THÉRON
a Une autre réflexion, quoique fort nipipte., estéga* lement iifiportanle. I^a dçsUnation de tous cc^ ob|els extérieurs n'est pas moins utile que leur forme est gracieuse. La fleur qui charme nos yeux par des couleurs si délicates enveloppe un fruit encore imparfait , et recèle d^ns ses moelleux contours l'ornement futur de
uos tables. Ces rivières qui brillent au loin , comme des fleuves d'argent liquide, sont encore plus estimables par leurs productions, et plus précieuses par les services qu'elles nous rendent, qu'elles ne sont agréables par leur aspect. Elles distribuent, en roulant dans leurs rives sinueuses , la propreté à nos maisons , et l'abondance à nos champs. Elles nourrissent à leurs dépens d'innombrables essaims de brillants poissons. Elles visitent nos cités, et se promènent dans nos ports, comme autant de voitures publiques, prêtes à partir à toute heure.
» Ces brebis, qui abandonnent leurs fécpndes mamelles à leurs folâtres agneaux, s'engraissent pour nous servir d'aliments ; et en se chargeant de riches toisons , elles nous préparent des étoffes utiles. Ces génisses dont les unes paissent le tendre gazon , et dont les autres , déjà rassasiées de pâture, vont ruminer sous l'épais ombrage, sans se douter de leur emploi, distillent, pour notre usage, une des liqueurs les plus douces, les plus pures, et les plus salutaires. Les abeilles, qui voltigent en bourdonnant autour de nos demeures, et poursuivent leur tâche survies fleurs odorantes, recueillent des sucs et des parfums pour en composer un nectar délicieux, qui, quoique le fruit de leurs travaux, est destiné à nos jouissances. La nature et sa nombreuse ùmille sont pour nous des serviteurs complaisants , des cultivateurs infatigables, qui nous offrent les tributs de leur industrie combinée, et les apportent à nos pieds, ou les déposent dans nos magasins. »
ASPASIO.
a Qui peut jamais admirer assez cette bonté infiinie ?
DIALOGtES. 435
Le suprême arbitre de runiirers a votllu que le plaisir et Futilité, toujours inséparables, pareourossent le vaste domaine de la créatioiï : il a rendu tontes les^ choses aussi agréables que si le plaisir était leur seul but , et en même temps aussi avantageuses pour nos besoins que si l'utilité était leur unique destination ; et ^^ comme pour mieux nous inviter à la reconnaissance , il a ùili de rhomme le centre où tous leê rayons de sa bienfaisance , épars dans le système de la nature, viennent enfin se réunir. »
HEftVfiY.
BelcoUr et StôckweU.
STOCiS^WELL.
M. Belcour, je suis ravi de vous voir; soyez le bienvçnu en Angleterre.
Je vous remercie de bon cœur, mon cher M. StocLwell; nous nous sommes long- temps entretenus de loin; nous voici maintenant réunis, et le plaisir que me donne cette réunion me dédommage amplement des périls que j*ai courus pour vous voir.
STOGKW£LL«
Quels périls, M. Belcour? Je n'imagine pas que vous ayez eu une mauvaise traversée dans cette saison.
BELCOUR
Non sans doutée aussi' prompts que des courriers^
qoup gottoie» V0VIM9 ver« vo9 bor4» juir Taile de» ven(s le» |4u0 ri»pUie« qui soufflÀriDPt jamais; c'est sur le riyagi^ anglais qvnd y^ éprouyé IpM» mes ^mb^rriis; c'icst d^ 1^ Irayeifsée de l'aulre idye que j*a| à me plaindne.
SÏOGKWELL.
Quoî^ vr^iij^eAtl £t qu/ejB obstacles ^ypz^NQi^s pu r^npontf er ent^e ^'autr^ bpr4 et cette riye ?
BELCOUR
Des obstacles innombrables. Votre ville est aussi pleine de défilés quç Tile de Corse , et je crois qu'ils sont défendus avec autant d'obstination. Il y a tant de cobue, de tumulte, et d*a^îUMoo sur vos quais; tant de caisses de sucre , de porte-faix^ d*officiers municipaux dans vos rues, que, à moins de marcher avec de Parlîllerie devant soi, c'est une entreprise plus difficile que les travaux d'Hercule qua de traverser votre ville sa^s enqçmbre.
STX)CRWBXL.
Je s^îs désolé ^ue voqs ayez eu tant d'embarras.
BELCPIJK.
Franchement, c'est bâen ma faute. Accoutumé à uo p^y^ d'iÇsc^'^^^; 5^^ in^patienté de toute cette lésion de rcp^eveifjrs de la douane, de bateliers, de commis, et d'inspecteurs des eaux, qui m'assiégeaient de toute part, plus importuns qu'une compagnie d'archers, je me mis à les chatouiller un peu trop rudement avec mon rotfii. hf^fjobi^i^ coqf^^s friront cette C^miliarité en
mauvaise part, et commenoèreiyt à sei mutiner; k ean aille se rangea en divers partis, et il s'ensuivit une furieuse mêlée, dans laquelle ma personne et ma toilette eurent tant à souffrir, que je fus contraint d'entrer dans la première taverne pour me rajuster, avant d*étre en état de me présenter avec un costume décent.
$TQCRWEI.L. .
J'avoue, M. Belcour, que vous avez en là un échantillon un peu désagréable du caractère de mes compatriotes; mais je me flattç^ que vqus «'avez pas plus mauvaise opinion d'eux pour cela.
BELCOUR
Point du tout, point du tout; je ne les en estime que davantage. Si je les visitais simplement par curiosité, je leur souhaiterais peut-être une humeur plus traitable; mais, comme citoyen d'un même état, comme associé désormais à leur liberté , j'applaudis à leur esprit d'indépendance, quoique j'en ressente les effets dans tous mes os. Eh bien, M. Stockwéll, me voici donc pour la première fois de ma vie en Angleterre, à la source des plaisirs, dans la patrie de la beauté, des arts, et du luxe. Mon heureuse étoile m'a donné une fo^upe bqiipête, et l,es ven^ favors^iles m'ont afi^qé iQ\ ppur la dépeo^ser.
STOCKWBLL.
Pour en jouir, non pour la dissiper, j'espère. Traitez-la, M. Belcour, non pas comme un vassal sur lequel vous aurîee un empire absolu et despotique, mais
comme un sujet que vous êtes dans Tobligation de gouverner avec un pouvoir tempéié et paternel.
