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peu de danger, ne pouvons-nous pas leur dire, sans prévention ou sans arrogance, qu'il faut Tattribuer à notre mépris pour les futilités, et à un sentiment juste de la dignité du public P Nous ne croyons pas raisonnable de rempUr la terre de volumes où il n'y a rien à apprendre , et nous ne prétendons pas que les hommes laborieux renoncent à leurs occupations, ou les gens du monde à leurs amusements, pour le récit de nos affaires domestiques, pour des plaintes sur l'absence , des expressions de tendresse, ou des protestations de fidélité.
Une rapide lecture des lettres innombrables qui oift illustré le nom des beaux esprits de la France prouvera aux autres peuples qu'ils ne doivent pas être découragés de pareils essais par la conscience de leur incapacité ; car sans doute il n'est pas fort difficile de rehausser des disgrâces frivoles, d'agrandir des incidents ùmiliers, de répéter des professions adulatrices, d'accumuler des hyperboles serviles , et de produire tout ce qu'on trouve dans les misérables rapsodies de Voiture et de Scarron.
Mais, comme une grande portion de la vie s'écoule dans des affaires qui n'intéressent que par un fréquent retour, et comme la plupart des plaisirs que nous permet notre condition doivent s'obtenir en donnant de l'élégance à des bagatelles, il est nécessaire d'apprendre comment on peut descendre sans se dégrader, entretenir un échange indispensable de politesse, et rempUr les intervalles de l'activité par des distractions agréables. Il aurait donc été avantageux que les écrivains qui parmi nous ont excellé dans l'art d^embellir des riens nous eussent offert quelque^^ exemples des saillies d'une innocente gaieté, des épanchements d'une tendresse hono-
rable, ou des exclamations d'une sollicitude sans im^ portance.
Le précepte est venu en général après le modèle. L'art de produire des ouvrages de génie a toujours été révélé par l'exemple de ceux qui ont réussi dans cet art, grâce à la vigueur naturelle de leur imagination et à la solidité de leur jugement. Comme nous avons peu de lettres ^ 'nous avons aussi peu de règles sur le style épistolaire. Les observations que Walsh a mises au-devant de son futile recueil ne lui donnent guère droit au rang que lui assigne Dryden parmi les critiques, a Les lettres, dit-il , ont pour but de représenter la conversation ; et les principaux mérites de la conversation sont l'enjouement et le bon ton. » Il commente et fortifie cette réflexion , aussi remarquable pour sa nouveauté que pour sa justesse, avec toutes les apparences d'une entière satisfaction de sa découverte.
Aucun homme n'eut jamais de doute sur les qualités morales d'une lettre. On a toujours su que quiconque cherche à égayer doit paraître gai , et que quiconque ne veut point provoquer l'impolitesse ne doit pas la mettre en usage. Mais la question débattue entre ceux qui établissent les règles du style épistolaire est de savoir comment on peut exprimer le plus convenablement la gaieté ou la politesse , comme les critiques en histoire n'ont point de contestation sur le principe qu'il faut se conformer à la vérité^ mais sur le genre de diction qui contribue le mieux à l'embellir.
Comme on écrit des lettres sur toute sorte de sujets , dans toutes les situations de l'âme, on ne saurait avec justesse les ramener à des règfes invariables, ni leur assigner aucun attribut distinctif : et nous pouvons sans
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crainte afiranchir notre esprit des embarras de la critique, en décidant qu'une lettre n'a d'autre caractère particulier que sa forme , et qu'on ne doit refuser d'y rien admettre de ce qui trouverait place dans toute autre manière de traiter le même sujet. Les qualités qu'on exige le plus ordinairement du style épistolaire sont ràisance et la simplicité, le mouvement libre d'une diction coulante , et l'expression franche de sentiments natmrels; mais aussitôt qu'on veut mettre en œuvre ces préceptes, on en reconnaît l'insuffisance et l'imperfeo^ tion. On écrit des lettres aux grands et au vulgaire, aux savants et aux ignorants, dans la prospérité et dans la disgrâce, dans des dispositions badines ou sérieuses. Ri^i ne saurait être plus inconvenant que l'abandon et la négligence de l'expression quand l'importance du sujet inspire l'inquiétude, ou quand la dignité de la personne commande le respect.
Qu'on doive écrire les lettres en se conformant avec scrupule à la nature , cela est vrai , puisque cette conformité à la nature peut seule rendre toute composition belle ou irréprochable; mais il est naturel de s'écarter de la familiarité du langage dans des occasions extraordinaires. Tout ce qui élève les sentiments élèvera par conséquent l'expression ; tout ce qui nous remplit d'espérance ou de terreur produira quelque confusion dans les images y et quelque désordre dans le tour des phrases. Toutes les fois que nous sommes jaloux de plaire, nous nous défions de nos premières pensées » et nous cherchons à soutenir notre opinion par des ornement» étudiés, par une méthode exacte, et par l'élégance du style.
Si Horace permet aux personnages de la scène co-
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mique d^élever leur ton , dans les transports de la colère, jusqu'à la véhémence passionnée de la tragédie , Técrivain, dans le genre épistolaire, peut également, sans craindre la censure , obéir aux impulsions diverses de son sujet. S'il doit raconter de grands événements, il peut avec toute la solennité de Phistorien les déduire de leurs causes, les enchaîner avec leurs accessoires, les
suivre dans leurs conséquences* S'il doit établir une assertion contestée, ou remonter à un principe éloigné, il peut exposer ses rabonnements avec toute la netteté de la méthode syllogistique. S'il doit détourner une menace ou implorer un bienfait, il peut, sans enfreindre les lois de la critique, appeler à son secours toutes les ressources de Tart oratoire , et tenter toutes les issues par où la bienveillance et la pitié pénètrent dans le cœur.
Les lettres qui n'ont d'autre but que le plaisir du correspondant sont plus aisément soumises aux préceptes de la critique, parce que la matière et le style sont également arbitraires, et les règles deviennent alors plus indispensables, parce qu'il y a plus à choisir. Dans les lettres de ce genre, quelques uns trouvent l'art gracieux , et d'autres croient la négligence aimable : quelques uns leur proposent le sonnet pour modèle, et ne leur laissent d'autre moyen de plaire que le charme contiau d'une harmonieuse élégance ; d'autres les assimilent à l'épigramme, et veulent des traits piquants et des tours neveux. Les partisans du premier ^yi^tèipe regardent l'exemption de défauts comme le coi|ible de rexcellence ; |es partisans de l'autre considèrent l'absence de beautés comme le plus impardonnable des défauts. Les uns évitent la censure, lea autres aspirent à la louange; les
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uns sont continuellement près de IMnsipidité , les autres sont toujours sur le bord de Taffectation;
Quand le sujet n'a point de dignité réelle, il faut né*cessaîrement qu'il doive son mérite à des embellissements artificiels, et il peut profiter de tous les avantages que fournit Tart d'écrire. Celui qui, comme Pline, envoie à un ami une dot pour sa fille, trouvera, sans réloquenoe ou le talent de Pline, le moyen d*éveiller la reconnaissance et d'obtenir un consentement ; mais celui qui n'a d*autre don à ûiire qu'une guirlande , un ruban, ou quelque mince colificbet, doit chercher à lui donner da prix par la manière de l'offrir.
L'objet qu'on se propose en écrivaqt une lettre, quand on ne communique point de nouvelle, ou qu'on ne traite d'aucune affaire, est d'entretenir dans l'âme des absents l'amour ou l'estime. Pour exciter l'amour, il faut éveiller le plaisir ; et pour obtenir l'estime , iï faut faire preuve de talent. En général , on éveillera le plaisir, comme on fera preuve de talent, par des images agréables, des plaisanteries ingénieuses, des saillies inattendues, et des compliments délicats. Les bagatelles exigent tou*» jours la richesse des ornements; Tédifice qui manque de solidité doit plaire uniquement par la grâce des décorations. Il faut polir avec soin le caillou auquel on espère donner la valeur du diamant; et sans doute il faut enjoliver les paroles quand on les destine à remplacer les choâes.
JOBHSOlf.
ai.
Lettres de Cicéron.
Les épttres de Cicéroo , quoique moins brillantes que celles de Pline , sont , à divers égards , une collection infiniment plus estimable; et, à vrai dire, le meilleur recueil de lettres qui existe en aucune langue. Ce sont des lettres sur des affaires réelles , adressées aux plus grands hommes de son siècle « écrites avec élégance et pureté 9 mais sans aucune trace d'affectation^; et , ce qui ajoute beaucoup à leur mérite , écrites sans que Fauteur ait jamais eu l'intention de les publier; car il parait que Cicéron ne conserva jamais de copie de ses lettres , et que nous devons entièrement aux'soins de Taffranchi T3^on la belle collection qu'on forma , après sa mort , de celles que nous possédons , et dont le nombre s'élève à près de mille. Elles renferment les matériaux les plus authentiques pour l'histoire de cette époque , et sont les derniers monuments qui nous restent de Rome dans son étaft libre, puisque la plupart furent écrites pendant cette crise importante où la république était sur le bor4 de sa ruine : situation la plus intéressante peut-être qu'on puisse trouver dans les annales du genre humai». Cicéron ouvre son cœur et ses pensées avec une entière confiance à ses amis intimes,, et particulièrement à Atticus. Dans le cours de sa correspondance avec les autres , nous faisons connaissance avec plusieurs des principaux personnages de Rome ; et il est remarquable que beaucoup des correspondants de Cicéron sont aussibien que lui des écrivains élégants et polis , ce qui ajoute à l'idée que nous nous formons du goût et des naiœurs de ce siècle.
Blair.
Lettres de Pline,
Les lettres de Pline forment une des plus célèbres collections que nous aient laissées les anciens dans le genre épHlolaire. Elles sont élégantes et soignées; elles présentent l'auteur sous un jour très flatteur et très agréable; mais, selon Texpression vulgaire, elles sentent trop rhuile. Elles ont trop d'éclat et de recherche , el on ne peut guère s'empêcher de croire que l'auteur jetait un coup d'œil sur le public, lorsqu'il semblait n^écrire que pour ses amis. Rien , il est vrai , n'est plus difficile pour un auteur' qui publie ses lettres que de détourner absolument son attention de l'opinion du monde sur le sujet dont il s'occupe : par là il devient bien moins intéressant qu'un homme de talent qui, sans aucune contrainte de ce genre , écrirait uniquement pour un ami intime.
Le même.
Lettres de Pope et de Swift.
Le recueil de lettres le plus distingué en anglais est celui des lettres de Pope , dii doyen Sv^ift, et de leurs amis, publiées en partie dans les œuvres de Pope, et en partie dans ceHes du doyen Swift. Ce recueil est en général amusant et agréable; il renferme beaucoup d'esprit et de talent. Il n'est pas néanmoins absolument à l'abri du défaut que je reprochais aux épitres de Pline , je veux dire trop d'art et de recherche. Dans le nombre des lettres de différentes personnes, contenues dans ce recueil , il y en a plusieurs qui sont écrites
avec aisanèe et avec une aimable simplicité. Celles du docteur Arbuthnot en particuKer méritent toujours cet éloge. Celles du doyen Swift sont également exemptes d'affectation, et la preuve en est qu'elles présentent fidèlement son caractère avec tous ses défauts. Il serait pourtant à désirer pour l'honneur de sa mémoire cjuesa correspondance ^istolaire n'eût pas été épuisée jusqu'à la lie , par tant d'éditions qui ont paru successivement. Plusieurs des lettres de lord Bolingbroke et de l'évèque Atterbury annoncent un talent supérieur. Le reproche de recherche dai^s le style tombe principalement sur Pope lui-même. Il y a évidemment plus d'art , moins de naturel et de franchise dans ses lettres que dans celles de quelques uns de ses correspondants. Il s'était formé surla manière de Voiture, et il se piquait trop d'écrire en bel esprit. Ses lettres à des dames sont pleines d'affectation.
Le même.
Lettres de Balzac, de Foiture , de madame de Sévigné , et de lady Wortley Montagne.
La gaieté et la vivacité du caraclère des Français paraissent avec beaucoup d'avantage dans leurs lettres , et ont produit plusieurs collections agréables. Dans le dernier âge, Balzac et Voiture étaient les deux écrivains les plus célèbres dans le genre épistolalre. La réputation de Balzac déclina bientôt, il est vrai, à cause^ de ses périodes ambitieuses et de son style pompeux : mais Voiture conserva long- temps la faveur publique. Sa composition est extrêniement brillante ; il montre beaucoup d'esprit , et sait discourir sur des bagatelles de la manière la plus amusante. Son seul défaut est d'affecter
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trop de prétentions au bel esprit pour être un excellent écriv/ain dans le genre épistolaîre. Les lettres de madame de Sévigné sont maintenant considérées comme le modèle le plus parfait d'une correspondance familière. Elles roulent , il est yrai , pour la plupart sur des objets frivoles, sur les incidents du jour et les nouvelles de la ville ; elles sont surchargées de compliments extravagants, et d'expressions de tendresse pour sa fîlle chérie : mais d'ailleurs elles offrent constamment tant de gaieté^ elles renferment une narration si facile et si piquante , et tant de traits d'un coloris brillant et animé 9 entièrement exempt d'affectation , iiu'elles ont justement droit aux plus grands éloges. Les lettres de lady Marie Wortley Montague ne sont pas indignes d'étte citées après celles de madame de Sévigné. Elles ont beaucoup de l'aisance et de* la vivacité française, et conservent peut - être mieux le vrai caractère du style épistolaire qu'aucun autre recueil de lettres qui ait paru en anglais.
Leméme»
3a8 LETTRES,
EXEMPLES
Dernière lettre de la reine Anne BoUyn au roi
Henri f^III.
Sise,
Le mécontentement de votre ma|e8té et mon emprisonnement sont des choses si étranges pour moi , que )e ne sais ce que je dois écrire, ou de quel crime il faut me justifier. Cependant vous m'engagez à faire Taveu dHine vérité pour obtenir vos bonnes grâces, et vous choisissez pour émissaire une personne que vous savez être depuis long-temps mon ennemie déclarée. Je n'ai pas plus tôt reçu ce message de sa bouche, que j'ai parfaitement compris votre intention ; et si < comme vous le dites , l'aveu d'une vérité peut sauver mes jours , je me soumettrai à vos ordred avec obéissance et empressèment ; mais que votre majesté ne croie pas que votre pauv]*e femme consente jamais à se reconnaître coupable d'une faute dont eUe n'a pas même conçu la pensée. Pour dire la vérité tout entière, jamais prince ne vit dans son épouse plus de fidélité à ses devoirs , et plus de véritable affection que vous n'en avez trouvé chez Anne Boleyn. Je me serais volontiers contentée de ce nom et de mon humble fortune , si Dieu et le bon plaisir de votre majesté l'eussent permis. A aucune époque je ne me suis laissé assez éblouir par mon élévation et par l'éclat d'une couronne pour ne pas prévoir un revers pareil à celui que j'éprouve aujour-
d'huî ; car ma g;randeur n'ayant pas de fondement plus solide qu'une inclination passagère de votre majesté, je savais que le moindre changement suffirait pour entraîner cette inclination vers quelque autre objet. Vous m'avez tirée d'un sort obscur pour m'élever au rang de votre épouse et de votre con|pagne^ bienfait fort au-dessus de mon mérite ou de mes vœux. Si vous m'avez trouvfêe digne d'un tel excès d'honneur, que votre gracieuse majesté ne souffre pas que le caprice d'un moment , ou les mauvais conseils de mes ennemis, me ravissent vos royales faveurs; ne souffrez pas que le reproche, cet indigne reproche de déloyauté envers vptre auguste personne, imprime une tache si noire au nom de votre fidèle épouse , et à là jeune princesse votre fille. Faitesmoi juger, grand prince, mais accordez-moi un jugement légal , car ma conscience ne redoute pas la publicité; alors vous verrez ou mon innocence justifiée au grand jour, vos soupçons et vos scrupules dissipés , la malice et l'imposture confondues, ou mon crime authentiquement déclaré. Ainsi, quelque sort que me réservent la^ volonté de Dieu ou la vôtre , votre majesté sera désormais à l'abri de la censure publique , et mon offense étant légalement prouvée , vous sçrez libre , devant Dieu et devant les hommes , non seulement de m^infliger un juste châtiment, comme à une épouse criminelle, mais encore de suivre sans contrainte votre penchant déjà arrêté sur une' personne pour laquelle je me vois aujourd'hui dans les fers , et dont j'aurais pu depuis long-temps indiquer le nom à votre majesté, puisqu'elle n'ignorait pas mes soupçons à cet éjgard.
Mais si vous avez déjà décidé de mon sort , si non seulement ma perte, mais encore une infâme calomnie,
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doit vous faire jouir du bonheur auquel vous aspirez , alors {e prie Dieu de vous pardonner un si g;rand crime, à vous et à mes ennemis qui en sont les instrument»; je le conjure de ne pas vous demander un compte sévère du traitement indigne et rigourem: que vous me faites essuyer^ à ce tribunal suprême on vous et moi nous comparaîtrons bientôt, et dont la sentence, je n'en doute pas, quelle que soit l'opinion des hommes, attestera mon innocence, et saupa bien me justifier.
Ma dernière et unique prière sera que je porte seule tout le poi^s du courroux de votre majesté , et qu'il ne tombe pas sur les tètes innocentes de ces pauvres gentilshommes qui, comme je l'entends dire, sont aussi, à cause de moi , retenus dans une étroite captivité. Si jamais j'ai trouvé grâce devant vos yeux, si jamais le nom d'Anne Bôleyn fut agréable à vos oreilles^ accordezmoi cette faveur, et, sans vous importuner désormais de mes plaintes , je prierai le ciel qu'il vous prenne sous sa sainte garde , et vous dirige dans toutes vos actions.
De ma triste prison de la tour, le 6 mai*
Votre affectionnée et royal^ épouse,
Anne Boletn.
Lord Bacon à Jacques /•'.
Avec le bon plaisir de votre excellente majesté , Je considère quelquefois en moi-même , pour ma satisfaction et pour le soulagement de mes travaux, les éclatantes faveurs dont le ciel dans sa bonté infinie a comblé partout votre majesté : je songe combien ce bonheur serait parfait si l'état de vos revenus était une fois réglé et mis en ordre. Votre peuple belliqueux et
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obéiMant) prêt à la guerre et âceouttnné d la paix; votre église éclairée par de bons ministres , comme le del parles étoiles; vos jugetf instruits, apprenant de vous la îustice, et justes à votre exemple; votre no^ blesse à une distance convenable de la couronne et du peuple 9 sans opprimer le peuple , sans porter ombrage à la couronne ; vos conseils remplis d'hommes zélés, loyaux et sincères; vos intendants et vos magistrats résolus à maintenir dans les divers cantons votre autorité royale^ mais prompts à obéir ; vos serviteurs pleins de respect pour votre sageèse, et de confiance en votre bonté ; les campagnes, grâceàramélioratioQ et aux progrès de Tagriculture, se transformant chaque jour de déserts en jardins ; la capitale construite en brique au lieu de bois ; vos ports ou le pomœriufn» de votre lie, surveillés et entretenus ; vos sujets embrassant par leur commerce le monde entier, Forient, Touest, le nord, et le midi; les circonstances favorables à la paix, et vous offrant néanmoins Toccasion d'exercer au dehors votre influence ; enfin votre noble et royale postérité, prête à transmettre les faveurs et les bienfaits de Dieu à tous nos descendants. Il ne vous reste donc plus rien à souhaiter, puisque Dieu a tant fait pour votre majesté et vous pour les autres, sinon d'accomplir à votre satisfaction l'œuvre que vous avez commencée , en portant Tordre et la réforme dans vos finances et vos revenus, seule branche de l'administration encore imparfaite ; hoc reétiê defuit unum. Ainsi donc moi , que mon seul zèle et inon dévouement pour votre majesté et votre auguste dynastie ont rendu financier, je me propose de vous présenter un registre exact de vos revenus , afin de mettre sous vos yeux , comme un fidèle tableau ,
rétat de vos finances : mais je supplie votre majesté de se souvenir que, si je n'ai pas obtenu tout le succès au- 'quel je voudrais arriver, dans cet emploi où je suis novice, et qui n'est pas mon élément, je réparerai ce tort envers votre majesté dans quelque autre science qui me sera plus familière. Dieu vous garde, etc.
