‹ Leçons anglaises de littérature et de moraleChapitre 14 sur 16 · X.e méfn^ 3o · texte numérisé non relu

X.e méfn^ 3o

4t>8 CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Martin Luther.

Comme Luther fut suscité par la Provideuce pour se voir l'auteur d'une des plus grandes et des plus inté- Tessantes révolutions dont l'histoire garde le souvenir,, il n'y a personne peut-être dont le caractère ait élé peint avec des couleurs aussi opposées. Dans son siècle , ses adversaires saisis d'horreur et enflammés d'in> dîgnation quand ils virent de quelle main audacieuse il renversait tout ce qu'ils regardaient eux-niémes comme sacré, ou considéraient comme utile aux hommes, lui imputèrent non seulement tous les défauts et les vices de rhumanité, mais les qualités d'un démon. Les autres , pleins d'une admiration et d'une reconnaissance dont ils le croyaient digne j comme restaurateur de la lumière et de la liberté pour l'église chrétienne , lui attribuèrent des perfections au-dessus de la condition humaine , et virent toutes ses actions avec ce respect qui approche de la vénération qu'on réserve uniquement pour ceux qui sont guidés par l'inspiration immédiate du ciel. C'est sa conduite , non l'aveugle censure ou l'éloge exagéré de ses contemporains y qui doit régler l'opinion de l'âge présent à son égard. Le zèle pour ce qu'il regardait comme la vérité , un courage intrépide pour la soutenir, des talents naturels et acquis pour la défendre , et une infatigable industrie pour la propager , sont des vertus qui brillent si éminemment dans toute sa conduite, que ses ennemis mêmes doivent reconnaître qu'il les possédait dans un diegré remarquable. On peut y joindre avec non moins de justice une pureté et même une austérité

de mœurs convenable à un homnfe qui aspirait au titre de réformateur , une sainteté de yie conforme aux doctrines qull professait , et un désintéressement si parfait .qu'il offre une présomption puissante en faveur de sa sincérité. Supérieur à toutes les considérations personnelles , étranger aux élégances de la vie 9 et en dédaignant les plaisirs 9 il abandonnait les honneurs et les profits de TégKse à ses disciples 9 satisfait luimême de sa condition primitive de professeur dans l'université , et de pasteur de la ville de Wittemberg , avec les modiques appointements attachés à ces. emplois. Ses qualités extraordinaires s'alliaient à un mélange assez considérable de faiblesses et de passions humaines, de telle nature néanmoins qu'on ne peut les imputer à la malice ou à la corruption de son cœur, mais qu'elles semblent sortir de la même source que plusieurs de ses vertus. Son âme ardente et vigoureuse dans toutes ses opérations 9 émue par de grands objets 9 ou. agitée par des passions violentes 9 maui^ festa dans plus d'une occasion . une impétuosité qui étonne des hommes d'un caractère plus timide , ou qui se trouvent placés dans une situation plus tranquille. En poussant à l'excès quelques qualités dignes d'éloge, sa conduite ne fut pas toujours entièrement irréprochable 9 et il se laissa souvent entraîner à des actions qui l'exposèrent à de légitimes censures. Sa confiance dans le sentiment que ses opinions étaient parfaitement fondées approchait de la présomption ; son courage à les soutenir 9 de la . témérité ; sa constance à y persévérer , de l'obstination ; et son zèle à confondre ses adversaires , de la fureur et de l'impudence. Accoutumé lui-même à considérer tdiis

les objets, comintf subordoonés à. la vërké , il atteotiatt la Hiéme déférence pour elle des autres homnes; et , sans ^ice aucune concession à leurs scru|Hsles ou à leurs préjugés j 'A vomissait contre ceux qui tr^oipatent cet espoir. un torrentédUDveeti¥es aiêlées de sarcasmes. Insensible à toute distinction de ra0g 4M1 de cara^ère quand ses doctrines étaient combatlues 9 il châtiait également tous ses adversaires d*une main inexorable ; et 9 ni la dignité royale de Henri VIII , ni le savoir et le mérite supérieur d'Erasme , ne les ga-^ rantifcnt des mêmes outrages avec lesquels il traita Tetiel ou Ecoius. Mats il ne faut pas attribuer entièrement ce» indécentes agressions dont Lutber se rendit coupalde à la violence de son caractère ; on doit en accuser , au moins en partie , les mœurs de son siècle. Chez (te peuples grossiers, étrangers à ces maximes qui, en imposant une continuelle réserve aux passîoBs des «ndividus, ont poli la société, et l'ont rendue agréable , on se livrait avec chaleur aux disputes de tout genre , et on exprimait de fortes émotions tlans leur langage naturel , sans retenue ou ^ans délicatesse. D'aâleurs les ouvrages des savants étaient tous écrits en latin; et non seulement ils se voyaient autorisés par l'exemple des auteurs distingués dans cette langue à traiter leurs antagonistes avec le cynisme le plus impudent ; mais dans une langue morte , les outrages de toute espèce à la bienséance semblent moins révoltants que dans une langue vivante , dont les tournures et les locutions paraissent grossières , parce qu'elles sont £aimilières.

£n pronon^nt sur le caractère deg hommes , il faut le^îuger selon les principes et les maximes de leur âge ,

et non d*iui autre siècle* Gar , quoique le vice et la vertu soîenl lea mêmes en tout lemps » les nceurs et les oootumes varient sans cesse* Quelques iraits de la conduite de Luther €[ttî nous paraissent les plus blâmâblea 9 n-excitèrent point le mécontentement de ees contemporains. C*est marne par quelques unes de ces qualités que nous sommes aujourd'hui enclins À condamner, qu'il fut capable d'accomplir le grand ouvrage qu'il entreprit. Relever le genre humain alors abruti par l'ignorance ou la superstition 9 et affronter la rage du usinât îsme armé du pouvoir , exigeait toute l'ardeur d'un zèle violent » et le caractère le plus auda* cieux. Une modeste exhortation n'aurait ni toudbé ni réveillé ceux à qui on l'aurait adressée. Un caractèro pluA aimable mais moin« vigouroux que celui de Luther * aurait reculé devant les périls qu'il sut braver et surmonter. Vers la fin de sa vie «sans un «ffiiibliBseip>ent sensible de son zèle ou de ses talents , ses infirmités s'accrurent , en sorte qu'il devint chaque jour plus intraitable ^ plus irascible et plus impatient de la contradiction. Après avoir vécu pour être témoin de ses incroyables succès , pour voir une grande parUe de l'Europe embrasser ses doctrines , et pour ébranler- les fondements du trône papal , devant lequel avaient tremblé les plus puissants çionarques , il décela dftns quelques occasions des symptômes de vanité et d'amourpropre. Il aurait sans doute été plus qu'un homme , si 9 en contemplant tout ce qu'il venait d^acoomplir, il n'avait ouvert son sein il aucun sentiment de* ce genre.

Quelque temps avant ea natort , il sentit sa vigueur s'affaiblir : sou tempérament était usé par une mul-

titude prodigieuse d'occupations , outre le soiu des fonctions de son ministère dont il s'acquittait sans relâehe aTec activité 9 les fatigues assidues de l'étude , et la composition d'ouvrages aussi volumineux que s'il eût )oui d'un loisir et d'un calme inaltérable. Son courage ordinaire ne l'abandonna pas à l'approche de la mort : son dernier entretien avec ses amis roulait sur le bonheur destiné aux gens de bien dans une vie future, dont il parlait avec la ferveur et le plaisir naturel ù un homme qui espérait et désirait d'en }ouir bientôt. Le bruit de cet événement remplit le parti ctotholifpie romain d'une {oie excessive autant qu'Indécente , et abattit la confiance de ses sectateurs : ni les uns ni les autres -ne songeaient que ses doctrines se Pouvaient assez fortement enracinées désormais pour ètFC en état de fleurir sans le secours de la main qui les avait d'abord établies. Ses funérailles furent célébrées par ordre de l'électeur de Saxe avec une pompe extraordinaire. Il laissa plusieurs enfants de sa femme Catherine Bore qui lui survécut. Vers la fin du dernier siècle il y avait encore quelques uns de ses descendants en Saxe dans des emplois distingués et honorables.

ROBBRTSOIC.

Chartes V .

Conmie Charles fut le premier prince de son siècle paV le rang et la dignité, le rMe qu'il joua, si l'on considtsre la grandeur, la variété, ou le succès de ses entreprises , fût le plus important. C'est par une observation attentive de sa conduite, non d'après les éloges

exagérés des historiens espagnols , ou les censures irréfléchies des Français 9 qu'on doit se former une juste idée du génie et. du mérite de Charles. Il possédait des qualités si remarquables, qu'elles lui impriment un caractère particulier^ et non seulement le distinguent des monarques ses contemporains, mais expliquent la supériorité qu'il conserva sur eux si long* temps. En méditant ses projets, il était naturellement, ainsi que par habitude 9 prudent et circonspect. Né avec des talents qui se. développèrent lentement, et parvinrent tard à leur, maturité , il avait coutume de considérer toutes les questions qui exigeaient un examen approfondi avec une attention soigneuse et soutenue. Il portait dans cet examen toute la force de son âme ; il s'y attachait avec une sévère application, qui n'était point distraite par les plaisirs, et qui se délassait à peine par quelque amusement; il le repassait en silence dans son esprit ; puis il communiquait son plan à ses ministres; il écoutait leurs avis , et prenait sa résolution avec cette inébranlable fermeté qui accompagne rarement de si lentes précautions. En. conséquence les mesures de Charles , au lieu de ressembler aux soudaines et irrégulières sail* lies de Henri YIII ou de François I*% offraient l'appa* rence d'un. système suivi, où toutes les parties étaient combinées, tous les effets prévus, et tous les événements calculés. Sa vivacité dans l'exécution n'était pas moins remarquable.que sa patience daas la délibération. Il méditait avec flegme ; mais il agissait avec vigueur; et il montrait autant de. sagacité dans le choix des mesures favorables à l'accomplissement de ses desseins, que de fertilité d'imagination "pour trouver des n^oyens capables d'en, assurer le succès, t^uoiqu'il eût

naturellement des inclinations si peu martiales 9 que , durant la saison la plus ardente et la plus fougueuse de la vie, il resta inactif dans le cabinet; cependant , quand il résolut enfin de paraître à la tète de ses armées 9 son génie était si propre aux grandes opérations en tout genre 9 qu'il acquît la conuaissance de Tart militaire et le talent de commander, au point d*égaler en réputation et en succès les plus habiles généraux de son temps. Charles possédait surtout dans un degré supérieur la cpcience la plus importante pour un monarque, celle de connaître les hommes, et d*appHquer leurs talents aux diverses fonctions qu^il leur confiait. Depuis la mort de Chièvres jusqu'à la fin de son règne, il n'employa aucun général dans ses armées, aucun ministre dans son conseil, aucun ambassadeur auprès d'une cour étrangère, aucun gouverneur dans ses provinces, dont Thahileté ne répondit pas à la mission dont il le chargeait. Quoique dépourvu de cette gracieuse affabiyté qui conciliait à François les cœurs de tous ceux qui approchaient de sa personne, il n'était pas étranger aux vertus qui assurent la fidélité et l'attachement. Il plaçait une entière confiance dans ses généraux; il récompensait leurs services avec munificence; il ne montrait ni envié de leur renommée ni jalousie de leur pouvoir. La plupart des chef« qui conduisirent ses armées peuvent ^tre mis au niveau de ces illustres personnages qui ont atteint le plus haut degré dé la gloire militaire; et il est si évident qu'on doit attribuer les avantages qu 'il obtint sur ses rivaux au talent supérieur des capitaines qu'il sut leur opposer, que cette remarque semblerait lui ôter quelque chose de son mérite, si l'art de découvrir et d'employer -de tels instruments n'était pas

la preuve la plus incontestable de son ^nie pour gouverner.

' U avait néanmoins dans son caractère politique des dé£uito qui doivent affaiblir beaucoup Fadmiration due àsestaleatsexliraordinaires. L'ambition de Charles était insatiable; et, quoiqu'on ne trouve pas de fondement à une opinion accréditée de son temps, qu'il avait formé le ckimérique projet d'établir une monarchie univer* selle en Europe « il est certain' que son désir de se dtstin*guer comme conquérant Tentraina dans des guerres continueiles, qui épuisèrent et ruinèrent s^ sujets, et lui laissèrent peu de loisir pour s^occuper de la police intérieinre et de la prospérité de ses états, véritable objet de l'attention de tout prince qui fait du bonheur de ses peuples le but de son gouvetnemeut. Charles, dès le commencement de sa carrière, ayant réuni la couronne impériale aux royaumes d'Espagne , et aux états héréditaires des maisons d'Autriche et de Bourgogne,, cet avantage lui ouvrit un champ si vaste pour seS entrepr»es, et l'engagea dans des projets si compliqués et si étendus, que, se trouvant dans rimpuissance de les accomplir , il eut souvent recours à de vils artifices , in* dignes de ses talents supérieurs,, et se permit quelquefois d«s atteintes à la loyauté , honteuses pour un grand .monarque. Sa politique periide et frauduleuse parut plus frappante, et devint plus odieuse par le contraste des manières franches et sincères de ses contcmpor^aiBs , François I" et Henri YIII. Cette difiîérence, quoique produite surtout par la diversité de leurs caractères, doit être en partie attribuée à une opposition dans les principes de leur politique; opposition qui offre quelque excuse pour ce défaut de Charles, sans pouvoir absoudre

8a conduite. François et Henri ne connaissaient guère d'autre mobile que leurs passions, et ils se précipitaient violemment vers l'objet qu'ils avaient en vue. Les mesures de Charles, étant le résultat de réflexions calmes, s'arrangeaient en un système régulier, et formaient un plan bien ordonné. Les personnes qui obéissent à une première impulsion poursuivent naturellement leur but, sans emprunter de déguisement ou sans employer beaucoup d'art; ceux qui embrassent l'autre méthode ont quelquefois recours, en formant et en exécutant leurs desseins, à des manèges qui toujours conduisent à l'artifice , et souvent dégénèrent en perfidie.

LenUme.

François I'\

François mourut à Rambouillet , le dernier jour de mars, dans la clnquan ter troisième année de son âge, et la trente- troisième de son règne. Durant un intervalle de vingt-huit ans, il subsista entre l'empereur et lui une rivalité reconnue, qui entraîna, non seulement leurs états , mais la plus grande partie de l'Europe dans des guerres soutenues avec une animosité plus violente, et prolongées pendant un plus grand espace de temps, que toutes celles qu'on avait vues dans les époques précédentes. Plusieurs circonstances y contribuèrent. Leur animosité était fondée sur une opposition d'intérêt, fortifiée par une émulation personnelle, et aigrie, non seulement par de mutuelles injures, mais par des'iusultes réciproques. En même temps, chaque avantage que semblait posséder l'un pour acquérir la prééminence, était merveilleusement compensé par quelque circou-

stance favorable à l'autre. Les états de l'empereur avaient plus d'étendue; ceux du roi de France étaient mieux unis. François gouvernait son royaume avec un pouvoir absolu; celui de Charles était limité, mais il suppléait au défaut d'autorité par l'adresse. Les troupes de l'un étaient plus impétueuses et plus entreprenantes; celles de l'autre mijeux disciplinées et plus endurcies à la fatigue. Les talents et le mérite des deux monarques différaient autant que les avantages qu'ils possédaient , et ne contribuaient pas moins à prolonger la lutte entre eux. François prenait brusquement ses résolutions, les suivait d'abord avec ardeur, et en pressait l'exécution avec le courage le plus aventureux : mais, dépourvu de la persévérance nécessaire pour triompher des obstacles, il abandonnait souvent ses desseins, ou ralentissait la vigueur de ses efforts par impatience, et quel- ([uefois par légèreté. Chartes délibérait long- temps, et se décidait avec réflexion; mais, quand* il avait une fois arrêté son plan , il s'y attachait avec une inflexible obstination ; et ni le péril ni le découragement ne pouvaient le faire renoncer à l'accomplissement de ses projets. Le succès de leurs entreprises était aussi différent que leurs caractères, et en ressentait constamment l'influence. François, par son impétueuse activité, déconcertait souvent les meilleurs calculs de l'empereur. Charles, par une ténacité dans ses desseins, plus froide, mais inébranlable, enchaînait la rapidité de son rival au milieu de sa carrière, et déjouait ou repoussait ses plus vigoureux efforts. Le premier, dès le début d^une guerre ou d'une campagne, fondait sur son ennemi avec la violence d'un torrent, et entraînait tout devant lui ; le second attendait qu'il vit la force de son rival

47^ tARACTÈRES OU PORTRAITS,

commeucer àlangoir, et^ non seulement il recouvrait à ta fin ce qu'il avait perdu, mais il faisait de nouvelles acquisitions. Parmi les tentatives de conquête du monarque français 9 bien peu, quelque ûattenr aspect qu*elles offrissent d'abord, aboutissaient à une heoreose issue ; plusieurs des projet» de l'empereur, même après avoir paru désespérés et impraticables, se terminaient de la manière la plus favorable. Françoia était ébloui par l'éclat d^une entreprise; Charles était attiré par la perspective de la faire tourner à son avantage.

