‹ Leçons anglaises de littérature et de moraleChapitre 5 sur 16 · GOLDSMITH · texte numérisé non relu

GOLDSMITH

IjC Fannier,

(Conte péravien.)

Au milieu du vaste otéan conununément appelé mer du sud, sont situées les lies de Salomon. Vers le centre do ces Iles» il en est une y non seulement éloignée des au« très, qui l'environnent à une grande distance, mais aussi infiniment plus considérable. Un des ancêtres du prince qui règne aujourd'hui dans cette lie avec un pouvoir abs<du a ^f donner , depuis plusieurs siècles , à tout l'archipel le nom d'Iles de Salomon, à cause de la sagesse avec laquelle il a civilisé les masurs de son peuple.

Le petit^fils d'un des grands hommes de cette lie fortunée était devenu un gentilhomme si accompli , qu'il méprisait les bonnes qualités qui avaient primitivement ennobli sa fan^Ue , et ne songeait à rien qu'à soutenir et rehausser sa dignité par l'orgueil d'un esprit ignorant et par un penchant déréglé pour le plaisir. Il avait une maison sur le bord de la mer » et il y passait une grande partie de son temps à pécher et à chasser : mais il se voyait gêné dans l'exercice de ces importantes occupations, par une longue pièce de terrain marécageux , remplie de roseaux élevés , et qui se trouvait entre su

maison et la mer. Ayant enfin décidé qu^il ne convenait pas à un homme de sa qualité de borner ses t>laish-s pour la satisfaction et le repos d'un artisan obstiné , et après avoir plusieurs, fois essayé en vain de se débarrasser pour quelque argent du propriétaire, qui était un pauvre et honnête vannier, vivant uniquement de son travail avec ces roseaux, qu'il savait façonner d'une manière particulière , le gentilhomme profita d'un grand vent , et commanda à ses valets de brûler l'importune barrière.

Le vannier, qui se vit ruiné, se plaignit'de cette violence en termes plus conformes au ressentiment que lui inspirait l'oppression, qu'au respeel dû au rang de l'offenseur ; et tout l'avantage qu'il retira de cette imprudence fut un surcrptt de coups et de reproches , accompagnés de toutes sortes d'insultes et d'indignités.

Il ne restait qu'un moyen d'obtenir justice , et il le prit : il se rendit à la capitale , portant encore les marques du mauvais traitement qu'il avait reçu ; il se jeta aux pieds du roi , et fit assigner son oppresseur. Celui-ci avoua le délit , et justifia sa conduite en alléguant que le pauvre homme s'était écarté de la soumission due par le vulgaire aux gentilshommes d'un rang distingué.

« Mais , je vous prie , répondit le roi , quelle distinction de rang avait le grand-père de votre père, lorsque, simple bûcheron dans le palais de mes ancêtres, il fut tiré de ce vulgaire dont vous parlez avec tant de ntéprîs, en récompense d'une preuve de courage et de fidélité qu'il donna pour la défense de son maître ? Et cependant sa distinction était plus noble que la vôtre ; c'était la distinction de l'àme , et non celle de la nais-

sance ; la atepi^iorité du mérite , et non de la fortune. Je. suis fàqlA^'^^yoir dans mon royaume un gentil* homme' asse^çhéprisable pour ignorer que le loisir et les faveurs de la fortune lui ont été accordés uniquement , aBn qu'exexnpt de toute inquiétude sur ses besoins personnels y il pût consacrer son cœur , sa tété et son bras à l'utilité publique. »

Ici le roi , cessant de parler , observa avec un regard d'indignation le sombre dépit de Torgueilleux offenseur, qui laissa éclater par quelques murmures son niéconlentement pour une manière de penser si propre à encourager lès roturiers, gens sans conséquence, disaitil , en comparaison des personnes nées pour être honorées. «Où la réflexion manque, répliqua le roi avec un sourire de dédain , les hommes doivent reconnaître leurs défauts par les châtiments qu^ils leur attirent. Yanhuma, ajouta-t-il en se tournant vers le capitaine de ses galères , dépouillez de leurs vêtements l'offenseur et Toffensé , et transportee-lès dans quelqu'une des tles les plus éloignées et les plus sauvages, mettez-les à bord pendant la nuit , et abandonnez-les tous deux à leur fortune. »

lie lieu où ils débarquèrent était un marais. Le gentilhomme espérait se caèher à Tabri des roseaux et s'esquiver en abandonnant non compagnon, dont la société lui paraissait une disgrâce ; mais te» feux du vaisseau ayant donné Taldrme aux sauvages , une troupe nombreuse descendit sur le bord de la mer, et découvrit au matin les deux étrangers daùs leur asile. Ils les environnèrent en poussant d'horribles hurlements , et s'approcfiant de plus en plus , armés d'une espèce de massue , ils semblaient résolus à les immoler ,

So NARRATIONS.

sans aucun sentiment d'hospitalité ou de compassion. Alors le gentilhomme commença à découvrir que la supériorité de son sang était imaginaire. Ému par un sentiment de honte , transi de froid , parce qu'il n'était pas accoutumé à sa nudité ^ troublé par la crainte d'une catastrophe que lui faisait appréhender la barbarie des sauvages 9 il se jeta derrière son pauvre compagnon d'infortune , avec un air abattu 9 lâche et rampant ; et cédant le poste de l'honneur , il prit pour défenseur ce même homme dont il avait regardé la compagnie comme une calamité.

Le vannier , au contraire , que la pauvreté de sa condition avait f depuis long-temps , familiarisé avec la nudité ; à qui une vie pénible et laborieuse faisait paraître la mort peu redoutable , et qui 9 se souvenant de son adresse dans un art inconnu des sauvages , espérait sauver sa vie en leur montrant qu'il pouvait leur être utile , s'avança avec une contenance plus ferme et plus assurée 9 et prenant une poignée de roseaux , il s'assit sans aucune émotion : puis 9 il leur fit signe qu'il voulait leur faire voir quelque chose de curieux 9 et se mit à Touvrage en souriant, et en secouant la tête 9 tandis que les sauvages s*approchaient et attendaient avec surprise l'efiet de ses promesses.

Il eut bientôt achevé une petite couronne d'une forme très agréable : se levant d'uu air craintif et respectueux 9 il s'avança vers le sauvage qui paraissait le chef, et la posa doucement sur sa tête. Celui-ci plut tellement à ses compagnons , sous ce nouvel ornement , qu'ils jetèrent tous leurs massues, et formèrent une danse autour de l'auteur d'un si beau présent , pour le remercier et le féliciter.

NARRATIONS. 5i

U n'y en eut. aucun qui ne témoignât dé Timpatience pour être paré comme le commandant. Ainsi le pauvre vannier ne manquait pas d'ouvrage ; et les sauvages remarquant un des deux étrangers entièrement oisif, tandis que l'autre était si occupé , prirent les armes en faveur de la justice naturelle , et commencèrent à produire des arguments pour appuyer leur opinion.

La compassion du vannier effaça alors le souvenir de ce (pi'il avait souffert ; il se leva , et délivra son oppresseur de leurs mains, en Élisant signe qu'il ignorait ce genre de travail, mais qu'il pouvait, si on le jugeait à propos , s'occuper utilement à seconder l'ouvrage , en allant cueillir et en fournisssant des roseaux à mesure qu'il en faudrait.

Cette proposition s'accorda heureusement avec le désir que témoignaient les sauvages d'être libres pour 86 former en cercle , et observer à leur aise lés progrès d'un ouvrage auquel ils prenaient tant de plaisir. Ils laissèrent donc le gentUhomme s'acquitter de son devoir, au service du vannier ; et dès ce moment, ils le regardèrent comme un être fort au dessous de leur bienfaiteur , et qu'ils devaient traiter en conséquence.

Hommes , femmes , enfants , accouraient en foule de tous les coins de l'île pour avoir des couronnes. Ils chargèrent le gentilhomme de ramasser des perches et des branches d'arbres , et ils construisirent une très belle cabane pour le vannier. Chaque jour ils lui apportaient, de l'intérieur du .pays, les provisions dont ils se nourrissaient eux-mêmes , et avaient grand soin de ne rien offrir au valet supposé avant que le maître eût iini de manger. : Trois mois passés à «réfléchir dans cette situation

morUfiante donnèrent un nouveau tour à Pesprit da gentilhomme» et rectifièrent seg idées; de sorte qu*ane «nuit qu'il ne dormait pas , il fit ainsi , en pleurant y -Paveu de ses sentiments en £aiyeur du vannier : c J*ai ^mérité des reproches , et j'ai manqué du jugement né- «^ cessaîre pour distinguer ce qui n'est qu'accidentel du -vrai mérite. Au lieu d'écouter la nature, je n'ai eu égard qu'à la vanité. La préférence que donné la fortune est vaine et imaginaire, et je m'aperçois trop tard que les seu - 'les choses utiles sont réellement honorables. Je suis hon- ^tçux lorsque je compare mon injustice à votre humanité. Mais 9 s'il platt au ciel de me remettre en possession de mon rang et de mes richesses, je partagerai tout avec vous , pour expier un orgueil si légitimement puni. »

Il promit et tint sa promesse : car , bientôt après 5 le roi envoya le capitaine qui les avait débarqués avec des présents pour les sauvages , et Tordre de les ramener tous deux. C'est encore aujourd'hui une coutume dans cette tle de dégrader tous les gentilshommes qui ne peuvent donner de meilleure raison pour justifier leur orgueil , sinon qu'ils sont nés pour ne rien faire; et le mot qui exprime cette punition est, « Envoyez-le au vannier. »

Le cantrù-tempê.