Swift' au lord trésorier Oxford ^ à l'occasion de la mort de sa fille, la marquise de Caermarthen,
MlLORD,
Votre seigneurie est la personne au monde qui a le, moins besoin de conseils dans une occasion comme celle-ci , qui exige uniquement une grande fermeté d'âme et une sagesse supérieure , qualités par lesquelles vous surpassez de beaucoup , comme Dieu sait, les plus sages d'entre nous, et les plus capables de vous offrir leurs lumières. Il est vrai , je l'avoue , qu'une grande infortune abat quelquefois notre 4me , et trouble notre esprit. Voilà sans doute ce qui pourrait nous servir de prétexte' pour vous apporter nos consolations , si nous étions absolument étrangers à la personne qui n'est plus; mais, milord, tous ceux qui ont eu l'honneur de la connaître ont besoin d'un consolateur autant que votre seigneurie , parce que , bien que ^eur perte soit moins grande , ils n'ont pas , pour supporter la privation d'une amie, d'une protectrice et d'une bienfaitrice, autant de sagesse et de fermetjâ que vous en avez pour supporter celle d'une fille. Afilord, la religion et la raison m'interdisent également le moindre regret pour la mort de la marquise en ne considérant
que son intérêt ; et il faudrait être mauvais chrétien , ùu complètement étranger à ses vertus, pour ne pas désirer, avec toute la soumission due aux volontés de TEtre stkpréme, un sort semblable au sien. Mais votre seigneurie qui a perdu une telle fille, nous qui avons perdu une telle amie , et le monde qui a perdu un tel modèle, nous avons tous, quoique à divers degrés, plus de moti£» de nous plaindre que n'en a peut-être donné jusqu'ici aucune autre perte particulière. Car, milord , je me suis occupé à réfléchir sur toutes les qualités aimables qui peuvent entrer dans l'idée d'une femme accomplie ^ et je n'en ai découvert aucune que la marquise ne possédât aussi parfaitement que la nature humaine en est capable. Quant à votre seigneurie , si c'est un malheur acisablant de perdre une telle fille , c'est aussi un avantage dont bien peu de personnes peuvent se flatter que d'avoir eu une telle fille. J'ai souvent dit à votre seigneurie que je n'avais jamais connu aucun homme qui jouît, sous tous les rapports, d'un aussi grand bonheur domestique, et je soutiens que vous êtes encore heureux , quoique à moins de titres. Il suit naturellement de cette réflexion que votre seigneurie doit songer à ce qui lui reste , et non à ce qu'elle a perdu.
Pour dire la vérité , milord , vous commenciez à être trop heureux pour un mortel , beaucoup plus heureux qu'il n'est ordinaire de l'être long-temps dans l'ordre des décrets de la Providence. Vous aviez été le principal instrument du salut de votre pays en le préservant de calaniités étrangères et domestiques : vous aviez eu le bonheur d'établir votre famille avec le plus grand éclat, sans aucune obligation à la bonté de votre soù-
verain 9 sans aucun effort de votre part : vous aviez triomphé de la violence et de la perfidie de vos adversaires par votre courage et votre habileté; de i'inoon* stance ctdu caprice de vos amis, par la fermeté de votre caractère. Peut-être que votre seigneurie a senti trop de complaisance pour elle-même en contemplant ce succès universel 9 et le Dieu tout-puissant , qui ne voulait pas tromper vos efforts pour la cause publique, a jugé convenable de vous affliger par une perte domestique , à laqueUe il savait que votre cœur était plus exposé, en même temps qu'il a accompli ses sages con* seils en récompensant dans une meilleure vie cette exr cellente créature qu'il vous a enlevée.
Je ne sais, milord , pourquoi je vous écris , ni à peine ce que j'écris. Je suis certain seulement que ce n'est point par déférence pour l'usage : ce n'est pas non plus dans l'espoir d'adoucir les regrets de votre seigneurie* Je crois que c'était un besoin pour moi de dire quelque chose , et je doute encore si je vous enverrai ce que je viens d'écrire.
Gay à M. JF. . . , sur la mort de deux amarUs,
Stanton-Harcourt, le 9 août 1718.
{iCs seules nouvelles que je puisse ici vous envoyer sont des nouvelles du ciel , car je vis absolument retiré du monde ; et rien ne peut guère interrompre mon repos, excepté le bruit du tonnerre, que sans doute vous avez aussi entendu. Nous lisons dans de vieux auteurs qu'il arrache de leurs fondements les tours les plus hautes, pendant que les plus humbles vallées échappent
à ses ravages : le seul objet à Tépreuve de ses atteintes est le laurier, que néanmoins |e ne regarde pas comme une grande sauvegarde pour le front de nos modernes auteurs. Mats pour vous montrer quasouvent le contraire arrive , Je dois vous apprendre que Tamas de tours le plus élevé et le plus extravagant quMl y ait dans Tunivers > et qu'on voit non loin dUci , est encore debout sans aucun outrage « tandis qu'une nteule d'orge dans un champ voisin a été réduite en cendres. Plût à Dieu que ce monceau d'orge fût tout ce qui a péri; car malheureusement 9 sous ce fragile abri , re-^ posaient deux amants beaucoup plus constants qu'on n'en rencontra jamais à l'ombre d'un hêtre dans aucun roman.
John Hewet était un homme bien fait, d'environ vingt-cinq ans ; Sarah Urew pouvait passer pour jolie plutôt que belle ; elle était à peu près du ménke âge. Ils avaient supporté ensemble les divers travaux de l'an"
ta
née avec la plus grande satisfaction. Si elle tirait le lait , John avait soin 9 l6 matin et le ^oir 9 de lui ame^ ner les vaches. A la dernière foire , il lui avait encore fait pressent d'un ruban de soie vert pour son chapeau de paille , et il avait clioisi lui-même la devise de l'anneau d'argent qu'elle portait au doigt. Leur amour était le sujet des conversations de tout le voisinage ; car le scandale n'avait jamais répandu le bruit qu'il eût d'au* très vues que de la posséder légitimement en mariage. Ce matin même il avait obtenu le consentement des parents de sa maîtresse , et ils n'avaient plus qu'une semaine à attendre pour être heureux. Peut-être que dans rintervalle àm leurs travaux ils s'entretenaient de leurs habits de noce ; et John essayait plusieurs sortes de pa-
vots et de fleurs des champs au teint de Sarah , pour mieux choisir son bouquet le jour de son mariage. Tandis qu'ils s'occupaient de ces soins (c'était le dernier îuillet, entre deux et trois heures dans l'aprèsmidi ) , les nuages s'épaissirent , et bientôt un orage accompagné d'éclairs et de tonnerre fondit avec tant dé violence que tous les laboureurs n'eurent que le temps de chercher un asile sous les arbres et sous Jes haies. Sarah fut saisie d'effroi , et tomba évanouie sur un monceau d'orge. John, qui ne la quittait jamais, s^assit près d'elle , après avoir à la hâte ramassé deux ou trois tas pour mieux la garantir de l'orage. Tout à coup od entendit un si grand coup de tonnerre qu'on eût cru que le ciel s'entr'ouvrait ; chacun fut alors inquiet pour la sûreté de ses voisins y et on s'appelait mutuellement dans toute la campagne. Comme ceux qui appelaient nos amants ne recevaient aucune réponse , ils se rendirent à 'l'endroit oii on les avait* vus se reposer ; ils aperçurent la meule encore toute fumante 9 et reconnurent le couple fidèle : John avait un bras passé autour du cou de Sarah , et l'autre étendu sur elle , comme pour la sauver de la foudre. Ils avaient été mortellement frappés dans cette tendre posture. Le sourcil gauche de Sarah était consumé , et on découvrait une tache noire sur son sein : son amant était entièrement noir; et ni l'un ni l'autre ne donnaient lé moindre signe de vie. Suivis de leurs tristes compagnons , on les transporta à la ville ^ et le lendemain on les enterra au cimetière de Stanton-Harcourt. Milord Harcourt , à la prière de M. Pope et à la mienne , leur a fait élever une pierre funéraire , à condition que nous fournirions Tépitaphe. -
Pope à M, fVyckerly*
Lorsque je vous écris , je prévois une longue lettre , -et je dois avaat tout réclamer votre patience ; car , si c^est U p)u9 longue, c/s sera i|épess4Lrenieajt la plus enuiiyeuse dpnt je vous aurai importuné. Cependant mon i,nté|>èt , i|pi) mpifîs que mpn devoir , ipe fait une Ipi de vous exprimer au long ma reconnaissance pour votre lettre ol^ligeante, comme certaines gens vous comblent de remerciements pour un service 9 afin de vous engager à leur en rendre un autre. Plus vous m'êtes fayorable , et plus j'aperçois clairement mes fautes. Vous savez que les taches et les imperfections ne se découvrent jamais mieux qu'à la clarté d'un soleil brillànt. Aussi je suis mortifié des éloges qui étaient destinés à m'encourager ; car la louange est pour un jeune poète ce que la pluie est pour une tendre fleur : si elle est distribuée avec modération, elle l'anime et le fortifie; mais si elle est accordée trop libéralement, elle Técrase et l'abat. Beaucoup de vieillards qui prennent à tâche de décourager impitoyablement la jeunesse, ressemblent à ces vi^ux arbres qui, ayant passé le tenips de porter des fruits , ne peuvent souffrir que les jeunes plantes fleurissent à leur ombre : mais, comme si ce n'était pas assez pour vous d'avoir surpassé tous vos contemporains eu génie, yous voulez encore les surpasser en bontés Quant à mes essais précoces , s'ils vous procurent quelque plaisir , c'est sans doute celui que prend naturellement un homme à observer les premiers bouigeons et les premières fleurs d'un arbre qu'il a luimêmcf cultivé; et il est in^possible de les considérer
autrement que comme ces fruits dont nous faisons cas parce qu'ils sont hâtifs, et qui ne laissent pas d'être les plus insipides et les plus détestables de Tannée. En un mot , je bais le ton complimenteur , qui est tout au plus l'ombre de Tatnitié. Je ne vous écris et je ne m'entretiens jamais avec vous pour obtenir vos louanges , mais votre amitié. Soyez assez mon ami pour paraître mou ennemi , et pour m'avertir de mes fautes , en me censurant , sinon conun^ jeune homme y au moins comme écrivain sans expérience.
Je suis , etc.
Jacques y comte de Derby , au commissaire général Ireton, en réponse à la sommation faite au comte de rendre file de Man,
MONSISUE)
J'ai reçu votre lettre avec Indignation , et c'est avec mépris que je vous envole ma réponse. Certes je ne puis me défendre de quelque surprise en cherchant sur quels motifs vous avez conçu l'espoir que je deviendrais comme vous traître à mon souverain ^ puisque vous ne pouvesE ignorer le zèle dont j'ai fait preuve toute ' ma vie au service de sa majesté , et les principes de loyauté dont je ne me suis jamais départi. Je méprise vos propositions, je dédaigne vos faveurs , j*abhorre votre trahison ; et bien loin de remettre cette île en vos mains, je suis prêt à la défendre aussi long-temps qu'il sera eo mon pouvoir , et , je l'espère , jusqu'au jour de votre ruine. Recevez ceci comme ma réponse finale , et renoncez flésormais à toute sollicitation ; car si vous
m'importunez encore de quelque message de cette nature , je brûlerai vos dépêches , et je ferai pendre votre émissaire. TeUe est l'immuable résolution et telle sera^ n'en doutez pas^ la conduite de celui qui regarde comme son titre le plus glorieux l'honneur d'être le fidèle et dévoué sujet de sa majesté.
M"*' Thrale à M.f, sur son mariageé
Mon cher monsieur ,
J'ai reçu la nouvelle de votre mariage avec un plaisir infini 9 et j'espère que la sincérité avec laquelle je souhaite votre bonheur excusera la liberté que je prends de vous offrir quelques règles pour y atteindre plus sûrement. Je vous vois sourire de mon indiscrète obligeance, et, songeant aux charmes de votre épouse, vous écrier avec ravissement que vous êtes assez heureux sans mes règles. Je sais que vous l'êtes en effet; mais quand une des quarante années que, j'espère, vous passerez ensemible agréablement, sera écoulée, cette lettre peut venir à propos , et des règles pour le bonheur peuvent ne pas être inutiles, quoique .quelques unes peut-être semblent impraticables.
Si le même amour qui fait Je charme d'un état libre pouvait survivre au mariage sans se refroidir, on ne chercherait plus le souverain bonheur; il se trouverait dans l'union de deux fidèles amants : mais la raison nous montre que cela est impossible, et l'expérience nous apprend qu'il n'en fut jamais atnsi^ nous devons le conserver aussi long -temps et y suppléer aussi heureusement qu'il est eu notre pouvoir.
^o LETTRES.
Néanmoins 9 lorsque Fardeur de votre passion s^affaîblira, et qu^une affection plus calme et plus paisible ea prendra la place ^ ne vous hâtez pas de blâmer votre indifférence y ou de plaindre votre malheur; vous n'aurez perdu que ce qu'il vous était impossible de retenir; et il serait déraisonnable , au milieu des plaisirs d'un été délicieux, de regretter les fleurs d'un printemps passager. N'accusez pas non phis légèrement l'insipidité de votre épouse, avant de réfléchir que l'objet le plus sublime, les sons les plus enchanteurs, ne peuvent continuer à nous transporter de plaisir quand ib ne nous séduisent plus par l'attrait de la nouveauté. Quelques femmes, dit-on, possèdent à un degré supérieur le don de renouveler les jouissances ; mais on voit rarement les artifices de la maturité s'unir à l'innocence de la jeunesse ; vous avez fait un choix , et vous devez en être satisfait.
La satiété, suit de bien près la possession; et, pour être heureux , il faut toujours avoir quelque chose en vue* Déjà la personne de votre épouse vous appartient, et je doute qu'elle devienne plus agréable à vos yeux, quand tous ceux de votre sexe la trouveraient plus belle dans les douze années suivantes. Tournez donc toute votre attention sur son esprit, qui deviendra chaque jour plus brillant parla culture ; étudiez ensemble quelque science facile , et acquérez une conformité de goûts ^ tandis que vous jouissez d'une communauté de plaisirs. Par cette méthode , vous aurez plusieurs images en com' mun., et vous serez affranchis de la nécessité de vous séparer pour trouver des amusements. Rien n'est aussi dangereux à l'amour conjugal que la possibilité d'être heureux chacun hors de la compagnie de l'autro. Ta-
LETTRES. 34i
chez donc de resserrer votre attachement mutuel par tous les liens ; que votre femme n'ignore ni vos revenus ) ni vos dépenses , ni vos amitiés , ni vos aversions ; qu'elle sache même vos défauts, mais rendez-les aimables par vos vertus ; considérez toute dissimulation comme une atteinte à la fidélité; qu'elle n'ait jamais rien à découvrir dans votre caractère ; et souvenez-vous que 9 du jour où l'un des époux devient l'espion de l'autre^ ils commencent un état d'hostilité.
Ne cherehez pas le bohheur dans la singularité, et fuyez un raffinement de sagesse comme une déviation vers 4a folie. N'écoutez pas ces philosophas qui vous conseillent de mépriser toujours les avis d'une femme, et , ai vous oédez à ses prières , prononcent que vous êtes l'esclave de votre épouse. Ne regardez aucune privation, excepté celle d'un mai positif, comme un mérite ; et ne vous félicitez pas de ee que votre fenune n'est pas une savante f de ee qu'elle ne touche jamais une carte, ou de ce qu'elle ne sait pas faire un gâteau: les cartes, la cuisine, le savon*, sont tous bons à leur place, et on peut s'en servir avec avantage.
A l'égard de la dépense, je me borne à observer que l'argent consacré à des acquisitions de luxe est rarement ou n'est jamais employé d'une mastiibre profitable. Nous vivons à une époque où un riche amejablement et un fisistueux équipage sont devenus trop^communs pour attirer l'attention des spectateurs lès plus vulgaires ; et quant aux grands, ils se contentent de regarder nos dispendieuses folies avec un silence de mépris ou des marques d'indignation. Cette réflexion est peut-être fâcheuse , mais l'observation suivante doit nous en consoler. Le siècle où nous vivons réserve , ce me seoible ,
une estime particulière aux distinctions plus importantes de l'esprit, du savoir et de la Vertu; distinctions auxquelles nous pouvons prétendre avec plus d'espoir, à moin« de frais, et plus honorablement. L'impertinente coquette , fière de sa qualité , se dépite des hommages qu'elle voit rendre à lady Edgecumbe; et le sémillant freluquet s'ennuie faute de danseuse, tandis que Jones l'orientaliste conduit le bal.
J'ai dit que la personne de votre épouse ne tous deviendrait pas plus agréable ; mais qu'elle ne soupçonne jamais, je vous prie, qu'elle vous platt moins. C'est une vérité bien connue, qu'une femme pardonne plutôt un affront à son esprit qu'un affront à sa personne; et nulle de nous ne contredira cette assertion. Tous nos talents 9 tous nos artifices, ont pour but de conquérir et de conserver le cœur de l'homme ; et quelle mortification peut surpasser notre disgrâce, quand nous échouons dans nos efforts P II n'y a point de reproche, si amer, point de punition si rigoureuse qu'une femme qui a de la fierté ne préfère à l'indifférence; et si elle peut la subir sans se plaindre, cela prouve seulement qu'elle prétend se dédommager par l'attention des autres des dédains de son époux. Par cette raison et par beaucoup d'autres , il convient^à un mari de ne pas manquer aux égards de la politesse, quand son ardeur vient à se refroidir, mais de conserver au moins pour son épouse la civilité dont jl se pique en général envers tout son sexe> et de ne pas montrer à une femme de dij^-huit ou vingt ans que tous les hommes d'une compagnie peuvent la traiter avec plus de complaisance que celui qui tant de fois lui jura une éternelle tendresse.