Néanmoins le degré de leur gloire et de leur mérite respectif n'a pas été apprécié sur un rigoureux examen de leur habilelé pour le gouvernement, ou une considération impartiale de la grandeur et du succès de leurs entreprises; et François est un de ces princes qui occu< pent dans le temple de la renommée un rang supérieur à celui auquel ils ont. droit par leurs talents ou par leurs actions. Cette prééminence est due k diverses circonstances. La supériorité que Charles acquit par la victoire de Pavie, et que dès lors il conserva durant le reste de son règne, était si évidente que la résistance de François contre les accroissements d'une puissance colossale fut considérée par plusieurs des antres états, non seulement avec la prévention favorable qu'inspirent natureUement ceux qui soutiennent avec valeur une lutte inégale, mais avec la bienveillance due à un roi qui combattait l'ennemi commun , et qui s'efforçait de mettre des bornes à une monarchie également fomiiduble pour toutes les autres. Il faut ajouter que la réputation des princes , et surtout parmi leurs contempo* râins , dépend , non seulement de leur talent pour gouverner, mais aussi de leurs qualités conolne hommes.

François, malgré des erreurs importantes dans sa politique extérieure et dans son administration domesti* que 9 était cependant humain j bienÊiisant et généreux. Il avait de la dignité sans montrer d'orgueil^ de Taffabilité sans se compromettre , et une politesse exemple d'artifice. Tous ceux qui avaient accès auprès de sa personne 9 et ce privilège ne fut jamais interdit à aucun homme de mérite, le respectaient et Taimaient. Séduits par ses qualités personnelles, ses sujets oubliaient tes défauts du monarcfue, et Tadmiraient comme le gentilhomme le plus aimable et le plus, accompli de son royaume; ils ne murmurèrent jamais contre des actes de mauvaise administration, qui, dans un prince d'un caractère moins prévenant, auraient paru impardonna- Ues. Cette admiration néanmoins aurait dû n^être que temporaire, et n*aurait pas survécu aux courtisans qui la professaient; l'illusion produite par ses vertus privées se serait évanouie,. et la postérité aurait jugé sa conduite publique avec son impartialité ordinaire mais une autre circonstance a empêché ce résultat, et son nom ,a été transmis à la postérité avec une Réputation toujours croissante. La science et les arts avaient fiiit, à cette époque, peu de progrès en France : ils commençaient justement à franchir les limites de TItaiie qui les avaif vus refleurir, et qui avait été jusqu'alors leur seul asile ; François les prit aussitôt sous sa protection , et disputa avec Léon même de zèle et de muniGcence pour les encourager. Il invita les savants à sa cour; il s'entretint avec eux familièrement, les employa dans les affaires, les éleva aux dignités de l'état, et les honora de sa confiance. Aussi enciins à se plaindre quand on leur refuse les hommages auxquels

48o CARACTÈRES OU PORTRAITS,

ils Hlmaginent avoir* droit, que faoîlies à satisfaire quand on les traite aVec la distinction qu'ils regardent comme leur salaire légitime , ces hommes crurent ne pouvoir témoigner trop de reconnaissance à un pareil bienfaiteur; ils mirent en œuvre toute leur invention , et consacrèrent tous leurs talents à son panégyrique. Les auteurs suivants, transportés par les récits de la bienfaisance de François, adoptèrent leiirs éloges, et renchérirent sur leurs prédécesseurs* Le titre de père des lettres décerné à François a rendu sa mémoire sacrée parmi les historiens, et ils semblent avoir vu une sorte d'impiété à découvrir ses faiblesses ou à s^naler ses défauts. Ainsi François , malgré l'infériorité de ses talents et ses revers, a plus qu'égalé la gloire de Charles. Les vertus qu'il possédait comme homme lui ont valu plus d'admiration et de louanges qu'on n'en a accordé au génie étendu et aux heureux succès d'un rival plus habile , mais moins aimable*

Le métne,

Henri FUI.

Il est difficile de donner un sommaire exact des qualités de ce prince : il fut si différent de lui-même à diverses époques de son règne, que, selon la remarque judicieuse de lord Herbert, son histoire est son meilleur portrait. L'autorité absolue et illimitée qu'il sut conserver dans son royaume y et le respect qu'il obtint des jlations étrangères, lui donnent quelques droits au titre de grand prince ; mais sa tyrannie et sa cruauté semblent lui interdire celui de bon roi.

Il possédait, il est vrai, une grande vigueur de carac-

lëre, qui le reudait propre à exercerie pouvoir; iiavait du courage, de l'intrépidité, de la ▼igilance, un^ fermeté inflexible; et quoique ces qualités ne fussent pas toujours guidées par un jugement sûr et solide , elles étaient accompagnées de talents réels et d'une grande habileté. Chacun craignait une contestation avec un homme qui était connu pour ne céder ou ne pardonner jamais, et qui , dans tout démêlé , était résolu à se perdre lui- même ou à perdre son adversaire.

Un catalogue de ses vices comprendrait plusieurs des qualités les plus odieuses qui afllîgent la nature humaine : la violence, la cruauté, la profusion, l'injustice, l'obstination, l'arrogance, le fanatisme, la présomption , le capdce. Mais il ne portait pas tous ces vices au dernier excès , et par intervalle il n'était pas absolument dépourvu de vertus. Il était franc, sincère, brave ^ libéral, et capable au moins d'un attachement et d^une amitié passagère. So«s ce rapport, il est malheureux que les événements de son temps aient servi à mettre ses défauts dans tout leur jour. Le traitement qu'il éprouva de la cour de Rome provoqua sa violence ; le danger d'une révolte de ses sujets superstitieux semblait exiger une extrême sévérité. Hais on doit en même temps reconnaître que sa situation contribua à faire ressortir avec éclat ce qu*il y avait de grand et de magnanime dans son caractère.

La rivalité entre l'empereur et le roi de France rendait son alliance très importante en Europe, maîgré sa conduite impolitique. L'étendue de sa prérogative, et la soumission pour ne pas dire la servile obéissance de son parlement, lui rendirent plus aisé de prendre et de maintenir ce pouvoir absolu qui distingue M

émidiBinmeiit son règne dans Thistoire d'Angleterre.

Ilpeutsembier awez étrange que, malgré sa cruauté , ses extorsions ,. sa violence et son administration arbitraire, oe prince non sealement obtint le respect de ses sujets f mais. ne fut jamais l'objet de leur haine ; il parait méme^ à quelques égards^ avoir possédé leur amour et leur affection. Ses qualités extérieures étaient brillantes et propres à captiver la multitude ; sa magniûcence et sa bravoure personnelle l'agrandissaient aux yeux du vulgaire; ^t on peut; dire avec vérité que les Anglais^ à cette époqiie, étaient si complètement asservis , que, comme les esclaves de l'Orient, ils étaient disposés à admirer iâém6 Jles âiotes de violence et de tyrannie qu'on exerçait contre eux, et dont ils étaient victimes.

Il mourut leaS janvier i547 » à l'âge de 5y ans, après $7 années de règne.

Marie, reine d*ÉcoêSe. >

A tous les charmes de la beauté et à des manières d'une rare élégance Marie unissait les avantages qui en rendent l'impressi^o^ irrésistible. Polie , affable , in*sinuante , vive, capable de parler et d'écrire avec autant d'aisance que de dignité. Impétueuse néanmoins, et violente dans toutes ses inclinations , parce que son cœur était aimant et sans défiance. Impatiente de la contradiction, parce qu'elle avait été accoutumée, dès son enfance, ^ se voir traiter comnae une reine. Familière dans quelques circonstances avec la dissimulation, qjiii , dans la courpei:ride où elle avait été élevée, passait pQuryn désert» nécessaires du gouvernement. Sensibleà

la flatterie, et susceptible de ce plaisir que presque toutes les feoimesépTOuventen contemplaat Pinfhiencede leur beauté. Formée ayec les qualités qu'on aime , non avec les talents qu'on admire. C'était une femme agréable plutôt qu'une reine illustre. La vivacité de son caractère que ne tempérait pas assez un Jugement solide / et l'ardeur de ses. aflf^lions qui n'était pas toujours sou^^ mise aux lois de la bienséance, l'entraînèrent dans des erreurs et des crimes; Dire qu'elle fut excessivement malheureuse n'expliquerait pas cette longue et presque continuelle succession de disgrâces qui Paccablèrent : il faut également ajouter qu'elle fut souvent imprudente. Sa passion pour Darnly était aveugle, irréfléchie, désordonnée; et, quoique le passage soudain à un extrême contraire fût l'effet naturel de son amour mal récompensé j ainsi que de l'insolence , l'ingratitude , et la bru talité de son époux, cependant ni ces raisons , ni la conduite artificieuse et les importants services de Bothwel fie sauraient justifier son attachement pour ce gentilhomme. Les mœurs mêmes de cet âge, toutes licencieuses qu'elles étaient , ne servent point d'excuse à cette malheureuse passion, et ne peuvent nous faire voir avec moins d'horreur la tragique et infâme catastrophe qui en fut le dénoûment. L'humanité étendra un voile sur cette partie de son caractère qu'elle ne saurait approuver, et engagera peut-être quelques personnes à imputer sa conduite à sa situation plutôt qu'à son inclination , et à déplorer le malheur de l'une plutôt qu'à condamner la dépravation de l'autre. Les sou ffrances de Marie surpassent en excès et en durée ces tragiques infortunes que l'imagination a feintes pour éveiller la douleur et la pitié ; quand nous les considérons , nous

sommes enclins à oublier ses faiblesses; nous songeons à ses fautes avec moins d'indignation, et nous approuvons nos larmes 9 comme si nous les répandions pour une personne qui eût approché davantage de la pureté de la vertu.

Quant à Textérieur de la reine, circonstance que Thistoire ne doit pas omettre en écrivant le règne d'une personne de son sexe, tous les auteurs contemporains s'accordent pour attribuer à Marie la beauté la plus parfaite et les proportions les plus élégantes dont les formes humaines soient susceptibles. Ses cheveux étaient noirs, quoique, selon l'usage de cette époque, elle portât souvent des boucles empruntées et de diverses couleurs. Ses yeux étaient gris brun, son teint singulièrement agréable, ses mains et ses bras d'une rare délicatesse pour la forme et la blancheur. Sa taille haute lui donnait un air majestueux. Elle dansait , marchait et montait à cheval avec la même grâce. Elle avait un goût juste pour la musique; elle chantait et s'accompagnait sur le luth avec un talent peu ordinaire. Vers la fin de sa vie, elle commença à prendre de l'embonpoint : sa longue détention et la fraîcheur de l'appartement où elle était captive Iqi attirèrent un rhumatisme qui la priva de l'usage de ses membres. Aucun homme , dit Brantôme , ne vit jamais sa personne sans admiration ou sans amour, et ne lira son 'histoire sans attendrissement.

ROBEftTSOV.

Elisabeth.

Les étrangers accusent souvent les Anglais de témoigner de rindifférence et trop peu de respect pour leurs princes; mais ce reproche est injuste : aucun peiipte n'est plus reconnaissant pour les souverains dignes de son affection. Les nonpis d'Edouard III et de Henri V éont prononcés aujourd'hui par les Anglais avec autant d'enthousiasme qu'ils le furent jamais par ceux qui partagèrent les bienfaits et la splendeur de leur règne. La mémoire d'Elisabeth est encore adorée en Angleterre. Les historiens de ce royaume^ après avoir célébré son amour pour ses peuples 9 sa sagacité pour découvrir leur véritable intérêt , sa constance à le poursuivre ^ sa sagesse dans le choix de ses ministres 9 la gloire qu'elle acquit par les armes, la tranquillité qu'elle procura à ses sujets, et rnccroissement de renommée, de richesse et de commerce qui fut le fruit de ses soins, la comptent avec raison parmi les plus illustres monarques. Ils observent que les défauts mêmes de son caractère n'avaient rien de préjudiciable pour son peuple. Son excessive parcimonie n'était pas accompagnée de la passion d'accumuler des trésors : quoiqu'elle ait mis obstacle à quelques entreprises importantes , et qu'elle ait rendu le succès de quelques autres imparfait» elle introduisit de l'économie dans son administration , et préserva la nation de plusieurs fardeaux qu'un souverain plus prodigue ou plus entreprenant lui aurait imposés. Sa lenteur à récompenser ses serviteurs découragea quelquefois le mérite utile ; mais elle empêcha les intrigants d'acquérir un pouvoir et des richesses aux-

quels ils iravaient aucun titre. Son extrême jalousie pour les princes qui prétendaient lui contester ses droit» à la couronne rengagea à prendre des précautions qui contribuèrent à la sûreté publique autant qu'à sa sûreté personnelle, et à rechercher Taffection «de son peuple eomme le plus ferme soutien de son trône. Voilà de quelles couleurs les Anglais peignent e^tte grande reine.

Qufconque entreprend d'écrire Thistoire de l'Ecosse est fréquemment dans la nécei^ité de yqir Elisabeth sous un jour très différent et moins agréable. Son autorité dans ce royaume , durant la plus grande partie de son règne, le céda peu à celle qu'elle possédait dans ses propres états; mais elle exerça d'une manière extrêmement pernicieuse au bonheur de la nation cette autorité qu'elle avait d'abord acquise en lui rendant un. service d'une haute importance. Par son industrie à entretenir la fureur des. deux factions ennemies, en prêtant à l'une un appui partial, en nourrissant l'autre d'un faux espoir, en balançant leur puissance avec tant d'adresse que chacune d'elles était capable d'affaiblir l'autre sans pou vmr l'asservir, elle fit lotig-temps de l'Ecosse un théâtre d'anarchie , de discorde et de massacres : son kabileté et ses intrigues exéciitèretit oe que la valeur de ses ancêtres n'avait pu aoeomplir, et réduisirent ce royaume à être sous la dépendance de l'Angleterre. Les maximes de la politique, souvent peu d'accord avec celles de' la movale, justifient peut-être ce système; mais OU' né peut trouver aucune apologie pour sa condiiîte envers: la reine Marie; elle offre un mélange de disstnuiMtiou sans nécessité, et de sévérité sans exemple. Dans presque toutes ses autres actions , Elisabeth est l'objet dé notre plus sincère admiration : mais

£T PARALLÈliËS. 487

il faut avouer que dans celle-ci elle oublia. la magnanimité qui convenait à tme reine , et même les senti» ments naturels à une femme.

Le même.

Jacquôs /" .

