X PRÉFACE
quelques morceaux qui formaient double emploi, et quelques passages traduits des poètes anciens par Cowley , Pope, Dryden , etc. , parceque le but de cet ouvrage est de faire connaître la littérature originale. J'ai cru devoir également retrancher deux morceaux , dont lun , Sermon sur li mot bière, est absolument intraduisible , et dont l'autre. Mariage du rossignol et de la rose, par Darwin, m'a paru de trop mauvais goût.
BT
PRECEPTES
li y a un genre de conversation oii tout le monde veut réusRÎr, et où presque tout ie monde échoue ; c*esC celui qui consiste à narrer. Je ne connais rien qui attire Tattention d^une manière plus agréable, quand on a une certaine réunion de talents nécessaires pour ce rôle, comme du ïj^n sens, une gaieté franche, des idées claires, une grande facilité d^expression , une variété de gestes convenables, afin d'animer tout ce qu'on dit. Si on manque de quelqu*une de ces qualités, au lieu de divertir ses auditeurs, on les fatigue; mais, si on n'en possède absolument aucune, ce qui arrive fort souvent, on devient un fardeau pour la compagnie, qui est sur les épines aussi long -temps qu'on parle.
Mon mauvais sort a quelquefois voulu qu'un homme que fe n'avais jamais offensé me persécutât par une longue histoire, et me contraignît impitoyablement d'entendre ce qui n'intéressait ni lui ni moi, ni même aucun autre; et cependant il était aussi sérieux que si nos vies et nos fortunes, et le bonheur du royaume entier, eussent dépendu de ce qu'il disait. Quel travers vraiment inexplicable qu'un honune débite des paroles pendant une heure ou deux, avec une intehtion très innocente, et, après avoir fait de son mieux, ne réussisse qu'à me mettre mal à mon aise et à se rendre ridicule ! Cette faibtessc natur'elle de l'homme ne se borne pas à la manie de narrer, mais elle se montre également dans tout exercice quiconque de ses facultés intellectuelles. Par exemple, si c'est un des ministres de la parole divine, par une érudition hors de propos, de nombreuses divisions et subdivisions, des digressions incohérentes, de fastidieuses répétitions, des remarques frivoles, de faibles réponses à de fortes objections, des conclusions sans prémisses , de fades exhortations , et plusieurs autres méthodes dilatoires, il vous traînera un discours durant une heure et un quart, en dispensant, par dose inégale, l'opium et l'édification à son troupeau, où vous verrez sept dormeurs pour un auditeur. Si c'est U41 avocat, par une sorte d'amusement fort bizarre, il s'étendra sur un sujet qu'il pourrait expliquer en deux minutes , et le paraphrasera pendant deux' heures, avec une telle volubilité, une telle abondance d'expressions, et quelque chose de si parfaitement semblable à du style et à des pensées , qu9 les juges et le jury l'écouteront aussi gravement que s'il leur présentait un enchaînement suivi de bons raisonnements
et d'ai||;aments solides. Si c'est un membre de la cham* bre haute ou de la chambre basse, il n'a pas débité quatre phrases, qu'on sait éé\k ob le retrouver une heure après : cependant ses collègues s'amusent ùl s'entretenir de questions indifférentes, jusqu'à ce qu'il ait fini. Je pourrais citer un plus grand nombre d'exemples, mais je crois que ceux-ci suffisent maintenant pour mon bat : au reste ^ de peur d'encourir moi-même un re^ proche sembl^Ie , je partagerai, «n peu de mots, les conteurs en diverses classes : le court, le veri^eu^, le HaMeur, Vùmpidc, et le conteur exceUent.
Le conteur court est celui qui dit beaucoup en peu de mots, éveille notre curiosité, platt à notre imagination ^ ou nous excite vivement à la gaieté. De ce genre étaient Xénophon, Plutarque, Macrobe, parmi les anciens.
Gomime on représentait les Nuées d'Aristophane , satire dirigée contre Socrate, ses amis l'engagèrent à se retirer, et à se cacher derrière eux. Non , dit Socrate , je veux rester à l'endroit où je suis exposé à tous les yeux, car je me considère maintenant comme un excellent repas dont chacun prend sa part.
Brasîdas, fameux général lacédémonien, saisit une souris; elle le mordit, et le força ainsi de lâcher prise. 0 Jupiter, s'écria-t-il, quelle chétive créature ne peut jouir de sa liberté^ si> elle veut la défendre! (Voyez Plutarque*)
Diogène ayant fait un voyage à Chio, dans le temps où cette Ile était sous la domination des Perses, dit en pleine assemblée que les habitants étaient des insensés d'établir un collège , et de construire des temples , puisque les Perses ne leur laisseraient pas le privilège d*y
mettre des prêtres de leur choix, mais letlr enverraient lés mages les plus ignorants.
Auguste, étant campé avec son armée aux environs de Mantoue, fut importuné, trois nuits de suite, par les cris d'un hibou. Une proclamation fit savoir aux soldats que celui qui parviendrait à saisir le coupable , et à le livrer aux mains de la justice , recevrait pour sa peine. une généreuse récompense. Chacun se mit avec ardeur à la poursuite de Toiseau : à la fin , l'un d'eux , plus vigilant que les autres , le trouva dans le creux d'un arbre, et le porta en triomphe à l'empereur, qui le vit avec beaucoup de joie, mais donna au soMat une somme d'argent tellement au-dessous de son attente, que celui-ci laissa au même instant le hibou s'envoler.^ Tant un juste sentiment de la liberté animait encore le dernier des Romains I {Maerab., Sat.)
Le conteur verieux est celui qui ne dit que peu de chose ou rien , dans une grande quantité de paroles. Beaucoup d'entre les modernes sont fameux pour ce talent , et nous en comptons parmi nous , dans ce royaume , un grand nombre de la meilleure espèce. Si j'ai bonne mémoire , nous avons six doyens , quatre juges , trente-six conseillers , soixantecinq procureurs , plusieurs agrégés de collège , chaque ulderman de la nation , excepté un , tous les vieux gentilshommes et les vieilles dames sans exception, cinq membres du collège des médecins , trois ou quatre lords, deux cents écuyers, et bon nombre de gens de distinction.
Je citerai ici, comme échantillon , un fragment d'une longue histoire qui contient cent quarante-huit mots ^ et qu'on aurait pu réduire aux dix mots suivants : Ity a neuf ans , je préchai pour un ami.
« J* me souviens qu'un jour , je crois qu'il y a environ sept ans , — non , je me ,trompe , il y a bien neuf ans ; car c'était justement quand ma femme était sur le point d'accoucher de DicLy : je me rappelle même y par parenthèse,, que la sage-femme aurait voulu me faire rester pour lui tenir compagnie; et il faisait bien le temps le plus sombre et le plus orageux que j'aie jamais vu avant ou depuis : mais , comme je m'étais engagé à prêcher pour un de mes amis , honmie très estimable , qui demeurait à près de vingt milles de là , et comme c'était un samedi, je ne pouvais différer jusqu'au lendemain matin ; j'avais pourtant un excellent bidet, capable de faire le chemin en trois heures; je Tavais acheté d'un voisin , monsieur Masterson : mai» ne voulant pas mettre mon ami dans l'inquiétude , etc. 9 Il débita tout cela en une minute. L'histoire dura une heare , en sorte que , de compte fait , il prononça 8880 mots , au lieu de 600 , et par conséquent employa 8a8o mots de plus qu'il ne fallait. Si on faisait une rigoureuse application du procédé que je viens d'indiquer, il produirait un effet admirable dans l'expédition des affaires publiques , ainsi que dans les entretiens particuliers , et même dans la composition des livres : pour preuve de ce que j'avance , je renvoie le lecteur à ia fahie des abeiiies , et aux deux profonds traités' du docte M. H. . . n.
Lehaéieur est celui qui se plaît à raconter des choses qu'aucun homme , ayant tant soit peu l'usage de sa raison , ne peut croire. Cette humeur domine surtout chez les voyageurs , et chez les glorieux ; mais elle est fort excusable , parce qu'elle n'en impose à personne , et je ne vois aucun inconvénient à craindre pour ces individus , sérieusement extravagants , qui prétendent
qu*oii ajoute foi à ce quUls savent impossible , isiéme pont les plus grands sots , de digérer.
Un de ces personnages , qui avait vîëité Damas , dit en compagnie que les abeilles de ce pays étaient aussi grosses que des poules. Je vous prie , monsieur , dit quelqu'un de la société en s'excusant de Êiire* cette question , queUe est la grandeur des ruches ? La même que chez nous , répondit le voyageur. Voilà qui est étrange , reprit Tautre. Comment donc font les abeilles pour y entrer ? -^ C'est ce que fe ne saurais dire ; au surplus f c'est leur affaire.
Un autre qui avait voyagé jusqu'en Perse , de retour dans son pays , donnait des instructions à John son laquais , lui représentant combien il était nécessaire qu'un voyageur sût au besoin citer un fait un peu extraordinaire 9 sans quoi il ne pouvait prétendre à obtenir de ses compatriotes la considération qu'il avad dl*oit d'espérer avec cette précaution. A|ais , en même temps, John 9 ajouta- 1 -il, partout où fe sera! in* vite à un repas, tenez- vous près de mon fouteull, et , si j*excède par trop les bornes de la vérité, piquez*mot par derrière , pour m'avertir de corriger ma proposition. Il arriva un jour qu'il dfna chez un certain gentilhomme dont je tairai le nom , où il affirma qu'il avait vil, dans Vîle de Bornéo , un singe doât la queue avait soixante pieds de long. John le piqua. Je; suis éertain qu'eDe avait au moins cinquafite pieds. John le piqua de nouveau. Je crois , pour parier sans exagération, car je ne l'ai pas mesurée, qu'elle avait bien quarante pieds. Nouvel avertissement de John. Je me souviens qu'elle était étalée intr une haie , et elle ne pouvait avoir moins de tredte pieds. John le piqua
encpre. Je îurerais qu'elle en avait vingt. John ne fut pas satisfait. Alors le maître se retourna furieux » en s'écriant : Peste soit du maraud I Voudriez-vous que le aiage n'eût pas de queue ?