Ce n'est pas mon avis qu'il faille se plier à tous les
vains caprices qu'inspirent à une |eune femme son hu» menr l^ère .ou son étourderîe; mais on peut adoucir la contradiction par des ménagements délicats, et substituer des plaisirs tranquilles aux plaisirs bruyants. Les amusements publics ne sont pas , il est vrai , aussi dispendieux qu'on se l'imagine quelquefois, mais ils tendent à isoler les inclinations des deux époux. Une société bien choisie d'amis et de connaissances, plus remarquables pour le bon sens et la vertu que pour l'eDlouement et l'éclat, où la conversation du jour peut fournir un texte de réflexions pour le soir, parait le plaisir le plus raisonnable que présente cette grande ville ; avec cela , une partie de cartes de temps en temps lui prête un nouvel attrait. Que votre supériorité doive toujours se laisser voir sans se faire jamais sentir, c'est une règle qui semble en général excellente. Il ne faut pas qu'une femme éclipse en rien son mari, pas même pour la toilette. Si par hasard elle a du goût pour les frivoles distinctions que peut offrir la parure , ne souffrez pas qu'elle croie un moment, quand elle parait en public, que sir Edouard ou le colonel sont de plus beaux mes« sieurs que son mari. L'écueildu bonheur conjugal parmi les bourgeois de la ville a été généralement que, se trouvant peu propres eux-mêmes à la vie du grand monde , ils ont transporté leur amour-propre sur leurs femmes , les ont parées magnifiquement , et les ont envoyées se divertir dans un cercle, tandis que le bonhomme de mari se régalait de porto ou de punch , peut-être avec des compagnons de la dernière classe , lorsque le comptoir était fermé : cet usage a donné lieu au ridicule qu'on leur prodigue dans toutes nos conv&dies , et dans tous nos romans, depuis que le commerce commence
à prospérer. Mais puisque je suis maintenant si près de cet article, un mot ou deux sur là jalousie ne sauraient être inutiles; car, quoique ce ne soit pas le travers de la génération présente, cependant les germes, à coup sûr, en sont trop naturels dans tous les cœurs ardents pour l'omettre comme un défaut sans conséquence. Si TOUS êtes un jour tenté d*étre jaloux, surveillez votre femme soigneusement, mais ne la tourmentez jamais : dites-lui votre jalousie, mais cachez-lui vos soupçons: qu^elle ^che, en un mot, pour sa satisfaction, que e'est votre humeur bizarre , et même Votre passion importune , qui vous attachent à ses pas ; 'mais quVUe ne se figure point que vous ayez jamais douté sérieusement de sa vertu un seul instant. Si elle a des dispositions à la jalou&ie envers vous, permettez-moi de vous conjurer d^étre toujours franc et jamais mystérieux avec elle : dédaignez de prendre plaisir à son inquiétude, en toute circonstance; ne vous occupez point de vos affaires, ne rendez point vos visites d'un air de dissimulation, quand tout ce que vous faites serait peut-être proclamé sans i^nconvénient dans la sacristie de la paroisse. Mais j'espère mieux de votre tendresse et de votre vertu , et je vais enfin vous faire grâce d'une exhortation dent vous n'auriez pas besoin, si votre extrême jeunesse et mon vif intérêt ne me servaient d'excuse. Maintenant, adieu : présentez mes compliments affectueux à votre épouse, et soyez heureux à proportion du bonheur que TOUS souhaite,
Mon cher monsieur, etc,
Pope à Févéquô de Bochester i avant son exil.
Je voug écris encore une fois 9 comme je vous Tai promis , et je crains bien que ce ne soit la dernière : le rideau sera bientôt tiré entre mon ami et moi > et il ne rafe restera plus qu'à vous souhaiter un long; adieu. Puissiez-vous fouir ici-bas d*un calme semblable à ce sommeil dé Tâme qui, selon Topinion de quelques philosophes, doit succéder à la vie, quand nous reposons, absolument insensibles au souvenir du monde que nous venons de quitter, et que nous nous préparons en silence à celui où nous allons entrer I Si vous conservez quelque mémoire du passé , que ce soit uniquement pour vous représenter ce qui vous a causé le plus de plaisir; qu'il vous retrace quelquefois, comme un songe^ l'image d'un ami absent, ou qu'il vous rappelle un agréable entretien. Mais, en général, j'espère que vous songerez moins au temps écoulé qu'à l'avenir, puisque l'un vous a été moins favorable que l'autre ne le sera certainement. N'enviez pas au monde les fhiits de vos études ; ils contribueront à rendre séhrice à des hommes dont vous ne pouvez avoir à vous plaindre , je veux dire à toute la postérité ; et peut-être, à l'âge bu vous êtes parvenu , n'y a-t-il que cela qui soit digne de vos soins. Qu'est-ce que chaque année de la vie d'un hommie sage, sinon une censure ou une condamnation du passé ? Ceux dont la carrière est la plus courte vivent assez pour se moquer d'une moitié de leur vie : le jeune homme méprise l'enfant; l'homme faît^ le jeune homme; le philosophe, l'un et l'autre ; et le chrétien les méprise tous. Vous pouvez maintenant entrevoir que votre âge mûr a
été trop rempli de puérilités; et vous ne souffrirez jamais que Yotre vieillesse devienne une seconde entance. Les hochets et les jeux de vos premiers ans ne sont guère aujourd'hui plus indignes de vous que ces hochets de notre âge mûr et du déclin de notre vie j futiles amusements de Tambition 9 et méprisables jouets de Tavarice. Dans ce moment où Ton vous retranche d'une petite société » et où L'on vous rend citoyen du monde entier^ vous devez consacrer vos talents à servir, non un parti ni quelques individus, mais tout le genre humain. Il faut que votre génie s'élève au-dessus de ce nuage où l'alliance et le voisinage des vapeurs terrestres Ta trop long- temps retenu : briller au loin , et au centre du ciel , tel doit être Tobjet de vos efforts , et la gloire de votre condition présente. Souvenez-vous que c'est dans de pareilles circonstances que ces astres fameux de l'an* tiquité jetaient un éclat plus vif, une splendeur plus éblouissante; dans la retraite , dans l'exil, ou près de la mort. Mais pourquoi parlé^je d'éclat et de splendeur P C'est alors qu'ils faisaient le bien, éclairaient les hommes • et leur servaient de guides.
Voilà les seules pensées dignes des gravides âmes, et j'espère aussi que ce seront les vôtres. Le ressentiment, il est vrai , peut quelquefois ne pas s'éteindre entièrement dans les cœurs généreux ; mais la vengeance n'y trouve jamais de place : des maximes plus hautes que celles de Tun , des principes plus purs que ceux de l'autre , dirigeront toujours lès hommes dont l'âme et la pensée ne sont pas rétrécies, et leur feront préférer la société entière à une portion du genre humain , surtout à une aussi faible portion que soi-même.
Croyez-moi, milord, je vous considère comme un
homme entré dans une carrière nouvelle, comme un homme placé au bord de Timmortalité , dans un asile où les passions et les affections doivent s'ennoblir, et où vous devez repousser tous les sentimens étroits et tous les souvenirs indignes de vous. Rien ne mérite d'appeler vos regards en arrière ; tournez-les donc devant vous , et redoublez d'efforts pour que le monde vous suive des yeux; mais prenez garde que ce soit avec estime et admiration, et non avec pitié.
Je suis, avec la phis grande shicérité et le zèle le plus ardent pour votre gloire, aussi-bien que pour votre bonheur , votre , etc.
Lord Chesterfield à son fils.
Mon cher ami,
Je vous ai envoyé tant de lettres pour vous préparer au séjoiir de Paris, que celle-ci, que vous y trouverez en arrivant, sera seulement un sommaire de toutes les autres.
Vous avez eu jusqu'icf plus de liberté qu'aueune personne de votre âge n'en eut jamais , et je dois vous rendre la justice que vous en avez fait un meilleur usage que n'auraient fait la plupart des jeunes gens : mais auss^, quoique vous n'eussiez point de geôlier, vous aviez un ami près de vous. A Paris, bien loin d'être sous les verrous, vous serez abandonné à vous-même. Votre bon sens doit vous servir de guide ; j'y compté avec confiance , et je suis convaincu que \e recevrai , sur votre conduite à Paris, des renseignements capables de me satisfaire. Jouissez des plaisirs innocents de la jeunesse,
vous ne pouvez faire mieux; mais sachez en homme de mérite les épurer et les ennoblir; qu'ils élèvent au lieu de rabaisser, qu'ils ornent au lieu de dégrader votre caractère; en un mot, que ce soient les plaisirs d'un gentilhomme partagés avec vos égaux au moins^, mais plutôt avec vos supérieurs, et surtout avec des Français.
Examinez le caractère des divers étudiants avant de former de liaison avec aucun d'eux, et tenez- vous mieux sur vos gardes à l'égard de ceux qui vous feront le plus d'avances. Vous ne sauriez passer trop de temps à l'université; niais vous pouvez y étudier utilement , si vous êtes économe de vos loisirs, et si vous employez uniquement à la lecture des bons livres ces quarts d'heure , ces demi-heures qui s'offrent à chacun dans le cours d'une journée, et qui^ à la fin de l'année, s'élèvent à une somme de temps si considérable. Consacrez régulièrement une portion de chaque jour au grec ; je n'entends paà aux poètes grecs , aux chansons légères d'Anacréoo, aux tendres plaintes de Théocrite, ou même au langage des halles qu'Homère prête à ses héros : voilà ceux que connaissent un peu tous les demi-savants en grec, ceux qu'ils citent souvent, et dont ils parlent toujours ; j'entends Platon, Aristote, Démosthènesi Thucydide, que les seuls adeptes connaissent bien. C'est la eonnaissanee du grec qui vous distinguera dans le monde savant : le latin ne suffirait pas ; et il faut étudier le grec à fond pour s'en souvenir, car il ne se présente pas joumelieji^ent comme le latin. Quand vous lisez de rhistoire, ou d'autres livres d'amusement, que chacune des langues que vous possédez ait son tour ; ainsi vous pourrez non seuleno^nt les retenir, mais même faire des progf es dans
toutes. Je vous engage aussi à parler allemand et italien avec tous les Allemands et les Italiens que vous aures occasion d'entretenir. Ce sera une attention très agréa-» ble et très flatteuse pour eux, et en même temps très profitable pour vous.
Appliquez-vous, je vous prie, avec soin à vos exercices; car, quoiqu*iI n'y ait pas un fort grand mérite à y réussir , s'en mal acquitter a quelque chose d'ignoble , de vulgaire et de ridicule.
Je vous envoie une lettre de recommandation adressée au marquis de M atignoii, et je voudrais que vous pussiez la lui présenter dans le plus court délai. Je suis sûr que vous éprouverez les bons effets de sa généreuse amitié pour moi et pour lord Bolingbroke, qui lui a écrit également à votre sujet.
Par le moyen de cette lettre et ides autres que je vous ai déjà envoyées, vous serez d'abord si bien introduit dans la meilleure société française, que vous auriez de la peine à en voir une mauvaise : mais ce n'est pas ee que je crains de votre part; vous avez, j'en suis sûr, une ambition trop haute pour préférer une compagnie méprisable et déshonorante à celle de vos supérieurs par le rang et par l'âge. Votre réputation et en conséquence votre fortune dépendent absolument de la compagnie que vous verrez , et du ton que vous prendrez à Paris. Je n'entends pas le moins du monde que vous deviez prendre un air pédant : au contraire , il vous faut un air vif et enjoué, mais en même temps élégant et dls^ tingué.
Fuyez soigneusement les tracasseries et les querelles. Elles dégradent singulièrement le caractère, et sont surtout dangereuses en France, où un thomme est dés^
35o LETTRES.
honoré s'il ne se venge pas d'an affront, et absolument perdu s'il se venge. Les |eunes Français sont vifs> étourdis 5 pétulants et très patriotes. Évitez de blesser Tesprit national par des plaisanteries ou par des réflexions qui sont toujours inconvenantes et ordinairement injustes. Les peuples.du nord , qui sont plus froids , regardent généralement les Français comme une nation frivole, uniquement occupée de siffler, de chàpter et de danser. Cette idée ine parait fort loin d'être exacte , quoique beaucoup de fetUs^mattres semblent par leur conduite la justifier; mais ces mêmes petitsmaîtres 9 lorsqu'ils sont mûris par l'âge et par l'expérience , deviennent souvent des Sommes de mérite. Le nombre des grands généraux et des hommes d'état, aussi-bien que celui des grands écrivains que la France a produits , est une preuve incontestable que ce n'est pas une nation légère, frivole et irréfléchie, comme le supposent les préjugés des peuples septentrionaux. Paraissez d'abord tout goûter, tout approuver, et je vous promets que dans la suite vous goûterez et vous approuverez en effet bien des choses. Je compte que vous m'écrirez régulièrement une fois par semaine, et je désire que ce soit le jeudi : j*espère que vos lettres m'informeront de vos occupations personnelles; non pas de ce que vous verrez , mais de ceux que vous verrez, et de ce que vous ferez.
Soyez vous-même votre surveillant maintenant que vous n'en aurez point d'autre.
Quant au don de parler avec aisance, je vous répète encore qu'il n'y a rien de si nécessaire , et que tous les autres talents sans celui-là sont absolument inutiles ailleurs que dans le cabinet. .
LETTRES. 35ï
La docteur Johnson à l^honorable conUe de Chesterfield,
MlLORD ,
J^ai su dernièrement par le propriétaire du Monde que deux articles, dans lesquels mon dictionnaire est recommandé à Patlention publique, étaient l'ouvrage de votre seigneurie. Une pareille distinction est un honneur que , peu accoutumé aux faveurs des grands, je ne sais comment recevoir ou en quels termes reconnaître.
Lorsqu'après quelques faibles encouragements, je visitai pour la première fois votre seigneurie, je fus enchanté, comme le reste du,Ngenre humain , de la politesse de vos manières : je ne pus me défendre d'aspirer à devenir le vainqueur du vainqweur de ia> terre, et à conquérir cette estime que je voyais les hommes se disputera Tenvi; mais je trouvai mes efforts si peu encouragés, que ni l'orgueil ni la modestie ne me permettaient de les continuer. Quand j'offris jadis un hommage public à votre, seigneurie , j'avais épuisé pour lui plaire tous les moyens que possède un homme de lettres vivant dans la solitude et loin des cours. J'avais fait tout ce qui était en mon pouvoir ; et aucun homme n'aime à voir dédaigner tous ses soins, quelque peu flatteurs qu'ils soient.
Sept ans se sont écoulés , milord , depuis le temps que j'attendais dans votre antichambre, ou que j'étais repoussé de votre porte. Durant cet intervalle, j'ai poursuivi mon ouvrage à travers des difficultés dont il
est superflu de me plaindre ^ et je Tai conduit enfin au point de la publication , sans un seul témoignage de bienveillance , un mot d'encouragement, ou un sourire de faveur. Je ne m'attendais pas à un pareil traitement, car je n'avais jamais eu de protecteur auparavant.
Le berger de Virgile apprit enfin à connaître rameur et sut qu'il était né parmi les rochers.
Ce n'est pas un protecteur, milord, celui qui voit avec insouciance un homme se débattre dans les flots, en danger de perdre la vie, et qui , lorsqu'il est parvenu au rivage , l'embarrasse de son secours. La recommandation qu'il vous a plu d'accorder à mon travail , si elle eût paru plus tôt , m'aurait rendu service ; mais elle s'est trop fait attendre : aujourd'hui j'y suis devenu indifférent, et je ne puis en jouir; 'je suis solitaire, et je ne puis la faire valoir; je suis connu, et je n'en ai plus besoin. J'espère qu'il n'y a pas une cynique âpreté à ne point reconnaître d'obligation quand on n'a point reçu de bienfait , ou à ne pas vouloir que le public me considère comme redevable à un protecteur de ce que la Providence m'a rendu capable de faire moi-même.
Après avoir poussé aussi loin mon ouvrage avec aussi peu d'obligation à aucun patron de la science , je n'éprouverai aucun regret à l'achever avec moins de secours encore , s'il est possible ; car je suis depuis longtemps réveillé de cette flatteuse illusion où se complaisait avec tant de joie , milord , le très humble et obéissant serviteur de votre seigneurie.
Au colon&l R.,*,s, en Espagne»
Avant que cette lettre parvienne au meilleur des époux , et au plus cher des amants ^ ces tendres noms ne seront plus d'aucun intérêt pour moi. L'indisposition dans laquelle vous m'avez laissée pour obéir à la voix de votre honneur et de votre devoir n'a fait qu'accrpitre; et je suis informée par mes médecins que îe n'ai plus une semaine à vivre. Dans ce moment, mes forces m'abandonnent , et ce n'est que l'ardent amour que î'ai pour vous qui me, soutient encore , et qui me rend capable de vous dire que le plus douloureux sacrifice, dans la perspective de la mort) est de me séparer de vous. Mais que ce soit pour vous Une consolation de.savoir que je n'ai à me reprocher aucune faute , aucune erreur dont le repentir pèse sur ma conscience, et que je passe mes derniers instants à réfléchir sur la félicité dont nousavons joui ensemble, etsur une affliction qui doit avoir sitôt un terme. Cette faiblesse est, comme je l'espère, si peu criminelle, qu'il me semble qu'il y aune sorte de piété à ne pas vouloir se détacher d'un lien qui est une institution du ciel , et dans lequel, nous avons vécu conformément à ses lois. Puisque nous ne savons rie^i de la vie future , sinon qu'elle sera heureuse pour les gens de bien, et misérable pour les méchants, pourquoi nous refuserions - nous la satisfaction d'adoucir au moins l'amertume du départ, en imaginant que nous aurons le sentiment de ce qui se passe icîbas, et que peut-être nous guiderons les pas de ceux dont nous partagions sans crime la société quand nous étions mortels ? Pourquoi ne pourrais- je pas espérer de
me livrer encore à mes soins ordinaires, et, quoique invisible pour vous 9 d^assister à toutes les épreuves de votre âme? Permettez-moi de vous dire, ô le meilleur des hommes, que je ne puis me figurer un plus grand bonheur qu^cin tel emploi. Vous accompagner dans toutes les aventures atixquelles la vie humaine est expùsée , rèpatndre le sonmieil sur vos paupières dans les frissons de la fièvre^ protéger votre tète chérie dans un jomr de combat; vous escorter , comme un ange tutélaire, invulnérable et exempt àe chagrins , partont où je souhaitais ée vous taivre lorsque j'étais une iemme faible et timide , telles sont, mon ami , les pensées avec lesquelles j'essaie "de ranimer mon ce^ur languisslmt ; maiB véritablement je suis incapable, dans ma faiblesse actuelle , de résister aux déchirantes angoisses qui tourmentent mon âme lorsque je me représente la douleur que vous éprouverez en apprenant mon sort. Je ne veux pas m'arrèter plus long-temps sur cette idée, parce que votre cœur bon et généreux sera d'autant plus vivement affligé que la personne qu'il regrettera vous aura offert plus de consolations, ie rendrai mon dernier soupir, si je suis maîtresse de mcâ^mème, en priant pour vous. Je ne reverrai plus voire visage. Adieu pour toujours.
Lô docteur Imac Sehamèerg à une dame , sur ta méthode qui convient à son sexe pour Ure avec fruit.
UAD411B ,
Seloa vos déaiis et ma promesse , je voUs offre , sur la iiiainère4eiire, quelques léflesdoas que vous auriez reçues plus tôt si vous ne m*aviez permis de les éerire à mes heures de loisir, ile me suis conformé à vos intentioas, sous ces deux râppcMrIs : ainsi vous voyez, m€idame , que vos (M^res ont un empire absolu sur moi. ,^i mes remarques pouvaient répondre à voire attente, et au but que je me suis proposé , si elles oontrilMiaient le moins du monde à vous faire passer votre temps d'une mamère plus utile et plus agréable que la pli:^ai«C des personnes de votre sexe ne le fout d'ordinaire , j'en aurais une «aUsIaotion au moins égale à celle que vous éprouveriez vous-même.