BELCOUR
C'est bien dit^ monsieur, fort bien dit : je n'ai qu'un mandat 9 et non un^ droit* Je suis le fils du malheur, et tous les en&nts de Tinfortune sont mes frères ; tant que j'aurai des bras, je les ouvrirai à mes semblables. Mais, monsieur, mes passions me font la loi, elles m'entraînent à leur gré , et ne laissent quelquefois à la raison et à la vertu que mes vœux et mes regrets.
STOGKWELL.
Allons, allons, celui qui s'accuse peut se corriger lui-même. t
BELCOtTR.
C'est un office dont je suis dégoûté, je voudrais qu'un ami s'en chargeât; je demanderais volontiers au ciel que vous eussiez assez de loisir pour accepter cet emploi. Mais quand même vous étendriez votre commerce jusqu'aux quatre coins du globe, vous trouveriez votre tâche moins pénible que celle de m'afiranch'r de tous mes défauts.
STOCKWELL.
Fort bien , cela ne me décourage pas : cette candeur m'annonce que je n'aurais pas à combattre le défaut d'un excessif amour-propre ; celui-là du moins n'est pas du nombre.
BELCOUR
Non : si je connaissais au monde un seul homme quà
eût sur mon comple une opinion phis modesie que moi 9 je la lui emprunterais , et je renoncerais à la mienne.
ST0GRWE1..L,
Et moi f si je voulais choisir un disciple , je le prendrais de votre humeur. Si vous voulez venir avec moi 9 nous nous concerterons sur le moyen de vous introduire 9 et nous commencerons aussitôt nos leçons.
BELCOUR
De tout mon cœur.
( L'Américain. )
, Caractère d'un Ubraire^
(Au comte de Budington.} MlLOED,
Si votre jument pouvak parler , elle vous dirait la rencontre singulière que nous avons eue en route; mais puisqu'elle ne peut vous faire ce récit, je le ferai moimême.
C'était Tentreprenant M. Lintot, le redoutable rival de M. Tonson , qui, monté sur un cheval entier ( compagnon assez du goût de la jument de votre seigneurie ) , me joignit dans la forêt de Windsor. Il m'apprît qu'il avait ouï dire que je me rendais à Oxford , le séjour des Muses, et qu'il voulait absolument, en qualité de lùon libraire , m'y accompagner.
Je lui demandai où il avait eu sou cheval. 11 me répondit qu'il l'avait^ emprunté à son éditeur ; « car mon
coqain d'imprimeur, dit-il, m*a joué un tour : j'e«pérais le mettre en bonne kumeqr en le régalant à la taverae avec une fricassée de lapins, qui m'a coûté deux scliellings, et deux pintes de vin, outre ma conversation. Je me croyais sûr de son cheval, et en effet il me le pro* nui volontiers; mais il aioota que M. Tonson avait justement Tifitention de se rendre à Gatabrtdge pour y prendre la copie d'un nouvel -Horace du Dr«.., et que, si M. TotttfCHi venait, il se trouvait dans l'obligation de l'accompagner, puisqu'il aurait l'impression de ladite copie.
> Ainsi , pour achever eh deux mots, j'ai emprunté ce «lievai «ntier à mou éditeur, qui l'avait reçu de M. Oldmixon pour dette ; il m'a prêté aussi ce joli petit drôle que vous voyez* derrière moî : il était bien noir hier conune un ramoneur, et il m'a fallu près de deux heures pour décrasser son visage barbouillé d'encre : mais c'est un assez bon diable, et il est déjà fort avancé dans son catéchisme : si vous avez encore quelques paquets, il vous les portera, s
Je crus que la civilité, de M. Lintot n'était pas à dédaigner; ea conséquence je remis au jeune garçon un petit sac, renfermant trois chemises et un Virgile £lzé« vir.; puis-, remontant aussitôt, )e-eonlinuai ma toute, avec tnan laquais devant moi , l'officieux libraire à mes côtés, et le «usdit diable derrièf«.
M. Lintot eatra ainsi en conversation. — « La peste les emporte ! Et s'ils allaient mettre dans la gazette que .nous avons été ensemble à Oxford 1 Ce n'est pas que cela m'inquiète. Si )e me rendais au«si bien dans le Sussex, ne diraient-ils pas que \e vais voir l'Orateur? Mais que jn'importe ? Si mon ftb était seulement ateezgrand pour
Pjtmand Cortez et Guitlaume Pefin,
CORTEZ
£8t>«ià possible, Guillaume Penn , qne ta compares siérîeuBeinent ta g;loire avec la mienne P Le fondateur d'une petite colonie dans le nord de l'Amérique prétend dre s'égaler au cotiquéraTit du grand empire mexieain !
PENN
Ami , je n'aspire à aucune gloire , le Seigneur m'en préserve. Toute gloire est à lui; mais je soutiens que je lui servis d'instrument dans une œuvre plus glorieuse que celle qui fut accomplie par toi ^ incomparablement plus glorieuse.
CORTEZ
'Se saiâ-tu pas 9 Guillaume Penn» que, avec moin^ de six cents soldats d'infanterie^ quatre-vingts de cavalerie et quelques méchantes pièces de canon 9 j'attaquai et idéfis d'innombrables armées d'hommes vaillants ? que je détrônai un empereur qui était monté au trôiie par sa bravoure, et qui surpassait tous ses compatriotes dans la science de la guerre, autant qu'ils surpassaient eux-mêmes toutes les autres nations américaines ? que je le fis prisotmier dans sa propre capitale; et que, lorsqu'il eut été déposé et immolé par ses sujets, je vainquis et pris Guatimozin son successeur, j'achevai la conquête de tout l'empire du Mexique , et le réunis loyalement à la couronne d'Espagne ? Ne sais-tu pas que , pour exécuter ces laits prodigieux, je montrai autant de
courage qu'Alexandre-le-6rand, autant de prudence que César ? que par ma politique je rangeai bous mes bannières la puissante cité de Tlascala , et la contraignis de m*aider à soumettre les Mexicains, tout en perdant elle-même son indépendance chérie ? et que 9 pour mettre le comble à ma gloire , quand le gouverneur de Cuba, Vélasquex, voulut me ravir le commandement, et me sacrifier à son envie et à sa jalousie, je lui retirai toutes ses forces et les réunis aux miennes , me montrant aussi supérieur à tous les autres Espagnols , que je rétais aux Indiens ?