Grâce à mon goût pour la conversation, ma curiosité a été de bonne heure enflammée par la remarque do docteur Johnson , qu'il n'y a point sur la terre de plaisir comparable à la brillante vivacité des entretiens de Londres. Moi qui, depuis ma sortie du collège , n*a-

narrations: 53

vais guère désaltéré mon esprit qu'aux chétives sources d'instruction que peut offrir une société de province, je m'attendais maintenant à puiser la science dans un fleuve abondant et majestueux , fertilisant tout sur son passage ,. et faisant naître avec profusion les fruits salutaves du raisonnement, et les riantes fleurs de la rhétorique. J'espérais trouver un fonds intarissable de leçons utiles et d'amusement. Je me flattais que chaque diner enrichirait mon imagination, que chaque entretien dissiperait quelque doute, que chaque discussion éclairciraît une di£Bculté, que chaque allusion serait purement classique, enfin que chaque maxime serait féconde en instruction , et chaque période étincelante d'esprit.

Avec l'impatience du désir, je me rendis pour dtnerchez sir John Belfield, à Gavendish. Je regardai ma-v montre vingt fois : je croyais que six heures ne sonneraient jamais. Je n'avais pas envie de montrer mon. éducation provinciale en arrivant trop tdt pour importuner mon ami, ni de montrer mon sa voiif -vivre citadin en arrivant trop tard, et en faisant gâter son dtner. Sir John est un honune de mérite, et de manière» él^ gantes : il jouissait d'une haute estime dans l'opinion • de mon père, pour les grâces de son esprit , et la pureté de ses principes» Gomme je savais qu'il avait la réputation de réunir à sa table des hommes de sens , de goût et de mérite, je me promettais un plaisir infini. « Ici, au moins, disais-je comme j'entendais annoncer Tub après. l'autre des honunes détalent, ici, au moins, je doU trouver infailliblement (es délices de ia raison et (es jfiuiêsimces deia pensée. Ici, au moins, toutes les puissances de mon âme donneront un libre essor à leur

activité. Je remporterai de cette réunion des lumière» pour éclairer mon goût , je saisirai de nouveaux aperçus pour enrichir mon esprit , et je recueillerai des maximes pour ma conduite dans le monde. » - Il n'y eut d'abord aucune occasion favorable de faire sortir la conversation des nouvelles du jour , et il faut avouer que cette époque, si fertile eh événements, leur prête un intérêt neuf et bien puissant. J'aurais vu avec be£(ucoup de plaisir mes erreurs politiques rectifiées , les préjugés que j'avais pu contracter en province corrigés ou affaiblis, si l'entretien n'eût été troublé par les fréquentes exclamations du plus jeune convive de la compagnie. Cet amateur de bonne chère interrompait brusquement chaque remarque en se récriant tour à tour sur)e mérite des divers plats; et s'il est vrai que l'expérience peut seule guider le jugement , il prouvait la légitimité de ses titres à une décision péréniptoire, en ne se fiant pas aux illusions de là théorie , mais en goûtant en efifet de chaque mets qu'on servait sur la table. Il débitait ses réflexions avec la gravité d'un philosophe allemand^ et la suffisance d'un cuisinier français. Si par hasard on s'avisait de contredire quelqu'une de ses opinions, il citait à l'appui de son jugement l'^fmcmachdes Gourmandsj qui, assurait-îl, était l'ouvrage le plus estimable qiii eût paru en France depuis la révolution. Il semblait considérer l'auteur de ce livre comme une autorité aussi imposante dans la science de manger, que Coke et Haie dans cielle de la jurisprudence , ou Quintilieu dans l'art de la critique. Il faut dire néanmoins, à l'honneur de la compagnie, qu'il était seul à discourir sur cette matière. Le reste des convives était en général d'une tout autre étoffe, et

ils oonnaissaient aussi peu son, auteur fayori, que luimême probablement connaissait peu les leurs.

La dame de la maison était parfaitement aimable et du meilleur ton. Son dîner était excellent, et autour d'elle tout avait un air d^élégance et de délicatesse ; aussi elle échappa complètement à la disgrâce de passer pour une savante , mais non pas au soupçon d'avoir un très bon goût. Je brûlais de voir emporter la nappe ; et, dans mon impatience , j'anticipais le plaisir et Finstriiction qui m'attendaient.

Aussitôt que les valets commencèrent à se retirer, une sorte de conversation s'établit entre tous les convives , excepté le panégyriste de VAirticmach des Gourmands 9 qui , se retranchant dans l'opinion consolante de la supériorité de son mérite, et un peu piqué de n'avoir trouvé ni appui, ni opposition (ce qui platt ensuite le mieux à un parleur de profession ) , parut avoir une parfaite indififérence pour tous les sujets d'entretien , excepté celui à propos duquel il avait montré tant d'éloquence avec si peu d'effet.

Le dernier service était enlevé , et le plus lambin des domestiques. avait disparu. Je commençais à écouter avec toute mon attention un spirituel voyageur qui allait nous donner des détails intéressants sur l'Egypte , où il avait passé une année , et d'où il était de retour depuis quelque temps. Il venait justement d'arriver aux catacombes , quand soudain les deux battants dea portes d'acajou

comme un trait ont volé ,

Et sur leurs vastes gonds en grondant ont roulé '«

' Delille , traduetion du Paradis ptrdu^ eh. II.

Aussitôt s'élancent péle-méle , en s'escrimant pour voir qui entrera le premier, une doqzaine d'enfants Jolis, frais, vifs et bruyjEipts. La brusqMe et violenie irruption de ces petits barbares interron^pit nécessairement la conversation. Les folâtres créatures couraient autour de la table pour choisir Tendroitqui leur plairait le mieux. A la fin , cette g^rande difBlculté des cours et des cabinets^ le choix des places, fut aplanie. Les jeunes marmots s'installèrent parmi les dames qui se disputaient entre elles à qui s'emparerait de ces petit» anges. L'une s'émerveillait en contemplant les joues de rose d'une charniante diçmoiselle qu'elle tenait sur ses genoux. Une seconde se récriait sur la jolie dentelle dont la jupe d'une autre était garnie ^ et que sans doute maman lui avs^t donnée pour avoir été bien sage. Ainsi se forma à coup sûr dans l'esprit de Tenfant une association indissoluble et très profitable entre la sagesse et la dentelle- Une troisième s'écriait : « Observez donc ce petit amour! examinez bien; ses yeux sont aussi hleus que ses bracelets. Avez-vous jamais, vu ressemblance plus frappante?» — «Sûrement, lady Belfield, interrompit une quatrième , vous aviez les yeux sur la montre du joaillier, autrement il y aurait au moins une ombre de différence. » Moi - même, qui aime passionnément les eofaoïits , je laissais tpniber sur ces petits rebelles des regard;^ de complaisance , nialgré rimportunité de leur interruption.

Enfin , quand ils furent tous arrangés, je repris mes questions sur le lieu où reposent les momies. Mais une grande querelle, pour décider qui aurait des oranges^ et qui aurait des amandes , ou du raisin , excita bientôt une telle rumeur, qu'il devint impossible d'entendre

mon ami l'Égyptien. Cette violente contestation finit néanmoins par se calmer, et |e retournais aux antiquités de* Memphis, quand un important débat pour savoir qui aurait du vin rouge et qui* aurait du vin blanc 9 qui aurait seulement un demi-verre, et qui aurait un verre entier, nous mit dans une nouvelle agitation. Sir Jobn était visiblement mal à son aise , et réclamait du silence. Durant cet intervalle de paix , j'abandonnai les catacombes, et je me réfugiai dang ies pyramides. Mais je n'avais pas plus tdt proposé ma question sur le serpent qu'on trouve , dit-on , dans l'une d'elles, que le fils et l'héritier de la maison, joli petit espiègle , âgé de six ans , en alongeant son bras pour lancier une pomme à sa sœur, à l'autre bout de la table , avec l'intention maligne de lui renverser son verre , heurta malheureusement le sien , plein jusqu'au bord de vin de Porto, le contenu tomba sur l'élégante draperie d'une nymphe dont la robe blanche n'en perdit pas une goutte.