Le fameux docteur Burnet, dont l'histoire est du même goût que ses voyages, n'a-t-il pas affirmé qu'il avait vu un éléphant Jouer à la balle ? Et ce grave per- ' sonnage, Isbrant Ides, ne nous assure-t-il pas, dans ses voyages à travers la Moscovie jusqu'à la Chine, qu'il a vu des éléphants auxquels on avait appris à mu* gir comme des génisses, à rugir comme des tigres , et à imiter le son d'une trompette ? Mais leur plus rare talent, comme il observe judicieusement, était déchanter comme des serins. Toutefois ce fait n'est pas aussi étonnant (car Pline raconte des choses merveilleuses de leur docilité) que ce qu'un gentilhomme dît, en pleine compagnie, devant moi, il y a quinie jours : qu'il avait vu à, Bristol , comme curiosité , un lièvre dressé à se tenir debout sur ses pattes de derrière, à saluer toute la compagnie, et chaque personne en particulier, avec beaucoup de grâce, à battre ensuite plusieurs marches sur le tambour. Après ce début , on mettait un chien sur latablq; son maître lui adressait de sanglants reproches pour 4e graves délits et diverses offenses : le lièvre fronce les Sources , roule des yeux enflammés comme \ine fenune, se met en colère, attaque le chien avec autant de rage et de fureur que si c'était son mari*, Tégratigne, le mord , et le poursuit autour de la table, jusqu'à ce que les spectateurs en aient assez pour leur argent.
. Il y a un certain gentilhomme « actuellement en Irlande, grand amateur de merveilleux, mais par vanité.
qui 9 entre autres curiosités du même genre , affirme qu*il a dans son étangune carpe qui, depuis plus de vingt ans, lui fournit, ainsi qu'à ses amis, un excellent plat de poisson , quand ils viennent 4iner ou souper avec luiv ' Voici comme on s*y prend : la cuisinière va avfsc un grand couteau de cuisine , dont le manche est garni d'iin sifDet; elle n'a pas plus tôt sifflé,- que la carpe arrive au bord, et se tourne sur le ventre , jusqu'à ce qu'on eo ait coupé autant qu'il en faut, puis elle s*enfùit. L'ouverture se referme, un ou deux jour» après; la carpe est aussi ferme qu'une roche , et prête à une autre opération»
Je serais charmé de passer une soirée avec une douzaine de personnages de cette humeur singulière ; car fe suis certain qu'ils enchériraient l'un sur l'autre, et j'aurais ainsi une occasion d'examiner jusqu'4)ù peut aller la manie du merveilleux, ou même si elle a des bornes.
Le cOfUeur insipide , qu'on pourrait s^ussi justement appeler soporifique, est celui qui s'appesantit sur une fastidieuse relation de £aiits sans importance. Un tel homme vous fera le détail minutieux , sans vous faire grâce d'une seule circonstance , de ce qui s'est passé dans la compagnie où il se trouvait , de ce qu'il a foi t et de ce que les autres ont fait, de ce qu'ils ont dit, et de ce qu'il a dit, avec un ntillion de phra^s banales ; avec ainsi donc, au commencement de chaque période'; et pout dhréger une iongue histoire; et comme je disais, avec force explétifs du même sens. C'est une chose terrible que certaines gens iraient ni le talent de parier , ni la discrétion de se taire , et que les plus dépourvus du don de narrer soient d'ordinaire les plus empressés à choisir ce genre de conversation.
Le conteur eœceiiôfU est celui qui, sans pronoocer une seule parole de trop , dit tout ce qu*il faut dire ; qui peut, du ton le plus naturel 9 réjouir les autres; qui
cherche à les amuser plutôt qu'à se faire applaudir ; qui j dans tout ce qui sort de sa bouche , montre un jugement sûr et un tour d'esprit délicat ; qui sait mieux divertir sa compagnie en l'entretenant d'un enfant et de son ehev<U de carton ^ que tel autre en lui parlant d'Alexandre et de Bucéphale. Le conteur soporifique ressemble assez à un mauvais lecteur qui imprime son cachet au morceau le plus Spirituel , c^est-à-dire qu'il' le rend ennuyeux et détestable^ uniquement parce qu'i^ passe par sa bouche.
Swift.
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EXEMPLES
Omar.
Omar, fils d'Hussan, avait passé soixante et quinze ans au sein des honneurs et de la prospérité ; les faveurs successives de trois califes avaient rempli sa maison de ricbesses; et, partout oii il paraissait, les bénédictions du peuple proclamaient son passage.
Le bonheur de la terre dure peu : Téclat et l'activité de la flamme consument son foyer; la fleur odorante se flétrit en, exhalant ses parfums. La vigueur d'Omar commença à déchoir ; ses beaux cheveux tombèrent de son front; ses mains perdirent leur force, et ses pieds leur agilité. Il rendit au oalifc les clefs du trésor et le» sceaux de la chancellerie ,- et ne chercha plus d'autre plaisir , pour le reste de sa vie , que l'entretien des sages et la reconnaissance des gens de bien.
Les facultés de son âme conservaient encore leur énergie. Se» appartements étaient remplis d'étrangers empressés à recueillir les leçons de l'expérience , et jaloux d'offrir le tribut de leur adniiration. Galed , fils du vice-roi d'Egypte, entrait chaque jour de bonne heure , et se retirait le dernier. Il était beau, non moins qu'éloquent; Omar admirait son esprit, et aimait sa docilité. — Apprenez-moi, lui dit Galed, vous dont les nations ont écouté la voix avec attention , et dont la sagesse est connue jusqu'aux extrémités de l'Asie , apprenez-moi comment je puis ressembler au prudent
NARRATIONS. ii
Omar. Les arto par lesquels vous aves obtenu et couserré le pouvoir ne vous sont plus désormais nécessaires ni utiles; révélez-moi le secret de votre conduite, et enseignez-moi le plan d'après lequel votre sagesse a élevé votre fortune.
— Jeune homme, répondit Omar, il n'est guère utjle de former des plans de conduite. Lorsque j'observai le monde pour la première fois, dans ma vingtième année , après avoir examiné les diverses conditions du genre humain dans le silence de la solitude , fé parlai ainsi en moi-^mème, appuyé contre un cèdre qui étendait ses* rameaux sur mon front : • Soixante et dix ans sont accordés à l'homme; il m'en reste encore cinquante; le consacrerai dix années à l'étude des sciences, et j'en passerai dix autres dans les contrées étrangères; |e serai savant, etpar conséquent je serai honoré; chaque ville retentira d'acclamations à mon arrivée, et chaque érudit sollicitera mon amitié. Dix années employées ainri rempliront mon âme d'images, que je m'occupe* rai pendant le reste de ma vie à combiner et à comparer. Je jouirai avec délices d'un amas inépuisable de trésors intc^ctuels; je trouverai «de nouveaux plaisirs pour chaque instant , et jamais je ne serai fiitîgné de moi-même. Toutelbis, je oc m'éloignerai pas trop des sentiers battus de la vie, mais j'essaierai quel charme on peut goûter dans la délicatesse des femmes. J'aurai une épouse belle comme lès houris, et sage eomme ^béide; avec elle, je vivrai vingt ans dans les faubourgs de Bagdad, au sein de tous les plaisirs que la richesse peut procurer, et que l'imagination peut inventer. J'irai ensuite m'ensevelir dans une retraite champêtre; je passerai mes derniers jours dans Tobscurité et la con-
12 NARRATIOJMS.
templajtion , et. je me reposerai silencieusement sur le lil de la mort. Dans tout le cours de ma vie , ce sera mon principe invariable de ne dépendre Janoiais du sourire des princes ; de ne jamais m'exposer aux artiâces des cours ; de ne jamais aspirer aux honneurs publics 5 et de ne point troubler mon repos des affaires de l'état. » Tel était mon plan de vie, que je gravai .dans ma. mémoire d'une manière ineffaçable*
La première partie du ten]q[is qui. allait suivre devait être consacrée à la recherche des connaissances , et jç ne sais comment je fus distrait de mon dessein. Je ne rencontrais point d'obstacle visible au. dehors, et je n'éprouvais pas en moi-même des passions indomptables^ Je riegardais la science comme le premier honneur, et comme le plsôsir le plus attrayant; cependant, les jours s'écoulaient après les jours, les mois succédaient aux mois> jusqu'à ce que je m'aperçus que sept années des dix premières avaient disparu sans laisser aucune trace derrière elles. Je remis alors à une autre époque mon projet de voyager; car, pourquoi courir au loin quand il me restait tant de- choses que je pouvais <apprendre dans mes foyers ? Je me renfermai pendant quatre ans , et j'étudiai les lois de l'empire. Le bruit de mon habileté parvint aux juges ; on me trouva ca^f pable de parler sur des questions épineuses, et je reçus l'ordre de me tenir près du marchepied du calife. On m'écouta avec attention, on me consulta avec confiance, et l'amour de la louange enchaîna mon cœur.
Je désirais encore visiter des pays éloignés, j'écourtais avec ravissement les relations des voyageurs , et je songeais quelquefois à demander ma démission^, afin de rassasier mon âme de nouveauté; mais ma présence
Î^ARRATIONS. i3
x&tait toujours néceasaire, et le torrent des affaires m'en- ^trainait. Quelquefois je craignais d*étre accusé d*in- §;ratitude ; mais je me proposais toujours de voyager , et par conséquent je ne voulais pas m'asservir au mariage.