PBNN.
Oui , je sais que tu fus aussi féroce qu*un lion et aussi rusé qu'un serpent. Le diable te placera peut-être aussi honorablement sur sa liste infernale de héros qu'Alexandre ou César. Ce n'est pas mon affaire de débattre'avec lui pour établir ton rang. Mais je te conjure, ami Cortez, quel droit avais -tu ou quel droit avait le roi d'Espagne lui-même à l'empire du Mexique ? réponds moi, si tu le peux.
CORTEZ
Le pape en avait £aiit don à mon maître.
PENN
Le diable offrit à notre Seigneur de lui donner tous les royaumes du monde, et apparemment le pape, comme son vicaire , fit don de celui-ci à ton maître , qui, pour prix de ce bienfait, tomba à ses genoux et l'adora, comme un idolâtre qu'il était. Mais supposons que le grand prêtre du Mexique eût mis dans sa tête
de donner TEspagne h Montézume, cette donation aurait-elle été valable ?
GORTEZ.
Ce sont là des questions de casuiste» qu'il n'appartient pas à un soldat de décider : nous les abandonnons aux gens de robe. Mais je te prie, Penn, quel droit avais - tu sur la province S laquelle tu donnas des lois ?
PBNN.
Le droit d'un achat légitime. Nous offrîmes aux habitants sauvages certaines choses dont ils manquaient^ et ils nous donnèrent en retour des terres dont ils n'avaient pas besoin. Tout fut conclu à l'amiable , et pas une seule goutte de sang ne souilla notre acquisition.
CORTEZ
Je crains qu'il n'y eût dans l'achat une petite supercherie; Tes disciples , Guillaume Penn, croient, dit*on, que tromper avec mesure et discrétion n^est pas un péché mortel.
PENN
Les saints sont toujours calomniés par les méchants. Mais c'était un spectacle qu'un ange aurait contemplé avec délice , de voir la colonie que je fondai ; de nous voir vivre avec les Indiens, comme d'innocents agneaux, et adoucir la férocité de leurs mœurs barbares par l'humanité des nôtres ; de voir tout un pays , qui auparavant était un désert inculte, devenir aussi délicieux et aussi fertile que le jardin de Dieu. O Fernand Gortez, Fernand Gortez I as -tu laissé le grand empire du Alexi-
que da«3 cet état prospère ? I^on , tu as changé ees belles et populeuses régions en un désert ; en un désert inondé de sang. Ne te souviens-tu pas de cette scène infernale où le noble empereur Guatimozin fut étendu par tes soldais sur dea charbons ardents, pour lui &ire découvrir m quelle partie du lac du Mexique il avait jeté Ie9 trésora de la couronne ? Ses gémissements ne résQuneutrils pas sans ccfse \ tes oi^illes et à ta conscience ? ne déchirent-ils pas ton cœur impitoyable, et ne t'alarment-ils pas plus que les hurlements des furies ?
CORTEZ
Hélas ! îe n-élais pas présent quand ce noir attentat fut commis. Si l'avais été- ià « je l^aurais empêché. Mon âme était humaine.
PENN
'Xn étais le capitaine de la troupe de brigands qui ej^^uta cet horrible forfttit. Les avantagea qv'Us OFaient reçus de tes conseils et de ta conduite les mirent en état de le commettre, et ton habileté les garantit ensuite de la vengeance duc à iin crime aussi énorme. Les Me:(icain$ furieui; les juraient justement punis 9 si les ^sp^gQols ne t^avaiept ^u ppur iewgéoéval, toi Heutei^i||;de Satan.
CORTEZ
Les s^i^t^ , à ce que ie vois, peuvent dicedes inînres, Cii^iUaume P^i^n, M^^M commeot espè(res-tu conserver cette a(ln^irable PQioQi^ que tn £|9 établie ? Vos peuples, mç 4U-ti^ , yivf^t pqiiinie d^intiççents agneaux; mais
n*y a-t-il pa» de Ipups d^as le nord de rÀBPkérique pour dévorer ces agneaux ? £t quand les Américaios yivraîent dans une paix perpétuelle ayecvo^ successeurs ^ il n'en serait pas de méniQ des Français. Les habitants de la Pensylvanie soutiendront - ils une guerre contre eux avec des prièi«s et des prédications? 8'il en est ainsi ^ ce jardin de Dieii que tu as » dis ^ tu 9 construit^ deviendra infailliblement leur proie » et ils voua raviront vos propriétés, vos lois et voire religion.
PENN
Que 1^ volonté du Seigneur soit faite I Le Seigneur nous défendra contre la tage de nos ennemis 9 si tel est son bon plaisir.
CORTEZ
Est-ce là la sagesse d'un grand législateur? Je t*ai entendu comparer à Solon par quelques uns de tes compatriotes. Crois - tu que Solon ait donné des loi^ à un peuple, et ait abandonné ces lois et ce peuple à la merpî de tout conquérant ? Le premier devoir du législateur est d'établir une force militaire qui puisse défendre tout le système. Si on bâtit une maison sur une terre de brigands, sans porte pour la ferme;:, sans verrou oi| ^ns barreau pQi^r la garantir, que sert qu'elle soif parfaitement proportionnée ou de la distribution la plus eommpde ? Est- elle richement garnie dans l'intérieqr.? elle ne tentera que mieux les mains de la violence et de la r^pîpe d*Qn çaisir les richesses? Lç poonde, Guillaume '^enp , pçt partout une tprre de brigands. Tout étal p^ toute sQciété qu'op y établit doivent être maiptenus ef garantis par de bonnes institutions miljtairiBS ; ou plus
ils seront heureux sous tous les autres rapports , plus ils seront en péril ^ et plus leur destruction sera inévitable. Peut-être que les colonies anglaises voisines vous protégeront quelque temps; mais cette défense précaire ne peut vous sauver toujours. Il faudra changer votre plan de gouvernement, ou votre colonie périra. Ce. que j*ai dit s'applique également à la Grande-Bretagne ellemême. Si Taccroissement de ses richesses n*est pas suivi d'un accroissement de force extérieure, ces richesses deviendront la proie de quelque nation voisine, où l'esprit martial prévaut sur Tesprit commercial. Et quelque éloge que méritent ses institutions civiles , si elles ne sont défendues par un système sage de politique militaire, on en reconnaîtra Timpuissance, et elles seront incapables de prévenir leur propre dissolution.