Tout fut alors désordre, trouble ^ tumulte et confusion : les messieurs sonnaient pour avoir des serviettes; les dames s'empressaient à secourir la belle si biep arrosée : c'était à qui recommanderait la recette la plus efficace pour faire disparaître les taches de vin rouge, et à' qui consolerait la victime par des récits c|e pareilles mésaventures. Le petit coupable fut congédié; tous les embarras et les désastres semblaient désormais finis. SAais on ne peut réchauffer un intérêt qui a été refroidi tant de fois. Le fil de la conversation avait été si souvent rompu, que je désespérais de pouvoir le renouer encorde. Je renonçai, à mon grand regret, aux catacombes , aux pyramides , et au serpent , et je fu&

réduit à me contenter de propos frivoles avec mon voisin , triste et désappoii^é de glaner seulement quelques épis , au lieu de Tabondant^ moisson que j*espérais recueillir; et ce jour dont je m'étais promis tant de profit et de plaisir, ne m'offrit qu'une très mince provision de Tun et de l'autre.

GdSLEES.

Le sens allégorique des cartes expliqué par un

soldat»

Un certain Richard Middleton, simple soldat, assistant au service divin avec le reste du régiment 9 dans une église de Glascow, au lieu d'ouvrir une Bible, comme ses camarades, pour chercher le texte, étala un paquet de cartes devant lui. Cette conduite singulière ne manqua pas d'être bientôt remarquée par le ministre et par le sergent de la compagnie à laquelle il appartenait; ce dernier, en particulier, lui commanda de serrer ses cartes, et, sur son refus, le conduisit^ après le service divin, devant le principal magistrat, auquel' il adressa ^ine plainte formelle sur la conduite irrévérente de Richard. « Et bien, soldat, dit le magistrat, quelle excuse avez-vous à présenter pour cette étrange et scandaleuse licence ? Si vous pouvez vous justifier, ou alléguer quelque raison en votre faveur, rien de mieux; sinon, soyez certain que je vous ferai punir sévèrement. » — c Puisque votre honneur a la bonté, répliqua Richard , de me permettre de parler pour ma défense , n'en, déplaise à votre seigneurie, j'ai été huit jours en marche avec un chétif salaire de six sous par jour, ce qui , votre honneur en conviendra sans doute, suffit à peine pour

NARRATIONS. 5g

fôuritiir à uni homme la nourritures le blanchissage et les autres objets nécessaires : par coi;iséquent , il peut bien man<fuer de Bible, de livre de prière, ou de tout autre livre. » En disant cela , Richard tira ses cartes , présenta un des as au magistrat, et continua de parler commet il suit : — « Lorsque je vois un as, n*en déplaise à votre honneur, il me rappelle qu'il n'y a qu*un seul Dieu ; lorsque j'en aperçois deux, je songe au Père et au Fils; trois, au Père, au Fils, et au Saint-Esprit. Quand j'en vois quatre , je me souviens des quatre évangélistes, Matthieu, Marc, Luc et Jean. Cinq points'me rappellent les cinq vierges qui reçurent l'ordre d'arranger leurs lampes; elles étaient dix, mais, comme sait votre seigneurie, cinq seulement furent sages, et les autres désobéirent. Six points me rappellent que Dieu créa en six jours le ciel et la terre; sept, que le septième jour il se' reposa de son travail; huit, les huit personnes justes sauvées du déluge, savoir , Noé et sa femme, ses trois fils et leurs épouses; neuf, les lépreux guéris par notre Sauveur ; ils étaient dix, mais un seul revint témoigner sa reconnaissance; dix, les dix commandements. » Richard prît le valet et le plaça près de lui; puis il passa à la reine, sur laquelle il fit Tobservation suivante. « Cette reine me rappelle la reine de Séba, qui vint des extrémités de la terre pour être témoin de la sagesse de Salomon ; comme le roi qui raccompagne, n^e rappelle le grand roi du ciel, et le roi George IIL » — « Fort bien, répondit le magistrat, vous m'avez parfaitement rendu compte de toutes les cartes, excepté du valet. » — «Si votre honneur ne se fâche pas contre moi, repartit Richard^ je puis lui donner la même satisfaction pour cette carte que pour toutes les

6o NARRATIONS.

autres du paquet. • — a Je ne me fâcherai pas, dit le magistrat. » — « Ëhbien, répliqua le soldat, le plus méchant valet que je connaisse est le sergent qui m'a conduit devant vous. » — « Je ne sais, repartit le magiçtrat , s'il est ou non le plus méchant valet, mais, à coup sûr, il n'est pas le plus malin des deux. » Le soldat continua ainsi : « Quand je compte le nombre des points dans un paquet de cartes, j*en trouve 365; il y a autant de jours dans Tannée. Quand je compte ^e nombre des cartes du paquet^ j'en vois 52 ; il y a autant de semaines datts l'année. Quand je calcule le nombre de levées qu'on peut faire avec un paquet de cartes, j'en trouve 12: il y a autant de mois dans l'année. Ainsi ce paquet de cartes me sert à la fois de Bible, d'almanach, et de livre de prière. » Le magistrat appela alors ses domestiques^ leur ordonna de bien régaler le soldat, lui donna quelque argent, et dit que c'était le plus plaisant drôle de tout le régiment.

UattachemefU.

Notre attachement pour les choses qui nous ei|vironnent s'accroît d'ordinaire en proportiiop du temps depuis lequel nous lea connaissons. L'homme, accoutumé de longue date à un certain ordre d'objets , se &miliarise avec eux insensiblement, les revoit par habitude , et s'en sépare avec répugnance. C'est de là que naît l'avarice des vieillards, dans chaque genre de possession. Ils aiment le monde et tout ce qu'il pror 'duit; ils aiment la vie et tous ses avantages; non qu'elle leur offre des plaisirs , mais parce qu'ils l'ont connue long-temps.

NARRATIONS. 6i

Ghinvang le Chaste^ à son avènement au trdoe de la €hiné, ordonna que tous ceux qui avaient été détenus injustement en prison, sous le règne précédent 9 seraient mis en liberté. Parmi ceux qui vinrent en cette occasion remercier leur libérateur, on vit paraître un vieillard vénérable qui se jeta aux pieds de Tempereur, et lui adressa ces mots :

■ Père et souverain de la Chine, contemplez un malheureux, âgé de quatre-vingt-cinq ans, qui a été renfermé dans un cachot à l'âge de vingt -deux ans. Je fus emprisonné , quoique étranger au crime , sans avoir même été confronté avec mon accusateur. Il 7 a maintenant plus de soixante années que je vis dans la solitude etdans les ténèbres , et je me suis familiarisé avec Finfortune. Encore ébloui de la lumière du soleil à laquelle vous m'avez rendu , je parcourais les rues pour trouver un ami qui daignât me secourir, me consoler, ou du moins se souvenir Ae moi ; mais , hélas ! mes amis, ma famille, mes parents n'existent plus, et je suis oublié. Permettez-moi donc, ô Ghinvang, d'achever le reste de ma misérable vie dans mon ancienne prison : les murs de mon cachot me sont plus agréables que le palais le plus brillant : je n'ai plus long -temps à vivre, et je serai malheureux si je ne puis passer mes derniers jours où j'ai passé ma jeunesse, dans cette prison d'où votre bonté m'a retiré.»

La passion de ce vieillard pour la captivité est semblable à celle que nous avons tous pour la vie. Nous sommes habitués à notre prison, nous jetons autour de nous des regards de mécontentement , nous ne sommes pas satisfaits de nôtre demeure ; et cependant la Ion-

gucur de notre captivité ne fait qu'accrottre notre attachement au cachot.

Les arbres que nous avons plantés, les maisons que nous av.ons bâties, les enfants à qui nous avons. donné, le jour, tout sert à nous attacher plus fortement, à la terre , et à remplir noire départ d'amertume. La vie recherche les jeunes gens comme. une nouvelle con-, naissance; c'est une compagne dont ils ne sont pas encore las 9 qui les instruit et les amuse; sa société leur est agréable: avec tout cela ils y tiennent peu. Pour nous, qui touchons au déclin djB nos ans, la vie nous semble un vieil ami : ses bons mots ont été entendus dans les premières conversations ; il n'a plus de nouveau conte pour nous faire sourire , ni de nouveau tar lent pour nous surprendre ; cependant nous Taimoiis encore : privé de tous ses agréments , nous l'aimons^ encore; nous épargnons avec une économie toujours croissante le trésor qui s'épuise, et nous éprouvons toutes les angoisses de la douleur,, au moment^ de la fatale séparation.

GotDSMlTH.i

Le bouclier à deux couleurs.

Au temps de la chevalerie et du paganisme, un de nos anciens princes bretons éleva une statue à la Victoire, sur une place où aboutissaient quatre routes différentes. La déesse tenait de la main droite une lance ; de la gauche elle s'apppyait sur un bouclier dont la surface exr térîeure était d'or, et l'intérieur d'argent. D'un côté, on lisait cette inscription écrite en vieux langage breton, A la déesse toujours favoraMe; et de l'autre. Pour

quatre victoites successives remportées sur les Pietés et les autres habitants des iies septentrionales.