Il serait à souhaiter que les femmes, portion si intéressante de la 4M>ciété humaine, et. à qui la nature a prodigué tant de charmes .d'une main libérale , consa<»assent quelque atteotlqn à cultiver leur Âme et k orner leur espsit. C'est une 'tâche facile à rempHr. Si elles daignaient employer le quart du temps qu'exiles dis^pent dans les frivolités ^ les soins de leur toilette à iire des iivres utiles, ce serait assez poiir artteindre ce but complètement. Non pas que je blâme ici ^les dames qui s'occupent de leur parure ; qu'elles profitent de>tousies ornements que l'art et la nature peuvent consfûrer à »|Hrpduire.pour leur embellissefnent ; mais
que ce soit avec raison et bon sens , non par fisintaisie et par caprice ; car il y a un bon sens pour la toilette comme pour toutes les autres choses : étrange, doctrine aux yeux de quelques personnes ! mais je suis sûr , madame y qu'elle est de votre goût ; vous la pratiquez .
La première loi que doit s'imposer quiconque lit pour s'instruire est de ne jamais lire qu'avec attention. Oomme les parties, abstraites des sciences ne sont pas néiceasaires pour Tornement d'une personne.de votre éexe , une légère attention lui suffira.
Je rangerais volontiers les objets auxquels les .dames ne doivent pa» être absolument étrangères , sous les troissections suivantes : l'histoire , la morale et la poésie. . La première emploiç la mémoire , la seconde le jugement , et la troisième l'imagination.
Toutes les iois que vous, entreprenez de lire une histoire 9 Faites un oourt extrait des événements mémorables 9 et mettez par écrit l'époque où ils sont arrivés. Si vous vous amusez à parcourir la vie d'un personnage fameux , faites la même chose pour ses actions les plus remarquables 9 en y ajoutant Tannée, et le lieu de sa naissance et de sa mort. Vous trouverez ces précautions d'un grand secours pour. votre mémoire, parce qu'elles serviront à vous rappeler ce que vous n'aurez pas écrit , par une. sorte d'enchaînement qui lie toute l'histoire.
Les lîvr-es de morale. méritent une lecture attentive. Il n'y en a point dans notre langue.de plus utiles et de plus amusantes que le Spectateur, le Babillard, et le Tuteur. Ce sont les modèles de la littérature < anglaise , et comme tels il faut les lire et relire sans cesse ; car de .même q^e nous adoptons imperceptiblement les
manières ^t les usages de ceux avec qui nous avons de fréquents entretiens, ainsi la lecture étant,'' pour 'ainsi dire, une conversation sauette , nous nous accoutumons insensiblement à écrire et à parler du ménie style que les auteurs que nous lisons le plus souvent, et qui. ont laissé dans notre esprit des impressions plu^ profondes. Maintenant, afin de retenir ce que 'vous' lisez sur les divers sujets qui se rattachent à la morale y je vous conseillerais de marquer avec^ un crayon toutce qui vous parait digne d^attention. Si un passage vous frappe ^not^s-le en marge ; si c'«st une expression , soulignez • la ; si c'est .un chapitre eptier dans les ouvrages que l'ai cités plus haut , ou dans quelques autres qui. sont. également écrits d'une manière libre et -sspas liaison., mettez un astérisque à la première ligne. Par ce moyen vous diôisirez les morceaux les plus estimables , et ils se graveront plus avant queie reste 'dans votre mémoire , en les lisant à diverses reprises,' et^en les distinguant des autres.
Le dernier article' est la poésie. La manière de distinguer la bonne poésie de la mauvaise est de mettre les vers en prose, et de voir si ta pensée est naturelle et les expressions bien choisies, ou si elles ne sontpas^ trop pompeuses et trop retentissantes ^ ou trop basses ettrop vulgaires pour le sens qu^eHes doivent ofi^ir. - Cette règle vous préservera de prendre le change sur l'emphase et le phébus , qui ^ auprès de beaucoup de gens passe pour du sublime : car.des vers coulants qui satisfont roreille par une cadence facile et un tour harmonieux déguisent bien souvent leur absurdité au lecteur, et sont comme vos élégants petits-tmaitres qui passent pour 'd'aimables cavaliers. 'Dépouillez les uns
et les auUes de leur parave d'emprttnt^ et on sera tout swpvis de s'être laissé si aisémeDi séduire.
Je viens ^ fiAadame , de voue exposer quelque» règles » les seules qui soioit réellemeut nécessaii'es. J'aurais pu en ajouter davautage ; mais celle»-oi suffiront pour vous ngMittre en état de lire sans surcharger votre mémoire, et cependant avec un autre motif qde cehii de tuer unêquemedt le temps , comme c'est la coutume d'un tH>p grand nombre de perseones.
La tAche que vous m'aves imposée serait une preuve évidente f quand il d'y en aurait pas d'autre ^ que vous savez le véritable prix du temps, et que vous en avez toujours feit le meilleur usage ; mais ceux qui ont le plaisir de vous connaître peuvent dire qu'il y a d*autres preuves de cette vérité*
Pour ee qui me concerne^ madame, vous m'avez fait trop d*hOnneur en me choisissant dans cette occasion parmi toutes vos connaissancert , pour que ie puisse dire quelque chose qui ne ressemble pas à une flatterie: voUs-^méme f voua iiuriea cette opink>ù si je vous rendais la justiiSe commune que vous accordent tous vos amis» Je dois doué être réiservé sur cet article , et me borner à dire qilO je me croirai fort bien réOempensé à mon lOur ) ei vous erc^eks que je suis avec une parfaite sinieéltté oe ifàe je sOis en eiet > madame , votre fidèle et humble eerviteén
Pape à Hf . PFiûhétfy.
Lo Ien4èteaia matin du jour où je Vous fis mes atteux ^ fS me trouvai tout beul > comme je i'avais prophétisé i dana «ne diligent incommodé : triste édiange
{KNir l'agréable «oci^lii dont îe jouisëai^ la vciUe ! e4 «hdb autre espoir de distraction que ma decnière ressource en pareil cas» un Uv«e. Je me xai^ alors à faire con* naissant avec vos mors^tes , et j'avais juslemeot reçu d'eu][( <|««elquejs froides eonsplatioiiks pour les disgrâces de cçtte vie , et l'ijpMîonstance des choses humaines , kmque le vis ma voiture Varrèter, et j'entendis près de iQci la fâcheuse nouvelle qu'âne femmQ malade se disposait à y entrer. Il n'e^t pas facile de se faire une idée de ma mortifioatiop ; mais étant si bif n fbrti* fié pa? le secours de la philosophie , îe m§ résignai à souffrir avec un courage stoiqiie la pire des cala9iités , use fçmme malade. Je fi;is , il est vrai 9 un peu réconforté en trcAiivant par sa voix et par sa parure q^'elle était jeune et de qualité ; mais elle n'eut pas plus tel abaissé son os^uebon, que je. vis une des plus belles tètes que j'eusse contemplées jamais 9 et que , pour accroître ma surprise » je Tentendis me saluer par mon nom. Je n'eus jamais de plus juste motif d'aceuaer la nature pour m'avw donné une vue oourte que dans cet instant où je ne pus me souvenir d'avoir jamais vu ces beaux yeux qui me connaissaient si bien ; et je me trouvais fort conbanrassé pour lui faire mes compliments, quand, avec beaucoup de simplicité et d'inpoc^nccf eUe m'apprit 9 même avant que >a liû eusse faîl pari de mçn tgnoranoe, qu'jQlle était la fille d'pn de no^ voisina» et que 9 mariée depuis peu , elle venait de consulter ses méieçim k la ville » et relom'nait k la campagne pour essayer si le bon air et un mari pourraient rétablir sa saiHé. y pus devez savoir que mon për^ m'a quelquefois recommandé l'étude de la médecine , mais j^ n'avais îamaifi 6U l'ambition d'être docteur jusqu'à ce moment.
36o LETTRES.
Je me hasardai à lùî prescrire quelque^ fruits que j^avais dans la voiture, et pour lesquels , attendu qu'ils lui étaient interdits par des docteurs, elle se sentait une vive inelination. Enfin , |e tentai et elle mangea : je ne ressemblais pas mieux au diable qu*elle ne ressemblait à Eve. Ayant sous mes yeux Fheureux succès du susdit tentateur , j*imitai la galanterie du vieux serpent; et, en dépit de ma 'forme diabolique, je poursuîvis^ Fentrétien avec tout ren|ouement dont j^étais capable. Cette méthode eut un si bon effet' qu'en moins d'une heure elle devint gaie elle-même ; ses cotdeurs se ranimèrent ; et elle eut la bonté de me dire que ma recette avait opéré une soudaine guérison : en un mot , je fis le voyage le plus amusant qu'on puisse imaginer.
Laày M. W* Montague à la camUsse de ....
Je suis maintenant, ma chère soeur, * sur le point de prendre congé de vous pour long-ten^s , et de Vienne pour toujours, ayant l'intention de commencer demain mon voyage' à travers la Hongvie , en dépit du froid ex; cessif et des neiges abondantes qui suffiraient pourabaltre un courage plus ferme que le mien. Mais mon principe d'obéissance passive me fait supporter toutavec résignation. J'ai obtenu de l'impératrice mou audience de départ. Sa majesté Fempereur a bien voulu m'honorer de sa présence quand j'ai rendu mes devoirs A l'impératrice régnante; et, après une conversation fort obligeante, leurs majestés impériales se sont réunies pour mHnviter à prendre Yienbe à mou retour : mais- mou dessein n'est pas de braver une seconde fois de si grandes fatigucH.' Je leur ai remis une lettre de la duchesse de
LETTRES. 36i
BlaDcLembourg^. Je suis restée peu de temps à cette cour, quoique son altesse me pressât beaucoup pour me retenir; et quand {e lui ai fait mes- adieux, elle m'a engagera lui écrire. Je vous ai entoyé de cette ville une longue lettre , qui, j'espère, vous est parvenue, quoique vous n'en fessiez aucune mention; mais je crois que j'oubliais de vous dire une des cuiiosités de toutes les cours allemandes, que je ne puis passer sous silence. Tous les princes ont des nains favoris. 'L'empereur et l'impératrice ont deux de ces petits monstre^, laids comme des diables, surtout la femelle; mais ils sont tout couverts de diamants, et ils paraissent auprès de sa majesté l'impératrice dans tous les lieux publics. ^ Le duc de Wotfenbuttel en a un , et la duchesse de BlancLembouig a bien aussi le sien, mais véritablement c'est le mieux proportionné que j'aie jamais vu. J'ai entendu dire que le roi de DanemarcL a si bien enchéri sur cette mode que son nain est ison premier ministre. Je ne puis découvrir d'autre raison de leur goût pour ces êtres difformes que l'opinion commune à tous les princes absolus qu'il est au-dessous d'eux de s'entretenir avec le reste des hommes ; et, pour ne pas être absolument seuls , ils sont réduits à chercher une société parmi le rebut de la nature humaine^ ces créatures étant les seuls individus de leur cour qui aient le privilège de converser librement avec eux. Je suis maintenant retenue dans ma chambre par un maF de gG^ge, et je suis ravie au fond d'éviter par cette excuse de voir des personnes que j'aime assez pour être fort mortifiée en songeant que je vais ih'en séparer pour jamais. Il est vrai quelles Autrichiens ne s'ont pas communément les gens les plus polis du monde ,' ni les plus agréables ;
mais Vienne est habitée par toutes les nations » et >e m'étais formé une petite société cle personnes parfaitement à mon goût : quoique le nombre n'en fût pas grand, je ne pourrais réunir en aueon autre )ieu autant d'amis sensés et agréables. Nous étions presque continuellement ensemble 9 et vous savez que j'ai tou- Jours eu l'opinion qu'un cercle choisi , compoa^ d'un petit nomb];p de personnes qu'on estime , est le plus grand bonheur de la vie. Il y a ici quelques Espagnols des deux sexe^^ qui ont toute la vivacité et la générosité de sentiments qu'on attribuait autrefois à leur na* tion. Si je pouvais croire que tous leurs oompatrioles leur ressemblassent, je ne souhaiterais rien tant que de finir mes jours avec eux. lies daines de ma .connaissance ont tant d'amitié pour moi qu'elle$ se lamentent chaque fois qu'elles m'aperçoivent, depuis que )'ai résolu d'entreprendre ce voyagé. £t, à dire vrai, je ne suis pas fort à mon aise quand je songe à ce que je vais souffrir* Presque tous ceux que^e vois ïs» menacent de quelque nouvelle difficulté, he prince Eugène ai eu la bonté de me dire tout ce qu'il a pu pour me persuader de demeurer îci^jusqu'à la fonte des glaces du Danube, afin de profiter de l'avantage d'aller par eau, m'assu* rantque les maisons de la Hongrie sont, une faihle dé* fense contre les rigueurs de la saison , et que je serai contrainte de voyager trois ou quatre jours» entre Bude et Essek , sans trouver aucune ma^p , à travers des plaines désertes f couvertes de neige , où le froid est si violent que pluweurs y ont péri. J'avoue que ces discours ont produit sur mon âme une vive impression de terreur, parce que je crois qu'il me dit franebement le» choses cofnme elles sont, et que personne ne peut en
être mieux informé. Maintenant que j'ai nommé ce grand homme , vou» attendez sans doute que je tous donne à son égard quelques détails particulîeis, puisque j'ai l'avantage de le voir fort souvei^t : mais réprouverais autant de regret à|>arler de lui à Vienne que j'en éprouverais à parler d'Hercule à la cour d'Omphale, si je l'y avais vu. Je ne sais quelle sorte de consolation trouvent certaines gens à contempler lesftiiblesses des grands hommes, si ce n'est peut-être pour les rabaisser à leur niveau : mais c'est toujours une mortification pour moi d'observer qu'il n'y a rien de parfait dans l'humanité. Le jeune prince de Portugal est l'admiration de toute la rour; il est beau^ et unit à la politesse une grande vivacité. Tous les officiers disent des merveilles de sa bravoure dans la dernière campagne. Il est logé à la cour avec tous les honneurs dus à son rang. Adieu , ma chère sœur : voilà les dernières nouvelles de ma main que voué recevrez de Vienne. Si je survis à mon voyage, vous entendrez encore parler de moi. Je puis dire avec beaucoup de vérité, en empruntant les paroles de Monéses, c que j'ai long-temps appris à me compter pour rien ; » mais, quand je pense aux fatigues que mon pauvre enfant va souffrir, j'ai toute la faiblesse d'une mère dans mes yeux , et toute sa tendresse dans mon coeur.
P, S. J'ai écrit à milady *** une lettre qui, je crois, ne lui plaira guère; et, après de plus calmes réflexions, je pense que j'aurais mieux fait de ne pas l'envoyer : mais j'étais absolument exoédée de toutes ses questions , et de ses ridicules idées que j'ai dû voir sans doute une foule de prodiges que je garde pour moi par pure malice. Elle est fort en colère de ce que je ne veux pas mentir comme les autres voyageurs. Je crois en vérité qu'elle
attend que je lui parle d'anthropophages , d'hommes don t la tête est placée au-dessous de leurs épaules. Néanmoins dites*lui, je vous prie, quelque chose pour l'apaiser.
ET
PRECEPTES
Moyens de faire des progrès dans ^éloquence.
Chercher si la nature ou Fart contribue davantage à former un orateur ^ c'est un examen frivole. Dans toute espèce de production la nature doit être le premier agent : c'est à elle de fournir le génie original , et de jouter les semences; mais la culture est indispensable pour amener ces semences à leur maturité. Il faut sans doute que la nature ait lait quelque chose ; mais il reliera toujours pour l'art beaucoup à perfectionner.
Ce qui tient le premier rang dans l'ordre de^ moyens, c'est le caractère personnel. Pour être un orateur vraiment éloquent ou persuasif , rien n'est plus nécessaire que d'être un homme vertueux.
Considérons en effet si rien contribue plus à la persuasion que l'opinion que nous nous formons de la probité, du désintéressement, de la bonne foi, et des autres qualités estimables de la personne qui aspire à nous
persuader. Voilà ce qui donne du poids et de la force à ^tous ses discours 9 ce qui ajoute mêmeàleur beauté , ce qui nous dispose à l'écouter avec attention et avec plaisir, et ce qui nous inspire une secrète partialité en faveur du parti qu'elle embrasse. Tandis que si nous soupçonnons dans Torateur quelque ruse et quelque artifice 9 ou une âme basse et corrompue , son éloquence perd tout son effet réel. Elle peut nous plaire et nous amuser ; mais nous la considérons comme un langage factice ; comme un jeu d^esprit, comme une parodie du discours sérieux; et, sous ce point de vue, comment peut-elle nous persuader ? Nous lisons un livre avec plus de plaisir quand nous avons une idée favorable de Fauteur; mais quand nous > avons l'orateur lui-même sous nos yeux, quaoA il s'adresse personnellement à nous sur quelque question importante , l'opinion que nous concevons de son .caractère doit avoir un eS^ bien autreraiant puissant.
Âpuès les qualités jnojrales, ce qui, :^u seeond Jieu, est le ^plus nécessaire à un orateur, c'est un cestain foads de connaissances. U ne fsnit jadoiais oublier ;que le boasens et la science JBont les fondements dutaleotde bien .dire* H «n'y a aucun ^rt qui puisse :eiiaei^er à èlve éloquent dansxin genre quelconque. sans une ooinnaîssance suffisante de ce qui a rappoct à Ge^exi]fe;iOu s'il existait un art qui;S?attribuàt ce (pâvUé^e., cesserait un pur charlatanisme patcil aux puétenttons des anciens sophistes qui s'engageaicmt à iii»truure leurs diaoiples à parler pour et cCoitre chaque-sujet. Un tel act serait avec raison repoussé. dédaigneusement fiar tous t^8)hemBies sensés. JU'éUide.attentîvede la composition, du «style, et de tous les artifices <du langage, peutiseulemeut aider
l*orat6ur à tirer paiti du fonds de matériaux cpi*!! possède; mais le fonds, les matériaux eux-mêmes, il doit les chercfaer aâleeirs que dans la rhétorique. Celui qui se destine àplaider aubarreau doit acquérir la connaissance approfondie des lois, le savmr et Texpérienoe qui peuvent être utiles dans sa profession pour défendre une cause oo pour conifaincre un fuge. Celui qui veut parler dans la -chaire doit s'appliquer soigneusement à l'étude de la théolofi;ie , de la religion pratique , de la morale et du cœur hwnain , afin d'être riche sur tous les sujets qui sont du domaine de l'instruction et de la persuasion* C«lui qui aspire à être membre du consdil suprême de la nation ou d'une assemblée publique doit se . familiariser parfaitement avec les affaires qui sont du ressort de cette assemblée ; il doit étudier la forme des tribunaux, la marche des procédures, et prêter une attention scrupuleuse à tous les faits qui peuvent être le sujet d*im examen ou d'une délibération.
lïidépendanunent des connaissances qui appartiennent qiécialement à sa profession, un orateur public, s'il prétend à quelque supériorité, doit acquérir, autant que ses^occupations nécessaires le lui permettront, une connaissance générale des belles - lettres. L'étude de la poésie peut lui être utile dans plusieurs occasions pour embellir son st^rle, pour lui fournir de vives images où d'agréables âllnsions. L'étude de l'histoire peut lui être encore i^lus avantageuse, puisque la connaissance des faits, de» grands caractères et du cours des affaires humaines, trouve sa place dans plus d'une circonstance. 41 y a peu de grandes occasions où le discours public ne puisse emprunter quelque secours d*un goût cultivé, et de connaissances étendues; souvent ils lui
fournissent des ornements convenables, quelquefois des arguments et des autorités réelles. Le. défaut d'instruction , même sur des objets qui n*ont pas un rapport direct à sa profession, Pexposera à, de grands désavantages , et donnera à des rivaux plus éclairés une girande supériorité sur lui.