PENN
€e sont là les suggestions de la sagesse humaine; les doctrines que je professais étaient inspirées, elles venaient d*en haut.
CORTBZ.
C'est un blasphème de dire qu'aucune folie vienne de la source de la sagesse. Tout ce qui est incompatible avec les grandes lois de la nature et avec l'état nécessaire de la société humaine ne peut en aucune manière être inspiré par Dieu. La défense personnelle est aussi nécessaire aux nations qu'aux individus ; et de simples particuliers auront-ils un droit que les nations n'aient pas? La vraie religion, Guillaume Penn, est le perfectionnement de la raison : le fanatisme est l'opprobre, l'anéantissement de la raison.
PfSIf If.
Quoique ce que tu viens de dire soit vrai , cela ne va pas bien dans ta bouclie. Un papiste parler de raison I Va à l'inquisitiqn , et parle -lui de la raison et des grandes lois de la nature; on te fera griller comme tes soldats (irent griller Finfortuné Guatimozin. Pourquoi pàlis-tu ? est-ce le nom de Tinquisition , ou le nom de Guatimozin qui te trouble et t'épouv^^nte ? malheureux, qui as servi d*inslrument volontaire à transporter dans un nouveau monde ce tribunal de Tenferl Tremble et frémis, quand tu songes que tous les assassinats que les inquisiteurs ont commis, toutes les tortures qu'ils ont fait subir aux innocents Indiens, sont primitivement ton ouvrage. Tu répondras devant Dieu de toutes leurs barbaries, de toutes leurs injustices. Que ne donnerais-tu pas pour t'aflEranchir de la gloire de tes conquêtes , et pour avoir une conscience aussi pure, aussi tranquille que la mienne ?
CORTEZ
Jte sens la force de tes paroles; elles me percent comme des poignards. Je ne puis être, non je ne serai jamais heureux, tant que je garderai le souvenir des maux que j'ai causés : cependant je croyais bien faire ; je croyais travailler à étendre la gloire de Dieu, et à propager sur les bords les plus loiptains de la terre sa ^ligion sainte. Il sera miséricordieux.pour des intentions pures et une pieuse erreur. Toi aussi , tu auras besoin de sa gracieuse indulgence^ mais moins que moi , je Tavoue.
PENN
Demande à ton cceur si TambitioM n^éUit pas ton vrai motif y et le zèle ton prétexte?
GORTBai«
Demande au tien si ton zèle n^avait pas des vues mondaines» et si tq croyais toutes les absurdités de la secte dont il te plut de devenir le législateur ? Adieu. L^examen de soi-même exige la solitude.
Ltttletoh.
■««V^XMMI
CARACTÈRE? ET PARAi.LÈL£S. 45i
ET
PRECEPTES
La peioture des caractères est ud des ornements le^ plus agréables , et , en même temps ^ les plus difficiles de la composition historique. Les portraits sont considérés, en général, comme des morceaux destinés à faire ressortir le talent de Técrivain p et rhistorie;i mif. veut briller en ce genre est souvent en danger de porter le raffinement à Texcès par le désir de montrer de la profondeur et. de la pénétration. Il entasse taiit de contrastes et .d^oppoéitions subtiles, que nous sompies. éblouis par Téèlal de ses expressions 9 au lieu de nous former une idée claire dé ses personnages historiques. L'écrivain qui veut tracer des caractères d'une màdièrè instructive el supérieure doit être simple dans son style , et éviter toute recj]terçjbe , toute affectation ; en même temps , il ne doit pas se contenter de nous offrir des traits généraux ; il fiiut qu'il descende dana ces particularités qui distinguent un caractère par des
452 CARACTÈRES GU ï>OR^RAlTS,
couleurs plus fortes et plus tranchantes. Les hîstorieus grecs font tfuelquefols des parn-égyriques , mais rarement ils tracent un portrait régulier et complet. Les deux auteuns anciens qui ont le plus travaillé cette partie de la composition historique 9ont Salluste et Tacite.
Comme l'histoire est un genre destiné à l'instruction des hommes , une morale pure doit toujours y régner; soit dans la peinture des caractères 9 soit dans le récit des faits, il faut que l'auteur se range toujours du côté de la vertu. Débiter des instructions morales d'un ton dogmatique, n'est pas de son domaine : mais nous avons droit d'attendre que , comme homme de bien et bon écrivain , il professe des sentiments de respect pour la vertu et d'indignation pour le vice. La prétention de paraître neutre et indifférent pour les caractères bons ou mauvais , et de montrer un tour d'esprit fin et politique plutôt que moral « indépendamment d'autres mauvais effets, rabaisserait beaucoup la dignité
pi
d'une composition historique , et en rendrait l'ensem-
ble plus froid et moins attachant. Nous nous întéressons toujours aux événements qu^on nous raconte , quand le récit éveille en nous des sentiments de sjm-
pathie, et que nous prenons. part au destin des personnages. Mais un écrivain ne peut produire cette impression , s'il manque de sensibilité et d'instinct moral.
ET PAR,ALLÈL£$. 4$^
EXEMPLES
Parallèle def anciens et des modernes.
Si quelqii*un entreprend aujourd'hui de décrier les classiques anciens ; s'il prétend avoir découvert qu*Homère et Vii^le sont des poètes d*un mérite médiocre , et que Démosthène et Cicéron ne sont pas de grands orateurs , on peut dire hardiment à un tel homme qu'il est venu trop tard avec sa découverte. La réputation de ces écrivains est établie sur un fondement trop solide^ pour qu'aucun argument puisse jamais Tébran- 1er ; car elle est établie sur le goût presque universel du genre humain 9 reconnu et éprouvé pendant une longue suite de siècles. Il peut' sans doute relever des imperfections dans leurs écrits , y indiquer des passages défectueux ; car quel est Touvrage humain qui est "^parfait ? Mais s*il essaie de décréditer leurs productions en général , ou de prouver que la réputation qu'elles ont obtenue e^t illégitime , on peut lui opposer un ar^. gument qui équivaut à une démonstration complète^ Il doit avoir tort 9 car la nature humaine e^t contre; lui. Dans les matières de goût 9 comme ^a^poésie^ et l'éloquence , à qui faut-il en appeler ? quel est i'ar-, bitre suprême ? où doit-on chercher ra,ut.orité d'une décision irrévocable', sinon dans dea sentiments et dea opinions qui ne sont , comme rattesjte.un mûr examen ^ que les sentiments et les opinions communes des hopvmes ? On les a suffisamment consultés à cet éga^^d* Le public impartial a été interrogi et pris pour juge , de-
puis plusieurs siècles , et chez presque toutes les nations civilisées ; il a prononcé sa sentence ; il a donné sa sanction à la renommée de ces écrivains , et son tribunal est sans, a[)pel.