Jjsimais monarque aussi peu entreprenant et aussi débonnaice ne fut plus en butte aux deux excès opposén de la calomnie et de l'adulation , de la satire et du. panégyrique* Gonune les factions qui conunencèrent de son temps subsistent encdre 9 elles ont rendu son caractère aussi problématique aujourd'hui que l'est d'ordinaire celui des princes nos contemporaipa. On doit reconnaître toutefois qu'il possédait plusieurs vertus ; mais presque aucune d'elles n'était pure , ni à l'abri de la contagion des vices correspondants. Sa générosité approchait de la profusion , son savoir de la pédanterie ^ son humeur pacifique de la pusillanimité , sa sagesse deractifioe, et son amitié du caprice et des passions puériles. En croyant seulement maintenir son autorité^ il mérite peut-être le reproche d'avoir , dans quelques unes de ses actions , et plus encore de ses prétentions* porté quelque atteinte aux libertés de son peuple; et, ea cherchant par une exacte neutralité à se concilier la bienveillance de ses voisins , de n'avoir su conserver Testime ni le respect d'aucun d'eux. Il avait des talents très remarquables, mais qui le rendaient plus capable de discourir sur des maximes générales» que do se diriger dans des affaires épineuses : ses intentions étaient droites, mais plus applicables à la conduite de la vie privée qu'au gouvernement d'un royaume. Dépourvu

de gpàoes dans sa personue et d*aisance dans ses manières, il n'était pas né pour commander le respect; partial et sans discernement dans ses affections, il n'était pas fait pour obtenir l'amour général. Avec un caractère faible plutôt qu'un jugement faux, il n'est pas à couvert du ridicule à cause de sa vanité ; mais il est à l'abri de la haine par son éloignement pour l'orgueil et l'arrogance. En résumé, on peut dire de* son caractère que toutes ses qualités étaient ternies par la faiblesse et embellies par l'humanité. Il manquait certainement de courage politique ; et c'eàt là surtout ce qui a donné lien au préjugé généralement admis contre sa bravoure personnelle. Il faut avouer pourtant que, d'après l'expérience , une telle conclusion est extrêmement trompeuse»

Hun.

Charles P\

Le caractère de ce prince , comme celui de tous les hommes, ou au moins du plus grand nombre, était mixte; mais ses vertus l'emportaient beaucoup sur ses vices , ou , poiv parler plus exactement , sur ses imperfections; car presque aucun de ses défauts n'allait jusqu'au point de ménter le nom de vice. Pour le considérer sous le jour le plus favorable , on peut dire que sa dignité était exempte d'orgueil, son humanité de faiblesse, sa valeur de témérité, sa tempérance d'austérité, et son économie d'avarice. Toutes ces vertus conservaient en lui leurs justes limites, et ne méritaient que des éloges sans restriction. Pour parler de lui avec le langage le plus sévère , on peut dire que plusieurs de

ses bonnes qualités s'alliaient à quelque défaut secret qui, sans paraître fort important 9 suffit pour anéantir toute leur influence 9 quand PexcessÎTe rigueur de sa mauvaise fortune s'y joiguit. Ses inclinations bienfaisantes étaient ternies par des manières peu gracieuses ; sa vertu n'était pas exempte de superstition ; son bon sens était aveuglé par sa déférence pour des personnes d'une capacité fort inférieure à la sienne; et la modération de son caractère ne le mettait pas à l'abri des résolutions hâtives et imprudentes. Il mérite le nom d'homme de bien plutôt que celui de grand homme; et il était plus fait pour régner dans un gouvernement affermi et régulier, que pour céder aux empiétements des assemblées populaires , ou pour triompher, en dernier résultat, de leurs prétentions. Il n'avait pas assez de souplesse et de dextérité pour la première mesure, et il manquait de (a vigueur nécessaire pour la seconde. S'il était né monarque absolu, son humanité et son bon sens auraient rendu son peuple heureux , et; sa mémoire chère aux hommes. Si les limites de la prérogative avaient été alors nettement déterminées et certaines, sa loyauté lui aurait fait respecter les barrières de la constitution. Malheureusement son destin le plaça à une époque où les précédents de plusieurs règnes antérieurs avaient une tendance marquée au pouvoir arbitraire , et où le génie de la nation se précipitait violemment vers la {iberté. Si sa prudence politique n'a pas suffi pour le faire sortir d'une situation aussi périlleuse, on peut l'excuser, puisque , même après l'événement , quand il est d'ordinaire si facile de corriger toutes les erreurs, on est en peine de décider quelle . conduite aur«iit pu, dans sa position, maintenir l'autorité de la

couronne, et conserver le repos de l'état. Exposé, sans revenus, sans annes, aux attaques de factions furieuses, implacables, et fanatiques, il ne lui fut jamais permis de commettre, sans les plus fiitales ccniséquences, la plus légère erreur; et c*est une condition trop rigoureuse pour qu^on doive l'imposer à l'habileté humaine la plus consommée.

Quelques historiens ont trop légèrement mis en problème la bonne foi de ce prince ; mais l'examen le plus sévère de sa conduite , qui est aujourd'hui parfaitement connue dans toutes ses circonstances, n'offre aucun fondement raisonnable pour justifier ce reproche. Au contraire, si nous considérons les épreuves difficiles auxquelles il fut soumis tant de fois, et si nous comparons la sincérité de ses engagements et de ses protestations, nous serons contraints de reconnaître que la probité et l'honneur doivent être mis au nombre de ses qualités les plus brillantes. Dans tous ses traités, aucun motif, aucune considération ne le fit souscrire à des concessions qu'il ne croyait pas , dans sa conscience j pouvoir maintenir.

Quoiqu'on puisse lui reprocher quelques atteintes au droit de pétition , il faut les attribuer plutôt à la nécessité de sa position, et aux opinions exagérées dont il était imbu à l'égard de la prérogative royale , qu'à un défaut de loyauté dans ses principes.

Ce prince avait un aspect agréable, un air doux et mélancolique ; sa figure était belle, régulière, et animée ; son corps vigoureux, sain, et bien proportionné : avec une taille médiocre, il était capable de supporter les plus grandes fatigues. Il excellait dans l'art de l'équitation et dans d'autres exercices; et il possédait toutes les

qualilés extérieures, ainsi qu'un grand noqibreiles qualités essentielles pour former un prince accompli.

Le même.

Olivier Cromwell \

C'est un de ces hommes que ses ennemis mêmes ne sauraient condamner sans faire en même temps son éloge ; car il n'aurait jamais pu accomplir la moitié du mal qu'il fit sans iin grand fonds de bourage , d'adresse et de jugement II devait avoir une%ierveilleuse intelligence des caractères et des passions dés hommes, et une dextérité non moins grande à s'en servir, celui qui , d'une naissance obscure et pHvée, quoique de bonne fauiiile, sans reVétiu ou patrimoine, san^ alliance ou amitié, sut s'élever à Un rang si haut, fondre et unir tant d'crpTâlons, d'humeurs, dUntérêts rivaux et^ontraires , au point de leur donner assez de consistance pour contrifaN2iev à ses succès et à leur propre desiruction; tandis qu'il devint lui-même peu à peu assez puissant poqr se défaire de ceux sur lesquels il avait montée à l'instant où ils méditàieût de renverser leur piropre ouvrage. Ce qu'on a dit de Cinna ^, on peut le dire de lui arec justice : « Il fôrnia des projets que nul homme de bien n'eût conçus, et il vint à bout d'entreprises oh un homme vaillant et habile pouvait seul réussir. » Sans doute aucun homme ne trama des complots plus crimi* nels, ou ne prépara le succès de ses desseins avec plus de scélératesse/ avec un mépris plus impudent de la reli*

' Voyez les Leçons françaUes, tome I et IL

* VtH, Patero,^ lib. II, cap. 34*

gion et de llionoéteté morale; cependant une scélératesse aussi profonde que la sienne n'aurait pu accomplir ces mêmes desseins, sans le secours d'un grand courage, d'une circonspection et d'une sagictté admirable , et de la constance la plus magnanime.

Quand il parut d'abord dans le parlement, il semblait n^avoÎTy sous aucun rapport , uî des manières gracieuses ^ ni les ornements du langage, ni les talents qui d'ordinaire concilient l'affection des auditeurs : néanmoins^ à mesurje qu'il parvint aux emplois et aux honneurs , son génie sembla grandir, comme s'U cachai! ses facultés jusqu'à ce qu'il eût occasion de s'en senrir ; et, quand il eut à jouer le rôle d'un grand homme, il s'en acquitta sans embarras, malgré le défaut d'usage.

Après qu'il fut déclaré et reconnu protecteur , il ne délibérait qu'avec un petit nombre de conBdeots sur toutes les mesures importantes; il ne communiquait les plans qu'il avait conçus qu'à ceux qui devaient prendre la principale, part à l'exécution , et il ne les communiquait que quand c'était absolument nécessaire. Ce qu'il avait une fois résolu , et il ne se décidait pas légèrement , il ne pouvait en être dissuadé , ni souffrir aucune contradiction de son autorité ; mais il arrachait Vubéissance à ceux qui ne voulaient pas l'accorder. Il envoya le jurisconsulte Maynard à la tour, pour avoir os^ , dans la salle de Westminster, mettre en question la légitimité de son pouvoir, ou élever quelque doute à cet égard : il manda les juges ^ et les réprimanda sévèrement pour avoir souffert cette licence. Ainsi il dompta un esprit d'opposition qui souvent avait été redoutable à l'autorité souveraine « et il rendît la chambre de Westminster aussi docile à ses ordres que ses troupes les

mieux disciplinées. Dans toutes les autres questions qui n'intéressaient pas l^essence de sa juridiction, il semblait avoir un grand respect pour la loi, et rarement il s'interposait entre les parties. Autant il traitait avec une sévère indignation ceux qui étaient récalcitrants , et qui osaient lutter contre son pouvoir, autant, envers ceux qui se soumettaient à son bon plaisir, et recherchaient sa protection , il montrait de politesse , de générosité et de bienveillance. Réduire à une obéissance absolue à ses volontés trois nations qui le haïssaient mortellement, contenir et gouverner ces nations par une armée qui n^était rien moins que dévouée à ses intérêts, et qui souhaitait sa ruine , c'^élaît la preuve d'une habileté prodigieuse. Mais «a grandeur au dedans n'était que l'ombre de la gloire dont il jouissait au dehors. II serait difficile de découvrir qui le redoutait le plus de la France, de l'Espagne et de la Hollande, où on achetait son amitié à tout prix. Gomme ces états sacrifièrent leur honneur et leur intérêt à son plaisir , il ne pouvait leur faire une seule demande qu'aucun d'eux lui eût refusée.

Pour achever son portrait, Cromwell n'était pas un homme assez sanguinaire pour suivre la maxime de Machiavel, qui prescrit, dans une révolution totale de gouvernement, comme une mesure absolument indispensable, de faire périr tous les partisans de l'ancien système, et d'anéantir leurs familles. On a rapporté confidentiellement que, dans le conseil des officiers, on proposa plus d'une fois a de faire un massacre général du parti royaliste , comme le seul moyen d'affermir le gouvernement , » mais que Cromwell ne voulut jamais y consentir, peut-être par un profond dédain pour

ses enoemis. En un mot , s^il fnt conpable de plnsieors crimes qui méritent la danmatf on étemelle , et que les feux de Tenfer doÎTent punir, il eut anssi qoelqnes ones des bonnes qualités qui, dans tons les âges, ont rendu célèbre la mémoire de certains hommes; et il passera auprès de la postérité pour un brave scélérat. Il mourut dans Tan 1 558.

CLABSnOV.

Guillaume III \

Guillaume III était d^une taille médiocre , d'une complexion faible, et d'un tempérament délicat; fl était sujet à un asthme et à une toux continueUe depuis son enfance. Il avait le nez aquîlin , les yeux brillants , le front large, Fair froid et sérieux. H était fort avare de paroles; sa conversation était sèche et ses manières désagréables, excepté dans un jour de combat : alors il montrait de la franchise, de Tardeur et de la gaieté. En courage, en bravoure^ et en sang-froid, il égalait les plus fameux capitaines de l'antiquité; et la sagacité naturelle de son esprit corrigeait le défaut de son éducation qui avait été peu soignée. H était religieux » sobre , généralement juste et sincère , étranger aux transports violents des passions , et fl aurait pu passer pour un des meilleurs princes du siècle où fl vivait, s'fl n^était jamais monté sur le trône de la Grande-Bretagne.

Mais le trait distinctif de son caractère était l'ambition : fl lui sacrifia les scrupules de Thonneur et des bienséances^ en déposant son beau-père et son oncle;

* Voyes In Lêçom» frmrnfmUm j tome 1.

il la satisfit aux dépens de la nation qui l'avait élevé aa souverain pouvoir. Il aspirait à l'honneur de paraître comme arbitre dans tous les démêlés de l'Europe , et le second ohjet de son attention était la prospérité du pays qui l'avait vu naître. Soit qu'il crût réellement que l'intérêt du continent et celui de la 6rande-Bretag;ne étaient inséparables, ou qu'il cherchât seulement à faire entrer l'Angleterre dans la confédération comme une alliée utile, il n'en est pas moins certain qu'il entraîna ce royayme dans des liaisons étrangères qui probablement oauseront sa ruine. Afin d'accomplir son dessein favori, il ûe se fit aucun scrupule d'employer tous les moyens de la corruption , et il déprava ainsi complétendent le caractère moral de la nation. Il obtint là sanetion du parlement pour une armée permanente qui semble maintenant Êiire partie de la constitution. Il iiitroduisit l'usage désastreux des emprunts; expédient qui fit nécessairement éclore un essaim d'usuriers , de cotirtiers , et d'agioteurs qui s'engraissèrent aux dépens dé -leiir pays. Il l^gua à la nation une dette toujours croissante et Un système de politic^ue source de misère, de désespoir et de ruine. Pour comprendre en peu de mots son caractère , Guillaume était fataliste en religion , infatigable dans la guerre, entreprenant en politique , insensible à toutes les généreuses et nobles émotions du cœur humain^ parent froid, assez bon mari, homme désagréable dans la vie privée, prince peu affable, et monarque impérieux.

Il mourut le 8 mars 1701, à l'âge de cinquante-deux ans, après avoir régné treize années.

Smollbt.

Lr cardinal Ximénès,

Le cardinal Ximénès 9 à qui Ferdinand confia la régence de la Caslille, était issu d^une femille honorable , mais peu opulente. La situation de ses parents aussibien que sa propre inclination , l'ayant déterminé à entrer dans l'église, il obtint de bonne heure des bénéfices d'une valeur considérable, et qui lui ouvraient un chemin aux plus hautes dignités. Il renonça néanmoins à tous ces avantages; et, après avoir subi l'épreuve d'un noviciat fort sévère, il prit l'habit de saint François dans un monastère de frères abservantins, l'un des ordres les plus rigides de l'église romaine. Là , il se distingua bientôt par l'austérité peu conuuune de ses mœurs, et par ces excès d'une dévotion superstitieuse qui sont le vrai caractère de la vie monastique. Mais , malgré ces extravagances qui d'ordinaire ne sont le partage que des âmes faibles et enthousiastes , son esprit natur^kment pénétrant et hardi conserva toute sa vigueur, et lui procura une telle autorité dans son ordre qu'il en devint le provincial. Sa réputation de sainteté lui valut remploi de confesseur de la reine Isabelle , titre qu'il n'accepta qu'avec la plus grande répugnance. U retint à la cour la même austérité de mœurs qui l'avait distingué dans le dottre; il continua de £ure tous ses voyages à pied, en ne subsistant que d'aumônes ; ses actes de mortification étaient aussi sévères et ses pénitences aussi rigoureuses que jamais. Isabelle, satls&ite de son choix , lui conféra bientôt rarchevéché de Tolède ^ qui, après la papauté , e:>l la dignité la plus importante de l'église romaine. U refusa néanoioins cette

faveur avec une fermeté que lès ordres forlhels du pape furent seuls capables de vaincre. Sa haute élévatioti ne changea rien à ses mœurs. Quoique obligé de déployer en public la magnificence qui convenait à son ratig, il conserva pour lui-même la sévérité monastique. Sous ses robes pontificales il portait constamment le froc grossier de saint François, et il en réparait les lambeaux de ses propres mains. Dans aucun temps il ne se servait de linge, mais il était ordinairement vêtu d'un cilice. Il dormait toujours avec ses habits, le plus souvent sur la terre ou sur un banc, rarement sur un lit. Il ne goûtait à aucun des mets délicats qu'on servait sur sa table, mais il se contentait du simple régime prescrit par les règles de son ordre. Malgré ces singularités si contraires aux mœurs du monde, U possédait une connaissance parfaite des affaires. Aussitôt qu^il fut appelé par sa place, et par la haute opinion que Ferdinand et Isabelle avaient de son mérite, à prendre un rôj^ principal dans le gouvernement, il déploya des talents administrai ifs qui rendirent la renommée de sa sagesse égale à celle de^sa sainteté. Sa conduite politique, remarquable par Taudâce et par Toriginalité de ses plans , naissait de son caraci^ëre, et participait à la fois de ses qualités et de ses défauts. Son génie étendu lui inspirait des projets vastes et imposants. Tranquille par la droiture de ses intentions, il les poursuivait avec une fermeté infatigable et invincible. Accoutumé, dès sa plus tendre jeunesse, à mortifier ses passions» il montrait peu d^indulgence pour celles des autres. Instruit par son système religieux à étouffer ses désirs, même les plus innocents , il était ennemi de tout ce qui pouvait recevoir le nom de luxe ou de plaisir. Quoique à l'abri de tout

soupçon de cruauté, il fit .voir dans ses relations avec le monde une sévère inflexibilité d'âme , et une austérité de mœurs particulière à la profession monastique, et qu*on peut à peine concevoir dans un pays où eUen*est pas connue.