Il avint un jour que deux chevaliers complètement armés, l'un d^une armure noire et Tautre d'une armure blanche, arrivèrent de deux côtés opposés, auprès de la statue , précisément en même temps : comme ils la voyaient pour la première fois, ils s'arrêtèrent afin die lire les inscriptions, et d'admirer la beauté du travail.- Après ravoir contemplée quelque temps, « Ce bouclier d'or, s'écria le chevalier noir.*. » — «D'or, interrompit le chevalier blanc , qui observait aussi attentivement le côté opposé ; si J'ai de bons yeux, il est d'argent. » — «Je ne sais si vous avez de bons yeux , répondit le chevalier noir, mais si jamais j'ai vu dans ma vie un bouclier d'or, c'est celui-ci.» — «En effet, répliqua l'autre en souriant, il est très probable qu'on exposerait un bouclier d'or dans un lieu aussi public ! Pour moi, je suis seulement surpris qu'un bouclier d'argent ne soit pas une tentation trop forte pour la dévotion de certaines personnes qui passent de ce côté , et la date annonce qu'il est là depuis plus de trois ans. » Le chevalier noir ne put sup« porter le sourire qui accompagna cette réflexion, et s'échauffa tellement dans la discussion , qu'elle se termina bientôt par un déû. Ils tournèrent tous deux la bride de leurs chevaux , et reculèrent assez pour prendre du champ; puis, ils mirent la lance en arrêt, et fondirent l'un sur l'autre avec la dernière fureur et la plus grande impétuosité. Le choc fut si rude, et le coup si violent de part et d'autre , qu'ils tombèrent tous deux à terre, meurtris et moulus de leur chute ^ et restèrent quelque temps comme évanouis. Un vénérable druide qui passait par là les trouva dans cette situation. Les

druides étaient alors médecins aussi-bien que prêtres. Celui-ci portait avec lui un baume souverain quMl avait composé lui-même, car il était habile. dans la connaissance de tous les simples qui croissent dans les champs ou dans les forêts : il étancha leur sang, appliqua son baume sur leurs blessures, et les rappela en quelque sorte à fa vie. Aussitôt quMl les vit un peu revenus de leur étourdissement , il s'informa du sujet de leur querelle. «Cet homnne, s*écria le chevalier noir, prétend que le bouclier que vous voyez est d'argent. » — « Il soutient, répliqua le chevalier blanc, que c'est ub bouclier d^or; » il raconta ensuite toutes les circonstances de l'affaire. «Ah! dit le druide en soupirant, vous avez tous deux raison , et tous deux tort : si vous aviez pris l'un et l'autre le temps de considérer le côté opposé du bouclier aussi attentivement que celui qui s'offrait d'abord à votre vue , vous auriez évité tout cet emportement et cette lutte sanglante. Il y a cependant une excellente leçon à tirer des disgrâces que vous avez souffertes dans cette occasion. Permettez -moi donc de vous supplier, au nom de tous nos dieux, et particulièrement de cette déesse, de ne plus prendre part à aucune dispute désormais avant d'avoir bien considéré les deux côtés de la question. »

Bbaumont.

Sir Éertrand,

Fragment.

Sir Bertrand dirigea son cheval vers les bois , dans

Tespoir de traverser ces affreux marais avant le couvreièu. Il n*avaitpas encore achevé la moitié de son voyage,

lorsqu*il s^égara dans les détours des divers sentiers , et ne pouvant , aussi loin que s*étendait sa vue , découvrir d'autre objet que les noires bruyères qui l'environnaient , il devint enfin très indécis sur la route qu'il devait suivre. La nuit le surprit dans cette situation. C'était une de ces nuits où la lune envoie une ùdhle clarté-, à travers les épais et sombres nuages d'un ciel ténébreux. De temps en ten^>selle eiitr'ouvrait brusquement son voile , et brillait de tout son éclat ; puis , elle se dérobait à l'instant, après avoir seulement laissé apercevoir au malheureux sir lierfrand la vaste étçndue de cette triste solitude. L'espérance , et son courage naturel l'engagèrent quelques instants à poursuivre son chemin ; mais à la fin , l'obscurité toujours croissante et les £atigues du corps et de l'âme l'accablèrent ; il craignit , en s'écartant du terrain sur lequel il se trouvait 9 de tomber dans des fondrières et des précipices inconnus ; il descendit de cheval , et , dans son abattement, se jeta sur la terre. Il n'était pas resté longt^ups dans cette posture , quand le son lugubre d'une cloche lointaine frappa ses oreilles : il tressaillit^ et se tournant vers ce côté , aperçut une faible lumière. 11 saisit à l'instant la bride de son cheval , et s'avança avec précaution. Après une marche. pénible , il fut arrêté par un fossé bourbeux qui entourait le lieu d'où partait la lumière ; et , à la faveur de la lune qui brilla un moment, il découvrit un vaste et antique manoir, av<ec des tourelles aux angles , et un lai^e portique au centre. Les ia|ures du temps étaient fortement empreintei« sur les objets d'alentour. Le toit s'était affaissé en plusieurs endroits, les çrtoeaux étaient à moitié démolis, et les fenêtres brisées menaçaient ruine. Un pont-

levis , avec une porte délabrée à chaque bout , conduisait à la cour qui était devant Tédifice. Il entra , et aussitôt la lumière , qui partait de la fenêtre d'une des tourelles, s'éloigna et disparut; au même moment, la lune se cacha derrière un épais nuage , et la nuit îvtt plus profonde que jamais. Tout était tranquille. Sir Bei'trand attacha son cheval sous un hangar, s'approcha du château et traversa la cour d'un pas lent et léger. Tout étaifxalme comme la mort. Il regarda à travers les fenêtres des étages inférieurs, tuais il ne put distinguer aucun objet dans l'impénétrable obscurité. Après une courte délibération en lui-même, il entra soub le portique , saisit l'énorme maiiteau de fer de la porté, le leva en hésitant, et enfin frappa un grand coup» Un bruit sourd fut répété par tous les échos de l'édifice. Tout redevint tranquille. Il recommença à frapper avec plus de force et de hardiesse. Le bruit fut suivi d'un nouvel intervalle de silence. Il frappa une troisième fois , et pour la troisiènie fois tout resta trah-

quille. Il recula alors un peu , pour examiner s*il potirràit apercevoir quelque lumière sur le devant du château. Celle qui avait déjà paru j se montra à la même place , et s'évanouit aussi vite qu'auparavant. Au même instant, le son gravé et lugubre de la cloche se fit entendre dans la tourelle. Le cœur de sir Bertrand palpita d'ef^ fioi ; il resta quelques moments immobile ; ensuite la terreur le contraignit à faire précipitamment plusieurs pas vers son cheval ; la honte le retint. Pressé par l'hon-^ neur , et par un vif désir d'achever cette aventure-, il revint sous le portique , et rappelant toute la fermeté de son âme , il tira d'une main son épée , et de l'autre leva le loquet« La porte pesante gémit en roulant sur

ses gonds , et céda avec peine à sa main ; il la poussa avec son épaule et entra. A l'instant , la porte retomba avec un bruit terriblcb Le sang de sir Ber#and se glaça ; il se retourna pour trouver la j[)orte 9 et il fut longtemps avant de pouvoir la saisir de ses mains tremblantes ; mais touis ses efforts pour la rouvrir furent impuissants^ Après plusieurs essais infVu<itueux , il regarda derrière lui ^ et aperçut dans une salle sur un large eiscaliel*^ une flamihe pâle et bleuâtre qui répandait aux environs une lueur sinistre. Il ranima encore tout son courage 9 et s'avança de ce côté : elle s'éloigna; Il arriva au pied de l'escalier , et , après un moment de délibération , il monta. Il marchait lentement , tandis que la flamme se retirait devant lui , jusqu'à ce qu'il parvint à une vaste galerie. La Ûaihùie continuait à s'éloigner, et il la suivait dans une muejtte horreur^ en marchant sans bruit , car les échos de ses pas le faisaient tressaillir. Elle le conduisit au pied d'un autre escalier , et alors s*évanouit. Au ménie instant 9 le son de là cloche se fit encore entendre dans la tourelle. Sir Bertrand le sentit répondre sur son coeur. Il était alors ^anis une obscurité totale, et en étendant les bras il commença à monter le second eiscalier. Une main froide comme la mort rencontra sa main gauche , la saisit avec force 9 et l'eutraina en avant avec une puissance irrésistible. Il s'efforça de se dégager , mais il ne put y parvenir. Il donna un furieux coup d'épée ; aussitôt un cri perçant frappa ses oreilles , et la main glacée resta -dans la sienne sans mouvement. Il la laissa retomber , et s'élança avec le courage du désespoir. Les marches étaient étroites et tournantes , interrompues par des brèches fréquentes , et par des fragments de

m NARRATIONS.