Cardons-nous toutefois d^une vénération aveugle et superstitieuse pour les anciens en chaque genre. J*ai etpùsé lé principe général qui doit guider pour établh* un parallèle é'<Jiuitable entre eux et les ihodernes. Querlqueisupériorhé qu^on attribue aux anciens à Tégard du génie , néantaloin^ dans tous les arls où les progrès ïiatnfrels de la sôience ont pu produire des effets importants f les modernes ont nécessairement quelque avantage. Le monde peut être considéré , sous certains rapports, comme une personne qui doit gagner quelque
chose eh avançant en âge. Ses progrès n*ont pas foujours été 9 je l'avoue , en proportion avec le nombre des siècles écoulés ; car , pendant quelques âges y il est tombé dans une soité de iétiidrgie absolue. Néanmoins, lorsqu'il s*est réveillé de cette léthargie , ila pu s'aider plus ou moins des premières découvertes. De distance en distance , il s'est élevé quelque heureux génie qui a perfectionné ce qu'on avait créé avant lui» et qui a inventé (Quelque chose de uouvëaii. Avec l'avantage déposséder un bon choix de matériaux, un génie infèrièur peut faire de plus grands progrès qu*un génie du premier oràre qui manque de ces mêmes secours.
Aussi dans la philosophie naturelle , dans l'astronomie , la chimie, et les autres sciences qui résultent de la connaissance d*tîn grand nombre de faits et d'obsérvatîôn's, les philosophes modernes ont une supériorité incontestable sur les anciens. Je penche également à Idt'Oire qtie, daHs les matières de par raisonnement,
ii y a plus 4e pi^eiflîo<i ohee le» ttioderneft qu'on tt'ea tcouvOi à oeriains égards 9 diez les anciens : cel avantage est peut-étr<e dû à un eommeMe littéraii^e ploiS étendu qui a augmenté la force et la pénétration des lacuUés de rfaemoie. Il £iut eneofe avouer, selon toute joAtioe, ^ue dans certaines études relatives au. goût.et à Tart d'écrire , qui. est notne objet» les .progrès de. la . société doivent nous avoir donné quelque avantage. .£|i hisêoire » par ei^emple, il y a eertaîneoifent.aujourd'Jbui plus de connaissances politiques chez plusieurs lotions de l'Europe qu'il n'y en avait aiuUrefûAs. Nous sommes mieuoc instruits de la.natured^ gouvernement» parce que nous l'avons observée dans unofi^s grande variété de formes et de révolutions. . Les diverses parties du monde sont plusaocesslbles que. dans les anciens temps; le commerce est consid^ablettuent agmndi ; tm plus ^rand nombre de ^pays sont civilisa 9 des postes «ont établies partout ; les communicatioiiis sont devenutes plus rapides y et psr conséquent la . iQoiinaissaiK>e des fûts plus facile. Ce sont là de grands avantages po^r les historiens, et je montrerai dans :1a suite iqu'ilsen 9ttt {M-ofité à. plusieurs éganb-^fians les genres de p^^ sie les plus sévères , nous avons aussi gagné .peut-4ti^ quelque chose en exactitude et en correction. On peut reconnaître que dans les compositions dramatiques , avec le secours des anciens mp^^ies , nous avons fait faire à l'art quelque progrès pour la variété des caractères, ,1a conduite- de l'intrigue, robserya.ti9n deja vraisemblance et des bienséances théâtrales^
Tels sont, selon noioi, les principaux genres p4 P^^B pouvons prétendre à quelque supériorité sur les anciens, et cette supériorité ne s'étend pas aussi^^iotin. qu'on ;»erait
tenté de Timaginer d'abord. Cav si la force du génie est d'un côté 9 elle suffira poar contre-balancer , au moins dans les ouvrages de goût , les avantages artificiels dus au développement des connaissances et à une plus grande correction. Pour revenir à notre comparaison de l'âge du monde avec celui de l'homme 9 on peut dire avec raison que 9 si le monde doit au progrès des ans plus d'art et de science , il avait néanmoins dans sa jeunesse plus de vigueur 9 plus de feu , plus d'entliou-siasme et de génie. Voilà en effet- ce qui constitue 9 selon moi , la différence essentielle entre les poètes, les orateurs et les historiens anciens 9 comparés avec les modernes. Gèez les anciens, on trouve des conceptions plus suUimes 9 une plus grande simplicité , plus d'imagination et d'originalité. Chez les modernes, on rencontre quelquefois plus d'art et de correction , avec un génie moins vigoureux. Mais quoique tel soit en général le caractère distinctif des anciens et des modernes , on doit néanmoins admettre ici quelques exceptions , comme dans toutes les remarques générales ; car , sous le rapport du feu poétique et du génie original, Milton et Shakespeare ne le cèdent à aucun poète d'aucune, autre époque.
'^' Le tnéffie.