HosmsoH.

Lord Chatam*

M. Pitt dut son élévation aux plus importants emplois et au pouvoir dans ce royaume uniquennçnt à son mérite : il suppléa en lui au défaut de naissance et de fortune , tandis que ces avantages suppléent trop SQUvent dans les autres au défaut de mérite. Il était le cadet d*une famille très nouvelle , et toute sa fortune consistait en une annuité de cent livres sterling de revenu.

La carrière des armes fut sa destination primitive , et une lieutenance de cavalerie le premier et seul grade qu'il y obtint. Ainsi dépourvu du secours de la faveur ou de la fortune , il n'eut pas de puissant protecteur pour l'introduire dans les affaires , et, si je puis me ser- ^vir de cette expression , pour faire les honneurs de ses talents ; mais leur^eul appui luj sulQ&sait.

Son tempérament lui refusa les plaisirs ordinaires, et son génie l'éloigna des vaines dissipations de la jeunesse : car, dès l'âge de seize ans, il fut mar^ d'une goutte héréditaire. Il consacra donc le loisir que cçtte importune et douloureuse infirmité lui procurait à s'enrichir d'un grand fonds de connaissances utiles et précoces. Ainsi , par une relation inexplicable de causes et d'effets , ce q^ii semblait le plus grand malheur de sa vie fut peut-être la principale cause de sa fortune.

- Sa ?le privée ne fut déshonorée par aucun vice , ni flétrie par aucune bassesse. Tous ses sentiments étaient nobles et généreux. Sa passion dominante était une ambition sans .bornes , qui , lorsqu^elie est soutenue par de grands talents , et couronnée par de grands succès, fait ce que le monde appelle « un grand homme, t II était hautain , impérieux , impatient de la contradic-* tion, et arrogant; qualités qui trop souvent en accompagnent , mais trop souvent en obscurcissent de plus grandes.

Il avait des manières gracieuses et de la politesse; mftis on pouvait y reconnaître un sentiment trop intime d« la supériorité de ses talents. Dans la vie sociale^ i!*était un homme très aimable et enjoué ; et il avait une telle flexibilité d'esprit , qu'il réussissait dans toutes les sortes de conversation. Il avait aussi des dispositions très heureuses pour la poésie , mais rarement il s'y livra et en lit Taveu. <

Il entra jeune dans le parlement ^ et sur ce grand théâtre il égala bientôt les plus anciens et les plus habiles orateurs. Son éloquence brillait dans tous les genres , et il excellait aussi -bien dans l'argumentation que dans le discours d'apparat ; mais ses invectives étaient terribles , et prononcées avec une telle énergie de diction, avec un air et une action d'une dignité si imposante 9 qu'il intimidait ses adversaires les plus capables et les plus jaloux de lui tenir tâte * : les armes leur tombaient des mains 9 et ils fléchissaient sous l'ascendant que son génie prenait sur le leur.

Dans cette assemblée où ou parle tant de l'intérêt

* Hame, Gamphell, et le lord chef dç la iustice, Mansfield.

5oo CARACTÈRES OU PORTRAITS,

national, et où Vqn ne s'occupe que de l'intérêt personnel \ il débuta par jouer le rôle de patriote , et s'en acquitta avec tant de noblesse que le public l'adopta comme son principal ou plutôt comme son seul défenseur incorruptible.

- Le poids de sa popularité , et son mérite universellement reconnu , l'imposèrent au roi George second, qui avait pour lui une répugnance particulière. Il fut nommé secrétaire d'état : dans ce poste délicat et difficile , qui , selon toute apparence , devait réduire le patriote t>u le ministre à une option décisive, il se conduisit avec tant d'adresse que, tandis qu'il secondait le roi dans ses vues électorales les moins soutenables plus efficacement qu'aucun autre ministre ^i avec la meilleure volonté 9 n'avait pu le faire auparavant, il conserva tout son crédit et sa popularité dans la nation , qu'il sut abuser et convaincre que la protection et la défense du Hanovre avec une armée de soixante - quinze mille bommes à la solde de l'Angleterre était le seul moyen possible de garantir nos possessions ou nos acquisitions dans le nord de l'Amérique. Tant il est plus facile de tromper que de détromper le genre humain.

Son désintéressement et même son mépris de l'argent lui aplanirent la route au pouvoir , et prévinrent ou réduisirent en grande partie au silence l'envie, qui accompagtfe d'ordinaire les succès. La plupart des hommes croient avoir naturellement un droit égal aux richesses, et un égal mérite pour en faire un usage convenable : mais bien peu ont l'impudence de se croire dignes du pouvoir.

En résumé , il occupera une place brillante et dis-

ET PARALLÈLES. 5oi

tiuguée dans les annales» de ce pay» , malgré la tache que son consentement de recevoir trois mille livres sterling de pension par an réversibles sur trois tètes 9 lors de sa démission volontaire des sceaux , doit imprimer à sa réputation y et surtout à son désintéressement. 11 faut néanmoins reconnaître qu^il possédait des qualités que peut seul avoir un grand homme , avec ce mélange de faiblesses qui est le partage commun de la nature humaine, corrompue et imparfaite.

Gbesterfield,

Homère \

Homère est un poète qui, dans tous les siècles, a été fort admiré de tous tes critiques pour la sublimité ; il doit une partie de sa grandeur à la simplicité franche et naïve qui caractérise sa manière. Ses descriptions d'armées aux prises , le mouvement « le feu , et la rapidité quMl fette dans ses batailles , offrent à tous les iecteurs de Tlliade de nombreux exemples de sublime. En faisant paraître les dieux, souvent il rehausse avec beaucoup dVclat la majesté de ses tableaux guerriers. Aussi Longin donne-t-il les plus grands et les plus justes éloges à ce passage du quinzième chant de Tlliade où Neptune, se préparant à marcher au combat, est représenté ébranlant la terre sous ses pas, et poussant son chariot sur le rivage de TOcéan. Minerve prenant ses armes, au cinquième livre; Apollon, au quinzième, conduisant lui -môme les Troyens, et répandant avec

* Voyez le** Leçons françaises, totiics I et II.

5o2 CARACTÈRES OU PORTRAITS,

son égide la terreur sur la face des Grecs, sont également des exemples d*un grand sublinae ajouté à la des* <»ription des batailles par rinterveution des agents oél^> tes* Au vingtième chant, où tous les dieux prennent part  la lutte en favorisant, selon leur inclination , soit les Grecs, soit les Troyens, le génie du poète se déploie avec beaucoup de pompe , et la description s'élève à la plus auguste magnificence. Toute la nature est en mouvemept : Jupiter tonne du haut des cieux; Neptune secoue la terre avec son trident; les navires, la ville, et les montagnes, s'ébranlent ; la terre tremble jusque dans son centre ; Pluton s^éiance de son trône dans la crainte que les mystères des régions infernales ne se dévoilent à la vue des mortels.

BlJkUL.

Homère et Virgile.

Il n'y a rien de plus absurde ou de plus frivole que la méthode ordinaire de comparer deux écrivains supérieurs en opposant quelques passages isolés pris dans chacun d'eux pour déduire de ce parallèle un jugement sur leur mérite en géi^éral. Nous devons avoir une certaine connaissance du caractère particulier et du talent distinctif de l'écrivain : c'est sous ce rapport que nous devons le considérer , et c'est en raison de cet examen qu'il a droit à notre admiration. Aucun auteur ou aucun homme ne surpassa jamais ses semblables en plus d'une faculté ; et comme Homère n'a point de rival pour Tinvention, Virgile n'en a point pour le jugement. Ce n'est pas que nous pensions qu'Homère manquait de jugement 9 parce que Virgile en avait davantage ; ou que

ET PARALLÈLES. 5o3

Virgile manquait d'inventiou, pairce qu'Homère eu avait dans un degré supérieur. Chacun de ces illustres écrivains possédait ces deux attributs mieux peutêtre qu'aucun homme; et quand nous disons que Tun en avait moins, c'est uniquement en le comparant à l'autre. Homère était un plus grand génie , Virgile un meilleur artiste. Dans l'un nous admirons plus rhomme , dans l'autre nous admirons plus l'ouvrage. Homère nous ravit et nous transporte avec une impétuosité triomphante ; Virgile nous attire par une majesté pleine de charme. Homère prodigue les beautés avec une généreuse profusion , Virgile les distribue avec une sage magnificence. Homère est comme le Nil qui épanche ses richesses en franchissant ses bords ; Vir« gile est comme un fleuve qui coule dans son lit d'un cours uniforme et paisible. Quand nous contemplons leurs batailles, il me semble que les deux poètes ressemblent aux héros qu'ils ont célébrés. Homère, fougueux et irrésistible comme Achille , entraîne tout devant lui , et brille davantage à mesure que le tumulte s'accroît : Virgile,' sagement audacieux comme Ënéc, parait calme au fort de la mêlée, dispose tout autour de lui, et triomphe avec tranquillité. Quand nous observons leur merveilleux, Homère est pareil à son Jupiter lorsqu'il s'environne de terreur, ébranle l'olympe , lance les éclairs, et embrase lescieux; Virgile est comme la même divinité lorsque, remplie de bienveillance , elle délibère avec les immortels, trace des pians pour les empires, et gouverne avec un ordre régulier toute la création.

Pope.

5o4 CARACTÈRES OU POÎRTRAITS,

Démosthène \

Le style de Démosthène est nerveux et concis : maîsi pn ne peut dissimuler qu'il est quelquefois dur et brusque. Sa diction est énergique , son tour est ferme et vigoureux; et, quoiqu*il soit loin de manquer d'harmonie » il semble dîûieile de trouver en lui ce rhythme étudié 9 mai^ caché avec art, que plusieurs critiques anciens se plaisent à lui attribuer. On croirait plutôt que y dédaignant ces grâces délicates , il s'est attaché au sublime de sentiment. On rapporte qi^e son action et son débit étaient singulièrement vifs et entraînants ; ce que nous sommes naturellement portés à croire, d'après le caractère de sa composition, L'opinion qu'on se forme de lui en lisant ses ouvrages le représente sous des traits plutôt austères qu'aimables. En toute occasion il est grave, sérieux, véhément: il conserve partout un ton élevé , dont il ne descend jamais ; il ne se permet Hen qui ressemble à une plaisanterie. Si on peut reprocher quelque défaut à son admirable éloquence, c'est d'approcher quelquefois de la dureté et de la sécheresse. Il peut être considéré comme dépourvu de grâce et de douceur, ce que Denys d'Halicarnasse attribue à une imitation trop scrupuleuse de la manière de Thucydide, qui était son grand modèle pour le style, et dont il avait, dit-ou , copié huit fois l'histoire de sa propre main. Mais ces défauts sont plus que rachetés par la mâle vigueur de son éloquence Irrésistible, qui terrassait

> Voyez les Leçons françaises , tome II.

ET PARALLÈLES. , 5o5

tons ceux qui Fentendaient y et qui, lorsqu*on le lit auîourd'bui, produit encore uoe forte impression.

Blàir.

Cicéron \

Ce qui mérite le pins , à cette époque, d'attirer notre attention, c'est Cicéron lui-même, dont le nom seul rappelle. tout ce qu'il y a de plus brillant dans l'art oratoire. Ce n'est pas ici le lieu de nous occuper de l'histoire de sa vie, ni de son caractère privé et politique. Nous le considérons uniquement comme orateur éloquent; et sous ce rapport, notre objet, est de remarquer ses qualités , et ses défauts s'il en a. Ses ({ualités sont incontestablement d'un ordre supérieur. Dans tous ses discours il y a un art infini. Il commence généralement par un exorde régulier; il s'empare avec beaucoup d'adresse et d'insinuation de l'esprit de ses auditeurs, et il tâche de se concilier leur affection. Sa méthode est lumiueuse, et ses arguments sont présentés avec beaucoup de justesse. Sa manière est véritablement plus claire que celle de Démosthène , et c'est un avantage qu'il a sur lui. Il met chaque chose à la place qui lui convient : il n'essaie jamais d'émouvoir, avant de s'étré efforcé de convaincre; et il réussit parfaitement à émouvoir surtout les passions douces. Aucun écrivain ne connut jamais mieux que Cicéron la puissance du langage. Il déploie toute la pompe et^la majesté du slyle; et , dans la construction de ses périodes , il porte le soin et l'exactitude jusqu'au scrupule. Il est toujours doux et cou-

« Voyez les Leçons françaises , tome I. •

5o6 CARACTÈRES OU PORTRAITS,

lant, jamais brusque et heurté. lisait déTelopper habilement chaque sufet qu*il traite ; il est magnifique dans son élocution , et mioral dans ses pensées. Sa manière est en général diffuse ; mais souvent elle est heureusement variée^ et assortie au sujet. Dans les quatre discours contre Catilina , par exemple , le ton et le style de chacun d'çux, surtout du premier et du dernier, diffèrent beaucoup y et sont très Judicieusement adaptés à la circonstance et à la situation oh il les prononça. Lorsqu'un grand intérêt public élève son âme, et exige de Ténergie et de l'indignation , il perd presque entièrement ce ton verbeux et déclamateur auquel il est enclin dans d'autres occasions, et il devient excessivement nerveux et véhément. C'est ce qui lui arrive dans les harangues contre Antoine, et dans celles contre Verres et Catilina.

Cicéron , avec les hautes qualités qu'il possède , n'est pas exempt de certains défauts qu'il est nécessaire de signaler. Son éloquence est un modèle si séduisant par ses beautés, que, si on ne l'examine pas avec soin et avec jugement , il entraîne aisémient le lecteur inattentif à une imitation vicieuse ; et je pense qu'il a quelquefois produit cet effet. Dans plusieurs de ses discours, surtout dans ceux qu'il a composés vers la première partie de sa carrière , U y a trop d'art : l'art va même jusqu'à l'affectation. On y trouve un étalage visible d'éloquence. Il paraît souvent chercher à obtenir Tadmiration, plutôt qu'à produire la conviction. Aussi dans quelques occasions il est plus brillant que solide , et difius quand il devrait être pressant. Ses périodes sont toujours arrondies et harmonieuses ; on ne peut leur reprocher de monotonie, puisqu'elles offrent une grande

ET PARALLÈLES. » 5qj

variété de nombre : mais, en visant trop à la magnificence, il manque quelquefois de force. Dans toutes les occasions où il peut donner l'essor à sa vanité , il est rempli de lui- môme. Ses grandes actions et les services réels qu'il avait rendus à sa patrie le justifient à cet égard; les mœurs anciennes imposaient aussi moins de réserve sous le rapport de^ bienséaneBs : mais, avec ces concessions, il est enéore impossible d'excuser entière* ment les éloges que Cicéron se prodigue lui-même ; et fies discours , ou pour mieux dire tous ses ouvrages , laissent de lui l'idée d'un bon citoyen, mais d'un homme trop vain.

Le ménie.

PaTiUUU de Démosthène et de Cicéron.