pierres détachées. L^escalier se rétrécissait de plus eu plus , et se terminait par une petite grille de fer. Sir Bertrand la poiiSsa et Touvrît; elle conduisait à un passage tortueux, justement assez large pour recevoir une personne appuyée sur ses mains et sur ses genoux. Une faible lueur ^ servait à montrer la nature du lieu. Sir Bertrand entra. Un sourd gémissement résonna sous la voûte à quelque distance. Il continua à se traîner, et, après avoir franchi les premiers détours du passage , il aperçut la même flamme bleuâtre qui Tavait guidé auparavant : il la suivit. La voûte s^élargit enfin , et se changea tout à coup en une galerie élevée , au noitlieu de laquelle parut un fantôme complètement armé , secouant un bras mutilé , encore tout sanglant , et agitant dans sa main une épée , avec un regard farouche et un geste menaçant. Sir Bertrand s'élança intrépidement ^ et porta un coup terrible au fantôme , qui s'évanouit à Tinstant , et laissa tomber une pesante clef de fer. La flamme s'arrêta alors sur deux larges portes, à l'extrémité de la galerie. Sir Bertrand y porta ses pas , et mit la clef dans une serrure de bronze ; il tourna le pêne difficilement. Soudain les portes s'ouvrirent , et lui laissèrent apercevoir un vaste appartement , au bout duquel était un cercueil , placé sur un brancard , avec une torche alluinée de chaque côté. Le long de la salle, étaientJïangéés des statues colossales de marbre noir , avec le costume moresque , et portant d'énormes cimeterres dans leurs mains droites. Chacune d'elles étendit le bras , et posa une {ambe en avant , quand le chevalier entra : au même moment le cercueil s'entr*ouvrit 9 et la cloche se fit entendre. La flamme s'avança encore , et sir Bertrand la suivit avec résolution , jus-

NARRATIONS. 6g,

qu'à ce qu*il arrivât à six pas du cercueil» Tout à coup il eu sortit une dame enveloppée d'un linceul , et d'un voile noir ; elle étendit les bras vers lui; Dans le même instant , les statues agitèrent leurs sabres et s'avancèrent. Sir Bertrand s'élança vers la dame , et la serra dans ses bras . Elle jeta son voile , et le baisa sur les lèvres : aussitôt l'édifice entier s'ébranla , comme si la terre eût tremblé , et s'écroula avec un fracas borrible. Sir Bertrand tomba dans un soudain évanouissement ; et en revenant à lui , il se trouva assis sur un sofa de velours , dans un appartement le plus riche qu*il eût jamais vu , éclairé par d'innombrables flambeaux et par des lustres du cristal le plus pur. Un banquet somptueux était préparé au milieu. Les portes s'ouvrirent aux sons d'une musique mélodieuse , et une dame d'une beauté incomparable, parée avec un éclat éblouissant, entra, entourée d'un essaim de nymphes riantes, plus belles que les grâces. Elle s'avança vers le cheva-»^ lier , et se Jetant à ses genoux le remercia comme son libérateur. Les nymphes posèrent une guirlande de laurier sur son front , et la dame le conduisit par la main au banquet , oh elle s*assit près de lui. Les nym-» phes se placèrent à table ; et une troupe nombreuse de domestiques entra pour servir le festin : pendant tout ce tempft , un concert délicieux se disait entendre. Sir Bertrand ne pouvait parler, tant il était surpris ; il répondait seulement à leUrs hommages par des gestes et des regards pleins de reconnaissance. Quand le festin fut achevé , tous les convives sortirent , excepté la dame , qui ramenant le chevalier au sofa , lui paria en ces termes...

AlKTIV.

Histoire de Lefévre,

C'était vers le milieu de Tété , dans l'année même où Oendermonde fut prise par les alliés , c'est-à-dire environ sept i^ns avant que mon père vînt demeurer à la campagne , et à peu prè^ autant depuis que mon oncle Tobie et Trim éti^ieot partis sans bruit de la maison de mon père, et avaient décano^pé de la ville pour assiéger en bonne forme quelques unes des plus belles places fortes de l'Europe. Pendant que mon oncle Tobie prenait un sQ|ir ^on repas avec Trini » assis derrière lui. à une petite table , l'hôte d'une chétive auberge du village entra dans la salle, avec un flacon vide à la main, et demanda un verre ou deux de vin de Madère. — C'est pour un pauvre monsieur, dit-il , un militaire je crois, qui est tombé malade chez moi il y a quatre jours , et qui depuis ce temps n'a pu se tenir debout, ni prendre goût à rien jusqu'à cette heure; il a enyie en ce moment d'un verre de Madère et d'une rôtie, —Je pense, dit-il, en ôtant la ms^in de son front, que cela me forait du bien.

Si je ne pouvais ni demander, ni emprunter, ni achetfsr cette liqueur, ajouta l'hôte, j'irais presque 1^ voler pour ce pauvre monsieur, tant il me fait de peine. J'espère que par la grâce de Dieu il en reviendra encore , cjontinua-t-il ; nous spmiaeç toi^s dans l'inquiétude pour lui.

^ Tu es une bonne créature , et je réponds de ton àpie , d|t mon oncle Tobie ; je veux que tu boives aussi un verre de Madère à la santé du pauvre malade ; em»porte une couple de bouteilles , elles sont à son ser-

vfce ; dis-lui que je les offre de bon cœur y et une douzaine encore , si cela lui &it plaisir.

Quoiquebienconvaincuydit mon oncle Tobie comme l'aubergiste fermait la porte, que c'est une âme charitable, cependant Trim je ne puis m'empècher d'avoir iaussi une grande opinion de son hôte. Il faut qu'il y ait en lui quelquç chose de peu commun , pour avoir gagné en si peu de temps l'affection d'un aubergiste — et de toute sa famille, ajouta le caporal; car ils sont tous dans l'inquiétude pour lui. — Cours après lui , dit mon oncle Tobie , va Trim , et demande-lui s'il connaît le nom de l'étranger.

— Il m'est absolument échappé, dit l'hôte efi rentrant dans la chambre avec le caporal; mais je puis le demander encore à son fils. — Il a donc un fils avec lui , dit mon oncle Tobie ? — Un jeune garçon de onze ou douze ans à peu près , répondit l'hôte ; mais le pau* vre enfant n'a guère plus d'appétit que son père ; il ne fait que gémir et pleurer jour et nuit à ses côtés 9 et il n'a bougé de son chevet depuis deux jours.

Mon oncle Tobie avait laissé tomber sa fourchette et son couteau , et avait repoussé son assiette , pendant que l'hôte lui donnait ces détails; et Trim, quoiqu'il n'eût reçu aucun ordre , desservit sans dire un mot , et quelques minutes après lui apporta sa pipe et son tçibac.

— Reste ici un moment , dit mon oncle Tobie. Trim, reprit mon oncle Tobie, après avoir allumé sa

pipe et envoyé une douzaine de bouffées. Trim se présenta en face de son maître, et lui fit une inclination ; mon oncle Tobie continua de fumer , et n'ajouta pas pn seul mot. Caporal, dit encore mon oncle Tobie. Le

caporal fit son inclination. Mon oncle Tobie ne parla pas davantage , et acheva sa pipe.

Trim, dit mon oncle Tobie 9 faî en tète un' projet : comme la nuit est mauvaise, je vais m*envelopper chaudement dans ma roquetaure , et rendre visite à cp pauvre étranger. -^ Votre honneur oublie , répliqua le caporal , que sa roquetaure n'a pas servi depuis la nuit avant celle où votre honneur a reçu sa blessure, quand nous étions de service dans la tranchée devant la porte Saint-Nicolas; d'ailleurs la nuit est si froide et si humide que le fâcheux état de la roquetaure , joint au mauvais temps , suffirait pour faire mourir votre honneur , ou au moins pour lui renouveler sa douleur à l'aine. — Je le crains bien aussi , répondit moti oncle Tobie ; mais je n'ai pas Pesprit tranquille , Trim 9 depuis que rhôte m'a fajt ce récit. Je voudrais ne pas en savoir tant sar cette affaire , ajouta mon oncle Tobie ^ ou en savoir davantage. Comment nous arrangeronsnous ?

— Reposez- vous-en sur moi, n'en déplaise à votre honneur , dit le caporal. Je vais prendre ma canne et mon chapeau, je me rendrai à rhôtellerie, je reconnaîtrai le terrain ^ et je me condilirai en conséquence; dans une heure au plus je rendrai conipte à votre honneur de ma commission. — Va, Trim^ dit mon oncle Tobie , et voici un sehelling pour boire avee son domestique. — Je saurai tout de sa bouche , dit le caporal en fermailit la porte.

Mon oncle Tobie remplit sa seconde pipe ; et , sans quelques distractions qu'il eut de moment à autre » e» considérant s'il ne valait pas tout autant construire la courtine du tenaillon en ligne droite qu'en ligne courbe^

OB pourrait dire qu'il ne s'occupa que du pauvre Lefévre et de son fils pendant tout le temps qu'il fuma.

Ce ne fut que lorsque mon oncle Tobie eut secoué les cendres de sa troisième pipe que le caporal Trim* revint de rhôtellerie et lui fit le rapport suivant. — Je désespérais d'abord, dit le caporal, de pouvoir donner à votre honàeur aucune information sur le pauvre lieutenant malade. — Il est donc au service ? dit mon oncle Tolne. — * Oui » repartit le caporal. — Et dans quel régiment ? reprit mon oncle Tobie. — Je vais , ré* pondit le caporal , raconter mot pour mot à votre honneur tout ce que j'ai appris. — Alors, Trim, je vais remplir encore une pipe, dit mon oncle Tobie, et je ne t'interromprai plus que tu n'aies achevé ; ainsi assiedstoi à ton aise, Trim , sur le siège près de la fenêtre, et reprends ton récit. Le caporal fit son inclination ordinaire, qui généralement disait, aussi bien que peut le ^e une inclination , « Votre honneur a trop de bonté. » Après quoi il s'assit comme il en avait reçu rinvita'lion , et recommença son rapport à mon oncle Tobie, presque dans les mêmes termes.