Dans ma cinquantième année, je commençai à soupçoûBcr que le temps de voyager était passé; je crus qVil valait mieux saisir le bonheur qui était encore en mon pouvoir , et jouir des plaisirs domestiques. Mais à cinquante ans, un honune ne trouve pas aisément une fenune belle comme les houris, et sage comme Zôbéide. J*examiuai et je refusai des partis; je consultai, et je délibérai jusqu'à ce que ma soixante et deuxième année me fit rougir de contempler encore de jeunes filles. Il ne me restait plus que la retraite, et je n*ai jamais trouvé de temps pour la retraite, tant que les infirmités ne m*ont pas contraint de renoncer aux emplois publics.
Tel était mon plan , et telles en ont été les conséquences. Avec une soif insatiafile de connaissances , j'ai perdu sans fruit les années de l'étude : avec un ardent désir de voir des pays étrangers, j'sai toujours demeuré dans la même ville: avec la plus haute opinion de la félicité conjugale, j'ai vécu célibataire; et avec la résolution inébranlable de chercher une retraite contemplative , je vais mourir dans les murs de Bagdad.
Johnson.
i4 NARRATIONS.
Aventures d'un sou. ,
MOMSIBVR,
Je ne prétends pas vous cacher riUégitimité de ma naissance y ou la bassesse de mon extraction; et, qiioîque je semble offrir la vénérable empreinte de la vieillesse 5 j*ai reçu le jour à Birmingham, il y a moins de six mois. De là 5 je fus transporté avec plusieurs de mes frères de divers titres, dates et formes, chez un colp<u4eur juif, qui remit pour nous en marchandise à' peine la cinquième partie de notre valeur nominale et intrinsèque. Bientôt après , nous fûmes distribués séparément , pour un gain plus modéré , chez des limonadiers, des traiteurs, des épiciers, et des marchands d'eaa-de*-vie» Il n'y avait pas encore long-^temps que je courais le monde, quand un ingénieux artiste, habile à métamorphoser les métaux, s'empara de moi, et, observant ma forme délicate et ma sur&ce aplatjLe , avec un peu de vif-argent me transforma en schelling; mais le frottement me fit bientôt rentrer danis Thumble. condition où j*étais né, et par malheur je tombai dans les mains d'un morveux nouvellement mis en culotte , à qui sa grand'mère me donna pour étrenues le jour de Noël.
Par une méthode ridicule, on inspire aux enfants de si bonne heure l'amour de l'argent, qu'avant de pouvoir en comprendre l'usage, ils le considèrent comme d'une grande valeur. J'oubliai donc ma destination primitive sous la tutelle de ce précoce disciple de l'avarice et de la folie, et je ne sortais de ma retraite que pour être contemplé et admiré ; mais après quelque temps , un en-
NARRATIONS. i5
fant plus fort que lof m*arracha de ses mains et me délivra de ma captivité.
3 'éprouvai alors beaucoup de traverses parmi ses catoarades ; îe fus heurté du pied , ballotté , jeté en Tatr , lancé rudement dans des trous , ce qui affaiblit et altéra sensiblement ma constitution; mais je souffris bien davantage du choc des toupies, dont je porte encore les marques aujourd'hui : je fus , dans cet état , une cause involontaire de rapacité, de discorde, d'envie, de haine, de malice et de vengeance parmi les petits singes des hommes, et je devins l'objet et l'aliment de ces passions qui déshonorent la nature humaine , tandis que je paraissais diverlirles enfants par une innocente récréation; I2nfin, je fus congédié de leur service en passant brusquement sur l'éventaire d'une marchande pour une orange.
Il est naturel de conclure que, de oh es elle, je ne fis qu'un saut sur le comptoir du marchand d'eau-de-vie; et en effet , j'aurais vraisemblablement pris tout droit ce chemin, si son mari, soldat du guet, ne m'eût arraché de ses mains, aux dépens de son lîez mis en Bang, de ses yeut meurtris , de son visage égratigné, et ' de son uniforme en pièces. 11 me porta au Mail, dans le parc de 8aint-James, et |e rougirais dé dire comment je me séparai de lui... qu'il suffise de savoir que bientôt je fus déposé dans une taverne dé nuit.
J'entrai ensuite dans la. poche d'un suppôt de ces lieux d'infamie, et j'y restai quelques jours avec plusieurs de mes confrères sans qu'il fit attention à nous; mais un soir, comme il revenait en chancelant de la taverne^ il nous lança d'une seule poignée, à travers Tembrasure d'une fenôtre , dans la salle à manger d'un
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marchand qui avait été assez inciTÎl pour lui demander la veille le paiement de son mémoire. Nous reposâmes fort mollement sur un beau tapis de Turquie jusqu'au lendemain matin; alors la servante nous ramassa en balayant; quelques uns de nous furent destinés à aoheter du thé , d'autres à payer du tabac ; pour moi, fe Xus troqué immédiatement, pour faire quelque cadeau au bon ami de la belle.
Mon dessein n'est pas de raconter en détail tous les petits désagréments que j'ai eus à souffrir, ni de m'arrêter sur des circonstances vulgaires et indifférentes, selon la coutume de ces importants égoïstes qui écrivent des récits, des mémoires et des voyages. Quelque inutile à
l'état que puisse paraître un individu aussi chétif que moi , j'ai été l'instrument de beaucoup de bien et de beaucoup de mal dans les relations de la société. J'ai contribué, pour une assez forte sonmie , aux revenus de la couronne, par ma part dans tous les journaux, et dans la consommation du tabac, des liqueurs spiritueuses et autres denrées sujettes à la taxe. Si j'ai encouragé la déb$iuche ou soutenu Textravagance, j'ai aussi récompensé les travaux de l'industrie et secouru les besoins de l'indigence ; les pauvres noie reconnaissent pour leur ami fidèle; et les riches, quoiqu'ils affectent de me dédaigner et de me traiter avec un mépris superbe, sont souvent réduits parleurs folles profusions ù une, détresse que je puis encore adoucir.
L'enquête scrupuleuse qu'on fait aujourd'hui sur notre constitution a, il est vrai , beaucoup gêné et entravé le cours de mes voyages; mais je n'ai pu que me réjouir de mon sort, mardi dernier^ quand on m'a été le privilège de contribuer à. estropier , mutiler et détruire les inno-
cent es vicUmes de la cruauté populaire '. J*ai été assez heureux pour ne plus assister qu*à ces luttes moins sérieuses, où on s'escrime contre des plumes et des plastrons rembourrés : exercice destiné aux enfants^ et parfaitement combiné pour initier ces âmes tendres à des actes de barbarie, et pour les mettre en état de traiter inhunoainement des animaux sans défense.
Je terminerai, Monsieur, en vous apprenant par quel hasard je suis venu jusqu'à vous , dans Tétat piteux oii vous me voyez. Un bon vivant,un membre du club de Sans- Souci, me jeta hier soir à la téted^un commissionnaire, pour le remercier del*avoir éclairé en passant le ruisseau ; le petit malheureux usa la moitié de son flambeau de goudron à me chercher , mais j'échappai à ses perquisitions en restant blotti près d'un poteau. Ce matin, une pauvre fille me ramassa et me porta avec joie à la boutique du boulanger voisin pour acbeter une brioche. Le maître , qui était marguillier de la paroisse , m'examina avec beaucoup d'attention; puis, la menaçant d'un air indigné de la faire conduire à Bridewel , pour se servir. de fausse monnaie , il me traversa d'un clou , et m'attacha sur son comptoir; mais à peine la pauvre enfant affamée fut sortie, qu'il me retira lestement, et m'envoyant changer avec d'autres chez sa première pratique, il me procura l'occasion de vous raconter mes aventures.
( L' Aventurier, )
' Allusion aux combats d« coqs.
i6 NARRATIONS.
^Ijr songe de Carazan, ou exiiortation à la bienfaisance et aux affections sociales.
Caràzan, marchand de Bagdad^ était liauneux dans tout l*Orient pour son avarice et pour sa fortune : son origine était obscure comme celle de Tétincelle que le «hoc du diamant et de Tacier fait jaillir au sein des ténèbres ; et la patiente persévérance de Tindustrie laborieuse Favait seule enrichi.. On se rappelait que , lorsqu'il était pauvre y il passait pour généreux ; et on lui reconnaissait encore une |ustice inflexible. Mais y sott que dans ses relations avec les hommes il eût découvert une perfidie qui rengageât à mettre uniquement sa confiance dans For, soit que, à proportion qu*il amas* sait des richesses, il vît aussi s*accrottre son importance , Carazan l«s estimait d'autant plus qu'il s'en servait moins : il perdit peu à peu l'inclination à faire du bien, à mesure qu'il en acquit le pouvoir; et tandis que la noain du temps répandait les frimas sur son front , leur froide influence pénétra jusqu'à sou sein.
Mais ) quoique la porte de Carazan ne s'ouvrit jamais pour l'hospitalité , ni sa main pour la compassion , la crainte le condaisait constamment à la mosquée aux heures prescrites pour la prière : il observait toutes les pratiques de la dévotion avec la ponctualité la plus scrupuleuse, et trois fois il avait porté l'hommage de ses vœux au temple du prophète. La dévotion , qui naît de l'amour de Dieu , et qui renferme nécessairement l'a- -mour de Thomme , comme elle unit la gratitude à la bienfaisance , et prête au sentiment moral .une énergie divine 9 ajoute un nouvel éclata la bonté , et devient
l'objet, non seulement de TaffectioD, mais du respect. Au contraire, la dévotion de l'égoïste, soit qu'on la regarde comme un moyen de détourner le châtiment que cha* cun voudrait lui voir infliger , soit qu'elle paraisse le rendre plus inévitable par Talliance de l'hypocrisie et dn vice, ne manque jamais d'exciter l'indignation et rhorreur. Aussi , lorsque Carazan , après avoir fermé sa porte , et jeté autour de lui les regards soupçonneux de la défiance, marchait vers la mosquée , tous les yeux le suivaient avec une secrète malignité; les pauvres interrompaient leurs lamentations suppliantes en le voyant passer; et, quoiqu'il fût connu de tout le monde , aucun homme ne le saluait.