La manière différente de ces deux princes de l'éloquence , et le caractère distinctif de leurs talents , sont si fortement marqués dans leurs écrits , qu'un tel parai* lèle est , à plusieurs é|^ards , simple et facile. Le caractère de Démosthène est la vigueur et la sévérité ; celui de Cicéron est la douceur et la souplesse. Dans l'un , on trouve plus d'énergie ; dans l'autre , plus d'ornement. L'un a plus d'âpreté, mais il est plus entraînant et pins animé; l'autre a plus de grâce, mais il est plus faible et plus diffus.

Outfc sa concision, qui produit quelquefois l'obscurité , Démosthène a encore un désavantage ; c'est que la langue dans laquelle il a écrit est moins familière à la plupart d^entre nous que le latin , et que les antiquités grecques nous sont moins connues que les antiquités romaines. Nous lisons Cicéron avec plUs d'aisauce , et

5o8 ^CARACTÈRES OU PORTRAITS,

par conséquent avec plus de plaisir. Indépendamment de cette circonstance, il est aussi, sans aucun doute, écrivain plus agréable en lui-même que Démosthène. Mais, malgré cet avantage, je pense que si Tétat était en danger, ou s*il était question de quelque grand îatérêt national qui excitât Tattention sérieuse du public, un discours dans le ton et dans le genre de Démosthène aurait plus de succès et produirait plus d'effet qu'un discours dans la manière de Cicéron. Si les Philippiques de Démosthène étaient prononcées devant une assemblée anglaise dans des conjonctures semblables, elles convaincraient et persuaderaient encore aujourd'hui. Le style rapide, le raisonnement serré, le dédain, Findignation, la hardiesse, la liberté qui les animent constamment, en rendraient le succès infaillible devant toute assemblée moderne. Je doute qu'on en pût dire autant des discours de Cicéron , dont l'éloquence , quelque belle et quelque conforme qu'elle soit au goût des Romains , approche plus souvent de la déclamation , et s'éloigne davantage du ton avec lequel nous exigeons qu'on traite aujourd'hui les affaires sérieuses et les questions importantes.

Le tnétne.

Ossian,

Les ouvrages d'Ossian offrent de nombreux exemples de sublime. Les sujets que traite l'auteur, et la manière dont il écrit, sont particulièrement favorables à ce genre. Il possède la manière simple et sévère des anciens. Il ne cherche point des ornements superflus ou ambitieux ; mais il jette ses images avec une concision rapide, qui

les rend plus frappantes, et qui ajoute encore à leur effet. Chez les poètes d'un siècle plus poli, nous devons nous attendre à trouver les grâces d'une composition correcte 9 la juste proportion des jparties, et Part de conduire babilement la narration. Au milieu des images riAités et des sujets gracieux, l'élégance et la beauté paraîtront sans doute avec plus d'avantage. Mais c'est au milieu des scènes sauvages de la nature et de la société , telles que les dépeint Ossian, c'est au milieu des rochers , des torrents , des tourbillons et des batailles, que réside le sublime; et il s'allie naturellement au ton grave et solennel qui distingue l'auteur de Fingal.

« Comme les sombres orages de l'automne s'élancent du creux de deux profondes collines, ainsi les héros s^avancent l'un contre l'autre. Comme deux noirs torrents se précipitent du haut des montagnes, se confondent , et mugissent dans là plaine ; tels , avec un briiit non moins affreux, et pleins d'une rage farouche, Lochlin et Inisfail se rencontrent dans la mêlée ; le chef heurte le chef, et le guerrier frappe le guerrier. L'airain bruyant retentit sur l'airain. Les cimiers des casques volent en pièces ; le sang jaillit , et fume sur la terre. Comme le murmure de l'Océan quand il amoncelle ses dots', comme le dernier éclat de la foudre qui roule dans les cieux, tel est le bruit du combat. Le gémissement des guerriers résonne sur les collines. Il ressemble au tonnerre, lorsque dans la nuit la tempête éclate sur Cona, et que mille fantômes hurlent.au milieu des vents. »

Jamais on ne se servit d'images plus sublimes et plus imposantes pour peindre l'horreur d'une bataille.

Le même.

5io CARACTÈRES OU PORTRAITS,

Bacon et Galilée \

L'orgueil et l'honneur de la littérature dans cette Ne, sous le règne de Jacques 1*'^ ce fut lord Bacon. Il composa la plupart de ses ouvrages en latin, quoiqu'il ne connût ni Télégance de cet idiome, ni celle de sa langue naturelle. Si nous considérons les divers talents qu'il déploya comme orateur public, administrateui;, bel esprit, courtisan, hommie du monde, auteur el philosophe, il mérite sans doute une grande adniiration. Si nous le considérons simplement comme auteur et philosophe ( le seul point de vue sous lequel nous l'observions à présent ) , quoique fort estimable , il est pourtant inférieur à son contemporain Galilée, peut-être même à Kepler. Bacon indiqua de loin la route à la vraie philosophie : Galilée l'indiqua aux^ autres , et y fit lui-même des progrès importants. L'Anglais ignorait la géométrie : le Florentin ranima cette science , y excella , et fut le premier qui sut l'appliquer avec l^xpérience à la philosophie naturelle. L'un rejetait^ avec le dédsdn le plus injurieux, le Système de Copernic ; l'autre le fortifia par de nouvelles preuves, tirées de la raison et des sens. Le style de Bacon est roide et tendu : son esprit, quoique parfois brillant , souvent aussi est peu naturel ot recherché ; et il semble avoir fourni le modèle de ces comparaisons à longue queue, de ces interminables allégories, qui distinguent si éminemment les auteurs anglais. Galilée est un écrivain facile et agréable, quoique un peu prolixe. Mais l'Italie n'étant pas réunie

' Voyez les Leçons françaises , tome I.

ET PARALLÈLES. 5ti

sous un seul gouvernement, et rassasiée peut-être de cette gloire littéraire dont elle a joui dans les âges reculés et dans les temps modernes 9 a trop négligé la gloire qu'elle avait obtenue en donnant le jour à un si grand homme. L'esprit national qui domine chez les Anglais 9 et qui fait surtout leur bonheur, est cause qu'ils prodiguent à tous leurs écrivains distingués , et à Bacon parmi les autres 9 des éloges et des hommages qui peuvent souvent paraître suspects d'aveuglen^ent et d'exagéi;ation.

HVMB.

UArioête,

L!Arioste 9 le grand rival du Tasse dans la, poésie italienne 9 ne peut être compté rigoureusement parmi les écrivains épiques. La règle fondamentale de rëpopée est de raconter une entreprise héroïque , et d'en former un récit régulier. Quoiqu'il y ait une sorte d'unité et de. liaison dans le plan de Roland furieux, il semble qu'au lieu de rendre cette liaison apparente pour le. lecteur 9 l'Jintention de l'auteur a été de la dérober aux yeux par la manière capricieuse dont il conduit son poème 9 et p^r les continuelles interruptions de récits suspendus avant d'être achevés. L'Arioste paraît avoir méprisé toute régularité de plan j et avoir mieux aimé abandonner les rênes à son imagination riche et féconde, mais ei^travagante. En même temps 9 il y a tant de parties épiques dans le Roland furieux , qu'il ne conviendrait, pas de passer sur ce poème sans lui accorder aucune attention. Il réunit véritablement tous les genres de poésies : quelquefois burlesque et satirique , parfois

5ia CARACTÈRES OU PORTRAITS,

badin et licencieux ; ailleurs , tendre 9 descriptif , héroïque {usqu^au sublime. Quelque ton que prenne le poëte 9 il y excelle. Il est toujours maître de son sujet ; il semble s*en jouer , et il nous laisse quelquefois dans rembarras de décider s'il parle sérieusement ou s'il plaisante. Il est rarement dramatique ; il nVest pas fort souvent sentimental ; mais dans la narration et dans la description peut-être qu'aqcun poëte ne Ta jamais surpassé. Il fait passer sous nos yeux toutes les scènes qu'il décrit , tous les événements qu'il raconte ; et dans le choix des circonstances il est éminemment pittoresque. Son style est très varié ^ toujours assorti au sujet, et embelli d'une versification singulièrement douce et mélodieuse.

Blaib.

Shakespeare,

Le portrait que Dryden a fait de Shakespeare est non seulement juste , mais d'une rare élégance et d'un grand bonheur. « C'était l'homme qui , de tous les poètes modernes et peut-être anciens , avait l'âme la plus vaste et la plus étendue. Toutes les images de la nature lui étaient incessamment présentes , et il les reproduisait , non avec de laborieux efforts , mais par un heureux instinct. Quand il dépeint un objet, vous le voyez, OU , mieux encore , vous le sentez. Ceux qui l'accusent de manquer de savoir lui rendent le plus bel hommage. Il était savant sans étude. Il n'avait pas. besoin du secours des livres pour lire la nature. Il regardait en luimême , et il la trouvait là. Je ne puis dire qu'il soit partout le même. S'il en était ainsi , je lui ferais injure

ET PARALLÈLES. 5i3

de le comparai aux plus grands hoiames. Il e»t quelquefois bas et insipide ; son esprit comique dégénère en jeux de mots, et sa verve tragique en enflure; mais il est toujours grand , quand une grande occasion s'offre à lui. >

C'est à juste titre en eflfet qu'on peut l'appeler grande puisque la force et l'étendue de son génie naturel pour la Ira^die et la comédie ne lui laissent point de rivaux; mais, en même temps y c'est un génie inculte et sauvage , dénué de vrai goût et absolument dépourvu des secours de l'art et de l'érudition. Long-temps il a été l'idole de la nation anglaise. On a beaucoup dit , beaucoup écrit sur cet auteur ; la critique s'est épuisée à commenter ses expressions et ses jeux d'esprit ; ef il i*este eneore douteux aujourd'hui si ses beautés l'emportent sur ses fautes. Il y a dan« ses pièces un nombre infini de scènes et de passages admirables , de passages supérieurs à tout ce qu'on trouve dans les autres écrivains dramatiques : mais il n'y a presque aucune de ses pièces qifon puisse lire d'un bout à l'autre avec un plamif conânu. Outre l'extrême irrégularité des plans , et le mélaage grotes«|iÉB du sérieux et du bouffon dans une même pièce , nous sonunes souvent interrompus par dés pensées peu naturelles y des expressions bizarres 9 an certain latras . obscur , des jeux de mots qu'il se plaît à suivre ; et ces interruptions qui troublent notre plaisir arrivent trofi souvent dans les occaslons' où nous voudrions le moins les rencontrer. 11 rachète néanmoins tons ces défauts par deox des plus grands avantages que puisse posséder un poète tragique , la peinture vive et variée des caractères , l'expression forte et naturelle des passions ; ce sont là ses

5i4 CARACTÈRES OU PORTRAITS,

deux qualités dominantes : elles forment son principal mérite. En dépit de ses fréquentes absurdités , toutes lies fois que nous lisons ses pièces, nous nous trouvons au milieu de nos semblables ; nous rencontrons des hommes de mœurs peut-être vulgaires, de sentiments grossiers ou choquants , mais ce sont toujours des hommes ; ils parlent un langage humain , et ils sont mus par des passions humaines ; nous uous intéressons à tout ce qu'ils disent ou à tout ce qu'ils font j parce que nous sentons qu'ils ont la même nature que nous. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris que , des compositions plus soignées et^lus régulières , mais plus froides et plus laborieuses des autres poètes , le public revienne avec plaisir à ces tableaux si brûlants et si vrais de la nature humaine. Shakespeare a encore eu le mérite de se créer une sorte de monde surnaturel. Ses sorcières, ses fantômes, ses fées et ses esprits de tout genr« , sont peints avec des circonstances d'une solennité si imposante et si mystérieuse, et ils parlent une langue si extraordinaire, qu'ils ébranlent puissamment Timagination. Ses deux che&-d'œuvre , les productions où parait surtout la vigueur de son génie , sont Othello et Macbeth.

Quant à ses pièces historiques , elles ne sont , à pro-^ pUBment parler , ni des tragédies ni des comédies : elles forment un genre particulier de représentations dramatiques destinées à.peindre les mœurs des temps dont il s'occupe, à eit retracer les principaux caractères , et à reporter notire imagination sur les événements et les révolutions les plus intéressantes de notre pays.

' Le même.

ET PARALLÈLES. 5i5

Milian*

Milton se fraya uoe route nouvelle et fort extraordinaire em poésie. Aussitôt que nous ouvrons son Paradis perdu, nous nous trouvons tout à la fois introduits dans un DAonde invisible, et environnés d'êtres célestes et infernaux. Les anges et les diables ne sont pas les machinée, mais les prinoîpanx acteurs du poème; et ce qui, dans toute autre composition, formerait le mer*veiUeux y n'est ici que le cours naturel des événements. Un sufet si éloigné des intérêts de ce monde peut fournir matière à ceux qui croient ces sortes de discussions importantes f de mettre en doute st. le Paradis perdu est légitimement rangé parmi les po^mes^ épiques. De quelque nom qu'on l'appelle, il. est incpntestfa))lepient une des plus nobles créations du génie poétique; et, dansnin des grands attributs qui cajractérisent l'épopée, îe veux dire la majesté et le sublime, U ne le cède à aucun des poèmes qui j cuisaient de ce titre..

La nature du sujet ne comportait pas un grand développement de caractères; mais ceux qu^ pouvaient èiiçe introduits sont soutenus avec beaucoup de dignité; Satan., en particulier, joue un rôle imposant, et c'est véritablement le caractère le niieux tracé du^poênie. i^ilton ne l'a pas dépeint. tel que nous supposons un esprit infernal; plus convenablement pour sou but, il lui a donné un caractère «hup^ain, c'est-à-dire, nûxte, et qui n'est pas absolument dépourvu de boni^ie^ qualités. Il est brave et fidèle à ses compagnons d'armes ; au milieu de son impiété ^ il n'est pas sans remords ; il est même ému de coiupassion pour nos premîiqrs . pa-^

5i6 CARACTÈRES OU PORTRAITS,

rents y et il se Justifie de son complot contre eux par la nécessité de sa position ; il est poussé par Tambition et le ressentiment, plutôt que par une perversité naturelle. En un mot 9 le Satan de Milton n'jest pas plus criminel que beaucoup de conspirateurs ou de chefs de faction qui figurent dans Thistoire. Les divers caractères cie Belzëbut, âfoloch, Bélîal, sont st^érîeurement exposés dans les discours éloquents qu'ils prononcent au second livre. Les bons anges , quoique toujours peints avec noblesse et convenance 9 ofFrekit dans^ leurs traits plus d'uniformité que les esprits infernaux : néanioioifis, même parmi eux, la dignité de Michel , Taffabla bienveillance de Raphaël , et la fidélité Inébranlable d'Ab> diel y forment des drstiiictions saIBsamment marquées. La tentative de décrire Dieu même, et 4e raconter des dialogues' entre le Père et lé Fils , était trop hardie et trop périlleuse;' et e^est là aussi que notre p'o€te , comme otv devait s'y attebdrè, a le moins réussi. Quant aux caractères humains , Tinnocence de nos premiers parents et leur amour sont tracés avec beaucoup de grâce et de délicatesse, baiis quelques uns de ses discours à Raphaël et à Eve, Adam est peut-être trop savant et trop éclairé pour sa situation. Eve est caractérisée avec plus àe justesse; sa douceuf*,' sa modestie et sa faiblesse expriment fidèlement lé caractère d\ine fetnme.