— Je désespérais d'abord , dit le caporal , de donner à votre honneur aucune information sur le lieutenant et sur son fils ; car , lorsque je demandai où était son domestique, sur lequel je comptais pour apprendre tout ce qu'il était convenable de demander... — Yoilà une sage distinction, Trim, dit mon oncle Tobié. — Oa me répondit, n'en déplaise à votre honneur, ^'il n'avait ^oÎQjt de domestique avec lui; qu'il était venu à l'hAtellerie avec des chevaux de louage, et que, se trouvant incapable de continuer sa route (afin, je suppose, de rejoindre son régiment), il le» avait renvoyéa

le lendemain m^atin de son arrivée. — Si je vais mieux, mon. cher, a-t-ildit, en donnant sa bourse à son fils pour payer le conducteur, nous pourrons louer ici des chevaux. — Mais, hélas! le pauvre monsieur ne sortira pas d'ici, me disait Thôtesse ; carj'ai entendu le grillon toute la nuit ; et s^il meurt , son jeune fils mourra cer-. tainement avec lui; car il a déjà le désespoir dans le cœur. J'écoutais ces détails, continua le caporal, quand le jeune homme entra dans la cuisine pour commander la rôtie dont parlait Thôte. — Mais je Tarrangerai pour mon père moi-même , dit-il. — Permettez-moi de vous épai^ner cette peine , mon jeuqe monsieur , lui dis-je en prenant une fourchette dans cette intention, et en lui présentant ma chaise pour s'asseoir auprès du feu, pendant que je lui rendais ce service. — Je crois , monsieur, répondit- il avec modestie « qu'elle lui plairait noueux de ma main que d'une autre. — Je suis sûr, dis- je, que son honneur ne trouvera pas la r6tie plus mauvaise pour avoir été grillée par un vieux soldat. Le jeune homme saisit ma main , et à l'instant fondit en larmes. — Pauvre en faut ! dit mon ontleTobie , dès l'âge le plus tendre il a été nourri dans l'armée, et le nom d'un soldat, Trim, résonnait à ses oreilles co^mme le nom d'un ami! Je voudrais le voir ici. — Jamais dans la plus longue marche, reprit le caporal, je n'ai eu aussi envie de diner que j'en avais de pleurer avec lui. Quelle cause pouvait avoir mon émotion , n'en déplaise à votre honneur ? — Aucune que je sache , Trim , dit mon oncle Tobie en se mouchant, sinon que tu as un excellent cœur. — Quand je lui donnai la rôtie, co<itinua le caporal, je crus à propos de lui dire que j'étais le domestique du capitaine Shandy,,et que votre l^oq-

NARRATIONS. j5

neur, quoique sans le connaître , s'intéressait Tivement à son père ; et que s'il y avait quelque chose dans votre maison ou dans votre cellier — (et tu aurais pu ajouter aussi dans ma bourse ^ interrompit mon oncle Tobie) ,

— tout était volontiers à son service. 11 fit une trës-r humble inclination qui était destinée à votre honneur , mais il ne répondit rien, car son cœur était pleip.; il monta rescalier avec sa rôtie. — Je vous promets, mon ami, dis- je en ouvrant la porte de la cuisine, que votre père ira bien. Le vicaire de M. Yorick fumait une pipe auprès du feu de la cuisine ; mais il ne dit pas une parole, bonne ou mauvaise , pour consoler le jeune homme. — Je trouvai que cela était mal, ajouta le caporal. — Je le trouve aussi, dit mon oncle Tobie.

— Quand le lieutenant eut pris son verre de Madère et sa rôtie, il se sentit un peu ranimé , et il me fit avertir dans la cuisine que si je pouvais monter , dans dix minutes environ, je lui ferais grand plaisir. — Je crois, dit rhô te, qu'il va dire ses prières ; car il y avait un livre sur le fauteuil auprès de son lit, et conmie je fermais la porte, j'ai vu son fils prendre un coussin.

— Je croyais, dit le vicaire, que vous autres militaires, M. Trim, vous ne disiez jamais vos prières. '^- J'ai entendu hier au soir le pauvre monsieur dire ses prières frès-dévotement , s'écria Thôtesse , et je l'ai entendu de mes oreilles, sans quoi je n'en aurais rien cru.

— Ëtes-vous bien sûre de cela ? répondit le vicaire. — Un soldat, n'en déplaise à votre révérence, dis-je, prie (au jnoins de son gré) aussi souvent qu'un curé; et quand il combat pour son roi., pour sa vie et même pour son honneur, il a plus de raisons de prjer Dieu que qui que ce soit au mônde« — C'était fort bien dit, Trim, interrom-.

pit moD oncle Tobie. — Mais quand un soldat , repris-^ je 9 n'en déplaise à votre révérence, a été debout douze heures consécutives à la tranchée , dans l'eau glacée jusqu'aux genoux, ou engagé plusieurs mois de suite , ajoutai-îe, dans des marches longues et périlleuses; harcelé peut-être aujourd'hui à l'arrière-garde ; harcelant les autres demain ; envoyé ici en reconnaissance; rappelé là par un contre-ordre ; passant cette nuit sou» les armes; attaqué en chemise la suivante; engourdi dans ÊQg articulations; peul-ètre sans paille dans sa tente pour se mettre à genoux ; il doit dire ses prières quand et comme il peut. Je crois , dis-je , car j'étais piqué j continua le caporal , pour la réputation de l'armée, je crois, n'en déplaise à votre révérence, que, quand un soldat en trouve le temps , il prie d'aussi bon cœur qu'un curé , quoique avec moins de faste et d'hypocrisie. — Tu n'aurais pas dû ajouter cela, Trim, dit mon oncle Tobie; car Dieu seul connaît les hypocrites , et ceux qui ne le sont pas. A la grande revue où nous passerons tous , caporal , au jour du jugement et non auparavant, on verra qui a fait son devoir dans ce monde et qui ne l'a pa» £ait ; et nous aurons de l'avancement , Trim , en conséquence. — Je l'espère , dit Trim. — C'est dans l'Écriture , dit mon oncle Tobie ; et je te le ferai voir demain matin. D'ailleurs, nous pouvons compter, Trim, pour notre consolation, que le Dieu tout-puissant est un gouverneur du monde assez bon et assez équitable , pour ne pas s'informer, quand nous y aurons fait notre devoir, si nous l'avons fait en habit rouge ou en habit noir. — Je ne le pense pas , dit le caporal. — Mais poursuis , Trim , dît mon oncle Tobie ; achève ton récit.

— Quaad je moulai à la chambre du lieiiteDant, continua le caporal, ce que {e ne fis pas avant l'expiration des dix minutes, il était couehé dans son lit, la tète appuyée sur sa main , avec son coude sur Toreiller, et un mouchoir blanc de batiste prè» de lui. Le jeune homme se baissait îust^ment pour prendre le coussin sur lequel son père , je suppose , venait de se mettre à genoux; le livre était posé sur le lit; et^ comme il se relevait eu ramassant le coussin d'une main , il allongea l'autre pour emporter le livre en même temps. — Laisse-le là, mon ami, dit le lieufènant.

Il ne témoigna aucune intention de me parler ,*fasqu'à ce que ie m'avançai tout près de son chevet. — Si vous êtes le domestique du capitaine Shandy, me dit- il, présentez mes remerciments à votre maître, avec ceux de mon petit garçon , pour son obligeant procédé à mon égard. S'il avait appartenu au régiment de Leven, reprît le lieutenant... — Je lui dis que votre honneur eu avait fait partie. — Alors, dit-il, j'ai servi trois campagnes avec lui en Flandre, et je me rappelle ses traits; mais il est fort probable, comme je n'avais pas l'honneur de le connaître personnellement , qu'il n'a aucun souvenir de moi. Vous lui direz eéamnoins que la personne à qui sa bonté a rendu service, est un certain Leféwe, lieutenant dans la compagnie d'Augus; mais il ne me connaît pas, dit -il encore une fois en réfléchissant; peut-être se rappellera- 1 -il mon histoire, ajouta-*t-il. Dites, je vous prie , au capitaine que j'étais enseigne à Bréda quand mon épouse périt malheureusement d'une balle, pendant qu'elle reposait'eutre mes bras dans ina tente. — Je me souviens fort :bien die cet événement , lui dis-je^ n'eu déplaise à votre honneur.

— Vous en souvencz-Yous, dit-il, en essuyant ses yeux avec son mouchoir? J>b puis donc... £n disant cela, il tira de son sein un petit anneau <pii semblait attaché autour de son cou avec un ruban noir; et il le baisa deux fois. — Viens, Billy, dit -il; aussitôt l'enfant accourut du fond de la chambre au chevet , et tombant à genoux, il prit Tanneau dans sa main, le baisa deux fois, puis il embrassa son père, et s'assit sur le bord du lit en pleurant.