Telle était depuis un grand nombre d'années la vie de Carazan , et telle était la réputation qu'il avait acquise , lorsqu'on apprit par une proclamation qu'il avait fixé son séjour dans un magnifique palais au centre de la ville ; que sa table serait ouverte au public ; et que l'étranger serait bien venu pour partager son lit. Bientôt la multitude se précipita vers sa porte comme un torrent : on le vit distribuer du pain aux malheureux dans le besoin , et des vêtements à l'indigence : une douce compassion brillait dans ses yeux, et son visage était rayonnant de joie. Chacun contemplait avec étonnement un tel prodige ; et le murmure de tant de voix confuses, augmentant comme le bruit du tonnerre quand il approche, Carazan fit un signe de sa main : l'attention suspendit un moment le tumulte; et il satisfit ainsi la curiosité qui lui attirait ce concours d'auditeurs :
A celui qui touche les montagnes et en fait jaillir la fumée, au Dieu tout-puissant et très miséricordieux.
honneur éternel! Il a ordonné au sonninnietl d'être le ministre de ses volontés, et il m*a envoyé durant la nuit un songe pour m'instruire. Comnie j'étais assis seul dans mon harenoi, avec ma lampe allumée devant moi , calculant le produit de mes marchandises , et ravi de l'accroissement de mes richesses 9 je tombai dans un profond sommeil , et la main de celui qui règne au troisième ciel s'appesantit sur moi. Je vis l'ange de la mort s'approcher comme un tourbillon , et je fus frappé avant de pouvoir détourner le coup par mes prières. Au même instant, je me sentis enlever de terre, et tvansporter avec une inconcevable \itesse à travers les régions de l'air. Le globe terrestre disparaissait à mes pieds comme un atome ; et autour de moi les étoiles brillaient avec un éclat qui faisait pâlir le soleil. La porte du paradis s'offrit alors à ma vue , et je fus ébloui par une lumière soudaine qu'aucun œil humain ne pourrait soutenir. Ma sentence irrévocable allait m'étre annoncée ; mon jour d'épreuve était passé , et rien ne pouvait être désormais retranché de mes mauvaises actions, ni c^jouté à mes bonnes œuvres. Quand je réfléchis que mon sort était décidé pour toujours , et que toutes lés puissances de la nature étaient incapables de le changer , ma confiance m'abandonna entièrement ; et, taadid que je restais muet et tremblant, couvert de confusion et glacé d'épouvante , une voix sortit du £Dycr de lumière qui brillait devant moi, et m'adressa ces mots :
0 Garazan , tes hommages nWt pas été acceptés ^ parce qu'ils n'étaient point dictés par l'amour de Dieu; et ta justice ne recevra point de récompense, parce qu'elle n'était pas inspirée par l'amour de l'homnie :
NARRATIONS. ai
c'est uniquement dans ton intérêt que tu as rendu à chacun ce qui lui était dû ; et tu n'as approché du Tout- Puissant que pour toi-même. Tu n'as point levé les jenw au ciel avec reconnaissance, ni jeté autour de toi des re^ gards bienveillants. Autour de toi , tu as vu, il est vrai,' le vice et la folie; mais si le vice et la folie pouvaient^ justifier ton avarice, ne serait-ce pas condamner la bonté du ciel ? Si ce n'est sur des êtres vicieux et insensés , sur qui le soleil répandra-t-il sa lumière ?^ oii les nuages épancheront-ils leur rosée ? où le souffle du printemps portera-t-il ses parfums? oCi la main de Tautomne distribuera-t-elle Tabondance? Souviens -toi, Garazan , que tu as banni de ton seiq la compassion , et que tu as possédé tes trésor» avec un cœur d'airain : tu n'as vécu que pour toi; ainsi désomtais tu vivras seul; pour toujours. Tu seras ^clu de la lumière du ciel et de la société de tous les êtres; la solitude prolongera^ pour toi les heures tardives de l'éternité, et les ténèbres ajouteront aux horreurs de ton désespoir^ »
Dans ce moment , je fus entraîné par un pouvoir secret et irrésistible à travers le brillant système de la création , et je franchis en un instant dès mondes innombrables. Gomme j'approchais des confins de la nature , je vis s'épaissir autour de moi les ombres d'un vide immense et sans bornes , séjour effro^ble d'un éternel silence, de la solitude et des ténèbres. Une horreur inexprimable me saisit à cette vue, et je m'écriai avec toute l'ardeur du désir : O que ne suis-je condamné pour jamais à l'asile commun de l'impénitence et du crime! Là du moins la société aurait adouci les tourments du désespoir, et la rage des flammes ne m'aurait pas interdit les bienfaits de la lumière; ou bien, si j'a-
vais été condampé à languir dans une comète qui serait revenue seulement une fois en mille ans aux régions de la clarté et de la vie, l'espoir de ces périodes » quelque long que fût Tintervalle , m'aurait soutenu au milieu des horreurs du froid et des ténèbres; et les vicissitudes mêmes du supplice auraient fait succéder le temps à réternité. Lorsque celte réflexion passa dans mon esprit 9 je perdis de vue Téloile la plus lointaine , et le dernier, rayon de lumière disparut dans une obscurité totale. Les anxiétés du désespoir augmentaient pour moi à chaque moment, puisque chaque moment me reculait plus Loin du dernier monde habité. Je réfléchis , avec une insupportable angoisse, que, lorsque dix mille ans m'auraient emporté par- delà tout , excepté le pouvoir qui remplit l'infini, je découvrirais encore un immense abînae de' ténèbres , où il me faudrait descendre sans secours et sans société, plus avant et toujours plus avant , pour jamais et pour jamais. J'étendis alors mes bras vers les régions de l'existence avec une émotion qui me réveilla. Ainsi , j'ai appris h estimer la société ^ comme tout autre avantage par la privation. Mon cœur est ému de sentiments généreux ^ et je brûle de faire part du bonheur que j'éprouve à ceux qui en sont. la source; car la compagnie d'un seul misérable, que dans l'orgueil de la fortune j'aurais repoussé de ma porte, eût lété pour moi , dans l'affreuse solitude à laquelle je me trouvais condamné, une feveur plus pré-« cieuse que tout l'or de l'Afrique et les diamants de Golconde.
Après cette réflexion sur son rêve , Garaza^n garda tout à coup le silence et leva les yeux au ciel dans une extase de gratitude et de piété. La multitude fut égale-
NARRATIONS. aS
meut frappée du précepte et de Texemple ; et le caiife , auquel on raconta cet événement , afin d'étendre ses bienfaits bien au delà de toutes les largesses 5 voulut qu^on en conservât le souvenir pour Tinstruction de la postérité.
Hawkeswoetr.
L* Alchimiste.
Basilius Yalentin était parvenu à une habileté supérieure dans Fart d'Hermès, et avait initié son fils Alemindrinus aux mêmes mystères ; mais comme vous savez qu'on ne peut les recevoir sans des épreuves pénibles ni sans un cœur pur, chaste et pieux 9 il ne lui découvrit pas, à cause de sa {eunesse et des égarements trop naturels à cet âge , tous les sublimes secrets dont il était maître, n'ignorant pas que le grand œuvre échouerait dans les mains d'un homme aussi su|et à l'erreur qu'Alexandrînus. Averti par un certain malaise d'esprit et de corps que sa fin approchait, il fit venir Alexandrinus, et appuyé sur un lit vis-à-vis duquel son fils était asns , après l'avoir préparé en renvoyant les domestiques l'un après l'autre, et par plusieurs avis, à prendre garde que personne ne les écoutât, il lui révéla le plus important de ses secrets avec la solennité etle langage d'un adepte. « Mon fils , dit-il, j'ai supporté des veilles fatigantes, de longues élucubrations et des travaux assidus, non seulement pour laisser une vaste et brillante fortune à ma postérité^ mais aussi pour parvenir à ètreexpmpt de postérité. Ne crains rien, mon enfant; je ne prétends pas que tu me seras enlevé ; je veux dire que je ne te quitterai jamais, ei^ar conséquent, on ne pourra dire que j'aie de pos-
térité. Contemple , mon cher Alexandrînus , le résultat d^un travail de neuf mois : nous ne devons pas contrarier la nature , mais la suivre et la seconder : î^ai mis à préparer cette essence de revîvîfication précisément le même temps que Tenfant repose dans le sein de sa mère. Observe cette fiole étroite et ce petit* vase : dans Tun un baume, dans Tautreune liqueur. Ces élîxirs, mon enfant^ ont une vertu assez puissante pour remonter les ressorts de La vie quand ils viennent de s'arrêter , peur leur donner une force et une activité nouvelle, en un. mot pour ranimer tous les organes et les sens du corp» Inimain , pendant aussi long-temps quUl en avait joui auparavant, depuis sa naissance jusqu'au jour de Tapplicatjon de mes es9en<3es. Mais , mon cher fils-^ il faut avoir soin de s'en servir dans l'intervalle de dix heures, après que le souffle a disparu du corps , tandis que l'argile est encore échauffée d'un reste de chaleur, et capable de renaître à la vie. Je m'aperçois que ma vigueur est usée par des travaux et des méditations continuelles; ainsi, je te conjure, quand je ne serai plus, de me frotter avec ce baume, et, quand tu verras que je commencerai à m'agiter, de répandre dans mes lèvres cette liqueur inestimable : autrement, la vertu du baume perdrait son efficacité ; par ce moyen ,' tu me donneras la vie comme' tu l'ias reçue de moi ; et dès lors nous mettrons mutuellement de côté toute distinction d'autorité paternelle, et nous vivrons comme des frères, en préparant de nouvelles compositions contre le retour des événements qui exigeraient encore Tapplication de ce re^ mède salutaire. » Peu de jours après avoir déposé ces merveilleux ingrédients dans les mains d'AIexandrlnus , Valentin^ rendit le dernier sovipîr. Telle fut la pieuse
NARRATIONS. aS
affliction de son fils pour la perte d*un aussi excellent père , el les premiers transports de sa douleur le rendirent tellement incapable de s^occuper d'aucune affaire, qu'il ne songea aux essences qu'il avait reçues que lors* que le temps auquel son père avait borné leur vertu fut expiré. Pour dire la vérité , Alexandrinus était homme d*e8prit et ami des plaisirs; il réfléchit que son père avait parcouru sa carrière naturelle; que sa vie avait été longue, uniforme et régulière; mais que pour lui, pauvre pécheur » il avait besoin d'une vie nouvelle pour expier la conduite peu édifiante qu'il avait tenue jusqu'alors, et, dans le secret de son cœur , il résolut de continuer à se livrer, conune il avait fait , à tous ses penchants , mais de se repentir sincèrement, et de consacrer à la piété la vie qu'il devait recouvrer, en réservant pour lui-même cette précieuse découverte quand le temps viendrart d'en faire usage.