Lé grand' mérite et la qualité distftictlve de Milton est la sublimité. Sous ce rapport, il surpasj^e peut-être Homère, comme il est certain ^u*\l laisse bien loin derrière luî Virgîte et tous les autres poètes. Presque tout le premier et le secbhd chant du Paradis perdu sont de continuels exemple» de sublinAie. Le làblea«i de i^eofer et de l'armée des anges déihus , l'aspect et la con-

ET PARALLÈLES, Sij

duite de Satan, la délibératioa de« ohefe infernaux, le voyage de Satan, à travers le chaos, îusqu'aux confins de ce monde, présentent les plus hautes conceptions qui soient jamais entrées dans l'imagination d'un poète. Il y a aussi dans le sixième chant beaucoup de §;randeur 5 surtout dans Tapparition du Messie , quoique quelques parties de ce chant méritent des reproches^ et qiie les plaisanteries des diables sur le suooës de leur artillerie forment une faute choquante. La sublimité de Milion est d*un genre différent de celle d'flovière. Celle d'^Bomère est ordinairement accompagnée de chaleur et d'impétuosité^ celle de Milton conserve une grandeur calme et imposante; Homère nous enflamme et nous entraine, SiiUon nous étonne et nous élève. La sublimité d'Homère se montre plus dans le récit des actions, celle de Miltop d^n9 la peinture des objets SMfprenants et prodigieux. JUais, quoique Milton soit plus particulièrement remarquable par sa sublimité, il y a aussi beau<K>up de délicates$e, de set^sibilité et de cbanne çMu^s plusieqrs parties 4^ son poème. Quand il transporte la scène d^ns le paradis ^ ses tableaux sont louiours du genre le plus riant çt le plus gracieu](. Ses descriptions montrent une imagioatioq d*une fécondité extraordinaire, et, dans ses comp^^raisons , il iQst presr que toujours singulièrement heureux; elles sont rarement amenées hors de propos» raniment communes, ou vulgaires. Elles nous offrent en général des images puisées dans un ordre d'objets beaux ou sublimes; si elles ont quelque défaut, c'est leur allusion trop fréquente à des notions scientifiques et aux fables de Tautiquité. Dans la dernière partie du PaTuuiis, perdu ^ il faut reconnaître quelque infériorité. Avec la chute de

5i8 CARACTÈR'ES OU PORTRAITS,

nos premiers parents 9 le génie de Milton semble s'al^. faiblir : il y a néanmoins dans les derniers chants de» beautés du genre tragique. Le remords et le repentir du couple criminel, ses regrets > quand il est contraint d'abandonner le paradis, sont extrêmement touchants. Le dernier épisode , où Tange dévoile à Adam le destin de sa postérité, est heureusement imaginé; mais, en plusieurs endroits , Texécution est languissante.

Le langage et la versification de Milton ont un mérite éminent. S<tn style est plein de majesté, et parfaitement assorti à son sujet ; son vers blanc est harmonieux , et a de la variété ; il offre Texemple le plus frappant de Télévation à laquelle peut atteindre notre langue par la force du nombre; il. ne se tratne pas, comme le vers français, avec une mélodie calme, régulière et uniforme, qui fatigue'bien tôt l'oreille ; mais il est quelquefois doux et coulant , quelquefois rude , varié dans sou rhythme, et entrecoupé de dissonances qui conviennent à la vigueur et à la liberté de la composition épique. On rencontre , il est vrai , quelques vers prosaïques et négligés; mais on peut les excuser dans un ouvrage si long , et en général si harmonieux.

En résumé, le Paradisperdu est un poème qui abonde en beautés de toute espèce, et qui assure légitimement à son auteur une renommée égale à celle des plus illustres poètes, quoiqu'on doive y reconnaître aussi plusieurs imperfections. C'est le partage de presque tous les génies élevés et audacieux, dé manquer d^égalité et de correction. Milton est trop souvent théologien et métaphysicien ; quelquefois il est dur dans son style; sou-' vent il affecte des expressions trop techniques, et un étalage superJQu d'érudition. Il faut attribuer plusieurs

£T PARALLÈLES. 5ig

de ses défauts au pédantisme de Vàçe où il vivait. Il montre une force, une portée de génie égale à tout ce qui est grand; et si quelquefois il tombe beaucoup audessous de lui-même 9 d'autres fois il s'élève au-dessys de tous les poètes anciens ou modernes.

L€ tnétne*

At^diêon,

Addisou offre y ^ans aucun doute , le plus p^r&it exemple , en anglais , d'un style éminemment noble 9 correct et orné f dans le genre simple : aussi y quoiqu'il ne soit pas à l'abri de quelques taches , c'est au total le plus sûr modèle à imiter que présente notre langue^ et Iç plus exempt de défauts con sidérantes. Il est clair et pur au plus haut degré; sa précision , il est vraî^ n'est pas fort grande, mais elle suffît à peu près pour les sujets qu'il traite. La construction de ses périodes est facile, agréable, et d'ordinaire très harntinieuse ; elle a un caractère de douceur plutôt que de force* Dans le langage figuré, il est riche , surent en comparaisons et en métaphores; et il les enmloie arvec tantde mesure^ qu'elles rendent sou style brillant , et non trop pompeux. Il n'y a pas la moindre affectation dans sa manière ; on n'y voit aucune tsace de travail, rien de contraint ou de gêné ; on y trouve au contraire une rare élégance unie à beaucoup d'aisance et de simplicité. Il se distingue en particulier par un ton de modestie et de politesse qui règne dans tous ses ouvrages. Aucun auteur n'a une manière plus populaire et plus insinuante , et le profond respect qu'il montre partout pour la vertu et pour la religion le rend digne des plus grands éloges. Si 00

peift lui reprocher quelque cbose, c'est ie défaut de force et de précision , qui rend son style , quoique fort tnen adapté à des essais tels que ceux qu'il a écrits dans te Spectateur , un modèle moins parfait pour un genre de cofnposition'plus sévère et plus soif;ué. Quoique ie public ait , dans tous les temps, rendu beaucoup de justice à son mérite, néanmoins la nature de ce mérite n'a pas toujours été vue dani son vrai jour : car, bien que sa poésie soit élégante, il a certainement droit a un rang plus élevé parmi les prosateurs que parmi les poètes ; et en prose sa plaisanterie a pluH de verve et d'originalilé que sa philosophie. Le caraetère de sir Roger dé Coverley annonce plus de génie que la critique sur Alilton.

Le même.

Pope,

Pope était, dsmar'la conversation, au-<les8ous de luimême ; il manquait ordinairement d'aisance et de naturel, et il paraissait craindre que rhomnaA3 ne déshonorât lé poète , ce qui lui faisait essayer l'esprit mt la plaisanterie «ouvent sans succès, trop «ouïrent hors de propos. Val passé avec lui uoe semaine dans sa; maison , à TwIcLenham ; i'^i vu néoessairenant son âme sans voile, et «a société était aussi agréable qu'instructive.

Son caractère moial a été violemment attaqué, et faiblement défendu : Qu'est l'effet naturel de «on talent pour là satire, dont plùs^urs «entaient et dont tous craignaient les blessures. On doit avouer qu'il était le plus irritable de tout le ffenuê irrttaùtie vatum^ qu'il s'of-

ET PARALLÈLES. Sai

fensait de bagatelles, sans jamais les oublier ou les pardonner : mais ie crois qu'à cet égard le poète était plus coupable que l'homme. Il était un exemple aussi frappant qu'aucun de ceux qu'il ait cités des contradictions et des caprices de la nature humaine; car, malgré la malignité de ses satires , et quelques traits blâmables de sa vie , il était charitable de tout son pouvoir, empressé à rendre service, et religieusement attentif pour une mère âgée et valétudinaire, qui mourut peu de temps avant lui. -Son pauvre corps, débile et difimme, était une vraie botte de Pandore, contenant tous les maux physiques qui ont jamais affligé l'humanité. VMlà peut-être ce qui aiguisait ses traits satiriques, et ce qui doit, jusqu'à un certain point, l'excuser.

Je ne dirai rien de ses ouvrages; ils parient assex d'eux-mêmes : ils vivront aussi long-temps que les lettres et le goût régneront dans ce pays, et ils seront de ^lus en plus admirés , à mesure que l'envie et le res^sentiment se calmeront. Mais j'oserai hasarder un blasphème classique; c'est que, quelque redevable à Horace qu'on le'suppose, Horace lui a encore de plus grandes obligations.

Ghesterfield.

Th4pmsan, \

Comme écrivain , il a droit à un éloge très remarquable : sa manière de penser, et d'exprimer ses pjBnsées, est originale. Ses vers blancs ne ressemblent pas plus aux van blancs de Aiilton ou d'aucun autre poète que les rimes de Prior ne ressemblent à celles de Covrley. Son rhytfame, ses repos, sa diction, lui appartien-

nent sans emprunt , sans imitation ; il a un tour de pensée qui lui est propre 5 et il pense toujours en homme de génie. Il observe la nature et la vie avec ce coup d^œil que la nature n'accorde qu'à un poète , le coup d'œil qui distingue dans chaque objet le point de vue où Timagination peut se reposer avec plaisir : il observe avec un esprit qui embrasse à la fois un vaste ensemble > et saisit les détails. Le lecteur des Saisons s'étenne de remarquer 9 pour la première fois, ce que lui montre Thomson, et de n'avoir pas encore senti ce qu'il lui fait éprouver. Ses descriptions de scènes étendues et d'effets généraux déploient devant nous toute la magnificence de la nature gracieuse ou terrible : la gaieté dh printemps, l'éclat de l'été, le calme de l'automne, et l'borreurde l'hiver , s'emparent tour à tour de aotre âme. Le poète fait passer sous nos yeux les divers tableaux des objets, tels qu'ils sont successivement modifiés par les progrès de l'année, et nous communique tellement son enthousiasme, que notre âme s'agrandit avec ses images, et s'enflamme par ses sentiments.... Le style de Thomson est trop abondant , et mérite quelquefois le reproche de satisfaire l'oreille plutôt que l'esprit.

JOHNSOK.

. HwMe. .

A l'égard de ses opinions philosophiques , les hommes jugeront sans doute diversement, chacun les approu> vaut ouïes condamnant, selon qu'elles se rapprocheront ou s'éloigneront de ses propres idées ; naais à l'égard de sou caractère et de sa conduite , il ne peut guère y avoir de différence d'opinion. Son caractère en effet

ET PARALLÈLES. 5a3

semblait plus heureusement balancé , si je puis me servir de cette expression , que celui d*aucun homme que j'aie jamais connu. Même dans Tétat le plus humble de sa fortune, la grande économie que lui commandait la nécessité nePempécha jamais d'exercé», dans les occasions convenables, sa bienfaisance et sa générosité. Son économie était fondée non sur l'avarice , mais sur Tamour de l'indépendance. L'extrême douceur de son caractère n'affaiblit jamais la fermeté de son âme ou la vir gueur de ses résolutions.. Sa gaieté, constamment égale, était l'expression franche d'une bienveillance naturelle et d'une bonne humeur tempérée par la délicatesse et la modestie , sans la moindre trace de cette malignité qui est si fréquemment la source désagréable de ce qu'on appelle esprit dans les autres hommes. Ses plaisanteries n'avaient jamais pour but de mortifier; aussi, loin d'offenser, elles manquaient rarement de réjouir et de eliarmer ceux mêmes qui en étaient l'objet; il n'y avait peut-être aucune de ses grandes et aimables quar lités qui contribuât davantage à rendre sa conversation pleine de charme pour ses amis. Cet enjouement de caractère, si agréable dans la société, mais si souvent accompagné de penchants frivoles et superficiels , s'alliait certainement' en lui â la plus sévère application, au savoir le plus étendu , à la plus grande profondeur dépensée, et à la capacité la plus vaste sous tous les rapports. En un mot, je l'ai toujours considéré, soit durant sa vie, soit depuis sa mort, comme approchant de ridée d'un homme parfaitement sage et vertueux, aussi près peut-être qu'il est permis à la faiblesse de la nature humaine.

Adam Smith.

Bolingbrçke,

Parmi le» écrîvains anglais, s'il en est un qui offre surtout ce«araotère ( le style- véhément), quoique mêlé sans doute à plusieurs défauts , c'est lord Bolingbroke. La nature avait formé BolingbrolLe pour être Un chef de factieux, le démagogue d'une assemblée populaire : aussi le style habituel de ses écrits politiques est celui d'un homme qui déclame avec emportement, plutôt qu'il n*écrit avec réflexion. Il prodigue les figures de liiétorique, et il épanche ses sentiments avec une grande impétuosité. Il est abondant jasqii'à l'excès ; il nous présente la même pensée sous divers aspects , mais en général avec feu et vivacité: Il est hardi plutôt que correct ; c'est un torrent qui roule avec violence , mais dont le cours est souvent bourbeux. Ses périodes se développent et se resserrent avec variété; il préfèrf néanmoins les phrasés de longue haleine ; il y renferme quelquefois des parenthèses'; il entasse et groupe d'ordinaire une foule d'imagés, comme il arrive natôrelleDient dans la chaleur de l'improvisation. Dans le choix des mots, il a autant de bonheur que de précision. Pour l'exact arrangement des périodes, il est fort inférieur à lord Shaftesbury ; mais il le surpasse de beaucoup en aisance et en mouvement.. Bn résumé , son mérite^ comme écrivain , serait très remarquable, si, dans ses ouvrages, le fond égalait le style; mais, pendant que nous trouvons beaucoup à kmer dans l'un , il ne mérite guère pour l'autre que des reproches. Dans ses raisonnements, il est presque toujours faible et faux ; dans ses écrits polititiques , factieux ; et dans ce qu'il appelle ses écrits

ET PARALLÈLES. 5a5

philosophiques 9 irréligieux et sophiste au plus haut degré.

Blaib.

Swift.

Le doyen Swift peut être placé à la tête de ceux qui ont employé le style simple. Peu d'écrivains ont fait preuve d'une plus grande habileté ; il manie chaque sujet qu'il traite, sérieux ou plaisant, avec un talent supérieur. Il connaissait mieux que personne peul-ètre la pureté , réaergie , la préeîsion de la* langue anglaise ; ausfti 9 pour quiconque veut se former un style pur et correct , c^est un des plus utiles modèles. Mais il ne faut pas chert^'er Tornement et la grâce dao3 son langage. Son humeiiv ^a^ae et morose lui faisait mépriser tout embellisseBaLent de ce genre, comme aii-deasou8-.de sa dignité* Il expoiâe^es sentiments d'une knanière simple , directe, positive, oomme un homme qui est sûr d'avoir raison 9 et qUi se.soflicie fort peu de vou& plaire. Ses périodes sont d'ordinaire arrangées avec bégligenee ; assez clairement pour le ses» , mais sans aucun égard, à l'barsaouie ; souvent sans beaucoup d'attention à l'enchaiiKement ou à l'élégance. Si par hasard Une métaphore ou quelque autre figure peut, rendre don épi* gramme plus mordante , il consent à Tadopter , pourvu qu'dile s'offre sur son passage : mais > si elle oontribue uniquement à développer ou à enatbellir , il aime mieux la refeter ; aussi, dans ses buvrage's sérieux, «on style est souvent voisin d'une sécheresse refoutante» Dans ses productions badines la simplicité, de sa manière donne à son esprit un tour plus piquant , et le fait ressortir

Shaflesbury ne peut rien exprimer avec sîmpiioilé. Il semble qu*il ait conâidéré comme* vulgaire et au-dessous de la dignité d'un homme de condition de parler ainsi que les autres. Aussi est^il toujours guindé ^ plein de circonlocutions et d'une élégance artificielle. Dans chaque période nous découvrons les ttaoes du travail et de Fart 9 jamais cette aisance avec laquelle s'annonce un sentiment qui sort naturellement d'un cœur.énnu. Il est excessivement épris des figures et des ornements de tout genre , il y réussit quelquefois ; mais sa prédilection pour oe style est trop visible , et quand «ne fois il s'est emparé d'une métaphore ou d'une image qui lui plait , il ne sait pas la quitter. Ce qu'il y a de plus étonnant c'est qu'il faisait profession d'admirer la simplicité ; il la vante sans cesse dans les anciens , et reproche aux modernes d*en manquer , quoiqu'il s'en éloigne autant qu'aucun autre écrivain naoderne. Lord Shaflesbury possédait la délicatesse et la pureté du goût dans un degré qu'on pourrait appeler excessif et fastidieux ; mais il avait peu de chaleur et d'âme ^ rarement des émotions fortes et puissantes ; et la froideur de son caractère le conduisait à cette manière artificielle et pompeuse qu'on remarque dans ses écrits. Il n'aimait rien tant que la finesse et la raillerie , quoiqu'il fût loin d'y céuâsir., Il essaie souvent l'ironie, ms^s toujours sans succès ;. il est roide et empesé jusque dans sa plaisanterie , il rit méthodiqiuemeiit , comme un auteur ^ et non ctMnme un homme de bon ton.