— Je voudrais, dit mon oncle Tobie , en poussant un profond soupir , je vaudrais , Trim , être endormi.

— Votre honneur s'affecte trop , répondit le caporal. Versevai-je à votre honneur un verre de Madère, après sa pipe ? — Verse , Trim , dit mon oncle Tobie.

Je me rappelle , dit mon oncle Tobie , en soupirant une seconde fois , Thistoire de cet enseigne et de son épouse avec une circonstance que sa modestie a omise ; et je me souviens en particulier que tous deux, pour une raison on pour une autre , j'oublie laquelle, excitèrent une compassion générale dans le régiment; mais achève le récit que tu as commencé. — • Il est déjà fini , dit le caporal^ car je ne pouvais rester plus long- temps ; ainsi je souhaitai à son honneur une bonne nuit. Le jeune Lefévre se leva du lit^ et me reconduisit jusqu'au bas de l'escalier : comme nous descendions ensemble, il me dit qu'ils venaient d'Irlande , et qu'ils s'étaient miès en route afin de rejoindre le régiment en Flandre. — Mais 9 hélas ! dit le caporal , le dernier jour de marche du lieutenant est passé. -^ Alors que deviendra son pauvre enfant ? s'écria mon oncle Tobie.

Voici un trait qui fera éternellement honneur à mon oncle Tobie ; et je le rapporte seulement dans l'intérêt

iNARRATlONS. ^7

de ceux qui, iorsquMls se trouvent placés entre une loi naturelle et une loi positive , ne savent» pour le repos de leur conscience, quel parti adopter. Quoique mon onele Tobie fût alors sérieusement occupé à pousser le siège de-Dendermonde, concurremment avec les alliés qui pressaient si vigoureusement leurs opérations qu*ils lui laissaient à peine le temps de diner , néanmoins il abandonna Dendermonde , bien qu'il eût déjà pris un logement sur la contrescarpe , et dirigea toutes ses réflexions vers les infortunes particulières de rhôtellerie ; et, excepté qu'il ordonna de fermer au verrou la porte du jardin , mesure par laquelle on pourrait dire qu'il convertit le siège de Dendermonde en blocus , il abandonna Dendermonde à elle-même pour être secourue ou non par le roi de France , comme le roi de France le jugerait à propos, et chercha uniquement comment il pourrait lui-même secourir le pauvre lieutenant et son -fils. Cet être miséricordieux, qui est l'ami de ceux qui n'en ont pas d'autre, te récompensera de ce sacrifice !

^-Tu as oublié quelque chose dans cette affaire^ dit mon oncle Tobie au caporal, comme celui-ci l'aidait à se mettre au lit, et je vais te dire quoi, Trimi En pre^ mier lieu, quand tu offrais mes services à Leiévre, comme la maladie et les voyages sont également dispendieux > et que tu savais qu'il n'était qu'un pauvre lieutenant , avec un fils pour subsister comme lui sur sa paye^ tu aurais dû lui offrir ma bourse , puisque, s'il en avait eu besoin, tu savais, Trim, qu'il aurait été aussi bien venu que moi-même pour y puiser. — Votre honneur, dit le caporal, sait que je n'avais point d'ordre. •^ Cela est vrai, dit mon oncle Tobie ; tu as fort bien

8o NARRATIONS.

agi, Trim, comme soldat, mais certaiuement fort mal comme homme.

En second lieu , une faute pour laquelle lu as , il est vrai, la même excuse, continua mon oncle Tobîe, c'est que, quand tu lui offrais tout ce qui était dans ma maison , tu aurais dû lui offrir ma maison aussi. Un camarade^ un officier malade aurait eu le meilleur quartier, Trim; et, si nous l'avions avec nous, nous pourrions le soigner et le veiller. Tu vaux une excellente gardemalade , Trim ; et en réunissant tes soins avec ceux de la vieille servante, ceux de son fils et les mie^s, nous aurions pu le sauver encoie et le remettre sur ses jambes.

— Dans quinze jours ou trois semaines, ajouta mon oncle Tobie en souriant, il aurait marché. — Il ne noLarchera jamais dans ce monde , n'en déplaise à votre honneur , dit le caporal. — Il marchera , dit mon onde Tobie , en se levant du bord du lit avec une seule pan-r toufle. — N'en déplaise à votre honneur, dit le caporal, il ne marchera plus qu'à sa tombe. . — Il marchera , s'écria mon oncle Tobie, en marchant avec son pied chaussé, quoique sans avancer d'un pouce; il marchera à son régiiaent. — Il ne peut se tenir debout , dit le caporal. — On le soutiendra , dit naion oncle Tobie. — Il finira par tooiber, dit le caporal, et que deviendra son enfant ? — Il ne tombera pas , dit mcm oncle Tobie avec fermeté. — Hélas ! faisons ce que nous pouvons pour lui, dit Trim en persistant dans son opinion ; le pauvre malheureux mourra. — Il ne mourra point, par D... , s'écria mon oncle Tobie.

Vetprit aeeusateur qui monta au tribunal du ciel avec ce serment^ rougit en l'af^ortant et, Vangedépo-

NARRATIONS. 8i

sitaite des archives , en récrivant , laisisa tomber une larme sur le mol 9 et TefTaça pour jamais.

Mon oncle Tobîe alla à son bureau, mit sa bourbe dans le gousset de sa culotte , et après avoir ordonné au caporal de se rendre le matin de bonne heure chez un médecin , il >se mit au lit et s^endormit.

Le jour suivant, au matin , lé soleil brillait d'un vif éclat pour tous les yeux dads le village , excepté pour eeux de Lefévre et de son malheureux fils ; la main de la mort s'appesantissait sur ses paupières, et la roue de la citerne avait pu à peine achever son tour, quand mon oncle Tobîe , qui s'était levé une heure plus tôt qu'à l'ordinaire, entra dans la chambre du lieutenant, et sans préambule ou sans excuse , il s'assit sur le fauteuil près du chevet : puis, en dépit des coutumes et des bienséances , il ouvrit les rideaux du lit ûonune aurait pu faî^e un vieil ami et un compagnon d'armes ; il lui demanda comment il se trouvait, comment il avait passé la nuit, de quoi il se plaignait, où était son mal , ce qu'on pouvait faire pour le soulager; et, sans, lui donner le temps de répondre à une seule de ses questions, il continua de parler, et lui exposa le petit plan qu^il avait concerté la veille pour lui avec le caporal.

— Vous Viendrez chez moi eur-le-champ , Lefévre, dit mon oncle Tobie , dans ma maison ; nous enverrons chercher un docteur pour voir de quoi il s'agit, et nous aurons un pharmacien ; le caporal sera Votre garde-malade , et moi votre serviteur , Lefévre.

Il y avait dans mon oncle Tobie une franchise , non pasl'efTet, mais la cause de la familiarité qui vous faisait entrer tout d'un coup dans son âme^ et vous montrait

la bouté de son caractère. Il y avait en outre dang g6s regards , dans sa voix et dans ses manières quelque chose qui invitait incessamment les infortunés à s*approcher et à chercher près de lui un refuge ; en sorte que f avant que mon oncle Tobie eût à moitié achevé les offres obligeantes qu'il adressait au père, le fils avait insensiblement pressé sesgenoux^ et s'était emparé de la basque de son habit qu'il attirait à lui. Le sang et les esprits de Lefévre qui commençaient à se refroidir et à circuler plus lentement , et qui se retiraient à leur dernière citadelle , au cœur , changèrent de direction ; le voile de ses yeux se souleva un moment; il fixa un regard expressif sur le visage de mon oncle Tobie ; puis il jeta un coup d'œil sur son enfant ; et ce lien , tout fragile qu'il était, ne fut jamais rompu.

La nature à l'instant reprit son cours; le voile retomba à sa place ; le pouls s'agita , s'arrêta , battit de nouveau, palpita, s'arrêta encore, frémit, s'arrêta. Acheveral-je ? Non.

' Sterne.

L*âne mort.

u Ceci, dit-il, en mettant les restes d'une croûte de pain dans son havre-sac, ceci aurait été ta portion, si tu vivais pour la partager avec moi. » Je crus, d'après le ton de cette apostrophe , qu'elle s'adressait à son enfant ; mais c'était à son âne , au même âne que nous avions rencontré sur la route, et qui avait occasioné la disgrâce de Lafleur. Cet homme semblait le regretter beaucoup; il me rappela à l'instant les lamentations de Sancho pour la perte du sien ; mais il se plaignait avec

des accents plus vrais et plus conformes à la nature.

Le vieillard inconsolable était assis sur un banc de pierre près de la porte avec lasei^e de son âne et la bride à côté de lui; il les prenait d.c teiotips en temps, puis il les remettait à terre ; il les regardait et secouait la tête. Il tira ensuite du havre-sac la croûte de pain* comme pour la manger ; il là tint quelques instants dans sa main; il la posa sur le mors de la bride, considéra d'un œil pensif le petit arrangement quMl venait défaire, et puis poussa un soupir.