Qu'on me permette, en troisième lieu, de recommander l'habitude de l'application et de l'activité :. sans cette condition, il est impossible d'exceller en quelque genre que ce soit. Il ne faut pas nous imaginer que c'est par un brusque et soudain essor qu'on s'élève au rang d'avocat, de prédicateur, ou d'orateur distingué. Ce n'est point par les saillies d'une application passagère, ni par une préparation de quelques années d'études ensuite interrompues, qu'on parvient à l'excellence. Non; on ne peut y parvenir que. par le moyen d'un travail soutenu, tourné en habitude, et prêt à s'exercer dans toutes les occasions qui exigent de l'activité. Telle est la loi invariable de notre nature; et. il faut avoir une bien haute opinion de son génie pour se croire une exception à cette loi.
£n quatrième lieu 5 l'étude attentive des meilleurs modèles contribuera beaucoup à hâter nos progrès dans l'éloquence. Tout homme qui parle ou écrit doit s'efforcer, il est vrai, d'avoir quelque chose à lui, qui lui appartienne en propre, et qui caractérise sa composition et son style ; une imitation servile étouffe le génie, ou plutôt trahit l'absence du génie : mais, en même tenips, il n'y a aucun talent si original qu'il ne puisse être soutenu et fortifié par le secours de modèles bien choisis, dans le style, la composition et le débit. Ils fournissent toujours quelques idées neuves, ils servent à
ET MORCEAUX ORATOIRES. 36g
étendre et à rectifier tes nôtres. Ils éveillent la sagacité de Tesprity et excitent rémulatioh.
En cinquième lieu , outre l'étude des meilleurs mo-^ dèles^ il faut reconnaître que l'exercice fréquent de la composition et de la parole est nécessairement un moyen de perfectionnement. L'espèce de composition incontestablement la plus utile est celle qui a rapport à la profession ou au genre de discours public auquel* on 86 consacre : voilà celle qu'il ne faut jamais perdre de vue, et à laquelle on doit se rompre peu à peu.' Mais qu'il me soit encore permis d'avertir ceux qui suivent cette carrière de ne s*abandonner à la négligence dans aucune espèce de composition. Celui qui se propose d'écrire ou de parler correctement doit s'étudier, dans la composition la plus frivole, en écrivant une lettre, et m^me dans la conversation familière, à s'exprimer avec justesse. If y a pour chaque objet un ton convenable et naturel ; il y a aussi pour exprimer le même objet une manière inexacte et vicieuse. Le ton convenable est fort souvent le plus simple, et en apparence le plus facile ; mais il faut du goût et de l'attention pour s'en faire une juste idée. Quand nous possédons cette idée, il faut l'avoir constamment présente^ et y conformer tout ce que nous écrivons, tout ce que nous disons.
U ne reste plus maintenant qu'à examiner de quelle utilité peut être la lecture des ouvrages sur la critique et la rhétorique pour se perfectionner dans la pratique de l'éloquence. 11 ne faut certainement pas les négliger; et cependant je n'ose affirmer qu'on doive s'en promettre beaucoup d'avantage. C'est surtout chez les anciens qu*il faut chercher des traités complets sur le discours
5;o DISCOURS
public Dans les temps modernes, Téloquence populaire, comme art, n*a |aaiaisété Tobjel d'études fort sérieuses : elle n'a pas des effets aussi puissants cbes nous que dans les états purement démocratiques; aussi elle n'a pas été cultivée ayec le même soin. Cbes les modernes, quoiqu'il y ait eu d'excellents essais de critique sur divers genres d'écrire, on ne s'est pas beaucoup exercé sur l'éloquence ou le discours public; et ce qu'on nous a donné sur ce sujet est tiré en partie des anciens.
C'est surtout aux ouvrages originaux de l'antiquité qu'il faut avoir recours; et il est honteux pour quiconque est appelé à parler en public par sa [M'ofession de ne pas les connaître. Tous les anciens qui ont écrit sur la rhétorique ont véritablement le défaut d'être trop systématiques; ils veulent iroj^ faire; ils prétendent ramener la rhétorique à uq art complet et parfait qui puisse fournir à l'invention des matériaux sur toute sorte de sujets ; de sorte qu'on serait tenté de croire qu'ils se flattaient de former un orateur par des règles, et d'une manière^purement mécanique , denaème qu'on forme an artisan : tandis que tout ce qu'on peut fiiire dans la réalité, c'est d'offrir quelques aperças pour éclairer et seconder le goût, et pour indiquer au génie la route qu'il doit suivre.
Blà».
Uéloqudnct grecque.
Ce n*est qu'à dater de rétablissement des républiques de la Grèce que nous observons, quelques progrès remarquables dans l'éloquence, comme art de la persuasion.
€es républiques lui ouvrirent une carrière telle qu*eUe, n^en avait jamais eu auparavant, et que peut-être elle ii^en eut jamais depuis.
La Grèce était partagée en une foule de petits états. Ces états furent 'd'abord gouvernés par des rois qu'on appelait tyrans : à l'époque de leur expulsion , il s'éleva un grand nombre de gouvernements démocratiques 9 fondés presque sûr lea mêmes principes, animés de la même ardeur pour la liberté, jaloux et rivaux les uns des autres.
Parmi les républiques de la Grèce, la plus fameuse pour l'éloquence, et véritablement pour tous les arts, était celle d'Athènes. Les Athéniens étaient un peuple ingénieux, vif et ardent , familiarisé avec les affaires ^ et instruit par Texpérience des révolutions soudaines et fréquentes qui arrivaient dans leur gouvernement. L'esprit de ce gouvernement était absolument démocratique; la puissance législative résidait dans le corps entier du peuple. Us avaient, il est vrai, le sénat des Cinq- Cents ; mais l-assemblée générale des citoyens prononçait en dernier ressort ; les affaires étaient uniquement conduites par le raisonnement, par le discours, et par le tact délicat des intérêts et des passions populaires. Là, ou décrétait les lois , on décidait la paix et la guerre, ou élisait les magistrats ; car les plus hautes dignités de l'état étaient accessibles à tous les citoyens , et le moin-* dre marchand était admis dans leurs cours souveraines. . Il est clair que dans un pareil état on devait cultiver l'éloquence avec ardeur, conune le plus sûr moyen d'exercer de l'inflqence et de parvenir au ^ pouvoir. Et quelle sorte d'éloquence cultivait-on ? Non pas une éloquence vaine et pompeuse^ mais celle que l'expé-
rience indiquait comme la plus efiBcace pour convaincre, intéresser et persuader les auditeurs; car le discours public n'était pas là un instrument frivole pour obtenir de puérils applaudissements : c'était une arme réelle pour conquérir Tautorité» à laquelle aspiraient également les ambitieux et les bons citoyens.
GhcE une nation aussi éclairée et aussi spirituelle, où Ton accordait la plus grande attention à tout ce qu'il y a d'élégant dans les arts , nous devons naturellement nous attendre à trouver le goût public épuré et judicieux : aussi était-il perfectionné à un tel degré, que le goût et la délicatesse attiqueont passé en proverbe. Il est vrai que d'ambitieux démagogues et des orateurs corrompus parvenaient quelquefois à séduire et à égarer le peuple par une éloquence brillante mais mensongère; car les Athéniens, avec toute leur pénétration, étaient factieux, passionnés et enthousiastes de toutes les nouveautés. Mais lorsque quelque intérêt important excitait leur attention , lorsque quelque grand péril les réveillait, et mettait leur Jugement à une épreuve sérieuse, ils distinguaient d'ordinaire fort sensément la vraie de la fausse éloquence. Aussi Démosthène triomphait-il de tous ses adversaires, parce qu'il ne s'écartait jamais du but, n'afiPectait pas un étalage insignifiant de paroles, mais se servait d'arguments décisif, et montrait clairement aux Athéniens en quoi consistait leur véritable intérêt. Dans les conjonctures critiques pour l'état, quand le public était alarmé par quelque danger pressant , quand le peuple était assemblé , et que le héraut -invitait par une proclamation les orateurs à se lever et à exposer leur opinion sur^l'état présent des choses, devaines déclamations et des raison^
Deotientg sophistiques auraient été, non seulement bafoués, mais ils auraient excité rindiguation , et au^ raient été punis par une assemblée aussi intelligente et aussi accoutumée aux affaires. Leurs plus grands orateurs tremblaient dans ces occasions quand ils se levaient pour s'adresser au peuple, parce qu'ils savaient qu'ils seraient responsables des suites du conseil qu'ils allaient donner. Les plus généreuses largesses des plus grands princes ne pourraient fonder pour l'art oratoire une école comparable à celle que présentait naturellement la république athénienne. Là, une éloquence franche et nerveuse naissait du conflit des factions et de la liberté , au sein des affaires publiques et d'une vie active , et non de cette solitude et de cette retraite contemplative que nous croyons quelquefois plus favorables à l'éloquence qu'elles ne le sont en effet.
Le même,
FJéloquence romaine.
Lorsque nous comparons les diverses productions de la Grèce et de Rome , nous retrouvons toujours en définitive cette différence , que dans les ouvrages des Grecs il y a plus de génie naturel , et dans ceux des Romains plus d'art et de régularité. Ce que les Grecs avaient inventé , les Romains le perfectionnèrent : la composition des uns était un original quelquefois défectueux et incorrect ; celle des autres , une copie irré* prochable.
Comme le gouvernement de Rome, pendant la république, était du genre populaire, on ne peut douter que dans les mains des hommes d'état le discours public ne
soit devenu de bonne heure un instlnmenf pour gouverner, et un moyen de parvenir aux distinctions et au pouvoir. Mais dans ces temps d'une civilisation imparfaite 9 le langage oratoire méritait à peine le nomd^éloque.nce. Quoique Cicéron s'efforce de donner quelque réputation à Caton Tancien et à plusieurs de ses contemporains; il reconnaît cependant que leur éloquence était «r âpre et inculte. » Ce ne fut que peu de temps avant Tâge de Cicéron que les orateurs romains obtinrent quelque célébrité. Crassus et Antoine , deux des interiocuteurs dans le dialogue de oratare , paraissent avoir été les plus distingués alors. Cicéron peint avec une grandebeauté leur différente manière, dans ce dialogue, et dans ses autres traités sur la rhétorique. Mais comme aucune de leurs productions ne nous est parvenue , non plus que celles d'Hortensius, qui était contempo- Tain de Cicéron , et soti rival au barreau , il serait superflu de trahscrire des ouvrages de Cicéron le portrait qu'il trace de ces grands hommes et le caractère qu'il attribue à leur éloquence >.
Le même.
Véloquence eti Frafice et en Angleterre.
Il paraît assez surprenant que la Grande-Bretagne ]i*ait pas obtenu dans l'éloquence une place plus élevée que celle qu'elle occupe aujourd'hui , quand nous considérons les lumières et en même temps le génie libre et hardi de la nation , qui semble si favorable à l'art oratoire ; et quand nous songeons que , de tous
' Voyez plus hàs le Caractère de Cicéron,
les peuples civilisés, elle seule possède ud gouvernement populaire , ou admet dans la législature des corps assez nombreux pour qu'on les suppose soumis à Tempire deTéloquence. Malgré cet avantage , il faut reconnaître que dans, .plusieurs parties de Téloquenoe nous sommes incontestablement très inférieurs 9 non seulement* aux Grecs et aux Romains , mais même , sous quelques rapports«aux Français. Nous avons,plus qu'aucune autre nation peut- être » des philosophes remarquables et distingués dans chaque branche des sciences. Nous possédons à la fois le goût et Pénidition dans un degré éminent; nous avons des historiens , nous avons des poètes de la pins haute renommée ; mais pour des orateurs , des hommes exercés au talent de la parole» combien peu en avons- nous dont nous puissions nous glorifier I Où doit-on chercher les monuments de leur génie ? A chaque époque , nous avons vu quelques hommes d'état exercer de l'influence en conduisant les débats du parlement ; mais cette influence 9 ils la devaient communément à leur sagesse ou à leur expérience dans les affaires 9 plut6t qu'à leurs talents oratoires ; et 9 sauf quelques occasions où le pouvoir de la parole s'est produit véritablement avec beaucoup décelât 9 l'art de l'éloquence parlementaire a plutôt valu à certains orateurs des applaudissements pas^gers qu'il ne leur a procuré une réputation durable. Au barreau , quoique nous ayons certainement plusieurs avocats habiles 9 aucun ou presque aucun de leurs plaidoyers n*a mérité de passer à la postérité. De la même manière 9 les théologiens bretons se sont distingués par les compositions les plus correctes et les plus raison^^ nables peut-être dont aucune nation ait droit de s'enor-
guejlltr. Nous possédons beaucoup de serinons reniplis de bon sens , dictés par une saine théologie et une. excellente morale ; mais Téloquence qu'on y trouve , le pouvoir de la persuasion , Part d'intéresser et d'émouvoir le cœur, qui sont ou doivent être les grands objets de la chaire , ne répondent pas , il s'en faut bien , à la sublimité du sujet. Un sermon anglais, au lieu d'être un discours plein de chaleur et d'onction , s'éloigne rarement des formes d'une argumentation sèche et régulière ; tandis que, dans les sermons de Bossuet, de Massillon , de Bourdaloue et de Fléchier , parmi les Français, nous voyons des efforts pour atteindre à un genre d'éloquence beaucoup plus élevé , et ces efforts en grande partie couronnés d'un succès auquel n'aspirent pas les prédicateurs bretons.
£n général , la différence essentielle qui caractérise l'état de l'éloquence en France et dans la Grande-Bretagne consiste en ce que les Français, ont adopté une plus haute opinion du pouvoir de plaire et de persuader par le moyen de l'art oratoire , quoique parfois ils échouent dans l'exécution. Dans la Grande-Bretagne, nous n'avons pas conçu une si noble idée de l'éloquence; mais dans la composition , comme on devait naturellement s'y attendre, nous avons été plus irréprochables. En France , le style des orateurs est orné de figures plus hardies; leurs discours sont conduits avec plus d'artifice , de chaleur et d'élévation. La composition est souvent fort belle ; mais quelquefois aussi trop diffuse , trop d^épourvue de cette vigueur et de cette rapidité qui assurent le triomphe de l'éloquence.
On peut indiquer plusieurs causes /qui ont ralenti et rabaissé l'es^r de l'éloquence moderne. Mon opinion
est que eette infériorité doit être en partie attribuée à la scrupuleuse justesse des pensées à laquelle on a mis tant de prix de notre temps. On ne peut guère douter que , dans les conceptions du gén ie , les anciens Grecs et . les Romains nous ont surpassés; maïs, d'une autre part , je crois qu'il faut aussi reconnaître que , sous le rapport de l'exactitude et de la solidité du raisonnement , dans plusieurs cas nous avons sur eux quelque avantage. A mesure que le monde a vieilli , la philosophie a fait de plus grands progrès ; une certaine justesse de bon sens a été, particulièrement dans cette Ile « cultivée et introduite dans tous les sujets. Aussi sommes-nous prévenus contre les fleurs de l'élocution ; nous nous tenons sur nos gardes ; nous craignons d'être abusés par l'éloquence. Nos orateurs publics sont obligés à une plus grande réserve que les anciens » quand ils essaient de donner carrière à leur imagination , et d'émouvoir les âmes : l'influence du goût dominant captive et comprime leur génie, avec trop de sévérité peut-être. Il est vraisemblable aussi, je l'avoue, que nous attribuons trop complaisamment à notre bon sens et à notre exactitude ce qui provient en grande partie de notre indifférence et de notre froideur naturelle. Car il parait que la sensibité des Grecs et des Romains , des premiers surtout , surpassait beaucoup la nôtre en vivacité , et les disposait à mieux goiiter les charmes de l'éloquence.
Le même.
EXEMPLES
Exhortation aux jeunes gens.
Je me propose dans cet avis de tous faire sentir rimportance de commencer de bonne heure à veiller avec une sérieuse attention sur votre conduite. Aussitôt que vous êtes capables de réflexion , vous devez vous aper-^ cevoir qu*il y a une bonne et une mauvaise direction pour les actions humaines : vous voyez que ceux qui sont nés avec les mêmes avantages de la fortune ne sont pas tous également heureux dans le- cours de la vie. Tandis que les uns, par une conduite sage et habile » obtiennent des distinctions dans le monde , et passent leurs jours au sein de la prospérité et des' honneurs, d'autres du même rang, par des mœurs méprisables et vicieuses, renoncent aux avantages de leur naissance, tombent dans un abtmc de maux, et finissent par devenir un opprobre pour leurs amis, et un fardeau pour la société. Vous pouvez donc déjà reconnaître que ce n'est pas de la condition extérieure où vous vous trouvez placés, mais de la route que vous allez suivre , que dépendent votre félicité ou votre misère, votre honneur ou votre honte. Maintenant , puisque' vous commencez à parcourir votre carrière, quel plus grand intérêt pou-' vez'vous avoir que de régler votre plan de conduite avec la plus sérieuse application , avant que vous ayez commis quelque faute funeste et irréparable ? Si, au lieu de consacrer toutes vos réflexions à cet objet utile, vous vous livrez *dans un moment si critique à Tindolence
et aux pilaîsirs; si vous refusez de prendre d'autres conseils que ceux de vos caprices ^ ou de songer à autre chose qu'à votre amusement; si vous vous abandonnez avec indifférence et au hasard sur le fleuve de la vie , prêts à recevoir toutes les directions que vous prescrira le courant de la mode 9 quel résultat pouvez- vous attendre d'un pareil début ? Pendant que tant d'autres autour de vous subissent les tristes conséquences d^une semblable erreur, par quelle raison ces conséquences ne vous atteindraient-elles pas? Obtiendrez-vous des succès sans les efforts , échapperez- vous au péril sans les précautions qui sont nécessaires aux autres P Le bonheur vîendra-t-il de lui-même s'offrir à vous, et vous prier d'accepter ses faveurs , quand , pour le reste du genre humain , il est le fruit d'une longue persévérance , le salaire du travail et des soins P Ne vous abusez point de cet orgueilleux espoîl* : qpel que soit votre rang, la Providence ne renversera pas pour vous plaire l'ordre établi. L'auteur de votre existence vous a recommandé c de prendre garde à votre route, d'examiner le sentier de vos pas, de vous souvenir de votre Créateur aux jours de votre jeunesse. > Il a prononcé que ceux-là seulement «qui cherchent la sagesse la trouveront; que les insensés seront punis de leur désobéissance ; et que quiconque refuse de s'instruire perdra son âme. » En écoutant ces avis, en tempérant la vivacité de la jeunesse par un juste mélange de graves méditations, il ne tient qu'à vous d'assurer votre contentement pour le reste de vos jours: mais, si vous vous abandonnez dès ce moment à Tétourderie et à la légèreté , vous vous préparez pour l'avenir une affliction durable.
r . » Je terminerai mon exhortation en vous rappelant
38o DISCOURS
cette ferme espérance dans la protection du ciel, que vous ne devez jamais perdre de vue au milieu de tous vos efforts pour assurer vos succès. Il est trop ordinaire aux jeunes gens, même quand ils ont résolu de marcher dans les voies de la vertu et de Thonneur, d'entreprendre leur voyage avec une présomptueuse confiance en eux-mêmes. Pleins de la bonne opinion de leur habileté pour se conduire heureusement à travers la vie , ils ne songent pas à s'adresser à Dieu, ou à emprunter quelque assistance de ce qu'ils appellent volontiers les tristes conseils de la religion. Hélas ! qu'ils connaissent peu les périls qui les attendent ! Ni la sagesse ni la vertu humaine, sans le secours de la religion , ne peuvent résister aux pénibles épreuves qui souvent se présentent dans la vie. Devant l'attrait des séductions, combien de fois les intentions les plus vertueuses n'ont-elles pas échoué ! Sous le poids de l'infortune, que de fois la plus ferme constance a fléchi! Tous les biens, tous les dons les plus parfaits nous viennent d'en haut. « La sagesse et la vertu , ainsi que la richesse et les honneurs, appartienent à Dieu. » Privés de ses faveurs, avec tous vos talents si vantés , vous n'êtes pas moins à plaindre que l'orphelin abandonné dans un désert sauvage, sans aucun guide pour le conduire , ou sans un abri pour le garantir de l'orage. Corrigez-vous donc de cette aveugle arrogance; ne vous flattez pas que votre bonheur n'ait aucian besoin de celui qui vous a créés. Par la foi et le repentir , unissez- vous au Rédempteur du monde ; par la piété et la prière, cherchez à obtenir la protection du Dieu du ciel. Je finirai par les mrémorables paroles qu'un grand prince adressait sur son lit de mort à son fils ; paroles que tous les jeunes gens devraient s'applî-
ET MORCEAUX ORATOIRES. 38i
qaer à eux-mêmes pour les graver plus avant dans leur cœur : t Salomon^ mon fils, adore le Dieu de ton père ; sers-le avec un cœur pur et une âme reconnaissante ; car le Seigneur lit dans tous les cœurs ^ et il comprend tes plus«eorètes pensées. Si tu le cherches ^ il s'offrira à toi; mais si tu l'abandonnes, il te repoussera loin de lui pour jamais. >
Le même.