Le tnéme.

Uhomtne timidôé

le souffre une sorte de tribulatioo qui , je le crains bien , nk'ohU^rA enfin à renoncer à la société où je suis jaloux de paraître : mais je vais vous tracer une courte esquisse de mon origine et de ma situation pi^ sente pour vous mettre à même de mieux apprécier mon embarras* Mon père était un fermier peu aisé^ et sans autre instruction que celle qu'il avait acquise à une école de charité; mais ma mère étant morte 9 et n'ayant d'autre enfant que moi 9 il résolut de me procurer un avantage qui , dans son opinion , l'aurait rendu heureux, une éducation libérale» Il m'en* voya d'abord à un collège de campagne , et de là à l'université 9 dans l'intention de me faire prendre les ordres. Là 9 ne recevant qu'une modique pension de mon père, et me trouvant d'un caractère honteux et timide 9 je n'eus aucune occasion de me débarrasser de cette gaucherie naturelle qui est la cause fatale de tout mon malheur 9 et dont 9 je commence maintenant à le craindre, je ne me corrigerai jamais. Il faut savoir que je suis grand et miaoe , que j'ai un beau teint et des cheveux blonds, mais une telle disposition à rougir que., pour le moindre sujet de confusion 9 tout mon sang me monte au visage , et je ressemble à une rose épanouie. Le sentiment de cette malheureuse faiblesse me fit éviter la compagnie, et je devins amoureux de la vie de collège , surtout quand je réfléchis que le ton grossier de la famille de mon père n'était guère propre à m'apprendre l'usage du monde. J'avais donc résolu de vivre à l'université, et de prendre des élèves, lorsque deux

53o CARACTÈRES OU PORTRAITS,

événements imprévus changèrent beaucoup la situation de mes affaires, je veux dire la moirt de mon père , et le retour d*un oncle qui revenait des Indes. J'avais rarement entendu mon père parler de cet oncle , et on croyait généralement qu'il était mort depuis long-temps, quand il arriva en Angleterre^ une semaine trop tard seulement pour fermer les yeux à son frère. Je confesse à taialionte ce qui , {e crois , a été fréquemment éprou* vé par ceux dont Téducation vaut mieux que leur fa> mille , <{ae Tignorance et le vulgaire langage de mon pauvre père m'avaient souvent fait rougir en songeant que j'étais son fils ; et, à sa mort, [e ne fus pas inconsolable de la perte de celui que , plus d'une fois , j^avais été honteux d'avouer. Mon oncle fut peu affecté , car il avait été séparé de sou frère plus de trente a n^ , et dans cet intervalle il avait acquis une fortune csipable, comme il s'en vantait ordinairement, de rendre un nabab heureux : en un mot , il rapportait avec lui la somme énorme de trente mille livres sterling, et il élev'ait sur ce fondement des espérances d'une félicité sans bornes. Tandis qu'il formait des plans de jouissance et de grandeur , soit que le changement de clîm%it lui devint contraire , isfoit toute autiie cause que je ile coninais pas , il fut enlevé à tous ses rêves de bohhéur par une courte maladie dont il mourut , me laissant héritier de tous ses biens. Maintenant voyezmoi , à l'âge de Vingt-cihq ans , bien fourni de latin , de grec et de mathématiques , possesseur d'une ample fortuné , mais si gauche et si novice dans tous les usages àti bon ton , queceux qui me connaissent ne m'appellent pas autrement que ie riche et savant lourdaud. 'J*ai aèheté depuis peu une propriété dans une cam-

ET PARALLÈLES. 53i

pagpne « où Je suis environné de ce qu^on appelle despersonne» do beau monde-; et si vous songez à mes parents et à mon air empesé 9 vous aurez peine à concevoir combien ma compagnie est recherchée dans les. familles du voisinage 9 surtout dans celles où il y a des filles à marier. J^ai reçu de messieurs mes voisins des visites familières, et les plus pressantes invitations : mais 9 quoique f e désirasse accepter leurs offres d^amitié , je me suis constamment excusé , sous prétexte de ne pas être encore toot-à-fait établi; car la vérité est que ^ quand je monte à cheval , ou quand je pars en nie promenant , dans l'intention formelle de leur ren-* dre leurs nombreuses visites , le cœur me manque lorsque f 'ap|)roche de leur porte 9 et que , plus d'une fois , |e suis revenu à mon logis, bien décidé à faire une nouvelle tentative le lendemain. Cependant , j*ai résolu enfin de vaincre ma timidité , et j'ai accepté , il y a trois jours , une invitation pour dîner aujourd'hui avec un homme dont les manières simples et franches ne me laissaient aucun doute sur un accueil cordial. Sir Thomas Bienvenu , qui demeure à deux milles à peu près , est un baronnet , propriétaire d'i^n bien de deux mille livres environ de revenu , près de celui que j'ai acheté. Il a deux fils et cinq demoiselles , toutes de belle taille 9 qui vivent avec leur mère et une vieille fille , sœur de sir Thomais, au domaine de Bienvenu, qui appartient à leur père. Convaincu de mon air gauche , j'ai pris ^ depuis quelque temps , des leçons particulières d'un professeur qui apprend < aux grands messieurs à danser , » et , quoique j'aie rencontré d'abord d'étonnantes difi&cuUés dans l'art quMl enseigne , mes connaissanôçs en matfagématiques ni'ont été d^un misr-

veilieux secours pour m'instruîre à conserver mou équilibre 9 et à bien ajuster mon centre de gravité avec les cinq positions. Ayant donc acquis Tart de marcher sans faire de £iux pas , et appris à saluer ^ je me mis hardiment en devoir de répondre à lUnvitation du baronnet pour un diner de famille , ne doutant pas que mes nouveaux* talents me permissent de me présenter devant les dames avec une passable intrépidité : mais, hélas! combien sont vaines toutes les espérances de la théorie , quand elles ne sont pas soutenues par une pratique habituelle ! Comme j'approchais de la maison , le son d'une cloche m'alarma , et je craignis d'avoir fait gâter le dtner, faute d'exactitude : tourmenté par cette préoccupation , je devins rouge comme l'écarlate , pendant que mon nom était successivement annoncé par divers laquais en livrée qui m'introduisirent dans la bibliothèque , sachant à peine où j'étais et qui je voyais. A mon entrée , je rappelai tout mon courage, et je fis mon nouveau salut à lady Bienvenu; mais malheureusement, en ramenant mon pied gauche à la troisième position , je marchai sur l'orteil goutteux du pauvre sir Thomas, qui me suivait de près pour me faire la nomenclature de la famille. L'embarras que j'éprouvai dans cette occasion est difficile à concevoir, puisque les personnes timides peuvent seules juger de ma disgrâce , et leur nombre est, je crois , fort petit. La politesse du baronnet dissipa peu à peu ma confusion 9 et je fus surpris de voir combien une bonne éducation le rendait maître de cacher sa douleur , et de paraître parfaitement à son aise après un si pénible accident L'enjouement de son épouse et le babil familier des jeunes demoiselles m'encouragèrent insen-

siblement à me défaire de ma réserve et de ma niaiserie ; je m'enhardis jusqu'à me mêler à la conversation , et même à me lancer dans de nouveaux sujets. La bibliothèque était richement garnie délivres d'une reliure élégante : je crus que sir Thomas était un homme de lettres , et je me hasardai à donner mon avis sur plusieurs éditions des classiques grecs , en quoi l'opinion du baronnet s'accorda de tout point avec la mienne. Je fus conduit à ce sujet en observant une édition de Xénophon en seize volumes , qui , comme je n'en avais jamais entendu parler auparavant , excita en moi une vive curiosité. Je me levai pour examiner ce que c'était ; sir Thomas comprit mon dessein , et voulant, jje le suppose , m'épargner cette peine , il se leva aussi pour prendre le livre , ce qui redoubla mon empressement à le prévenir ; de sorte que je mis brusque* ment ma main sur le premier volume , et le tirai avec vigueur : mais, ciel ! au lieu de livte , un ais recouvert de cuir et de dorures qui le faisaient ressembler aux seize volumes tomba en roulant , et renversa malheureusement une écritoire sur la table placée au-dessous de la bibliothèque. En vain sir Thomas m'assura qu'O n'y avait aucun mal ; je vis Tencre couler à grands flots d'une table de marqueterie sur le tapis de Perse , et, sachant à peine ce que je faisais, j'essayai d'en arrêter le progrès avec mon mouchoir de batiste. Au fort de cette confusion , on vint nous dire que le dîner était servi ^ et je m'aperçus avec joie que le tin^tement de la cloche qui m'avait d'abord causé tant d'alarme n'était que le coup de la demi-heure avant le dîner. En traversant le salon et une longue suite d'appartements pour mé rendre à la salle à manger ,

1^118 le temps de me remettre un peu de mon trouble » et je fus prié de m'asseoir à table entre lady fiienvenaetsa fille atnée. Depuis la chute du Xénophon de bois , ma face avait été continuellement brûlante eomme un charbon : je commençais justement à reprendre mes esprits 5 et à sentir une fraîcheur consolante 5 quand un accident inattendu ralluma tout le feu et la rougeur de mon visage. Ayant mis mon assiette à soupe trop près du bord de la table, en saluant miss Di- Qah, qui me complimentait poliment sur la forme de mon gilet , je laissai tomber tout le potage bouillant sur mes genoux. En dépit d^une provision de serviettes qu'on m'offrit aussitôt pour essuyer la surface de mes habits , ma culotte de soie noire ne fut pas assez imperméable pour me garantir des pénibles effets de cette fomentation soudaine 9 et 9 pendant quelques miinutes» je crus sentir mes cuisses et mes jambes cuire dans une chaudière; m»s, me rappelant que sir Thomas avait dissimulé sa souffrance quand je lui avais marché -sur l'orteil 9 je supportai courageusement mon mal en silence , et je m'assis avec mes extrémités inférieures échaudées , au milieu des rires étouffés des dames et des domestiques. Je ne racoaterai pas les nombreuses balourdises que je fis durant le premier service , ni rembarras que j'éprouvai quand on me pria de décou-* pèr une. volaille, ou de servir de divers plats qui se trouvaient dans mon voisinage, répandant un vase plein de sauce , et renversant une salière : je me hâte d'arriver au second service, où de nouveaux désastres m'achevèrent. J'avais sur ma fourchette un superbe morceau de boudin gras , lorsque miss Louisa Bienvenu me pria d^avoir la complaisance de lui passer un pigeon qui était

près de moi : ààm mon empressemeot „ saehaut à j^xnp ce que je faisais , je portai à ma bouche le boudin auisfi chaud qu'ua^ charbon ardent \ il me fut impossible :de cacher mon supplice ; mes yeux sortaient de leurs prhites. A la fin , en dépit de ma honte et de ma réf ola-tion , je fuç contraint de laisser tomber sur muon as^e(te riqstrument de ma tortMre. Sir Thomas et les 4AinQs curent compassion de mon infortune ; chacun conseillait un spécifique différent ; l'un recommandait rbuile, un autre Teau, mais tous ci>n?enaieut que le Vin valait niieuxpour cerner l'inflap^imatiou , €)t on m'apporta du buffet un verre de Rota*. Alai^^ hélas ! conoment r4.coiiter \^ cuite ? Sp^t qt^e 1q sop^melier se fût Qiépris ,par accident , sol^ qu'il cjut fojnné par maliop le projet de me rendre fou 5 il me donna une ^au-de-rvie des plus forte;^ dont je remplis ma bouche déjà blessée au vif et cicatrisée. Absolument étranger à l'usage de toute liqueur spiritueuse , avec ma langue , mon gosier et mon palais aussi écorchés qu'une tranche de bœuf, que pouvais-je faire ? Il me fut impossible d'avaler le br!9|]>vage : meAt^nt mes oïdiiqa sur ma boudhe , la mau- -dite liqueur jaillit à travers mon ne^ et mes doigts , . QomtthG une fontaine > sur tous lés plats ; et |e £us assailli par des éclat« de rire de tous les coins de la saUe. En vain sir Thoocias réprimanda Les valets , et lady Bien venu. gourmande ses filles : la mesure de ma hoBle et de leur divertissen^ent n'était pas encore complète. Pour me délivrer de l'état insupportable de transpiration où* cet accident m'avait mis , sans songer à ce que je faisais t ^'essuyai ma face avec ce malencontreux meiuîlioir qui était encoce tout humide grâ^œ^ à lachoie du Xéfiophon, et je barbouillai mon visage de raies

d*eiicre en tous sens. Le baronnet lui-même ne put résister h cette épreuve » et partagea avec son épouse rhilarité générale, tandis que je m^élançaide la table, dans un transport de désespoir : je me précipitai hors de la maison , et je courus à mon logis avec autant de trouble et d*agitation que si j*eusse été poursuivi par le remords cuisant de quelque crime.

Ainsi ^ sans avoir dévié du chemin de la rectitude morale , je souflfVe des tourments comme une âme réprouvée. La moitié de mon corps est presque bouillie , ma langue et ma bouche grillées , et je porte les marques de Gain sur mon front : mais ce ne sont encore là que de légères disgrâces en comparaison de la honte inévitable qui m'attend toutes les fois qu'on parlera de cette affaire. ^

Uhomme vertueux.

Celui qui dans sa jeunesse perfectionne ses facirités intellectuelles par la rechqrol^e de la vérité et des connaissances utiles, qui épure et fortifie ses facultés morales par Tamour de la vertu, en les consacrant au service de ses amis, de son pays et du genre humain ; que la vraie gloire enflamme^ que la chaleur de l'amitié sainte appelle à la vie sociale , et la douceur d'un amour vertueux à la vie domestique; dont le cœur s'ouvre à toutes les affections tendres et généreuses; qui unit à ces qualités une piété sage et ferme , également éloignée de la superstition et de l'enthousiasme : cet homme passe la jeunesse la plus agréable, et amasse pour les

ET PARALLÈLES. SSy

saisons suivantes de la vie un riche trésor d'actions honorables et de îouissances délicieuses.

Celui qui,, dans Tâge mûr, impose à la voix des passions viles et de l'intérêt personnel un silence rigoureux, qui forme des amitiés choisies et vertueuses, qui cherche la renonunée, les richesses et le pouvoir, dans les sentiers de la vérité et de la vertu, et, s'il ne peut les trouver dans cette voie, les dédaigne généreusement; qui, dans son caractère et ses liaisons privées, s^abandonne sans réserve aux passions nobles et bienveillantes, et , dans son caractère et ses liaisons publiques, sert son pays et le genre humain de la manière la plus pure et la plus désintél*es8ée ; qui jouit enfin des biens de la vie avec la plus ^ande modération , et qui en supporte les maux avec le plus grand courage ; qui, dans les diverses épreuves où le placent son devoir et les événements, conserve et exprime toujours un amour respectueux envers Dieu : cet homme est le meilleur modèle pour cette époque de la vie; il la traverse avec autant de satisfaction que de dignité, et se fraie un chemin à la vieillesse la plus honoraire et la plus paisible.

Enfin celui qui, au déclin de la vie, se préserve de rhunieur chagrine trop ordinaire à cet âge; qui entretient en lui-même des affections douces et une parfaite égalité d'âme; qui se sert de son expérience, de sa sagesse et de son autorité de la manière la plus respectable et la plus paternelle; qui agit dans la persuasion que son Créateur l'observe, et qui tâche de mériter l'approbation divine; qui aspire chaque jour à l'immor^ talité, et s'y prépare sans délai; qui, après s'être acquitté jusqu'à la fin de son emploi avec intégrité et constance, quitte la scène du monde avec une joie mo-

deste et sereine : oel bdtiinie est le plus keuroux des vieillards.

Ainsi une vie enlièFe dont la jeuaesse, Tàge Biùr et la vieillesse ressemblent à ce tableao est la vie la meilleure et la plus heureuse.