On a observé que la Providence punit d'ordinaire l'amour-propre des hommes qui s'abandonnent à une aveugle tendresse pour leur postérité, en leur donnant des enfants bien inférieurs à eux-mêmes en mérite et en vertu, de sorte qu'ils ne transmettent que leur nom à des héritiers qui attestent chaque jour la vanité des .travaux et de l'ambition de leurs pères.
C'est ce qui arriva dans la famille de Valentin ; car Alexandrinus commença à jouir de son ample fortune avec tout le faste d'une table délicate, d'un riche ameublement et d'un magnifique équipage; et il se livra à ces désordres jusqu'au jour où il sentit à son tour sa fin approcher. Gomme Basilius avait été puni par un fils bien différent de lui-même, Alexandrinus en avait un pourvu de penchants entièrement conformes aux siens. Il est
naturel que les méchants soient soupçonneux, eC Alexandrinus , outre cet instinct de défiance , avait de» preuves du caractère vicieux de son ûïb Renatus» car tel était son nom.
Alexandrin us , ayant, comme ie viens de Tobserver, de fort bonnes raisons pour croire qu'il ne pouvait sans danger découvrir à aucun homme vivant le secret réel 4e la fîole et du vase,, résolut d'en assurer autrement le succès 9 et de fonder son espoir sur l'avarice , non sur Taffection de son bienfaiteur.
Dans cette pensée, il appela Renatus au chevet de sou lit, et lui p^rla avec les gestes les plus expressifs et l'accent le plus pathétique : « Mon fils , tandis que vous vous abandonniez à la vanité et au plaisir en suivant l'exeniple que je vous avais donné , nous ne pouvion» ni Tun ni l'autre échapper à la bienveillance ni aux ^alutaires effets du profond savoir de notre père, le fameux Basilius. Son symbole est bien connu dans le monde philosophique , et je n'oublierai jamais l'air vénérable avec lequel il m'initia aux augustes mystères de la tahiô smaragdiffs d'Hermès. C'est un fait certain , et à l'abri de tout soupçon d'imposture , que le monde inférieur est soumis aux mêmes lois que le monde supérieur, à des lois en vertu desquelles s'accomplissent toutes les merveilles d'un certain ordre. Le père est le soleil, la mère est la lune, le vent est le dépositaire , la terre est la nourriee et la mère de toute perfection. II faut recevoir ces vérités avec modestie et avec sagesse.» Les alchimistes mêlent à leur jargon une sorte de mysticité bizarre assee ordinaire à ceux qui aiment beaucoup l'argent , et par laquelle *ils se flattent que la pureté et la régularité de leurs mœurs ici-bas, dans des
vues purement mondaines , ont quelque rapport avec rînnocence du cœur qui doit leur attirer les faveurs du cieldans Tautre vie. Renatus fut surpris d'entendre son père parler comme un adepte et avec ce ton de piété 9 tandis qu'Alexandrinus 9 observant qu^l avait excité Tattentii^B de son fils, continua ainsi : « Cette fiole, mon enfant , et ce petit vase de terre , ajouteront assez à votre héritage pour vous rendre Thomme le plus riche de tout Tempire d'Allemagne. Je vais partir pour mon éternelle demeure, mais je neretoumerai pas à la commune pous> sière. » Alors 9 il reprit un air d'allégresse , et lui dît que, si une heure après sa mort, il lui frottait tout le corps et lui versait dans les lèvres cette liqueur qu'il tenait du vieux Basilius, le corps se convertirait en or pur. Je n'essaierai pas de vous peindre la scène d'attendrissement et de sincère afiliction qui se passa entre ces deux personnes extraordinaires ; mais si le père recommanda le soin de ses restes avec véhémence et chaleur , le fils ne resta pas en arrière pour protester qu'il n'en retrancherait pas le moindre morceau , si ce n'est à la dernière extrémité et pour établir ses jeunes frères et ses sœurs. Alexandrinus mourut, et l'héritier de son corps ( puisque tel est notre langage ) ne put s'empêcher , dans l'impatience de son cœur, de mesurer la longueur et la largeur de son père bien-aimé , et de calculer la valeur qu'il devait produire, avant de procéder à Topé* ration. Lorsqu'il connut le salaire immense de ses peines , il se mit à l'œuvre ; mais hélas ! quand il eut frotté le corps entier, au moment où il cK>aimençait à verser la liqisieur, le corps tressaillit, et Renatus, dans un mouvement d'effroi , laissa échapper la fiole.
( Le Spectateur. )
Les jugemefUs de Hhadamante,
Je comparais hier l*indu8trie de Thomme avec celle des autres créatures : dans ce parallèle , Je ne pouvais m'empécher d'observer que , quoique nous soyons obligés par devoir de nous tenir constamment occupés , de la même manière que les animaux d'un ordre inférieur y sont portés par instinct , nous restons , à cet égard , fort au-dessous d'eux. Nous sommes ici beaucoup plus inexcusables 9 puisque nous avons une bien plus grande variété d'emplois auxquels nous pouvons nous appliquer. La raison nous ouvre une vaste carrière d'occupations dont les autres créatures sont incapables. Les bêtes de proie, et je crois même toutes les autres espèces d'animaux, dans Tétat naturel, partagent tout leur temps entre le mouvement et le repos ; elles sont toujours actives ou endormies : en un mot , leurs heures de veille sont entièrement consacrées à chercher leur nourriture, ou à la consommer. Les hommes seuls, au grand déshonneur de la race humaine , se plaignent sans cesse que la longueur du jour leur pèse , qu'ils ne savent comment passer leur temps , avec beaucoup d'autres murmures non moins honteux , que nous trouvons souvent dans la bouche de ceux qu'on qualifie d'êtres raisonnables. Combien est étrange un pareil langage chez des créatures qui ont tous les travaux de l'esprit, ainsi que tous ceux du corps , pour leur offrir des emplois conr venables ; qui , outre les soins de leur état et de leur profession, peuvent s'occuper des devoirs de la religion, de la méditation , de la lecture des livres utiles , de la conversation ; en un mot, qui peuvent parcourir l'imr
inense domaine de la science et de la vertu 9 et, à chaque heure de leur vie, se rendre plus sages ou meilleures qu'elles n'étaient auparavant I
Après m'étre livré quelque temps à ces réflexions , je pris un livre, selon ma méthode ordinaire, pour délasser mon esprit, avant dem'endormir. Le livre qui me tomba «ons la main , dans cette occasion , était Lucien : je tQ*amusai environ une heure avec les dialogues des morts, et cette lecture amena sans doute le songe suivant :
Je me crus transporté à l'entrée des régions de Tenfer, et je vis Rhadamante, un des juges des morts , assis à son tribunal. A sa gauche , se tenait le gardien àe TÉrèbe , et à sa droite le gardien de TÉlysée. On me dit qu'il jugeait ce jour-là des femmes, ^parce que plusieurs personnes de ce sexe venaient d'arriver, et que le lieu de leur séjour n'était pas, encore prescrit. Je fus surpris de l'entendre faire à chacune d'elles la même demande, savoir, ce qu'elles avaient fait ? A cette question qu'il adressait à toute l'assemblée, elles se regardèrent l'une l'autre, comme sans savoir ce qu'elles devaient répondre : il les interro- .gea alors séparément. « Madame , dit -il à la première •d'entre elles, vous avez été sur la terre environ cinquante années > qu'avez-vous fait durant tout ce temps?» — « Ce que j'ai fait? dit-elle; en vérité, je ne sais pas 4rop ce que j'ai fait : je voudrais avoir quelques moments pour me recueillir. » Après un intervalle d'une demi-heure à peu près , elle répondît qu'elle avait joué au reversis : sur quoi Rhadamante fit signe au gardien à sa gauche de prendre soin d'elle.-^ 0 £t vous, madame, ■dit le.juge, qui avez un air si doucereux et si languissant:
3o NARRATIONS.