Discours de Nicolaiis, vieillard syracusain, contre ta proposition de m>6Ure à mort les généraux athéniens.
Vous voyez devant vous un père infortuné qui a éprouvé plus qu'aucun autre Syracusaiu les funestes effets de cette guerre , puisqu'il a perdu deux iils qui étaient toute la consolation et l'unique appui de sa yieiUesse. Je ne puis sans doute me défendre d'admirer leur courage, et le bonheur qu'ils ont eu de sacrifier au salut de leur patrie une vie dont Ils devaient être privés un jour par la loi commune de la nature ; mais je ressens aussi bien vivement la cruelle blessure que leur mort a faite à mon cœur, et je ne puis m'empècherde haïr et de détester les Athéniens comme les auteurs de cette guerre malheureuse, et comme les meurtriers de mes enfants. Toutefois je ne cacherai pas ma pensée : je déclare que je suis moins sensible à mon affliction personnelle qu'à l'honneur de mon pays, et je le vois menacé d'une éternelle infamie par le bar bare conseil qu*on ose vous donner. Les Athéniens, il est vrai, méritent le traitement le plus sévère et tous les châtiments les plus rigoureux pour nous avoir déclaré si injuste*^
ment la guerre; mais les dieus:, équitables vengeurs de^ crimes y ne les oiit-ils pas punis 9 ne nous out-ils pas suffisamment vengés ? Lorsque leurs généraux ont posé les armes et ont capitulé , n'était-ce pas dans Tespoir de conserver leur vie P et si nous les faisons périr, pourrons-nous éviter le juste reproche d'avoir violé les droits des nations, et déshonoré notre viotoirie par une cruauté inouïe ? Quoi ! soufTrircz-vous que votre gloire soit ainsi flétrie aux yeux de l'univers, et qu'on dise qu^un peuple qui le premier a consacré dans sa ville un temple à la clémence n'a trouvé chez vous aucune pitié ? Ce ne sont, vous le savez, ni les victoires ni les triomphes qui assurent à un état une gloire immortelle ; ce sont la compassion envers un ennemi vaincu , la modération au sein des plus grandes prospérités, et la crainte d*offenser les dieux par un orgueil hautain et insolent. Vous n'avez pas oublié, sans doute, que ce Nicias dont vous allez prononcer la sentence est le même homme qui a plaidé votre cause dans l'assemblée des Athéniens, qui a employé tout son crédit et tout le pouvoir de son éloquence pour dissuader son pays d'entreprendre cette guerre : si vous condamniez à mort ce digne général, serait-ce la juste récompense du zèle qu'il a montré pour votre intérêt ? Quant à moi, la mort me serait moins affreuse que la vue d'une si horrible injustice commise par mes concitoyens.
Brutus après la mort de César.
Romains, compatriotes et amis ! écoutez ma justification , et gardez le silence afin de m*entendre : croyezmoi sur mon honneur, et respectez mon honneur afin
de me croire : condamnez-moi dans votre sagesse, et prètez«moi une on»Ue attentive, afin de mieux me juger. S'ii est dans cette assemblée quelque ami de César, je lui dirai que Brutus n'aimait pas moins que lui César. Si ensuite cet ami me demande pourquoi Brutus a levé le glaive contre César, voici ma réponse : je n'aimais pas moins que lui César, mais j'aimais Rome davantage. Aimeriez-vous mieux voir César vivant, et mourir tous esclaves, que de voir César mort, et de vivre tous affranchis de la servitude? César m'aimait, je pleure son sort ; il était heureux , je me réjouis de ses succès ; il était vaillant , j'honore son courage ; mais il était am^ bitieux, je l'ai tué. Voilà mes larmes pour sou amour, ma joie pour sa fortune , mes hommages pour sa valeur, et la mort pour son ambition. Y a-t-il ici un homme assez vil pour vouloir être, esclave ? S'il en est un , qu'il parle; car c'est lui que j'ai offensé. Y a-t-il ici un homme assez abject pour ne vouloir pas être Romain ? S'il en est un , qu'il parle ; car c'est lui que j'ai offensé. Y a-t-il ici un homme assez infâme pour ne pas aimer son pays ? S'il en est un, qu'U parle; car c'est lui que
j'ai offensé J'attends une réponse Aucune? Je
n'ai donc offensé personne : je n'ai rien fait contre César que vous ne puissiez faire contre Brutus. La question de sa mort est inscrite au Capitule; la gloire qu'il a méritée par ses vertus est sans atteinte, et rien n'est ajouté aux attentats pour lesquels il a reçu la mort.
On appor^ ici son corps arrosé de larmes par Marc- Antoine , qui, bien qu'il n'ait eu aucune part à sa mort, en recueillera le fruit, une place dans la république; et quel est celui de vous qui ne jouira pas de cet avantage ? Avant de partir , voici mes derniers mots : comme
i'ai tué mon meilleur ami pour Tintérét de Rome , fe garde le même poignard pour moi-même, quand il plaira à mon pays de demander mon sang.
ShAKESPEJlRE.
Discours du comte dCArondel pour proposer un accommodement entre Etienne et Henri II, '
Henri trouva Etienne campé dans une plaine ouverte et spacieuse ; il dressa lui-même sa tente à un quart de mille de son rival , et se prépara au combat avec toute Tardeur que Tamour de Tempire et de la gloire peut exciter dans le cœur d'un jeune et brave prince enflammé par le succès. Etienne désirait aussi décider promptement leur querelle : mais , pendant que lui et Ëustache délibéraient avec Guillaume d'Ypres en Taffection duquel ils avaient une entière confiance , et dont ils suivaient Tavis dans toutes les mesures qu'ils adoptaient, le comte d'Arondel ayant rassemblé la noblesse anglaise et les principaux officiers prononça le discours ' suivant :
« Il y a maintenant plus de soixante années que, pour un droit douteux et contesté à la couronne , la fureur des guerres civiles désole presque continuellement ee royaume. Durant ce déplorable période combien de sang a été répandu ! Que de ravages et de désastres ont affligé le peuple ! Les lois ont perdu leur force, et la couronne son autorité : Timpunilé et la licence ont ébranlé tous les fondements de la sécurité publique. Cette grande et noble nation a été livrée en proie aux plus vils des étrangers , à un ramas impur de Flamands,
de Brabançons et de Bretons, brigands plutôt que soldats j qui ne sont retenus par aucune loi divine ou humaine , attachés à aucun pays , soumis à aucun prince , mais qui servent d'instruments à toutes les tyrannies , à toutes les violences 9 à toutes les oppressions. En même temps , nos cruels voisins , les Gallois et les Écossais , se disant alliés ou auxiliaires de Fimpératrice , mais en effet ennemis et dévastateurs de l'Angleterre 9 ont franchi leurs frontières , ont ravagé notre territoire , et nous ont ravi des provinces entières que nous ne pouvons jamais espérer de reconquérir , tant que y au lieu d'employer contre eux nos forces réunies 9 nous continuerons follement 9 sans songer à la sûreté publique ou à Thonneur national 9 de tourner nos épées contre nos propres entrailles. Quel avantage avons-nous obtenu pour compenser tant de pertes , ou qu'attendons-nous ? Quand Matilde était maîtresse de ce royaume , quoique son pouvoir ne fût pas encore affermi , comment gouvernait-elle ? N'a-t-elle pas contraint même ses partisans et ses créatures à regretter le roi ? Son orgueil 9 sa rapacité , n'étaient-ils pas plus révoltants encore que la légèreté et les profusions d'Ëtienne ? Quelle époque du règne de ce prince a été aussi funeste au peuple 9 aussi lyraunique pour les nobles 9 que les premiers jours du règne de Matilde ? Quand elle fut chassée 9 Etienne se corrigea-t-il de ses .anciennes fautes? Congédia-t-il son odieux favori ? Renvoya-^t-il ses infâmes mercenaires étrangers qui ont été si longtemps le^ fléau et l'opprobre de l'Angleterre ? N'ont-ils pas toujours vécu depuis à discrétion en pillant nos châteaux et en brûlant nos villes? Et maintenant 9 pour mettre le comble à nos misères. 9 une armée nouvelle
d'étranger») d'Angevins, de Gascons, de Poitevins, et >e ne sais quelle soldatesque , vient avec Henri Plantagenet , fils de Matilde : et il en appellera , n'en doutez point, beaucoup d'autres pour le seconder, aussitôt que ses affaires au dehors le permettront. Si par leur secours il est victorieux , l'Angleterre sera le prix de leurs services ; nos terres , nos bonneurs seront le salaire de ces avides ravisseurs. Mais supposons que nous ayons le bonheur de vaincre pour Etienne, quelle en sera la conséquence ? La victoire lui euseignera-t-elle la modération ? La sécurité lui ap(»endra-t-elle ce respect pour nos libertés que le péril n'a pu lui apprei»dre? Hélas ! voici quel sera le seul fruit de nos heureux succès. Les biens du eomte de Leieester et de nos autres compatriotes qui ont abandonné le- parti du roi seront saisis , et de nouvelles confiscations serviront à enrichir Guillaume d'Ypres.
« Mais ne nous flattons pas que notre victoire soit jamais assez complète pour assurer une paix durable à ce royaume. Si Henri périssait dans le combat , il aurait deux autres frères après lui pour succéder à ses prétentions , et soutenir sa cause , avec moins de mérite peut-être, mais sûrement avec autant d'ambition. Que ferons-nous donc pour nous garantir de tant de malheurs ? Préférons l'intérêt de notre pays à celui de notre parti, et à toutes ces passions qui d'ordinaire dan» les dissensions civiles enflamment le zèle au point de le changer en fureur, et rendent les homnaes instrunenls aveugles des maux quils s'efforcent d'éviter. Prévenons tous les crimes et toutes les horreurs qui suivent une guerre êe oe genre où le triomphe est remdJamtertinue , et où nos plus heureuses victoires ne
méritent d'être célébrées que par des larmes. La nature elle-même frémit et se détourne avec effroi d'un combat où tous les coups que nous portons peuvent frapper un ami , un allié 9 un parent. Ecoutons sa voix qui nous ordonne de repousser un pareil forfait. Est-il un seul de nous qui ne regardât comme une action aussi fortunée que glorieuse de sauver la vie à des milliers d'Anglais qui doivent autrement périr dans cette bataille , et dans beaucoup d'autres batailles qu'on pourra livrer dans la suite pour cette querelle ? Il est en notre pouvoir d'obtenir cet avaatage ; il est en notre pouvoir de terminer ce débat avec sécurité et avec honneur par un accommodement à l'amiable , et non par l'épéc. Etienne peut Jouir de la dignité royale pendant sa vie 9 et la succession être assurée au jeune duc de Normandie avec un rang dans l'^État , convenable à l'héritier de la couronne. Les plus mortels ennemis du roi doivent reconnaître qu'il est naturellement bon , vaillant 9 et généreux : ses plus zélés amis ne sauraient nier qu'il ait un grand fonds d'imprudence et de témérité. Les uns et les autres peuvent donc en conclure qu'il ne faut pas le priver de l'autorité royale 9 mais qu'il faut prévenir l'abus qu'il en ferait encore : il n'y a pas de moyen plus sûr et plus décisif pour y parvenir que celui que je propose ; car le pouvoir sera ainsi tempéré parla présence 9 les conseils et l'influence du prince Henri , qui 9 par son intérêt à la prospérité du royaume dont il doit hériter , aura toujours le droit d'interposer ses avis et même s«n autorité 9 s'il est nécessaire 9 contre toute atteinte portée désormais à nos libertés, et de garantir à nos plaintes une satisfaction efficace , que j^isqu'ici nous avons réclamée en vain.
Si tous les Auglais dans les deux armées s^unissent j comme je Tespère , pour ce plan de pacification , ils seront en état de faire la loi aux étrangers 9 et de contraindre le roi et le duc à souscrire à cet arrangement. Il affermira la tranquillité publique , et ne laissera pas de secrètes semences de haine* gei'mer dans les cœurs d*un parti souffrant pour enfanter des troubles plus tard : comme il n*y aura ni triomphe , ni insolence, ni droit exclusif à la faveur d'aucun côté , il n*y aura noo plus nihonte y ni dépit , ni désir inquiet de changement. Ce sera l'œuvre de la nation entière, et tous voudront maintenir ce que tous auront établi. Les fils d'Etienne opposeront peut-être quelque obstacle à ce projet : mais leurs efforts seront inutiles , et aboutiront bientôt à leur soumission ou à leur perte. Ils n'ont d'ailleurs aucun motif légitime de se plaindre. Leur père lui-même n'est pas monté au trône par un droit héréditaire. Il fut choisi par préférence à une femme et à un enfant qu'on ne croyait pas capables de gouverner un royaume. Par cette élection nous lui devons obéissance durant 'sa vie : mais ni ce devoir/ ni la raison pour laquelle nous l'avons élu , ne nous lient pour le choix d'un successeur. Henri Piantagenet est parvenu à l'âge de maturité , et mérite , sous tous les rapports , de succéder à la couronne. Il est le petit-fils d'un roi dont la mémoire nous est chère , et son plus proche héritier mâle par les droits de la naissance : il parait lui ressembler par toutes ses bonnes qualités , et il se montre digne de régner sur les Normands et les Anglais dont le sang le plus généreux se confond et coule dans ses veines. La Normandie s'est déjà soumise à lui avec plaisir. Pourquoi détacherions-nous ce duché de l'Angleterre,
lorsque toute notre noblesse a un si grand intérêt à les conserver réunis ? Quand nolis n*aurions pas d'autre motif de désirer une réconciliation entre lui et Etienne, celui-là suffirait. Par ce moyen nous garantirons dans les deux pays la sûreté de nos possessions , auxquelles il faudrait autrement renoncer dans Tun ou dans Tautre , tant que Henri restera maître de la Normandie ; et il ne nous serait pas facile de l'en chasser, quand mènae nous roblîgerions à se retirer de TAngleterre. Mais en terminant à Tamiable sa querelle avec Etienne, nous veillerons ù fous nos intérêts privés et publics. Sa grandeur au dehors accroîtra la puissance de ee royaume ^ et le rendra un objet de respect et de crainte pour la France. L'Angleterre sera à la tête de tout ce vaste empire qui depuis l'océan breton s'étend jusqu'au pied des Pyrénées. En gouvernant dès sa jeunesse tant d'états divers, il apprendra à nous gouverner, et montera au trône après la mort du roi Etienne avec toute l'expérience d'un grand politique. Sa mère lui cède volontairement ses prétentions , ou plutôt elle reconnaît qu'il a un droit supérieur au sien : nous n*avons donc rien à craindre de ce côté. Sous tous les rapports, notre paix, notre sûreté, le repos de nos consciences , la satisfaction et le bonheur de nos descendants, seront affermis d'une manière inébranlable par le moyen que je propose. Qu'Etienne continue à porter , aussi long-temps qu'il vivra , la couronne que nous lui avons donnée ; mais qu'elle retourne après sa mort au prince qui seul peut mettre un terme à nos malheureuses divisions. Si vous approuvez mon avis, et si vous me conAez le pouvoir de traiter en votre nom, je vais communiquer sans délais vos désirs au roi et au duc. »
Ltttleton.
Sgo DISCOURS
Discours du comte de Strafford avant la sentence des lords qui le déclara coupable de trahison,
MlLORDS,
8i le genre de trahison dont m^accusent les communes est entièrement nouveau et ineonnu dans nos lois 9 le genre de preuves dont elles prétendent se servir pour m'imputer ce crime n'est pas moins extraordinaire. On a inventé une sorte d'évidence cumulative ou interprétative, au moyen' de laquelle des actions absolument innocentes en elles-mêmes, ou criminelles dans un degré très inférieur, pourront, réunies en un seul corps, se transformer en trahison , et soumettre le prévenu aux châtiments les plus sévèTCS infligés parles lois. Une parole indiscrète et imprudente, une action irréfléchie et téméraire, dénaturées par Timagination malveillante de Faccusateur, et torturées par d'équivo* ques interprétations, deviennent le plus grand des crimes; et la vie et la fortune de tous les citoyens, désormais sans protection devant la justice, ne dépendent plus que du caprice el de Tarbitraire.
Où ce genre de délit a-t-il été caché si long-temps ? Oii couvait, enseveli depuis tant de siècles, ce feu que nulle étincelle ne révélait, et qui tout à coup éclate pour me dévorer, moi et mes enfants? Il vaudrait mieux n'avoir point de loi , et , en suivant les maximes d'une déûante circonspection, nous conformer de notre mieux aux volontés arbitraires d'un maître, que de croire que nous avons une loi sur laquelle nous pouvons nous reposer, et qui cependant novis inflige de£^
peioes aDtérieurement h toute promulgation , et nous |uge selon des principes inconnus jusqu'au jour du procès. Lorsque |e navigue sur la Tamise 5 et que j*échoue sur un ééueil» s^il n'y avait point de signal pour m'avertir, la partie supportera les dommages;. mais si l'écueil était marqué, alors le naufrage est à mes périls. Où est le signe attaché sur ce crime ? il était caché sous les eaux; et aucune innocence, aucune prudence humaine, ne pouvaient me préserver de la ruine qui me menace aujourd'hui.
