochet en fer très-solide pouvant glisser, au moyen d’un galet de cuivre, sur une barre de fer transversale fixée au plafond de l’atelier. Cet appareil, qui ne gêne en rien les mouvements et peut prévenir tous les accidents, n’a pas encore été adopté dans les savonneries, tant sont grands l’insouciance et le manque habituel de précautions qui caractérisent la classe ouvrière 1

DES SAVONS

amenée au point convenable, on la coule dans des mises, et quand elle est tout à fait durcie, on la découpe en briques de 15 à 20 kilogrammes.

Dans les grandes savonneries, on estime que 3 kilog. d’huile d’olive fournissent 5 kilog. de savon marbré, et seulement 4kil,5 de savon blanc.

Afin que le savon ne soit pas trop ferme et grenu, on ajoute habituellement aux huiles d’olive environ 1 / 1 0 ou même 1/5 d’huile de graines, ce qui rend, comme l’on dit, la coupe du savon douce , en diminuant sa consistance. A Marseille, du reste, c’est rarement de l’huile d’olive seule qu’on emploie actuellement; on y associe plus ou moins d’huile de sésame ou d’arachide.

Pendant que cette ville, avec ses 46 grandes fabriques, ses 211 chaudières, ses 543 mises, produit annuellement plus 60 millions de kilogr. de savon, la Grande-Bretagne tout entière n’en fabrique à peine que 90 millions, l’Espagne 8 millions, l’Autriche 4? et le reste de l’Europe des quantités plus faibles encore (1). Marseille, toutefois, n’a pas gardé le monopole des savons marbrés. 11 y a d’importantes usines de ce genre àSaint-Ouen près Paris et à Nantes, qui fournissent d’excellents produits.

B. Savons unicolores. — Depuis une trentaine d’années, on prépare des savons unicolores avec les huiles de palme, de coco, de sésame, d’arachide, l’acide oléique, les suifs d’os, les graisses de toutes sortes, soit seules, soit mélangées entre elles en proportions très-variables.

Tantôt on opère avec ces corps gras par voie d’empâtage, de relargage et de coction, c’est-à-dire par le procédé marseillais, dit procédé à la grande chaudière; dans ce cas, les produits obtenus diffèrent peu, sous le rapport de la composition, des savons précédents, mais ils s’en distinguent par la couleur et l’odeur. Les bonnes qualités d’Elbeuf et de Rouen sont très-dures et renferment moins d’eau que les savons marbrés. Elles ont sur ceux-ci l’avantage de se dissoudre bien plus facilement dans l’eau ; leur emploi est donc plus commode et plus économique.

(1) « La quantité de savon que consomme une nation pourrait presque servir de mesure pour apprécier le degré de richesse et de civilisation auquel elle s’est élevée. Les économistes ne se rangeraient peut-être pas à cet avis; mais qu’on le prenne ou non au sérieux, il n’en est pas moins certain qu’entre deux nations également peuplées, la plus riche et la plus civilisée sera celle qui consommera le plus de savon. Il ne s’agit pas ici de fantaisie, mais de propreté, et ce sentiment se rattache à celui de la civilisation elle-même. Au moyen âge, les seigneurs, qui conciliaient l’absence de toute propreté dans leurs personnes et dans leurs vêtements, avec la profusion de riches parfums et d’odorantes essences, étaient plus luxueux que nous ne le sommes pour le manger et pour le boire, pour les ajustements et pour les chevaux ; mais combien est gi*ande la différence entre leur époque et la nôtre, si nous regardons l’absence de la propreté comme un signe de misère et de dégradation 1 » (Liebig, Lettres sur la chimie , IX.)

Tantôt, et plus souvent même, on suit un mode qu’on appelle 'procédé par empâtage ou à froid, parce que la saponification a lieu à une température moins élevée, et aussi procédé à la petite chaudière , parce qu’en général on opère dans des vases de dimensions comparativement peu considérables. Ici, on ne fait plus usage de soudes brutes, mais bien de sel de soude, pour faire les lessives; on concentre celles-ci pour que, par le refroidissement, le sel marin et le sulfate de soude s’en séparent en cristallisant ; la solution alcaline décantée est alors trèspure.

On fait fondre à part un poids déterminé des corps gras, et on y ajoute en une seule fois la quantité de lessive chaude nécessaire à la saponification ; on cuit plus ou moins et on coule en mises. Le savon, solidifié par le refroidissement, retient toutes les impuretés des corps gras et des lessives, beaucoup d’eau et presque toujours un excès d’alcali; il est donc moins dur que les savons faits sur lessives; il éprouve un retrait considérable par la dessiccation à l’air; il se couvre de nombreuses efflorescences salines, et, en somme, bien que vendu à un prix inférieur, il ne présente aucun avantage économique.

On a trouvé nombre de savons de cette sorte qui renfermaient jusqu’à 75 p. 100 d’eau. L’huile de coco a surtout la remarquable propriété de former des savons très-hydratés, et de communiquer cette même propriété aux autres corps gras ; aussi les petits fabricants de savons, dits économiques , en ont-ils abusé !

G. Savons mous. — Dans tous les pays où l’huile d’olive est à un prix élevé, et où la potasse se trouve en plus grande abondance que la soude, comme en Picardie, en Flandre, en Hollande, on fabrique beaucoup de Savons mous avec les huiles de chènevis, d’œillette, de colza et de navette. Leur préparation est très-simple. On fait bouillir les huiles dans des chaudières en fer de moyenne capacité, à fond conique, avec des lessives caustiques de potasse que l’on y introduit à trois reprises, en commençant par les plus faibles. Lorsque le mélange est bien homogène et demi-transparent, on le concentre pour en séparer l’excès d’eau ; puis, quand il est cuit, c’est-à-dire en consistance convenable, on le coule dans des tonneaux pour le livrer au commerce.

Ces savons mous sont verts ou noirs. Ils sont verts quand on les fait avec des huiles jaunes, et qu’on y a ajouté, vers la fin de la cuisson, un peu de dissolution d’indigo. Ils sont noirs quand on emploie l’huile de chènevis, ou qu’on les colore artificiellement, soit avec un peu de sulfate de cuivre, soit avec du sulfate de fer, de la noix de galle et du campêche. Dans tous les cas, ces savons mous renferment toujours plus d’alcali qu’il n’en faut pour la saturation de l’huile, et de plus, ils retiennent Joutes les impuretés des corps gras, toutes celles qu’a apportées l’alcali7"ainsi que la glycérine , l’un des produits de la saponifica-

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