je crois que vous veoez nous rendre visite dans TOtre viagt-neuvième anuée; qu-avez-yous fait duraiht ce temps?» —«Je n*ai pas manqué d'ouvrage, dit-elle : le me suis occupée les douze premières années de ma vie à parer une poupée à ressorts , et pendant tout le reste, à lire des comédies et des romans.» — uFort bien, dit-il, vous avez fait là un excellent usage de votre temps. Qu'on l'emmène. » La suivante était une femme de la campagne, d'un air simple. — a £h bien, ma chère dame, ditRbadamante, qu'a vez-vous fait ?» — cN*en déplaise à votre seigneurie, dit-elle, je n'ai pas vécu toutà-fait quarante ans; et, dans cet intervalle, j'ai donné à mon mari sept filles; je lui ai fait neuf mille fromages; et j'ai laissé ma fille aînée avec lui , pour veiller sur sa maison , en mon absence : et j'ose répondre que C'est une aussi bonne ménagère qu'aucune autre fille du voisinage. » Rhadamante sourit de la simplicité de cette bonne femme, et ordonna au gardien de l'Elysée delà prendre sous sa protection. — « £t vous, belle dame, dit-il, qu'avez-vous fait pendant trente-cinq ans? » — « Monsieur, dit-eUe, je n'ai fait aucun mal, je vous assure. » — c merveille, reprit-il : mais quel bien avez-vous fait? » La dame se trouva dans un grand embarras à cette question , et comme elle ne savait que répondre, les deux gardiens s'élancèrent en même temps pour l'emmener ; l'un la prit par la main pour la conduire à 1* Elysée, et l'autre la saisit pour l'entraîner dans l'Érèbe : mais Rhadamante observant une aimable modestie dans son air et dans son maintien, leur ordonna^ de la laisser libre , et de la mettre à part pour un second examen , quand il aurait plus de loisir. Une vieille femme , d'un air hautain et revéche, se présenta en-
NARRATIONS. 3f
milite à la barre , et quand on lui demanda ce qu'elle avait fait, « Vraiment, dit-elle, j'ai viîcu soixante et dix, ans dans un monde bien mauvais, et l'étais si conrrou* cée contre un tas de }eanes folles, que j'ai passé presque toutes mes dernières années à censurer la dépravation du siècle. Je blâmais chaque jourrimpertînente conduite de mes voisins, pour préserver ceux avec lesquels je m'entretenais des mêmes erreurs et des ménoies extravagances.» —«Fort bien, dit Rhadamante; mais porties-vous un œil aussi vigilant sur vos propres actions?» — «Adiré vrai, répondit-elle , j'étais si occupée à publier les fastes d*autrui que je n'avais pas le temps de considérer les mienues.» — «Madame, ait Bhadanumte, ayez la bonté de passer à gauche , et de faire place à la vénérable matrone qui et^t derrière vous.» — «Ma bonne dame, dit-il, je pense que vous avez quatre-vingts ans. Vous avez en<tendu ma question; qu'avez-vous fait si long-temps dans le monde ?» — «Ah ! monsieur , dit- eHe , j'ai fait ce. que je n'aurais pas dû faire; maisî*avais prb la ferme résolution de clianger de conduite , si je n'avais été prévenue par une mort prématurée.» — «Madame, dit- il, faites-moi la grâce de suivre votre conducteur.» Il aperçut alors une autre femme du -même âge , etTinterrogea dans les mêmes termes. La dame lui répondit : « J*ai été l'épouse d'un mari qui m'était aussi cher dans ses vieux ans que dans sa jeunesse ; j'ai été mère, et heureuse dans mas enfants, que j'ai pris soin d'élever dans-tous les bons principes : mon fils aîné est béni par les. pauvres, et aimé de tous ceux qui le connaissent; je vivais de mon revenu^ et j'ai laissé ma famille beaucoup plus riche que je ne Tavais trouvée. » Rhadamante , qui savait le mérite de cette vieille dame,, lui sourit d'un air si gracieux que le
3q narrations.
gardien de TËlysée ^ instruit de son devoir, tendit aussitôt son bras vers elle. II ne Teut pas plus tôt touchée , que ses rides s^évanouirent, ses yeux brillèrent d*UD vif éclat y ses joues devinrent fraîches et vermeilles , et elle parut dans toute la fleur de la jeunesse et de la beauté* Une jeune dame observant que cet officier du tribunal , chargé de conduire les ombres heureuses à rÉlysée , avait un si rare talent pour embellir, brûlait d'être entre ses mains : en sorte qu'elle s'ouvrit un passage à travers la foule , et parut avant les autres à la barre. Quand on lui demanda ce qu'elle avait fait pendant vingt- cinq ans qu'elle avait passés dans le monde : — « J'ai consacré tous mes efforts, dit-elle,. depuis que je suis parvenue à l'âge de raison, à me rendre aimable , et à obtenir des adorateurs. J'inventais des eaux cosmétiques, j'arrangeais des couleurs, je découpais des mouches, je consultais mon miroir^ j'essayais ce qui allait le mieux à mon teint, j'écartais mon fichu, et j'avais soin de rabaisser mon corset. » Rhadamante, sans l'écouter jusqu'an bout, fit signe de l'emmener. A l'approche du gardien de l'Érèbe^ son teint se flétrit, son visage se couvrit de rides , et toute sa personne devint hideuse.
Je fus alors distrait par le bruit lointain d'une troupe de femmes qui s'avançaient en riant, en chantant, et en dansant. J'étais fort curieux de voir l'accueil qu'elles obtiendraient, et en même temps je craignais beaucoup que Rhadamante ne troublât leur gaieté ; mais à leur approche, le tumulte devint si violent qu'il me réveilla.
Addison.
WARRATIONS. 35
Alcandre et Septimtus.
(Anecdote tirée d'un historien byzantin,)
Athènes^ long-temps après rabaissement de Pempire romain ^ resta le séjour de la science, de la politesse et de la philosophie. Théodoric répara les écoles que la barbarie avait laissées tomber en ruines 9 et rendit aux savants les pensions dont Tavarice des gouverneur^ avait fait un monopole.
Dans cette viUe, et vers cette époque, Alcandre et Sèptimius étudiaient ensemble : Pun était le plus subtil dialecticien de tout le lycée; Tautre le plus éloquent orateur des bosquets de l'académie. Leur admi^ ration mutuelle se changea bientôt en amitié. Leur fortune était à peu près égale , et ils étaient nés dans les deux villes les plus fameuses du monde; car Alcandre était d'Athènes, et Sèptimius était venu de Rome.
Ils avaietit vécu quelque temps dans cette douce harmonie 9 lorsqu'Alcandre ^ après avoir passé la première partie de sa jeunesse dans une indolence philosophique > songea enfin à s'appliquer aux affaires , et, pour se préparer à Taccomplissement de ce dessein , s'attacha d'abord à Hypatie, dame d'une rare beauté. Le jour de leur mariage était fixé , les premières cérémonies d'usage étaient achevées , et il ne restait plus qu'à conduire en triomphe Hypatie à l'appartement de son époux. '
Alcandre, enivré de son bonheur et incapable de jouir de quelque satisfaction sans y faire participer son ami Sèptimius > eut, l'imprudence de présenter à Hypatie son compagnon d*études,^et il le fit avec
toute la gaieté d*un homme qui se trouve également favorisé par Tamitié et par l'amour. Mais cette entrevue fut fatale au repos de tous deux; car Septimius n'eut pas plus tôt vu Hypatîe, qu'il se sentit atteint d'une passion involontaire; et 9 quoiqu'il fit tous ses efforts pour étouffer un amojur également imprudent et coupable 9 les émotions de son âme devinrent bientôt si violentes qu'elles occasionèrent une fièvre que les médecins jugèrent mortelle.
Durant cette maladie , Alcandre veillait près dé lui avec toutes les anxiétés de l'affection , et amenait sa maîtresse pour partager les soins aimaUes de l'amitié. La sagacité des médecins découvrît bientôt, par ce moyen , que l'amour était la cause de l'indisposition de leur malade ; et Alcandre , informé de leur découverte, arracha enfin, après beaucoup d'efforts , ce pénible aveu à son ami expirant.
Ce serait alonger inutilement ce récit que de vouloir décrire le combat qui , en cette occasion , s'éleva entre l'amour et l'amitié dans le sein d'Alcandre ; il suffît de dire que les Athéniens étaient alors parvenus à un tel raffinement de délicatesse en morale, que toutes leurs vertus étaient portées à l'excès. £n un mot, sacrifiant sa propre félicité, il céda l'épouse qui lui était destinée, avec tous ses charmes , au jeune Romain. Ce changement soudain de fortune produisit une révolution si inespérée dans l'état de Theureux iSeptimius, que, en peu de jours, il fut parfaitement rétabli , et partit pour Rome avec sa belle compagne. Là , par l'exercice des talents qu'il possédait dans un degré si éminent , il arriva en peu d'années aux plus .hautes dignités de l'état , et fut nommé juge delà cité ou préteur.
Dans le même temps, non seulement Âlcandre éprouva la douleur d'être séparé de son anii et de sa maîtresse, mais les parents d'Hypatie dirigèrent contre loi une persécution , Taccusant d'avoir lâchement abandonné son épouse, et faisant entendre qu'il l'avait ceidée à prix d'argent. Quoique innocent du crime qu'on lui imputait, et malgré l'éloquence qu'il déploya pour «e justifier, il ne put résister au crédit d'un parti puis- , sant. Il perdit sa cause et fut condamné à payer une amende énorme. Gomme il se trouva incapable de fournir une somme si considérable au jour prescrit, ses biens furent confisqués , il fut lui-même dépouillé deThabit des hommes libres , exposé comme un esclave sur la place publique , et vendu au plus offrant.