Jules César ^
César était doué de toutes les grandes et nobles qualités qui peuvent rehausser la nature humaine et donner à l'homme de l'ascendant dans la société : fait pour
* Voyez les Lefonè française» , tome K
exceller dans les arts de la paix, aussi-bien que dans la guerre; prévoyant dans le conseil 9 intrépide dans Ta^ution, il exécutait avec une prodigieuse activité ce qu'il avait résolu ; il avait une générosité sans bornés pour ses amis; il se. laissait aisément fléchir par ses ennemis : quant aux talents 9 au savoir et à Téloquence, il le cédait à peine à aucun homme. On admirait ses discours pour deux qualités qui se trouvent rarement ensemble , la force. et l'élégance. Cicéron le range parmi les plus grands orateurs que Rome. ait vus naître. Quintilien dit qu'il parlait avec autant de vigueur qu*îl combattait : et» s'il s'était consacré au barreau , il aurait été le seul homme capable de disputer la palme à Gicérdn. Il ne possédait pas seulement les belles* lettres : les parties les plus abstraites de la science et de la critique lui étaient familières ; et 9 entre autres ouvrages qu'il publia , il adressa deux livres à Cicéron sur l'analogie du langage 9 ou l'art de parler et d'écrire purement. 11 était un protecteur très libéral de l'esprit et du savoir 9 partout où il les rencontrait': son amour pour ces talents lui faisait pardonner volontiers à ceux qui s'en étaient servis contre lui : il pensait judicieusement qu'en se conciliant leur amitié, il pourrait obtenir des éloges de la môme-maia qui avait essayé de le noircir. Ses passions dominantes étaient l'ambition et l'amour du plaisir; il se livrait tour à tour à toutes deux avec excès : cependant la première était toujours la plus forte ; il lui sacrifiait aisé^ ment tous les charmes de la seconde 9 et savait trouver du plaisir, même dans les fatiguesetles dangers, quand ils contribuaient à sa gloire. La royauté était pour IUI9 conune le dit Cicéron, la première des déesses; et il ' avait souvent à la bouche un vers d'Euripide qui )[>eint
458 CARACTÈRES Otl PORTRAITS ,
parfaitement son àrae, et dont le sens est que » s*\ï e^ î^mab permis de violer la justice et les lois 9 o^est quand il s'agit de régner. Ce fut attusi robjet prînc^al et le but de ses etiOovts , le plan qu'il connut dès sa plus ten* dre îeunesse : de sorte que, selon la •remarque très fuste de Caton, il prépara avec lenteur et réfle:Kion le renversement de la république. Il avait coutone de dire qu'il y a deux choses nécessaires pour acquérir et pour maintenir le pouvoir : des «oldats et de l'argent, et que ces deux choses dépendent -ruue de l'autre. Avec de l'argent il levait des soldats, et avec des soldats il se .procurait de l'argent : il poussait la rapacité jusqu'à pUler indi&tinGtement ses amis et ses ennemis ; il n'épargnait aucun prince, aucun état, aucun temple * ai même les simples particuliers qui passaient pour posjéder des rîchesses. Ses talents supérieurs l'auraki^ rendu un des premiers citoyen» de Rome; mais, dédai» gnant la condition de sujet, il n'eut point de repos jusqu'à ce qu'il se fût fttititnonarque. En i^mplisaant ce derai^ rôle, sa prudence ordinaire seilibla l'abandonner, comme si l'élévation où il était parvenu lui eût donné des vertiges et eût troublé sa raison ; car, par un vain étalage de son pouvoir, il en détruisit la stabHiAé ; et , cotnme les hommes abrègent leur vie en se hâtant ùropd'ea jouir, de même son envie excessive de régner fut cause que son ràgne «e termina par «ne cataslrophe tragique.
Mibusbtom.
ALfred-U-Grand , roi d'Angleierre»
Le oiérite de ce prince dan^ sa fie publique et pmée peut être opposé avec succès à celui des rpius grands monarques et des meilleurs citoyens que nous offrent les annales de toutes les nations et de tous les siècles. Il semble en effet le modèle accompli de ce caractère parfait que , sous le nom de se^ge , les philosophes se sont plu à tracer, plutôt comme une fiction de leur imagination, que dans J^espoir de le voir jamais réalisé : tant lee vertus d'Alfred se tempéraient heiAreutomeot , tant elles se combinaient avec un juste équilibre, et se balançaient de tnunière à ne peint franchir leurs li* mâfte». Il savait concilier l'esprit le plus entreprenant avec la modération la plus calme ^ la persévérance la plus opiniâtre avec la flexibilité la plus soup&e ; la juslice la plusflévère avec la plus aimable douceur; lapk» grande fermeté dans le commandement avec la plus grande affabilité; la plus haute capacité et la plnsfortie inclination pour les sciences avec les talents les plus distingués pour l'action. Ses vertus oiviles et iinlitHJres sont presque égaledient rebjet de notre admisation, afveccetlediffénence tontefois, que les premières étant plus irares chez les princes, et beaucoup .plus 'utUes, semblent surloift céclamer nos hommages. La nature aussi, comme si elle eût voulu qu^une si noble création de sa. puissance parût 4ans le phis beau jour, loi avait prcsdigué tous les avantages extérieurs.; la vigueur du oorps, la majesté de la taille et des traits^, un air gracieux, ouvert et affable. La fortune seule, en le plaçait dans cet âge de barbarie, le priva d'historiens dignes de
46o CARACTÈRES OU PORTRAITS,
transmettre son nom à la postérité 9 et nous voudrions le voir peint avec des couleurs plus vives et des traits plus frappants 9 afin de découvrir au moins en lui quelques unes de ces taches légères et de ces imperfections dont 9 comme homme, il ne pouvait être absolument exempt.
Hume.
Guillaume-le-Conquérant,
Le caractère de ce prince a été rarement présenté dans son vrai jour. Quelques écrivains recommandables se sont laissé tellement éblouir par ses qualités les plus brillantes, qu'ils ont à peine vu ses défauts ; tandis que d*autres, par une haine profonde pour la tyraunie, n'ont pas voulu lui accorder Içs éloges qu'il mérite.
On peut avec fustice le ranger parmi les plus grands capitaines qu'aucun âge ait produits. Il réunissait Tactivité, la vigilance, l'intrépidité, la prudence, une force de jugement remarquable , et une {Présence d'esprit qui né l'abandonna jamais. Sévère pour les lois de la discipline , il retenait ses soldats dans une rigoureuse obéissance, et cependant il conservait leur affection. Ayant été sans cesse occupé à la guerre , et à la tète des armée» dès son enfance , il joignait à toute la capacité que donne le génie toute la science et l'habileté qu'oD peut apprendre de l'expérience, et il possédait à fond l'art militaire, tel qu'on le pratiquait de son temps. Son tempérament lui permettait de braver les plus rudes fatigués, et bien peu de ses contemporains l'égalaient pour la vigueur du corps, avantage beaucoup plus ini-* portant quMI ne l^est aujourd'hui par la manière de
ET PARALLÈLES. 46i
combattre alors en usage. On a dit de lui que lui seul pouvait tendre son arc. Son courage était héroïque 9 et il s'en servait non seulement sur le champ de bataille , mais 5 ce qui est plus rare, dans le cabinet ; essayant de grandes choses avec des moyens qui paraissaient aux autres hommes fort au-dessous de ses projets 9 et suivant avec fermeté les résolutions qu'il avait formées avec audace ; ne se laissant jamais abattre ou décourager pair les obstacles qu'il rencontrait dans le cours de ses entreprises , mais s'armant de cette noble énergie de Tàme qui , au lieu de fléchir se roidit contre la résistance ^ et semble capable de contraindre et d'en traîner la fortune elle-même.