Il y a maintenant deux cent quarante ans révolus que les crimes de trahison sont définis , et depuis un si long temps on ne leur avait pas encore prêté une pareille extension pour atteindre un seul homme avant moi. Nous avons vécu, milords ,- heureux au dedans de notre pays; nous avons vécu avec gloire au dehors : coatentoosnous de ce que nos pères nous ont laissé; n^ayons pas l'ambition d'être plus savants^ qu'eux dans ces arts meurtriers et destructeurs. . Ce sera dfons vos seigneuries une haute sagesse , et une juste prévoyance pour vous-mêmes, pour vos enfants, pour le royaume entier, de livrer aux flammes ces sanguinaires et miystérieux recueils d'arbitraire et de trahison inteiprétative , coïkime les premiers chrétiens brûlaient leurs livras d'art et de science, et de vous en tenir à la ample lettre delà loi qui vous dit où est le crime, et qui vous montre le chemin par où on peut l'éviter. N'allons pas , pour notre perte ^ Réveiller le lion endormi, en secouant un anias de vieilles archives ensevelies depuis tant d'années dans la poussière des greffes, oubliées et incon-^ nues. A toutes mes afflictions n'en ajoutez pas une , milords, et la plus amère de toutes; celle de me voir
3ga DISCOURS
pour mes autres fautes , Don pour ma trahison, fournir le prétexte d^introduire un précédent si fatal aux lois et aux libertés de ma patrie. Quoique mes adversaires soutiennent à la barre qu*ils parlent dans l'intérêt publie, et quoiqu'ils le croient en effet , c'est moi, ne leur en déplaise , qui, dans cette circonstance ^ défends Fintérét public. Des précédents tels que ceux qu'on s^efforce d'établir contre moi doivent entraîner tant d'inconvénients et de malheurs , que , dads quelques années , ce royaume éprouvera le sort annoncé dans un statut de Henri lY, et qu'aucun citoyen ne saura par quel principe régler ses paroles et ses actions. N'imposez pas, milords, des difficultés insurmontables aux ministres d'état : ne les tnettez pas dans l'impossibilité de servir avec joie leur prince et leur pays. Si, avec des châtiments aussi rigoureux, vous les soumettez encore à un examen si minutieux, si sévère , cette enquête sera intolérable ; les affaires publiques du royaume seront livrées à J\Rbandon ; ^t aucun homme sage , qui aura quelque honneur ou quelque fortune à perdre, ne s'exposera jamais à des périls aussi redoutables, aussi inconnus.
Milords, j'ai importuné vos sejgneuries bien plus long-temps que je n'aurais dû. Sans mon intérêt pour ces chers gages qu'une sainte dans le ciel m'a laissés, j'aurais gardé le silence. Ce que je perds pour moi n'est rien ; mais que mon imprudence cause la ruine de mes enfants, je l'avoue, cette pensée me déchire. Vous daignerez excuser ma faiblesse : j'aurais voulu ajouter quelque chose; mais je sens que j'en suis incapable, et je me tais.
Maintenant, milords, je rends grâce à Dieu de m'a-
voir par ses bienfaits assez appris rextrèmc vanité de toutes les jouissances du temps comparées à Timportance de notre éternel salut. Ainsi 9 milords, et seule^ ment ainsi, je me soumets librement et sans réserve, avec une humilité entière et une parfaite résignation , à votre j,ugement : et, soit que ce jugement équitable porte la vie ou la mort , je me reposerai, plein de confiance et de gratitude, entre les bras du grand auteur 4o mon existence.
L'Ephémère.
Cicéron, dans le premier livre de ses TUfSCulanes , expose parfaitement la vanité de Topinion que nous nous formons ordinairement sur la durée de la vie hu^ maine en comparaison de Téternité. A Tappui de cette remarque, il cite un passage de rhistoire naturelle d'Airîstote , relatif à une espèce d'insectes qu'on trouve sur les bords de Içl rivière Hypanis, et qui ne vivent jamais au-delà du jour où ils sont nés.
Pour suivre la pensée de cet ingénieux écrivain , supposons qu^qn des plus robustes de ces Hypanicns, si fameux dans rhistoire, soit, en quelque sorte, contemporain du temps même, qu'il ait commencé d'exister au point du jour, et que, par la vigueur extraordinaire de son organisation, il ait été capable de soutenir une vie active dans le nombre infini de minutes de dix ou douze heuires. Durant une si longue succession de secondes, il doit avoir acquis une profonde sagesse par l'observation et l'expérience. Il considère ceux de ses semblables qui moururent à midi comme heureusement délivrés des nombreux inconvénients de la vieillesse, et
peut-être a*t*il à raconter à ses arriëre-petits-fils une surprenante tradition de faits antérieurs à toutes les annales de leur nation. Le jeune essaim qui peut ayoir une heure d'existence approche du vieillard avec respect, et écoute attentivement ses utiles instructions. Tout ce qu'il rapporte paraîtra merveilleux à cette génération de quelques instants. L'intervalle d'un jour sera pour eux la durée entière du temps, et les premiers rayons de la lumière seront appelés dans leur chronologie la grande ère de la création.
Supposons maintenant que ce vénérable insecte, ce Nestor de l'Hypanis, un peu avant sa mort, et vers le coucher du soleil , assemble tous ses descendants , ses amis et ses connaissances , dans le dessein de leur communiquer ses dernières pensées, et de leur donner quelques avis avant de rendre le dernier souffle. Ils se réunissent peut-être sous le spacieux abri d'un champignon , et le sage mourant s'adresse à eux de la manière suivante :
« Amis et compatriotes , je sens que la plus longue vie doit avoir une fin : le terme de la mienne est maintenauct arrivé. Je n'en accuse pas mon destin , puisque mon grand âge m'est devenu un fardeau , et qu'il n'y a plus pour moi rien de nouveau sous le soleil. Les désastres et les révolutions dont j'ai été témoin dans mon pays, les nombreux malheurs domestiques auxquels nous sommes exposés, et les déplorables infirmités qui sont le partage de notre race, m'ont assez appris cette leçon, qu'il n'y a aucun bonheur solide ou durable dans les choses placées hors de notre pouvoir. Qu'elle est grande l'incertitude de la vie ! Une génération entière de nos enfants a péri par l'àpreté d'un vent impétueux:
ET MORCEAUX ORATOIRES. SgS
■ des essaims de notre jeunesse imprudente ont été submergés dans les flots par le souffle d'une brise imprévue : quelles funestes inondations n'avons - nous pas eues à souffrir d'une pluie soudaine ! Nos plus fermes remparts ne sont pas à l'épreuve d'un orage de grêle : un sombre nuage fait frémir les cœurs les plus intrépides.
< J'ai vécu dans les premiers âges, et je me suis entretenu avec des ibseotes d'une plus haute taille, d'un ' tempérament plus robuste, et, je dois le dire aussi, d'une plus grande vertu qu'aucun de ceux de la génération présente. Je vous conjure d'ajouter foi à mes dernières paroles, quand je vous assure que le soleil qui paratt maintenant à l'occident, près de s'ensevelir sous les eaux, et qui semble à une faible distance de la terre 9 brillait, je m'en souviens encore, au milieu du ciel , et lançait directement ses rayons sur nos tètes. Le monde était alors bien plus éclairé , et l'air beaucoup plus chaud. Ne croyez pas que ma raison s'affaiblit, si j'affîrme que cet astre glorieux a un mouvement. Je visses premiers pas à l'orient, et je commençai ma vie vers le temps où il commença son immense carrière. Pendant plusieurs siècles , il s'est avancé dans les cieux avec une chaleur prodigieuse , et un éclat incomparable : mais maintenant , par son déclin et par un affaiblissement sensible dans sa vigueur, surtout depuis peu, je prévois que la nature entière va périr dans quelque temps , et que la création sera plongée dans les ténèbres en moins d'une centaine de minutes.
» Hélas ! mes amis , combien je me flattais autrefois de l'espoir d'habiter ici pour jamais ! Quelle magnificenee dans les cellules que je m'étais creusées ! Quelle
6gS DISCOURS
confiaoce )*avai3 placée dans la force et la souplesse de mes articulations , et dans la vigueur de mes ailes ! Mais j'ai assez vécu pour la nature, assez même pour la gloire; et aucun de ceux que je laisse derrière moi ne goûtera la même satisfaction dans cet âge de ténèbres et de décadence que je vois déjà commencer. »
VoUà jusqu'où notre correspondant inconnu poursuit sa fiction, d'après la pensée de Gicéron ; et elle ne paraîtra pas extravagante à ceux qui connaissent la méthode adoptée pour instruire par les anciens précepteurs du genre humain. Salomon renvoyait le paresseux à la fourmi, et nous pouvons, à son exemple, renvoyer l'ambitieux ou l'avare, qui semble oublier l'incertitude et la brièveté de la vie, aux petits insectes des bords de THypanis. Qu'il réfléchisse à leur existence passagère , et apprenne à devenir sage. Gomme l'éphémère , nous n'avons qu'un jour à vivre : le matin , le midi et le soir de la vie , voilà tout notre partage : plusieurs périssent dès le point du jour; et l'homme, sur un million, qui parvient au crépuscule du soir n'est pas regardé comme heureux.
[Le franc Penseur.^
Sur les affaires d* Amérique {1777)»
Je ne puis, milords, je ne veux pas m'associcr à des félicitations pour la honte et le malheur. Ifous voici dans une position périlleuse et redoutable , ce n'est pas le moment de l'adulation ; les mensonges de la flatterie ne nous sauveraient point dans cette crise menaçante et terrible. Il est maintenant nécessaire de parler au trône le langage de la vérité. Nous devons, s'il est pos-
ET MORCEADX ORATOIRES. 397
sible , dissiper les illusions et les ténèbres qui Fenvih ronuent, et montrer sous ses véritables couleurs toute ré tendue du danger et la ruine qui s'avance à nos portes. Les ministres se flatteraient - ils encore d'être soutenus dans leur aveugle obstination ? Le parlement serait - il assez insensible à sa dignité et à son devoir pour prêter son appui aux mesures qu'on lui prescrit et qu'on lui impose avec tant de tyrannie ? à des mesures, milords, qui ont réduit cet empire, naguère florissant, au dernier degré de l'abaisseooient et de l'humiliation ? « Hier encore l'Angleterre pouvait lutter contre le monde : aujourd'hui il n'y a point d'état sichétif qui daigne lui rendre hommage. » Les hommes que nous méprisions d'abord comme des reùeHes , mais que nous reconnaissons maintenant pour des emieinis, sont enflammés d'ardeur contre vous, et fortifiés de toutes les ressources de la guerre ; leurs intérêts sont protégés, leurs ambassadeurs publiquement accueillis par votre éternelle rivale ; et nos ministres n'osent agir ni avec dignité ni avec vigueur. Le déplorable état de notre armée dans l'Amérique est en partie connu. Personne n'estime et n'honore plus que moi les troupes anglaises; je connais leurs vertus et leur valeur; je sais qu'elles peuvent exécuter tout ce qui n'est pas impossible, mais je sais aussi que la conquête de l'Amérique anglaise est ioipossible. Vous ne pouvez, milords, non, vous ne pouvez soumettre l'Amérique. Et quelle est votre situation actuelle dans cette contrée P nous n'en connaissons pas les détails les plus aflllgeants , mais nous savons que dans trois campagnes nous n'avons rien gagné, et que nous avons beaucoup souffert. Vous pouvez multiplier les sacrifices, redoubler de persévérance, appeler tous
lesseûoun, marchander même les satellites de tous les despotes d'Allemagne : vos efforts n^eii seront pas moins yains et impuissants; fls le seront d'autant plus que TOUS aurez plus d'espoir ddns cette alliance mercenaire; car ce qui irrite tos adversaires, ce qui leur inspire un implacable ressentimeiiit) c'est de se voir attaquer par une soldatesque avide de rapine et de pillage ^ c'est de se voir dévouer eux et leurs possessions à la rapacité vénale de ces hordes sanguinaires. Si j'étais Américain, comme je suis Anglais, tant qu'un soldat étranger aurait le pied sar mon pays, je ne consentirais jamais à déposer mes armes, jamais ! jamais! jamais!
Mais, milords, quel est l'homme qui, pour ajouter aux fléaux et aux calamités de la guerre, a osé associer à nos armes la hache et le coutelas des sauvages ; appeler à Talliance d'une nation civilisée les farouches et inhumains habitants des forêts ; confier à l'impitoyable Indien la défense des droits contestés, et salarier les horreurs de cette guerre impie contre nos frères ? Milords, ces atrocités réclament une vengeance' et un châtiment exemplaire. Familiarisée avec les scènes horribles de la fôrocitédes sauvages, notre armée ne pourra plus désormais s'enorgueillir des nobles et généreux sentiments qui élèvent l'âme du soldat.
De l'ancienne liaison entre la Grande-Bretagne et ses colonies, les deux peuples tiraient les avantages les plus inq>ortants. Pendant que le bouclier de notre protection s'étendait sur l'Amérique , elle était la source de aos richesses , le principe de notre force , le fondement de notre puissance. Milords, ce n'est pas avec des brigands sauvages et indisciplinés que nous avons à combattre ; la résistance de l'Amérique est celle de citoyeDS
libres et vertueux» Hâtons - nous donc dé saisir le moment favorable d'une réconciliation. L'Amérique ne s'est pas eneore irrévocablement livrée à la France ^ il nous reste un moyen d'échapper aux funestes effets de notre erreur. Dans cette fatale combinaison de dangers, de faiblesse et de désastres , intimidés et insultés par les puissances voisines, incapables d'agir en Amérique, ou réduits à n'agir que pour notre perte, ou est l'homme qui prétendrait nous flatter de l'espoir du succès en persévérant dans les mesures qui .ont produit ces tristes résultats ? Qui aurait l'impudence de l'entreprendre ? Oii est-il cet homme !\ qu'il paraisse, s'il l'ose, et qu'il montre son front. Vous ne pouvez vous concilier l'Amérique par vos mesures actuelles ; vous ne- pouvez la soumettre par vos mesures actuelles,' ni par aucune autre. Que pouvez-vous donc faire ? vous ne pouvez ni gs^ner les cœurs ^ ni vaincre; mais vous pouvez voter des adresses; vous pouvez vous endormir sur les inquié« tttdes et les alarmes du moomînt par l'oubli du danger qui les a fait naître. J'espérais, au lieu, de ce vain et déplorable orgueil qui n'enfante que des pensées altières et des projets présomptueux, que les ministres s'humi-^ lieraient dans leurs erreurs , qu'ils les reconnaîtraient en se rétractamt, et que , par un repentir efficace , quoique tardif,' ils feraient leurs efforts pour les réparer. Mais ,.milord8,. puisqu'ils n'ont ni sagacité pour prévoir, ai humanitéV m justice pour détourner ces désastres ; puisqu'une sévère expérience ne peut même les instruire , ni la ruixie imminente de leur pays les réveiller de leur, léthargie, c'est au parlement d'interposer sa vigilance protectrice. En conséquence je propose, miloitàê^ un amendement à l'adresse pour sa majesté:
4oo DISCOURS
« C'est de recommander la cessation immédiate des hostilités 9 et le commencement d'un traité qui rende la paix et la liberté à l'Amérique, la forcent le bonheur à l'Angleterre 9 la sécurité et une prospérité durable aux deux nations* > Yoilà, milords, ce qui est -encore • en votre pouvoir : sans doute la justice et la sagesse de vos seigneuries ne laissera pas échapper cett€ heureuse et peut-être unique occasion*
Chatàm*
Même sujtt (1778).
Vous avez devant vous deux guerres entre lesquelles il faut choisir ; car vous ne pouvez les soutenir toutes deux. La guerre avec l'Amérique a été jusqu'ici dirigée contre elle seule, dépourvue de tout auxiliaire; mais, quoiqu'elle combattit seule, vous avez été constamment obligés d'accrottre vos moyens , et en ilernier lieu d'employer tous les efforts dom vous étiez capables, sans pouvoir terminer la lutte; vous avez jusqu^ici sans succès mis en œuvre toutes vos ressources, et vous ne pouvez diviser une force déjà inégale contre un • seul adversaire. Mon opinion est de retirer entièrement nos troupes de l'Amérique ; vous ne pouvez jamais songer à y soutenir une guerre défensive; une guerre défensive entraînerait la ruine de l'Angleterre , en tout temps et en toute circonstàiice. La politique nous conseille une guerre offensive, comme favorable à ce pays; notre situation nous l'indique, et le génie de la natioh nous dit d'attaquer plutôt que de nous défendre : atta- .quons la France , car voilà notre intérêt. La nature des deux guerres est absolument différente. La guerre avec
rAmérique est entreprise contre des compatriotes, j'allais dire contre les sujets d*un même royaume : la guerre avec la France est entreprise contre votre implacable ennemie et votre rivale. Tous les coups que vous portez à TAmérique retournent contre vousmêmes ; ils détruisent tout espoir de conciliation ; ils sapent vos intérêts, quand même vous pourriez un jour, ce que vous ne pourrez jamais, la contraindre à se soumettre. Tous les coups que vous porterez à la France vous procureront quelque avantage : plus vous abaisserez le bassin de la balance qui porte cette nation , plus le vôtre s'élèvera, et plus les Américains voudront se détacher d'elle, comme d'une amie inutile. Vos victoires mêmes sur l'Amérique sont profitables à la France de tout ce qu'elles vous coûtent d'hommes et d'argent : vos victoires sur la France frapperont par contre -coup son alliée. Il faut vaincre i'Antférique eu France ; jamais en Amérique on ne pourra vaincre la France. La guerre des Américains est une guerre de passion : elle est de nature à s'armer des vertus les plus puissantes, Tamour de la liberté et de la patrie, et, en même temps, à soulever dans le cœur humain les passions qui donnent le courage, l'énergie et la constance à l'homme, l'esprit de vengeance pour les injures qu'il a reçues, de représaille pour les maux qu'il a soufferts, et d'opposition au pouvoir injuste qu'on a exercé sur lui. Tout se réunit pour les animer à cette lutt^ , et une pareille guerre n'a point de terme ; car toute l'obstination que le fanatisme inspira jamais à l'homme , vous la trouverez maintenant en Amérique : peu importe ce qui enfante ce fanatisme ; que ce soit le nom de la religion ,ou celui de la liberté, les effets sont les
4o2 DISCOURS
mêmes ; il inspire une ardeur indomptable» impatiente de braver les obstacles, les périls et les revers; et tant ^u*il y aura un homme en Amérique, un être formé comme nous, vous le rencontrerez devant vous sur le champ de bataille. La guerre de la France est d'une autre sorte : la guerre de la France est une guerre dMntérêt; c'est son intérêt qui lui conseilla d'abord de s'y engager, et c'est par son intérêt qu'elle en réglera le cours. Tournez vos armes contre elle ; attaquez-la partout où elle est exposée à vos coups ; écrasez son commerce. partout où vous pourrez l'atteindre; faites- lui sentir des maux qui pèsent immédiatement sur toute la nation : bientôt le peuple murmurera conti^ son gouvernement. Tandis que les avantages qu'elle se promet sont éloignés et incertains, accablez-la de revers et de calamités .présentes : ses sujets deviendront mécontents et séditieux ; elle trouvera, qu'elle a fait un ioiauvais marché en s'embarquant dans cette entreprise ; et vous la forcerez d'abandonner un allié qui apporte avec lui tant de troubles , de périls et de désastres , et dont l'alliance ne peut lui offrir que des avantages nuls ou précaires, sans cesse exposés aux attaques de ce pays» comme cela aura toujours lieu en effet, et comme j'ose vous le garantir, si vous vous débarrassez une fcns de l'Amérique.