Un marchand de Thrace l'ayant acheté, Alcandre , avec quelques autres compagnons d'infortune^ fut conduit dans cette contrée sauvage et stérile. Son emploi était de garder les troupeaux d'un maître impérieux , et 3on habileté à la chasse était sa seule ressource pour soutenir une existence précaire. Chaque malin il s'éveillait pour voir renouveler ses besoins et ses fati- ^cs, et chaque changemeot de saison ne faisait qu'accroître une détresse que rien n'adoucissait. Après quelques années d'esclavage » une occasion de fuir se présenta; il la saisi! avec ardeur; en sorte qu'après avoir marché pendant la nuit, et s'être caché le jour dans des cavernes, pour abréger un long récit, il parvint enfin à Rome* Le jour même où Alcandre arriva, Septimiu9. rendait la justice dans le forum : notre voyageur s'y rendit dans l'espoir d'être à l'instant reconnu et publiquem^t accueilli par son ancien ami. Il passa là le jour entier au milieu, de la foule, épiant les regards
du juge et s'altendant à être aperçu : mais une longue ftuite de malheurs avait tellement altéré «es traits , qu'il resta confondu avec les autres sans être remarqué ; et^ vers le soir, lorsqu'il voulut s'approcher de la chaise du préteur ^ il fut brutalement repoussé par les licteursi L^attention du pauvre est ordinairement distraite d'un objet désagréable par un autre objet plus fâcheux. En eflPet, la nuit étant survenue 5 Alcandre se yit obligé de chercher un asile saiis savoir oh s'adresser. Maigre comme il était, et tout couvert de lambeaux , aucun citoyen n'aurait voulu accueillir un tel excès de misère ; en dormant dans les rues , il s'exposait à quelque interruption ou à quelque péril. Enfin ^ il fut réduit à chercher , hors de la ville , un refuge dans un de ces tombeaux, retraite ordinaire du crime, de l'indigence et du désespoir. Dans ce séjour d'horreur , af^uyant sa tête sur une urne renversée , il oublia quelques moments ses malheurs» et goûta, sur sa couche pénible, plus de repos que n'en trouvent les coupables sur les lits les plus délicats.
Tandis qu'il dormait , vers minuit , deux voleurs se réfugièrent dans le même lieu : mais, une querelle s'étant élevée entre eux à l'occasion du partage de leur butin , l'un frappa l'autre au cœur d'un coup de poignard, et le laissa baigné dans sob sang. Le lendemain au matin , on trouva le cadavre en cet état, à l'entrée de la voûte. Cet événement occasiona naturellement des recherches, l'alarme se répandit, on examina le caveau, et on découvrit Alcandre, qui fut aussitôt saisi comme prévenu de vol et de meurtre. Les circonstances qui déposaient contre lui étaient graves, et l'aspect de sa misère confirma les soupçons. Il était
NARRATIONS. Sy
alors depuis un si long temps faniiiiarîsé avec rSifortune , qu'il était enfin devenu indiflPérent à la vie. Il détestait un inonde où il n'avait rencontré qu'ingratitude , perfidie et cruauté : il résolut de n'opposer au^ ounerésistance^ et se soumettante son sorts^vec résignation , il fut traîné , chargé de liens 9 devant le tribunal de Septimius. Gomme les preuves à sa charge étaient positives, et qu'il ne présentait aucun moyen de défense, le juge allait le condamner à la mort la plus cruelle et la plus ignominieuse y quand l'attention de la multitude fut appelée tout à coup par un autre objet. Le voleur qui était le vrai coupable avait été pris au moment où il vendait le fruit de son larcin, et, frappé d'une terreur panique, il avait avoué son crime. Il fut conduit enchaîné au même tribunal, et sa dépo» sition justifia toute autre personne de complicité dans son crime. L'innocence d'AIcandre parut alors au grand jour : sa farouche insensibilité était encore un objet de surprise pour les spectateurs; mais leur étonnement s'accrut bien davantage quand ils virent le juge s'élancer de son tribunal et embrasser le prétendu criminel. Septimius avait reconnu- son ami et sou ancien bienfaiteur ; il s'attachait à son cou avec des larmes de compassion et de. joie. Est-il nécessaire de raconter le reste ? Alcandre fut acquitté : il partagea l'amitié et les honneurs des principaux citoyens de Rome; il vécut dès-lors au sein de la paix et du bonheur, et il laissa cette maxime pour être gravée sur son tombeau: « Qu'aucune situation n'est tellement désespérée, qwe. la Providence ne puisse y porter remède, n
Lt Philosophe^
Rasselas , en se promenant un jour dans la rue, aper* çut un vaste édifice dont les portes ouvertes invitaient à entrer : il suivit la foule , et trouva une salle ou école de déclamation , où des professeurs lisaient des leçons à leur auditoire. Il fixa ses yeux sur un sage, placé audessus des autres, qui discourait avec une grande éncr*g;e sur l'art de gouverner les passions. Son aîr était vénérable, son action gracieuse, sa prononciation claire^ et sa diction élégante. Il montrait, avec une grande force de sentiment et une grande variété de preuves , que la nature humaine est dégradée et avilie, quand les facultés les plus basses font la loi aux plus nobles ; que,^ lorsque Timagination , mère des passions , s'empare de rame, cette usurpation a tous les effets naturels d'un gouvernement illégitime , ranarchie et la confusion ; qu'elle livre aux rebelles les forteresses de Tintelligence^ et qu'elle excite ses enfants à la révolte contre la raison, leur souveraine légitime. Il comparait la raison au soleil, dont la lumière est constante, uniforme et; durable ; et l'imagination à un météore dont l'éclat est brillant mais passager^ le mouvement irrégulier, et la direction trompeuse.
Il communiqua ensuite les divers préceptes donnés, dans tous les temps pour asservir les passions : il s'étendit sur le bonheur de ceux qui ont obtenu cette importante victoire après laquelle l'homme n'est plus esclave de la crainte , ni dupe de l'espérance ; n'est plus amolli par la tendresse , ni abattu par la douleur , mais traverse paisiblement les tempêtes ou le calme de la vie
comme le soleil poursuit également sa carrière dans un oîel pur ou orageux.
Il cita les exemples de plusieurs héros qui ne s^étaient laissé vaincre ni par le plaisir ni par la douleur^, qui avaient considéré avec indifférence tous ces modes ou accidents auxcpiels le vulgaire donne le nom de biens et de maux. Il exhorta ses auditeurs à se dépomllep de leurs préjugés, à sWmer d*^ne patience invulnérable contre les traits de la malice ou de Tinfortune : il conclut que cet état seul était le bonheur, et que ce bonheur était au pouvoir de tout le nMMide. '
Rassdas l'écôutait avec la vénération due aux in« structionjB d'un être supérieur : il Tattendît à la porte et lai demanda hunodilement la permission de visiter un si grand maître de vraie sagesse. Le philosopha hésita un moment; Basselas lui mit dans la main une bourse dW qu'il reçut avec un mélange de jdie et de sur-- , prise.
c J'ai trouvé, dit à son retour le prince à Inoilac, un homme qui enseigne tout ce qu'il est nécessaire de connaître; qui, du trône inébranlable de la force morale, voit passer à ses pieds les Scènes mobiles de la vie. Il parle 9 et Tattentioii se suspend à ses lèvres. Il raisonne, et la conviction suit ses périodes. Cet homme sera désonnais mos guide ; j'étudierai ses doctrines , et j'imiterai sa conduite. »
« Ne vous hâtez pas trop , dit Imlac , de croire ou d'admirer ces prédicateurs de morale /ils parlent comme des anges , mais ils vivent comme des hommes. »
Rasselas ne concevait pas qu'on pût raisonner avec tant de vigueur sans éprouver soi-*miême la force de ses arguments. Il rendit sa visite peu de jours après, mais
4o NARRATIONS.
on refusa de le recevoir. Il avait appris le pouvoir de l'argent : il se fraya un chemin avec une pièce d'or jusqu'à l'appartement le plus reculé 5 où il trouva le philosophe dans une salle obscure, avec les yeux humides et le visage pâle.
« Monsieur , s*écria-t-il , vous venez dans un moment où tous les secours dé Tamitié me sont inutiles; ce que je souffre est sans remède , ce que j'ai perdu ne peut se réparer. Ma fille , ma fille unique , dont la tendresse devait faire la consolation de mes vieux ans, est morte hier au soir de la fièvre. Mes vues, mes projets, mes espérances» tout est fini pour moi. Je suis maintenant un être solitaire et retranché de la société. »
« Monsieur, dit le prince, le trépas est un événe-
ment qui ne peut surprendre le sage : vous savez que la mort est toujours près de nous; ainsi nous devons toujours l'attendre. » — « Jeune homme, répondit le philosophe, vous parlez comme quelqu'un qui n'a jamais senti les angoisses dé la séparation. » — « Avez- vous donc oublié, dit Rasselas, les préceptes que vous exposiez avec tant de force ? la sagesse n'a-t- elle plus de ressource pour armer le cœur contre l'infortune? Songez que les choses extérieures sont changeantes de leur nature, mais que la rais<m et la vérité sont toujours les mêmes. » — « Et quelle consolation , s'écria le père afiligé , peuvent m'offrir la raison et la vérité? Que font-elles, sinon de m'apprendre que ma fille ne me sera point rendue ? » Le prince, dont l'humanité ne lui permettait pas d'insulter au malheur par des reproches, se retira convaincu de la frivolité des sons harmonieux, des périodes élégantes et des maximes ambitieuses.
L'Ermite,
Le troisième {our ils arrivèrent , en suivant les indications des villageois , à la cellule de l'ermite. C'était une grotte creusée dans le flanc d'une montagne om-' bragée par des palmiers , à quelque distance de la cataracte , en sorte qu'on n'entendait plus qu'un murmure doux et monotone qui disposait l'âme à la rêverie et à la méditation , surtout quand il se mêlait au frémissement des vents dans le feuillage. La première ébauche de la nature avait été tellement perfectionnée par l'industrie humaine y que la grotte contenait plusieurs appartements appropriés à divers usages, et servait souvent d'asile aux voyageurs que les ténèbres de la nuit ou la tempête avaient surpris.
L'ermite était assis sur un banc près de la porte pour jouir de la fraîcheur du soir. D'un côté, on voyait un livre avec des plumes et du papier; de l'autre, des instruments de mécanique de différentes sortes. Comme ils s'approchèrent de lui sans être aperçus, la princesse observa qu'il n'avait pas l'air d'un homme qui eût trouvé ou qui pût enseigner le chemin du bonheur.