Il n'était pas moins supérieur au plaisir qu'à la crainte: jamais la mollesse ne le corrompit, la débauche ne l'avilit, ou rîndolence nel'énerva. Ce qui ne contribuait pas peu à entretenir la profonde vénération que ses sujets avaient pour lui, c'est qu'il ne déshdnora janiais la dignité de son caractère par l'incontineuce ou par des excès indécents. Sa tempérance et sa chasteté étaient les sentinelles assidues qui préservaient son âme de toute faiblesse, en soutenaient la dignité, et la rete* naieat, en quelque sorte , toujours sur le trône. Dans tout, la cours de sa vie, nulle autre que la reine son. épouse nepajrtagea sa couche ; vertu bien extraordinaire chez un homme qui avait vécu dès sa plus tendre jeunesse au milieu de toute la licence des camps, des corruptions de la cour , et des séductions du pouvoir souverain* S'il s'était montré aussi 6dèle à ses serments envers la nation qu'à la foi conjugale , il aurait été le meilleur des rois; mais il s'abandonna à d'autres passions plus odieuses, et bien plus funestes à son peuple
46q caractères ou portraits,
que oeileg qu'il mattrisail. Un amour désordonné du pouvoir, qu'aueun respect pour la Justice n'arrêtait , la plus imjj^toyable cruauté et l'aTarice la plus insatiable iéf;naient dans son ccaur. U est vrai sans doute que^ parmi plusieurs exemples d'une excessive inhumanité , on peut citer aussi quelques beaux traits d^une généreuse clémence > qu'il faut attribuer ou à sa politique dont les conseils lui indiquaient ce moyen d'acquérir des amisi ou à sa magnanimité qui lui faisait dédaigner UA ennemi faible et soumis* comme était Edgar Atbelîng , dans lequel il ne vit ni assez de courage ni assez de talents ptmr le croire capable de lui disputer la couronne. Mais quand il ne trouvait à satisfaire ni son inténftt ni son orgueil en pardonnant , il motttMilt une âme étrangère à tout sentiment de compassion 9 et quelques oruautés qu'il commit franchirent les bornes que les tyrans et les conquérants s'imposent eux'^mèmes. . .La plupart de nos anciens bistoriens- le représentent oammc u» prince très religieux; mais sa religionf éhtiU selon l'usage de ces temps , une foi sans examen et une dévotioB sans piété* C'était tiiie religiota qtti l'engageait à doter les monastères^ et lui permettait en même temps de pUler des royaumes; qui le faisait tombera genom devant une relique ou une croix, mais le laisffBÎft sans contrainte fouler aux' pieds^ les libertés et les dfOilsdu.gscppe bumain.
Quant à la sagesse de son gouvernement', dont qneK queS'éorivaiss modernes ont parié' avec b^ancotq> dMloge^ il fut en eiflfet si' sage 'qu'il siit, dân« le cours élu» règoelong et inquiet, maintenir l^>ppre6sion par la /terreurs et' employePT' les moyens lés plus efficaces pour ^fSénaif un«> admini^ration injuste' et vftsletot^
ET PARALLÈ1.ES. 465
miaiS) ce qui seul mérite le nom de sagesse dan» le caraelère d'un roi/letaJent de soutenir son autorité par Texereice dea vertus qui fi&nt le bonheur de son peuple^ voilà. 09 qu'il parait, avee toute «on habileté, n'avoir }&- BiaU connu. Il n*ex€ellait pas. non plus dans oesartsaf-^ fables et populaires qui- adoucissent quelquefois le»fornoiea de la tyrannie 9 et lui donnent une apparence fallacieuse de liberté. Son gouvernement é^it dur et despotique; il violait jusqu'aux principes de la constitution qu'il avait lui-même établie. Cependant il s'acquittait assez des devoirs de souverain pour veiller à maintenir une bonne police dans sou royaume^ et à réprimer la. licuence Wune main puissante, ce qui, dans Ja situation orageuse de son gouvernement, était une tâche grande et difficile. Nous pouvons apprendre quel succès: il y ofaliiit par le témmgna^ d'un historien saxon ooiitempovain» qui nous dit que, sous son règne, un h(»iUDoe pouvait, voyager, lesein.ren^d'et, avec u^e paxfaile sécutité, dans tout le royaume, et quenul n^o* sait ^fi tuer un autre pour venger la plus grande injure» ni fiiuve^îolence à la chasteté, d^une femme.. Mais c'était uneirisltacomiiensaticm que lesgfandacfaemnsfxMseol eiï sûreté, lorsque 1^ cours de j«istiee étaient dçs repaireis djei brigands, et que presque, tous les hamwes revéfus de l'autorité ou des entpJois se servaient de leur, pauvojr pour opprimer et piUer le peuple. Le roi h^ même, non seulement tolérait, m^is e«M>^w*ageait, soutenaiti et. partageait leurs eii^rsiens. Quoique ^'^'^ tendue des AXMtJiepnes terres de JUi couronne* et;les profits . de^ ,fiei^ spjvf Imi^ete U ayait i»^ dmils le rendissmt 1^ def, pli^s; rio|}€« maoarqjoes de l'Europe ^ il n» «e pwy tentMt.pds 4e.toiM«ette Apiileace; mais eu autorisant
les ' shérife qui percevaient seé revenus dans les divers comtés , à exercer, pour les agrandir encore , les vexations et les rigueurs les plus odieuses; en mettant sans cesse à l'enchère les domaines de la couronne , en sorte qu'aucun de ses fermiers ne pouvait être sûr d'une possession paisible, si quelque autre venait en offrir da- ■ vantage ; par différents abus introduits dans la cour de l'échiquier, qui n'était composée que de Normands: par des confiscations injustes , et enfin par des taxes illégales et arbitraires, il attira dans son trésor une portion beaucoup trop considérable des riohesses du rovaume.