Qu'est devenu l'antique patriotisme de TAngleterre ? où est l'esprit national qui honora toujours cette contrée? Le ministère actuel en a-t-il tari la source, comme il a presque épuisé le dernier schelling de nos trésors ? N'est-il pas honteux de temporiser avec la France ? Les relations de la France avec l'Amérique, dit^il, ont été clandestines : comparez ce langage avec sa conduite
ET MORCEAUX ORATOIRES. 4o3
envers la Hollande il y a quelque temps; mais c'est le caractère des âmes faibles de se montrer exigeant dans les petites choses 5 et de sacrifier ses droits dans les occasions importantes. On appelle clandestines les négociations de la France; reportez vos yeux sur une lettre écrite 5 il y a un an 5 par un de vos secrétaires d'état à la Hollande : « C'est avec surprise et indignation qu*on voit votre conduite, b II s'agissait de je ne sais quel grief reproché au gouverneur subalterne d'une lie , et on affecte d'appeler clandestines les mesures de la France ! Est-ce par de tels procédés que les ministres soutiennent la dignité de leur pays, la gloire et l'honneur national ? Mais considérez comment on parle aujourd'hui de la Hollande : notre faiblesse parait tout entière fusque dans nos relations avec elle :
Pauper et exul uter(|ue Projicit ampallas et sesquipedalia verba.
Yous pouvez juger par là de notre situation ; vous pouvez apprendre à quel abaissement nous sommes réduits. Comme le parti français en Hollande va triompher de votre honte et s'affermir ! Elle ne sera jamais votre alliée, tant que vous fléchirez bassement devant la France , et que vous n'oserez faire un pas pour vous défendre. Il n'y a rien en effet d'extraordinaire qu'elle répudie Votre alliance, tant que vous conserverez le ministère actuel. Aucune puissance en Europe n'est aveugle : il n'y en a point d^assez stupide pour s'allier à la faiblesse , et pour devenir complice d'une banqueroute ; il n'y en a point d'assez stupide pour s'allier à l'obstination, à l'absurdité et à l'ineptie.
Fox.
4o4 DISCOURS
Discours de lord Mansfield dans la chambre des pairs, en 1 770 , sur le bill tendant à prévenir Us délais de la justice^ provoqués en réclamant le privilège du parlement.
MlLOBDS,
Quand je considère l'importance du bill soumis à vos seigneuries 9 je ne m'étonne pas qu'il obtienne de vous tant d*attention. C'est un bill, je Tavoue, d'un intérêt peu commun : il ne s'agit de rien moins que de ravir aux deux tiers du corps législatif de ce grand royaume certains privilèges et immunités dont ils ont joui longtemps. Peut-être n'y a-t-il point pour la conscience de position aussi difficile ni aussi délicate que celle où elle est prise pour juge dans sa propre cause. Il y a dans le cœur de l'homme je ne sais quel instinct qui le rend sî jaloux de ses droits, si opiniâtrement attaché aux privilèges une fois acquis , que, dans une telle situation, discuter avec impartialité et prononcer avec justice a toujours été regardé comme le dernier effort de la vertu humaine. Le bill main tenant en délibération vous place dans cette épreuve , et ]s.' ne doute pas que la sagesse de votre décision ne convainque le monde que, lorsque la justice et l'intérêt personnel sont mis en opposition dans la balance, la première l'emportera toujours avec vos seigneuries.
Des privilèges ont été accordés aux législateurs dans tous les siècles , et chez tous les peuples. Cette coutume est fondée sur la sagesse; et, à dire vrai, il est particulièrement essentiel à la constitution de ce pays que les
ET MORCEAUX ORATOIRES. 4o5
membres des deux chambres soient inviolables devant les tribunaux civils ; car il peut venir un temps où le salut et le bonheur de cet empire dépendront de leur assiduité au parlement. Je suis loin de conseiller aucune mesure qui puisse compromettre dans l'avenir la sûreté de Tétat; mais le bill présenté à vos seigneuries n*a pas, j^en suis certain, une pareille tendance , car il garantit expressément l'inviolabilité aux membres des deux chambres dans les affaires civiles. Puisqu'il en est ainsi , pavoueque, lorsque je vois plusieurs nobles lords, dont je respecte beaucoup le jugement , manifester Tintention de s'opposer à un bill dont Tunique objet est de faciliter le recouvrement des dettes justes et légales, je suis surpris et confondu. Ils s'opposent au bill , je n'en doute point, par des principes d'utilité publique : je ne voudrais pas faire entendre que l'intérêt personnel ait la moindre part à leur détermination.
Le bill a été proposé fréquemment , et autant de fois écarté ; mais il avait toujours échoué dans la chambre basse. Je m'attendais peu qu'après avoir obtenu le suffrage des communes, il pût rencontrer ici une telle opposition. Sera-t-il dit que vous, milords, le plus grand conseil de la nation , la plus haute cour judiciaire , et le premier corps législatif du royaume , vous chercherez à vous soustraire par le privilège à ces mêmes lois que vous imposez à vos concitoyens ? Que la justice nous en préserve 1 Je suis sûr que si les nobles lords connaissaient aussi bien que moi la nioitié des embar* ras et des délais occasionés dans les tribunaux sous pré-^ texte de privilège, ils ne voudraient pas, ils ne pourraient pas s'opposer à ce bill.
J'ai attendu avec patience pour savoir de quels ar-
4o6 DISCOURS
guments on se servait contre ce bill; mais j'ai attendu en vain : la vérité est qu'on ne peut le combattre par aucune objection solide. La justice et l'utilité du bill portent le caractère d'une évidence incontestable. C'est une proposition dont les avantages ne sauraient être affaiblis par le raisonnement ni obscurcis par le sophisnie. Quelques nobles lords , il est vrai , ont beaucoup parlé de la sagesse de nos ancêtres 5 et ils ont dit que nos pères étaient loin de penser comme nous. Non seulement ils avaient décidé que le privilège préviendrait toutes les actions civiles durant la session du parlement ^ mais ils étendaient la même protection jusqu'aux domestiques des membres. Je ne dirai rien de la sagesse de nos ancêtres ; cet éloge peut sembler suspect , et il n'est pas nécessaire dans la question présente. Je remarquerai seulement que les nobles lords qui attachent quelque importance à cette réflexion devraient se souvenir que, quand les circonstances changent, il faut que les choses changent aussi. Autrefois il n'était pas tant du bel air qu'aujourd'hui pour les maîtres et pour les valets de faire des dettes ; autrefois nous n'avions pas cette immense étendue de relations commerciales ; autrefoîs des marchands et des manufacturiers n'étaient pas, comme aujourd'hui, membres du parlement. Le cas est donc bien différent : des marchands et des manufacturiers sont , avec beaucoup de raison , élus membres de la chambre basse. Le commerce ayant ainsi pénétré dans le corps législatif du royaume, le privilège doit être aboli. Nous savons tous que l'âme et l'essence du commerce est la régularité des paiements ; et une triste expérience nous avertit qu'il y a des hommes qui ne feront jamais de paiements réguliers sans le pou-
▼o£r coercitif des lois. La loi doit donc être également applicable à chaque citoyen. Toute exception au profit de quelques individus, ou de quelque classe particulière^ est, chez une nation libre et commerçante , le plus grossier des contre-sens.
Mais fe ne veux pas fatiguer vos seigneuries par des arguments pour démontrer ce qui est assez évident de 8oi-mêtne. Je répondrai seulement en peu de mots à quelques nobles lords qui prévoient beaucoup d'inconvénients à ce que leurs domestiques puissent être arrêtés. Un noble' lord observe que le cocher d*uu pair peut être arrêté tandis quMl coAduît son maître à la chambre , et que par conséquent le pair serait hors d'état de remplir son devoir au parlement. Si le cas arrivait aujourd'hui , il y aurait tant d'autres moyens pour le membre de se rendre à la chambre, que j'ai peine à croire que le noble lord ait fait sérieusement une pareille objection. Un autre noble pair a dit que par ce b31 on pouvait perdre ses domestiques les plus estimables et les plus honnêtes. Je regarde ceci comme une contradiction dans les termes ; car oeluî-ià ne saurait être un domestique estimable ni un honnête homme , qui contracte des dettes sans pouvoir ou sans vouloir les payer, à moins d'y être contraint par la loi. Si mon valet , par des accidents imprévus, a fait des dettes, et que je veuille encore le conserver, certainement je satisferai à la demande ; mais il n'y a aucun principe quelconque d'une législation libérale qui puisse donner à mon valet le privilège de braver ses créanciers , lorsque y pour quarante schellings seulement, l'honnête marchand peut être arraché des bras de sa famille, et claquemuré dans une prison. G*est une monstrueuse in-
4o3 DISCOURS
justice I Je me flatte néanmoins que la détermination de ce jour mettra irrévocablement un terme pour Tavenir à tons ces révoltants abus, et convertira en loi le bill soumis en ce moment à la délibération de vos seigneutîes.
J'arrive maintenant à un point que j'aurais volontiers évité, je l'avoue, si je n'avais été particulièrement en butte à quelques agressions pour la part que j'ai prise dans ce bill. Un noble lord à ma gauche a. dit que je voulais probablement parcourir la carrière de la popularité. Si par popularité le noble lord entend ce sufifrage que la postérité réserve aux actions honnêtes et vertueuses, je fais mes efforts depuis long-temps pour suivre cette carrière : avec quel succès ? le temps seul , ce souverain arbitre, en décidera. Mais si le noble lord entend cette popularité éphémère qu'on obtient sans mérite, et qu'on perd sans crime, il s'est étrangement mépris dans son opinion. Je dé6e le noble lord de citer une seule action de ma vie où la popularité du moment ait eu sur mes résolutions la plus légère influence. Grâce à Dieu , j'ai une règle de conduite plus fidèle et plus sûre , la voix de ma conscience. Quant à ceux qui dédaignent la consolante approbation de ce moniteur, et qui ont asservi leur âme à toutes les fantaisies populaires , je les plains sincèrement : je les plains encore davantage si leur vanité les abuse au point de leur faire prendre les applaudissements du vulgaire pour la trompette de la renommée. L'expérience pourrait leur apprendre que tel qui avait été salué la veille par les acclamations de la foule, a recueilli le lendemain son exécration, et que beaucoup de ceux qui , grâce à une po^ pularité contemporaine, passaient pour des patriote^
irréprochables, ont néanmoins figuré dans les pages de rhistoire, quand la vérité a triomphé des illusions, comme les assassins de la liberté. Sur quel motif le noble pair a-t-il donc pu croire que j'ambitionne la popularité du moment, cet écho de la folie, ce fantôme de la gloire , c*est ce que je suis fort en peine de décider. D'ailleurs je ne sais si le bill soumis maintenant à vos seigneuries sera populaire : cela dépend beaucoup du caprice du jour. Il peut n'être point populaire de contraindre les gens à payer leurs dettes; et, dans ce cas , le bill actuel serait fort impopulaire. Il peut n'être pas populaire non plus d'enlever au parlement ses privilèges : car je me souviens, et vos seigneuries peuvent se souvenir également que naguère encore le cri populaire était pour l'extension du privilège; on poussait alors si loin cette prétention , qu'on soutenait que le privilège protégeait les membres, même dans les actions criminelles ; bien plus , tel était l'empire des préjugés populaires sur les âmes faibles, que les décisions de quelques tribunaux étaient imbues de cette doctrine. C'était incontestablement une abominable doctrine. Je le pensais alors, et je le pense encore aujourd'hui ; mais enfin c'était une doctrine populaire, et elle émanait immédiatement de ceux qu'on proclame les amis de la liberté : sic'est à juste titre , l'avenir l'apprendra. La vraie liberté, dans mon opinion , ne peut exister que quand la justice est également rendue à tous : au roi, comme au mendiant. Où est donc la justice, où est la loi qui protège un membre du parlement, plus que tout autre citoyen, contre le châtiment dû à ses crimes ? Les lois de ce pays ne considèrent aucun rang, aucuii emploi, comme un sanctuaire pour le crime; et; partout
4io DISCOURS ET MORCEAUX ORATOIRES.
où f^aurai l'honneur de siéger comme Juge , ni la faveur royale ni les applaudissements populaires ne protégeront le coupable»
Il ne me reste maintenant qu'à vous demander pardon pour avoir si long- temps abusé du loisir de vos seigneuries : je regrette qu'un bill qui renferme tant de salutaires conséquences n^ait pas trouvé un plus habile défenseur ; mais je ne doute pas que la décision de vos seigneuries ne prouve au monde qu'une mesure qui doit contribuer autant qne celle-ci à l'égale distribution de la justice a peu besoin de recommandation auprès de vos seigneuries.
DIALOGUES. 4ii
PRECEPTES
Le dialogue peut être présenté de deux manières : soit comme une conversation directe où les interlocuteurs seuls se montrent ; c'est la méthode dont se sert Platon : soit comme le récit d'un entretien oii l'auteur lui-même parait et raconte ce qui s'est passé dans la conversation; c'est la méthode que suit généralement Cicéron. Mais, quoique ces deux manières diffèrent un peu pour la forme y la nature de la composition reste au fond la même dans les deux cas, et est soumise aux mêmes règles.
Sous l'une ou sous l'autre de ces formes, un dialogue bien conduit, sur quelque sujet de philosophie, de morale ou de critique, occupe un rang élevé parmi les ouvrages de goût; mais il est plus difficile d'y réussir qu'on ne le croit communément II faut en effet, pour cela, quelque chose de plus que d'introduire des personnages qui parlent tour à tour. Le dialogue doit être une représentation naturelle et animée de la conversation réelle ; il doit offrir le caractère et les mœurs des divers interlocuteurs, et conserver à chacun d'eux le tour particulier de pensée et d'expression qui le distingue des autres. Un dialogue conçu dans cet esprit pro-
4i2 DIALOGUES.
cure au lecteur un vif agrément , parce que, grâce à la discussion qui s'établît entre les personnages , il prend une connaissance entière et parfaite des deux côtés de la question 5 en même temps quMl suit avec plaisir une conversation polie et un développement de caractères bien tracés et bien soutenus. Ainsi Técrivain qui a le talent d'exécuter ce genre de composition, selon la méthode que je viens d'indiquer, possède les moyens d'instruire et de plaire.
Parmi les anciens , Platon est célèbre par la beauté de ses dialogues. Dans quelques uns, la scène et les accessoires sont admirablement décrits. Le caractère des sophistes avec lesquels Socrate discutait est bien peint. L'auteur nous présente une grande variété de personnages ; il nous.fait assister à une conversation réelle y souvent conduite avec beaucoup de chaleur et de vivacité, d'après la méthode socratique. Pour la richesse et la beauté de l'imagination , aucun philosophe, ancien ou moderne, n'est comparable à Platon. Le seul défaut de son imagination est un excès de fécondité, qui rend quelquefois sa pensée obscure, et l'entraîne fréquemment dans les allégories, les fictions, l'enthousiasme et les , vagues régions de la théologie mystique : le philosophe disparaît trop souvent dans le poète. Mais, soit qu'il nous instruise ou non par le fond des choses (et il offre souvent beaucoup d'instruction ) , sa manière nous intéresse toujours, et nous ne quittons l'auteur qu'avec une haute opinion de la sublimité de son génie.
Les dialogues de Cicéron, ou les récits de conversation qu'il a placés dans plusieurs de ses ouvrages sur la philosophie et la critique, ont moins de feu et d^originalitéque ceux de Platon. Quelques uns cependant, et
DIALOGUES. 4i3
surtout le dialogue de oratare , sont agréables et bien soutenus. Ils nous offrent une conversation entre plusieurs des principaux personnages de Tancienne Rouie ^ et on y trouve beaucoup d^aîsance, de bon ton et de dignité.
Lucien est un auteur de dialogues fort distingué , quoique ses sujets soient rarement de nature à lui donner un rang parmi les philosophes. Il a tracé le modèle du dialogue badin et amusant, et Ta porté à une grande perfection. Un fond de légèreté, et en même temps d^esprit et de pénétration, caractérise tous ses ouvrages.
Blaib.
4i4 DIALOGUES.
EXEMPLES
Ulysse et Circé.
GIAGÉ.
Yoûs partirez donc, Ulysse; mais pourquoi voulezvous partir ? Je vous prie de m^ouvrir votre cœur. Parlez sans réserve. Qui vous entraîne loin de moi ?
ULYSSE
Déesse , pardonnez la faiblesse de la nature humaine , mon cœur soupire pour ma patrie. C'est une passion que tout mon amour pour vous ne saurait vaincre.
CIRGÉ.
Ce n'est pas tout : je m'aperçois q^ue vous avez peur de me dévoiler votre âme tout entière; mais que craignez-vous ? Mon art a perdu son empire. La plus fière déesse de la terre, quand elle a favorisé un mortel comme je vous ai favorisé, a mis aux pieds de son amant sa divinité et son pouvoir.
ULTSSfi.
Il peut en être ainsi tant que subsiste dans son cœur la tendresse de Tamour, ou dans son âme la crainte de la honte; mais vous, Circé, vous êtes au-dessus de ces sensations vulgaires.
DIALOGUES. 4i5
GiacÉ.
Je comprends votre cîrconspectioD ; elle appartient à votre caractère. Eh bien, pour vous ôter toute défiancé, je jure par le Styx de ne faire aucun mal à vous ni à vos compagnons, quelque chose que vous disiez, et dût votre aveu m*offenser mortellement ; mais de vous renvoyer aTCc tous les témoignagesde mon amitié. Ditesmoi maintenant avec franchise quels plaisirs vous avez Tespoir de goûter dans la chétive tle dlthaque , pour compenser ceux que vous abandonnez dans ce délicieux séjour, exempt de toute inquiétude et enivré de toutes les délices.
ULTSSB.
^ Les plaisirs de la vertu, le suprême bonheur de faire le bien. Ici, je suis oisif, mon âme est dans Tapathie, et ses facultés sommeillent. Je brûle de reprendre une vie active, afin de mettre en œuvre les talents et les vertus que j'ai cultivés dès ma plus tendre jeunesse. Les travaux et les fatigues ne m'effraient point; ils exercent mon âme; iU entretiennent sa vigueur et son énergie. Rendez-moi les champs de Troie, plutôt que ces bocages solitaires : là, je pouvais recueillir une brillante moisson de gloire; ici je suis caché aux regards du genre humain, et je commence à me paraître m^risabie à moi-mème. L'image de mes premiers exploits me poursuit, et semble m^aocuser partout où je vais; je 4a rencontre dans l'épaisseur de tous les ombrages ; eiie s'attache à moi^-méme ^n votre présence, et m'airàehe de vos bras;^ G déesse ! à moins que vous n'ayez le pouvoir de me délivrer de €et importun fantôme , et de me bannir moi-même de
4i6 DIALOGUES.
ma mémoire y je ne saurais être heureux ici: je serai chaque jour plus misérable.