Ils le saluèrent avec de grands témoignages de respect, et il répondit à leurs civilités comme un homme qui n'était pas étranger aux usages des cours. « Mes enfans, leur dit-il, si vous avez perdu votre route, je vous offre pour cette nuit toutes les ressources que peut fournir cette grotte. J'ai tout ce qu'exigent les besoins de la nature , et sans doute vous n^attendez point de délicatesse dans la cellule d'un ermite. »
Ils le remercièrent, et en entrant ils furent char-n
mes de l*ordre et de la propreté du lieu. L'ermite leur servit des viandes et du vin , quoique lui-môme ne se nourrît que de fruits et d'eau. Sa conversation était enjouée sans frivolité, et pieuse sans enthousiasme. Il gagna bientôt Testîme de ses hôtes ,, et la prtnc^isse se repentit de sa censure prématurée.
A la fin , Imlac lui parla ainsi : « Je ne m'étonne pas maintenant que votre réputation ait pénétré si loin; nous avons entendu parler an Caire de votre sagesse ^ et nous sommes venus ici implorer vos conseils pour diriger ce jeune homn^e et cette jeune dame dans leuir plan de conduite. »
« Pour cehii qui vit bien , réponditl'ermite, tout gem*e de vie est bon ; et je n'ai d'autre règle à donner sur le choix, que d'éviter tout mal évident. »
« Celui -> là évitera certainement toute espèce de.mal^ dit le prince , qui consacrera ses jours à cette solitude que vous avez recommandée par votre exemple. »
« J'ai vécu, il est vrai, qttin2e an&dans la solitude, répliqua l'ermite, mais je ne désire nullement <^ue mon exemple obcienne des imitateurs. Bans ma jeunesse, j'ai suivi la carrière des armes, «et je suis parvenu par degrés aux premiers emplois militaires. J'ai traversé de vastes pays à la tète de mes troupes , et j*ai vu plusieurs batailles et plusieur» sièges.. A la fin , mécontent de me voir préférer un officier phis jeune que moi» e$ sentant ma vigueur s*affaiblir , je résoins de terminer ma vie en paix ^ après avoir trouvé le nioi^e plein d'artifice»* de discorde et de misère. J'avais autrefcHs échappé à la poursuite de l'ennemi en me réfugiant dans cette caverne, et, par cette raiaon , je la choisis pour mon dernier séjour. J'emplnyai des ouvrii^s pour la diatribuer
en appartements, et ie la fournig de tout ce qui me parut nécessaire à mes besoins.
» Durant quelque temps, après ma retraite, |e me ré^ jouis comme le matelot qui entre dans le port après avoir été battu parla tempête. J'étais charmé de ce passage soudain du bruit et du tumulte de la guerre au calme et au repos. Lorsque Tattrait de la nouveauté se fut évanoui , j'employai mes loisirs à examiner les plantes qui naissent dans ie vallon et les minéraux que je recueillais sur les rocbers; Mais cette occupation m'est devenue mainteiaant insipide et fastidieuse. Depuis un certain temps , je suis inquiet et mécontent ; mon âme est tourmentée par les innombrables anxiétés du doute, et par les fentômes de l'imagination qui m'obsèdent à chaque instant, parce que je n'ai aucune occasion pour m'en afiranchîr ou me distraire. Je suis quelquefois honteux en songeant que je n'ai pu me garantir du vice qu'en renonçant à l'exercice de la vertu , et je commence à soupçonner que j'étais plutôt poussé dans cette solitude par le dépit, que gui4é par la dévotion. Mon im&^ gination s'égare dans des souhaits extravagants , et je m'af&ige d'avoir tant perdu pour gagner si peu. Dansla retraite, si j'échappe à l'exemple des méchants, je me prive aussi des conseils et dé la conversation des gens de bien. J'ai long>temps comparé les inconvénients et les avantages de la société, et je suis résolu à retour^ ner demain dans le monde. La vie d'un solitaire sera certainement misérable , mais il n'«st pas sûr qu'elle soit pieuse. »
Ils entendirent cette résolution avec surprise ; mais , après quelques moments de silence , ils offrirent de le conduire au Caire. Il emporta un trésor considérable
qu'il avait enfoui au milieu des rochers , et les suivit à la ville. A mesure qu'il eir approchait , il la contemplail avec ravissement.
L&méme^
FaUfUin et Unnian.
Au siège de Namur par les alliés ^ il y avait dans le» rangs de la compagnie commandée par le capitaine Pincent, au régiment du colonel Frédéric Hamilton , un certain Unnion, caporal 9 et un Yalentin, simple soldat. , Il s'éleva entre ces deux hommes, au sujet d'une affaire d'amiour, une querelle qui s'envenima, et iinit par une haine irréconciliable. Unnion, étant le supérieur de l^alentin , saisissait toutes les occasions de mortifier son rival, sans déguiser le dépit et l'esprit de vengeance qui l'excitaient à cette conduite; Le soldat souffrait tout sans résistance, mais il disait souvent qu'il mourrait volontiers pour se veiiger de ce tyran. Ils avaient passé ainsi plusieurs mois l'un à persécuter, l'autre à se plaindre, lorsque, au fort de leur /ressentiment, ils furent commandés tous deux pour l'attaque du château. A cet assaut le caporal reçut une balle dans la cuisse, et tomba. Gomme les Français pressaient les fuyards,. et qu'il s'attendait k ^Ife foulé aux pieds, il appela son ennemi : « Ah, Valentin! lui dit-il, pouvez-vdus m'abandonner iciP i> A ces mots, Valentin revint sur ses pas : malgré un feu très vif des Français , il chargea le caporal sur ses épaules, et, au milieu de tous les dangers, parvint i\\ec son fardeau jusqu'à l'abbaye de Saisine. Là , un boulet lui enleva la tête, et il tomba sous son ennemi qu'il einportait. Aussitôt Unnion oublie sa blessure , se
relève > s'arrache les cheveux, puis se jette sur le cadayre en s^écriant : » Ah , Valentîn ! c'est donc pour moi , pour moi qui t*ai si cruellement traité, que tu as reçu la mort! Non, )e ne te survivrai pas. » On ne put par aucun moyen le séparer de ces restes inanimés , maïs on remporta tenant le corps sanglant dans ses bras , suivi de leurs camarades, qui connaissaient leur inimi->tîé et fondaient en larmes. Quand il fut ramené dans la tente, il fallut le panser malgré lui ; mais le lendemain ,
appelant encore Yalentin et se reprochant sa cruauté envers lui , il expira dans les angoisses du remords.
{Le BaMilard.) Matilde.
Matilde avait été mariée fort jeune à un gentilhomme napolitain de la première distinction , et s'était trouvée veuve et mère à l'âge de quinze ans. Comme elle caressait un jour son jeune fils à la fenêtre d'un apparte^ ment qui donnait sur le Yolturne, Fenfant, par un mouvement soudain , échappa de ses bras, et tomba dans le fleuve, où il disparut en un instant. Matilde, saisie d'effroi , se précipita dans les flots pour le sauver : mais, loin de pouvoir secourir son fils, elle parvint ellemême avec beaucoup de peine à la rive opposée, dans le moment où quelques soldats français {>illaient aux environs. Ils l'emmenèrent aussitôt prisonnière.
Comme la guerre se faisait alors entre les Français et les Italiens avec la dernière inhumanité, ils allaient exécuter sur elle les deux crimes qu'inspirent la débauche et la cruauté. Néanmoins , un jeune officier s'opposa à cette basse résolution , et , quoique fta re-
traite exigeât la plus grande célérité , il plaça Alatilde derrière lui» et la conduisit en sûreté dans la ville oii il avait reçu le jour. Sa beauté l'avait d'abord ému: bientôt son mérite le charma. Us se marièrent : TolBcier parvint aux premiers emplois ; ils vécurent long-temps ensemble et furent heureux. Mais le bonheur d'un soldat ne peut jamais passer pour durable. Après un intervalle de plusieurs années, les troupes qu'il commandait ayant éprouvé un échec , il fut obligé de se réfugier dans la ville où il avait vécu avec son épouse. Là ils souffrirent un siège, et enfin la ville fut prise. Peu d'histoires citent des excès de cruauté plus révoltants que ceux que les Français et les Italiens exerçaient, à cette époque, les uns envers les autres. Il fut décidé par les vainqueurs, dans cette occasion, que tous les Français prisonniers seraient mis à mort, et surtout le mari de Matilde, auquel on attribuait principalement la longueur du siège. Les résolutions étaient en général e:|;écutées presque aussitôt qu'adoptées. Le prisonnier fu^ amené, et l'exécuteur avec son glaive se tenait prêt, tandis que les spectateurs attendaient, dans un sombre silence , le coup fatal , qui n'était suspendu que. jusqu'au moment où le général, qui présidait comme juge, donnerait le signal. Ce fut dans cet intervalle d'une douloureuse attente que Alatilde vint recevoir les derniers adieux de son mari et de son libérateur, déplorant son infortune et la cruauté de son sort qui ne l'avait sauvée d'une mort prématurée dans le Yolturne que pour la rendre spectatrice de malheurs encore plus grands. Le général, qui était un jeune honmie , avait été frappé de surprise par sa beauté et touché de compassion* pour son infortune; mais il
éprouva de phis fdrtes émotious quand il Tentendit rapp^er ses premiers dangers. C'était son fils» l'enfant pour qui elle avait couru un si grand péril : il la reconnut pour sa mère et tomba en même temps à ses pieds. Le reste peut se deviner aisément : le captif fut mis en liberté 9 et tous trois jouirent de tout le iionbeur que procurent l'amour» l'amitié et le devoir.