Néanmoins il faut avouer. que, si son avarice était insatiable et d'une révoltante rapacité, elle n'était pas honteusement parcimonieuse, et n'offrait point ce caractère sordide qui amène sur un prince l'opprobre et le mépris. Il soutenait la dignité de' sa douronné avec une noble magnificence, et, qu^iqu^l ne fût jamais prodigue, il se montrait quelquefois lfl)éral, siirtout pour ses soldats etpour l'Église. Mais regardant les richesses comme un moyen nécessaire pour affermir et accroître son autorité^ il désirait en amasser autant qu'il pouvait, peut-être par ambition plutôt que par cupidité; du moins il disait servir son avarice à son ambition, et il entassait des trésor^ dans ses coffres, comme il entassait des armes dans se^ arsenau;, afin de Ijb retrouvei;, quand l'occasion se pi^senterait, pour la défense et l'agrandissement de tos états.
Pour tout dire , il avak de grandes qualités , mais peu de vertus: et si on considère ' avec imparfialflé les traits qui peignent le mieux en^lui l'homme ou le souverain , en trouvera que^ son caractère mféWtè, à beattcioup
d*égard», d'être admiré, mais plus encore d*ètre abhorré.
LTmEtOH.
Ricltard I'\ surnommé Cœurrde-lian.
La partie la plus brillante du caractère de ce prince était son talent militaire. Aucun homme dans cet âge romanesque ne porta plus loin le courage et Tintrépidite ; et cette qualité lui mérita le surnom de CcBur-deiion. Il aimait. passionnément la gloire^ et 9 conmie son habileté sur le champ de bataille ne le cédait pas à sa valeur, il semble avoir possédé tous les talents nécessaires pour sMUustrer. Ses ressentiments étaient yHb , son orgueil indomptable « et ses sujets. aussi*bien que ses voisins avaient de justes raisons de craindre, pendant toute la durée de son règne, une scène perpétuelle de carnage et de violence. Avec un tempéramoit fougueux et ardent, il avait toutes les qualités, bon nés ou mauvaises , qui s'allient à ce caractère. Il était franc , ouvert, généreux, sincère et brave; il était aussi vindicatif, despote, ambitieux, hautain et cruel; plus 'fait pour éblouir les hommes par l'éclat de ses entreprises , que pour a£fermir leur félicité ou sa propre grandeur par une politique sage et régulière. Comme les talents militaires font une grande impression sur le peuple, il parait avoir été très aimé de ses sujets anglais ; et on a remarqué qu'il fut le premier prince de la dynastie normande qui leur porta une sincère affection et un intérêt réel. Il ne passa néanmoins que quatre mois de son règne en Angleterre. La croisade Toocupa trois années ; il fut détenu environ quatre mois en captivité, et le reste d«
son règne fiil employé soit à la guerre, soit à des préparatifs de guerre contre la France. Il était si flatlé de la gloire 1i|u'il avait obtenue en Orient , qu'il semblait résolu ) nonobstant ses malheurs passés, à épuiser encore son royaume , et à s'exposer lui-même à de nouveaux hasards , pour conduire une autre expédition contre les infidèles. Il mourut le 6 avril i igg, à l'âge de 4^ ans, après un règne de dix années.
HmiB.
Edouard III.
Les Anglais sont disposés à considérer avec une prédilection particulière l'histoire d'Edouard III , et à regarder son règne comme un des plus glorieux ainsi qu'un des plus loDgs qu'on rencontre dans les annales de leur pays. L'ascendant qu'ils commencèrent à prendre sur lei France, leur rivale et leur ennemie nationale, les ^t jeter un œil de complaisance sur cette époque, et iuatifier toutes les mesures qu'Edouard adopta pour parvenir à son but : mais son gouvernement domestique est réellement plus admirable que ses victoires étrangères. L'Angletef re jouit par sa prudence , et par la vigueur de son administration , d'une plus longue paix intérieure et de plus de tranquillité qu'elle n'en avait goûté à aucune époque précédente, on qu'elle n'en éprouva long*le«ips après. Il obtint l'affeetion des grands, et réprima leur licence : il leur fit sentir son pouvoir, sans qu^s osassent , sans qu'ils eussent même la pensée de murmuiper contre lui : charmés de sa conduite obHgeante et aikble, de sa mùni^cence et de sa générosité, ils se soumirent avec plaisir à son autorité.
Sa valeur et son habileté les firent triompher dans la plupart de leurs entreprises : leur ardeur inquiète^ dirigée contre un ennemi public 9 n'eut pas le loisir d*exercel* cet esprit turbulent auquel ils étaient si naturellement enclins y et que la forme du gouTernement semblait autoriser. Tel fut le principal avantage qui résulta des victoires et des conquêtes d'Édouar^. Sous d'autres rapports 9 ses guerres étrangères ne furent ni fondées sur la justice ni dirigées vers un biit salutaire. Son entreprise contre le roi d'Ecosse, prince encore mineur, et son beau-frère, le^renouveiiement des prétentions de son aïeul sur ce royaume, étaient à la fcns déraisonnables et peu généreux. Il se laissa trop vite séduire par la brillante perspective de la conquête de la France, pour avoir réussi dans un projet qui était praticable, et avoir ob» tenu un avantage qui, si oni'eût conservé, pouvait être d'une utilité durable pour son pays et pour ses successeurs. Mais la gloire des conquérants est si éblouissante pour le vulgaire , l'animosité des nations est si vive, que le ravage inutile d-une aussi belle partie de l'Europe que la France n'excite nullement notre intét*êt, et n'est jamais considéré comme une tache dans le caractère ou dans la conduite de ce prince. Véritablement, grâce au malheureux penchant de la nature humaine, il arrivera souvent qu'un monarque d'un grand génie, tel qu'Edouard, qui d'ordinaire trouve tout facile dans le gouvernement domestique , 9e tournera vers les entreprises militaires, où il peut seulement rencontrer une opposition, et où il exerce librement ses talents et son activité. Il mourut le ai juin, âgé de 69 ans, dans la 5i* année de son règne.