Ukamme prudent,

La prudenee influe sur la vie cmniiie lee règles sur la composition : elle produit la vigilance plutôt que la sublimité ; elle prévient les pertes pluMt qu^elle ne procure des avantages ; et souvent elle écbappe aux disgrâces, mais rarement elle obtient le pouvoir ou les honneurs. Elle étoufife cette ardeur entreprenante, Bource de tout ce qui commande les hommages ou Tadmiration , et réprime cette généreuse audace qui «cuvent échoue , et souvent réussit. Les règles peuvent obvier aux fkutes, mais elles ne donnent Jamais les beautés; et la prudence assure le repos de la vie, mais •elle ne saurait guère la rendre heureuse. Le monde n*est ravi par des prodiges de grandeur que quand le géfiie secoue le joug des règles, et quand la magnanimité rompt les chaînes de la prudenee.

Un des hommes les plus prudents que J'aie observés, est mon vieil ami Sophron, qui a traversé la vie en paix, grâce à son inviolable attachement à quelque maximes simples, et qui s'étonne de voir naître ai souvent des querelles et des malheurs.

Le premier principe de Sophron est de ne point amrir de hasard; quoiqu'il aime Taigent, il pense que l'économie est une source plus certrâie de ricîhesses

que Piodofttrie. G^est inutilement qu*on met sous ses yeux la perspective d'un large gain : il a peu de foi dans l'avenir, et 11 n'aime pas eicposer son argent hors de sa tue ; car personne ne sait ce qui peut arriver. Il a un petit bien qu'il afferme à l'ancien taux, parce qu'i/ fHi^ut mieux avoir peu qu^ rien; mais il exige avec rigueur son paiement au jour convenu , car oeiui qui ne peut payer un quartier ne peut en payer deux. Si ou loi parle de quelque aniélioration en agriculture, fl préfère la vieille méthode ; il a observé que les innova* lions répondent rarement à l'attente; il est d'avi&que nos ancêtres savaient aussi bien que nous cultiver la terre; et il conclut par un argument sans réplique, e'est que la dépense des plantations et des clôtures est immédiate , et l'avantage éloigné , et que ce ti'est pas être sage que de quitter le certain pour V incertain^

Une autre maxime de Sopfaron est de ne se méter que de ses affaires. Dans l'état, il n'est d'aucun parti; mais il entend parler et îi s*entretient des affaires publiques avec le* même flegme que s'il s'agissait de l'ad* ministration de quelque république anci^aue. Si on vient à citer un acte flagrant de fraude ou d'oppression, il espère que tout ce qu*on dit n'esP pas vrai : si l'im* péritie ou la corruption mettent la nation en flammes il espère que chacun a de bonnes intentions. 'Aux élec'? tiens, il abaîadoniie ses clients à leur choix, et il s'abstient lui-même de voter; car tous les candidats sont d'honnêtes gens, qu'il ne veut ni contrarier ni offl^nser. Si des discussions s^élèvent entre ses voisins, il observe une froide et invariable neutralité* Son exactitude lui a vsdu la réputation de probité, et sa circonspection celle de sagesse; peu de pei'sounes refuseraient desou-^

mettre leurs différents à sa décision. Il aurait pu prévenir plus d'un procès dispendieux, et arrêter plus d^une querelle à son origine ; mais il refuse toujours le ministère d^arbitre , parce qu'il faut se prononcer contre Tun ou contre Tautre.

Quant aux affaires des autres &imilles, il n'en a jamais aucune connaissance. Il voit vendre et acheter des domaioes, accroître et dévorer dés héritages, sans louer le possesseur économe, ou censurer le dissipateur. Il ne fait jamais sa cour aux puissances 'qui s'élèvent , de peur qu'elles ne tombent, et n'insulte jamais à la grandeur déchue , de peur qu*elle ne se relève. Sa circonspection a l'air de la vertu , et ceux qui n'ont pas besoin de ses secours vantent sa bienveillance; mais, si on sollicite ses services, il vient justement de disposer de tout son argent ; et, quand le solliciteur est parti , il déclare à sa famille qu'il est affligé du malheur de cet ami , qu'il a toujours eu pour lui une tendresse particulière , et que c'est pour cela qu'il ne peut lui prêter d'argent , de peur de détruire leur affection, en se trouvant réduit à exiger un remboursement.

Il n'a jamais ouï parler des disgrâces domestiques. Quand on lui dît, pour la centième fois , qu'une demoiselle de bonne maison s'est mariée à un cocher , il lève les bras avec étonnement; car il l'avait toujours prise pour une fille sage. Quand des querelles conjugales, après avoir excité dans tout le voisinage les caquets et le scandale, se terminent enfin par une séparation, il ne peut concevoir comment cela s'est fait; car il considérait les époux comme un couple heureux.

Si on lui demande son avis, il n'indique jamais aucune direction particulière, parce que les événements

ET PARALLÈLES. 54f

Bont incertains, et qu*il ne veut point s'attirer de reproche ; mais il prend affectueusement par la main la personne qui le consulte, lui dit quUl se met à sa place, et lui conseille de ne pas agir précipitamment, mais de peser les raisons pour et contre; il observe qu^on peut être aisément trop vif, comme trop lent; el que plusieurs échouent pour trop faire , aus8i«-bien que pour faire trop peu ; qtie te sage a deux oreMes et une langue, et que peu dit est ôientât corrigé i qu'il pourrait ajou« ter telle et telle réflexion , mais que chacun , après tout , est le meilleur juge de ses affaires.

Quelques uns sont satisfaits de ce procédé, et s'en retournent chez eux avec une profonde vénération pour la sagesse de Sophron; et nul n'est offensé, parce que chacun conserve librement toute son opinion.

Sophron ne donne son avis sur aucune réputation. Il est également vain de lui parler de vice et de vertu ; car il a remarqué qu'aucun homme n'aime la censure, et que fort peu goûtent l'éloge d'autrui. Il a quelques formules dont il se sert également pour tout le monde. Relativement à la fortune, il croit que chaque famille est à son aise : il n'exalte l'esprit de qui que ce soit par des louanges excessives, et cependant il ne rencontre que des gens fort sensés. Chaque homme est honnête et loyal ; et chaque femme est une bonne créature.

Ainsi Sophron se glisse dans l'ombre, sans éveiller l'affeclion ni la haine^, sans rencontrer ni protecteurs ni adversaires; il n*a jamais ^essayé de s'enrichir, de peur de devenir pauvre; et il n'a jamais contribué à l'élévation de ses amis , de peur de se faire des ennemis.

Johnson.

54a CARACTÈRES OU PORTRAITS,

V homme singulier.

Sir William ThcMmill passe pour un des hommes le» plus généreux, et, en même temps, les phis bizarres du royaunse. Peut-être a-t-il porté trop loin la bien«« veillauoe dans «a jeunesse ; car alors ses passions étaient violentes, et, comme elles tendaient toutes à la vertu ^ elles le jetèrent dans un excès romanesque. Il aspira de bonne heure à la gloire des armes et à celle des sciences; il se distingua bientôt dans Farmée, et obtint quelque réputation parmi les savanis. L^adulation s'attache toujours aux ambitieux; car eux sevAs reçoivent baueoup de plaisir de la flatterie. lise vit environné d*une troupe de complaisants qui ne lui montraient qu'un côté de leur caractère; en sorte qu'il commença à changer son affection pour les individus en une sympathie uuîverseUe. Il aimait tout le genre humain; car sa fortune l'empêchait de voir qu'il y avait des fripons. Les médecins nous parlent d'une maladie où les organes acquièrent une irritabilité si délicate que le plus léger contact leur est douloureux : l'afibction que certaines personnes ont ainsi éprouvée physiquement , cet homme l'éprouva au moral. Le moindre malheur, ^oit réel, soit fictif, le touchait vivement, et son âme souffrait d'une excessive sensibilité pour les infcfrtunes d'autrui. On peut croire aisément que, disposé ainsi à secourir, il trouva beaucoup de geu» disposés à solliciter : ses profusions commencèrent à porter atteinte à sa fortune, mais non à son bon naturel; sa générosilé semblait même «'accroître à mesure que ses richesses diminuaient; il devint imprévoyant en devenant pauvre ;

et 9 quoiqu^il parlât comme un homme sensé^ ses actions étaient celles d'un extravagant. Néanmoins, encore poursuivi par Timportunité 5 et désormais incapable de satisfaire à toutes les demandes qu'on lui adressait, au lieu d'argent il donna des promesses. Il ne lui restait plus d'autre ressource, et il n'avait pas assez de fermeté pour causer de la peine à quelqu'un par. un refus. Il attira ainsi autour de lui une foule de clients qu'il était sûr de mécontenter, et qu'il souhaitait pourtant de secourir. Ceux-ci l'obsédèrent quelque temps, et ensuite l'abandonnèrent avec mépris et avec de justes re-. proches. Mais « à mesure qu'il s'aviKssait aux yeux des autres, il perdait aussi sa propre estime. Son âme s'était appuyée sur leur adulation , et, cet appui une fois Ôté, il ne pouvait trouver de plaisir dans les suffrages de sa conscience , dont il n'avait jamais su apprécier le témoignage. Le monde s'offrit alors à lui sous un aspect différent: les flatteries de ses amis conunsa'^ cèrent à dégénérer en simple approbation ; i'approbatioa prit bientôt la forme plus familière de Favis, et les avis rejetés amenèrent les reproches. Il reconnut alors que les amis qu*il avait attirés près 'de lui par se^ largesses étaient peu estimables, et il s'aperçut enfin qu'il faut toujours donner son cœur en échange pour obtenir celui d'un autre. En un mot , il résolut de se respecter lui-même , et il conçut un plan pour réparer les'brèches de sa fortune. Dans ce dessein , il parcourut à pied toute l'Europe, selon sa méthode originale, et aujourd'hui, quoiquMl ait à peine atteint l'âge 4e trente atts, ilfoUit d'un sort plus brillant que jamais» Maintenant ses bontés sont plus raisonnables et mieax réglées qu'auparavant, mais il conserve encore un caractère

' de siogularité , et il trouve plus de plaisir dans les yeitm expansives.

GOUISIUTB.

Camille et Flore*

Camille offVe en réalité ce qui trop souTent n^a été qu'une fiction des poètes : ou plutdt elle possède une réunion de traits si délicats que rarement ils ont eu assez de discernement moral et de goût pour en concevoir rimage. Dire qu'exile est belle, qu'elle est aocmnpliey qu'elle est généreuse, qu'elle est sensible , c'est parler en général 9 et je voudrais la décrire avec précision. Sa taille est un peu haute et svelte : gracieuse, imposante, elle inspire une sorte de tendre vénération; le son de sa voix est mélodieux , et elle ne peut ni jeter un coup d'ooil ni faire un pas sans révéler quelque chose à son avantage. Douée de presque toutes les perfections, elle ne soupçonne aucun de ses agréments, et c'est ce qui les rehausse tous. £lle est modeste et se défie de son opinion, et néanmoins elle comprend toujours parfaitement le sujet dont elle s'entretient, et voit la question sou» son vrai iour : ni l'orgueil, ni les préjugés, ni la précipitation, ne l'égarent; elle a l'esprit juste , et juge sainement. S'il y a des sujets trop épi^ neux, trop embarrassants pour l'innocente simplicité de son àme« son ignorance ne sert qu'à dévoiler dans sou caractère un nouveau charme qui nait de ce qu'elle avoue, peut-être même de ce qu'elle possède cette ignorance. Le trait distinctif de l'esprit de Camille, c'est le goût; mais quand elle s'étend le plus sur un sujet , elle montre toujours qu'elle aurait encore plus

i\ dire, 6t par ce sacrifice volontaire de son triomphe elle ne persuade que mieux. Au cœur le plus généreux elle unit la plus exquise sensibilité, qui respire et parle dans tous les traits de sa physionomie. Camille est-elle mélancolique ? soupire-t-elle ? chacun s -attriste, on s*informe si quelque malheur afflige Camille; on trouve qu'elle soupirait pour Tinfortune d*autrui , et on n'en est que plus ému. Jeune, belle, et d'une haute naissance f Camille fait l'ornement de toutes les sociétés , et relève la splendeur des cours. Partout où elle paraît, les spectateurs semblent, par un instinct naturel, sentir sa supériorité, et cependant, quand elle parle, elle a Part d'inspirer aux autres une aisance qu'ils n'avaient jamais connue auparavant. Elle joint à la politesse la plus scrupuleuse une certaine gaieté enfantine, exempte de contrainte et de hardiesse; toujours affable, jamais familière; toujours modeste, mais sans embarras ou sans gaucherie , car l'embarras et la gaucherie sont les effets de PorgueU, qu'on appelle trop souvent à tort modestie. Aux yeux d'un observateur attentif, elle a encore une sorte de timidité ingénue qui sert à donner plus de piquant et d'expression à ses regards, admirable effet d'une supériorité réelle! Par un mérite sans faste et sans prétention elle contient le téméraire et l'orgueilleux « et impose silence à ce fracas indécent et insupportable avec lequel des personnages subalternes dans un rang supérieur étourdissent la bassesse et la servilité. Oui, tout le monde admire, aime, et respecte Camille. Vous voyez un caractère que vous admirez, et vous le croyez parfait ; en conclurez- vous pour cela que tout caractère différent soit imparfait? Eh quoi! reconnaîtrezvous une variété de mérites presque également remar-

ipiaUefl dan» Tart d*uu Corrèffe, d'un Gaide et d*ttD Rapfaaély et la refuaeres-voiis à riaépuÎBable fécondité de la natuae ? Ceaubien différente de la belle CasMUe e«tl*annaUe Flore I Dans CamUle^, kk nature a étalé to«s ksf agrémentg d'une exacte régularité, et la doBce élég;aace des altrailB de* son »exe : dan» Flove » eUe ebanne par une sorte de vi^aeité naive , de n^ligence (f^racleuse^ de familiarité libre ^ mais innocente Flore a autour d'elle quelque chose d'original et de siaga» lier, un cbarme qu%'il n'est pas aisé de définir; la connaître et Taimer est la même chose, mais on ne peut la connaître par disscription. Sa taille est plus agréable que majestueuse , ses traits plus expressife que régnliers», et ses manières plaisent plutôt' parce qu'elle ne les soumet à aucuae règle que parce qu^dle se conforme à certains usages établis. Camille vous fait songer à la nuisîqne la plus parfaite que tous puissiez entendre : Flora à l'harmonie suave , mais ioégale, qui nattqoeiquefois Hes frémissements capricieux di» zéphyr sur la harpe éolieune. Camille voua représente «ne jeune reine aimable ; Flore sa plus, aimable fille d'honneur. Dans Camille , voue admirer la beauté chaste des Grâ<ces; dana Flore ^ la douceur attiajrante des Amours. Une sensibilité sano art , une gaieté franche et naturelle, et l'âme la plus passionnée, voilà l'étrange caractère de Flore. Son visage brille de la fraîcheur de la jeunesse: il semble que tous les artifices ne pourraient qu'en affaiblir plutôt qu'en rehausser l'éclat , eli le voiler plutôt que l'embelUr; et, tandis» que Camille vous charme par le choix de sa parure. Flore vous enchante par la négligence de la sienne. Tels sont lea attraits différents que la nature a départi» à Ganaeille et à Flore.

Mais pendant qu'elle a fait voir dans cette diversité rétendue de ses moyens de plaire 9 elle a prouvé aussi que la vérité et la vertu sont toujours les mêmes. La tendresse et la générosité sont les premiers mobiles de l'âme de ses deux favorites,^ et on ne les posséda jamais à un plus haut degré que Flore. Elle egt précisément aussi attentive aux intérêts d'autrui qu'indifférente aux siens , et , quoiqu'elle ait assez de force pour se soumettre à toutes les disgrâces qui peuvent lui arriver, elle ne sait comment supporter les infortunes d'autruî. Ainsi Flore unit la sensibilité la plus vraie à renjouemeat le plus vif 5 et tous deux se confondent sxtt ses traits par le mélange le plus séduisant. Tandis que Camille vous inspire une réserve qui vous retient à la distance du respect et de l'admiration. Flore éveille en vous les désirs les pliis ardents mais les plus purs. Camille vous rappelle la majesté de Diane ^ Flore l'attrayante sensibilité de Calisto : Camille vous 41^ve presque à la perfection des anges. Flore vous ravit par l'idée de la femme la plus aimable.

Gbeville.

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