La naïveté de sa douleur attirait beaucoup de monde autour de lui, et Lafleur y vint avec les autres pendant qu'on allait ciiercher les chevaux : comme je restai dans la chaise de poste, je pouvais voir et entendre audessus de leurs têtes.

Il dit qu'il venait de TËspagne, où il s'était rendu des extrémités de la Franconie , et qu'il retournait dans ses foyers quand son âne vint à mourir. Chacun pamt curieux de savoir quel motif avait pu engager ce pauvre homme à entreprendre, dans un âge si avancé, un Voyage si loin de sou pays.

Il avait plu au ciel, dit-il, de lui accorder trois fîls , les plus beaux garçons de toute rAUemagne ; mais en ayant perdu deux, dans une semaine, de la petite-vérole, et le plus jeune étant atteint de la même maladie , il avait craint de les perdre tous , et il avait fait vœu , si le ciel lui laissait le dernier, d*allcr par reconnaissance à Saint-Jacques en Espagne.

Quand le vieillard fut arrivé à cet endroit de son récit, il s'arrêta pour pay(3r le tribut à la nature, et pleura amèrement.

Il ajouta (|ue le ciel avait agréé la condition, et qu'il

était parti de sa chaumière avec cette pauvre créature qui avait été le compagnon patient de son voyage; qu^elle avait mangé le même pain que lui pendant toute la route , et Tavait porté comme un ami.

Chacun des assistants écoutait ce pauvre homme avec intérêt. Lafleur lui offrit de l'argent; il répondit qu'il n'en aifait pas besoin ; ce n'était pas la valeur de l'âne, mais sa perte. Il était sûr , disait-il, que son âne l'aimait; et à ce propos, il leur récita une longue histoire d'un accident qui leur était arrivé au passage des Pyrénées, et qui les avait séparés pendant trois jours; il dit que durant tout ce temps , l'âne l'avait autant cherché qu'il avait cherché l'âne, et qa'ils n'avaient rien bu ni mangé ni l'un ni l'autre avant de se retrouver.

Ami , lui dis-je , tu as du moins une consolation dans la perte de ce pauvre animal ; je suis certain que tu as été pour lui un maître compatissant. — Hélas ! répondît le triste vieillard , je le croyais aussi tant qu'il vivait ; mais maintenant qu'il n'est plus , je pense autrement. Je crains que le poids de moi-même et de mes afflictions n'ait été un fardeau trop pesant pour lui, qu'il n'ait abrégé les jours de cette pauvre créature , et j'ai bien peur d'avoir à en répondre. Honte aux honunes ! dis-je en moi-même; si nous nous aimions seulement les uns les autres comme ce pauvre vieillard aimait son âne , ce serait au moins quelque chose.

Le même.

L'épée,

Les états et les empires ont leurs époques d'abaissement^ et ils éprouvent à leur tour les effets du malheur et de la pauvreté. Je ne m'arrêterai pas à indiquer les causes qui avaient amené peu à peu la décadence de la maison d'É*** en Bretagne. Le marquis d'É*** avait lutté contre son sort avec beaucoup de fermeté ; il dé-siraît conserver et montrer encore au monde quelques vestiges de la splendeur dont avaient brillé ses ancêtres; leur imprudence lui en avait ravi les moyens : il lui restait assez pour les faibles besoins de Tobscurité, mais il avait deux fils qui lui demandaient à paraître ; il crut qu'ils le méritaient. Il avait essayé son épée; elle ne pouvait lui ouvrir un chemin : pour parvenir, il fallait trop de sacrifices; la simple économie n'y aurait pas suffi; il ne lui restait plus que la ressource du commerce.

Dans toute aiUre province de France que la Bretagne, c'était couper pour jamais dans sa racine Tarbrisseau débile que son orgueil et son affection espéraient voir encore fleurir; mais en Bretagne, Tusage autorisait un expédient, et il s'en servit. Le iharquis profita de ta réunion des états à Rennes, et se présenta devant la cour avec ses deux fils. Après avoir réclamé le privilège d'une ancienne loi du duché, qui, quoique rarement invoquée , dit-il, n'en était pas moins en vigueur , il ôta son épée : « La voici , ajouta- t-il , prenez-la, et soyez-en les fidèles gardiens jusqu'à ce que des jours meilleurs me permettent de la redemander. »

Le président reçut l'épée du marquis; celui-ci s'ar-

réta quelques minutes pour la voir déposer dans les archîves de sa maison , et partit.

Le marquis et toute sa famille s'embarquèrent le jour auiviiçtpOur la Martinique, et après environ dix - neuf ou vingt ans d'une application heureuse aux affaires , secon4ée de quelques legs imprévus des branches éloignées dç sa famille, il revint dans sa patrie pour réclameç et so,«^tenir sa noblesse.

C'était uœ bonne fortune qui n*arrivera jamais qu'à un voyageur sentinxental ^ de me trouver à Rennes au momç^t même de cette réclamation solennelle ; je l'appelle soleni^eUe, elle l'était pour moi.

Le marquis parut devant la cour avec toute sa famille; il Sçoutenait sOn épouse v sou fils aîné donnait le bras à sa so^ur, et le plus jeune était de l'autre côté près de ^a luèire. Le marquis porta deux fois son mouchoir sur soi;i visage.

Un morue silence régnait. Quaind le marquis se fut avancé à six pas du tribunal, il remit la marquise à sou plus jeuQ,e fils, et fit trois pas devant sa famille; il réclama so<n épée; S09 épée lui fut rendue^ et an moment où il la reçut d^MP^s sa main^ il la tira presque tout entière d^ fourreau. C'était la face brillante d'un ami qu'il av^t éti coutraint autrefois d'abandonner. Il l'exami;Qa long-temps i^vec attention en commençant par la gavd^ 9 comme pour s'assurer que c'était bien la même ; puis ol^ervaot une petite tache de rouille qui s'était attachée à la pointe , il la porta près de ses yeux et baissa un peu la^ tète ; je crus voir une ^rme tomber sur la taehe de rouille , mais je ne pus me tromper sur la réflexion suivante : ^

« Je trouverai, ditril, quelque autre moyen de rd-

facer. tLe marquis après avoir dit ces mots remît son épée dans le fourreau, et salua le dépositaire qui la lui avait rendue; puis il sortit, suivi de sa femme, de sa fiUe et de ses deux fils.

O combien |e lui enviais ses sensations!

Lt même.

Histoire de Makamet.

Rlahomet , de la tribu de KorelsL , était le seul fils d'Abdallah et d'Amina. II était né à la Mecque, quatre ans après la mort de Justinien. Comme il devint orphelin dans son enfance, Abu Taleb, son oncle, lui servtt de tuteur. Dans sa vingt-cinquième année , il entra au service de Cadijah , riche veuve de la Mecque : bienti^t elle lui doiina sa main et sa fortune. Par cette alliance , il devînt respectable, et il vécut dans l'exercice dés vertus domestiques jusqu'à Tâge de quarante ans ; alors il prit le titre de prophète, et proclama la religion du Koran.

Aux avantages de la bonté, Mahomet joignait un génie vaste \ une mémoire fidèle , un esprit agréable , et une imagination vive. Il parlait avèé' aisatice .quand l'occasion l'exigeait ; mais plus ordinairement il observait le silence grave et cérémonieux de son pays. Ce^ pendant avec toutes ses qualités naturelles, il n'avait jamais appris à lire ni à écrire , et il ne possédait d'ffutre connaissance du monde que celle qti'on pouvait' obtenir aux foires de Bos'ra et de Daoias. Dès sa plus tendre jeunesse néanmoins il s'était livré à la contemplation religieuse, et chaque année, durant le mois de ramadan , il se retirait à la grotte d'Hëra , à trois miUés de

la Mecque. Ëntin il exposa sous le nom d'Islam ce symbole de foi, mélange d'éternelle vérité et de fiction au-^ dacieuse , « qu'il n*y a qu'un seul Dieu , et que Mahomet est son prophète, t II reconnaît cependant qu'Adam, Noé, Abraham, Moïse et le Christ ont fait successivement des révélations au genre humain ; mais le Koran est présenté comme la dernière et irrévocable dispensation de la parole divine.

Les premiers prosélytes de Mahomet furent Gadijah sa femme, Zéid son serviteur, Ali son pupille et Abubéker son ami. Ils s'accrurent jusqu'au nombre de quatorze dans le cours de trois ans qu'il consacra en silence à ses travaux, et la quatrième année il remplit publiquement le ministère de prophète. Mais ses compatriotes incrédules , rejetant en général sa mission , formèrent contre lui une conspiration dont l'objet était de le faire périr par un assassinat. Mahomet , informé à temps de ce complot, se réfugia à la Mecque , et cet événement a fixé l'époque mémorable de l'Hégyre ou de la faite , l'an 622 après Jésus-Christ.

Nous ne pouvons suivre ici Mahomet à travers les révolutions futures de sa destinée extraordinaire. Il suffira de dire quHl ne fut pas moins distingué comme heureux guerrier et grand conquérant que comme fondateur d'une religion nouvelle , et que le glaive fit plus de sectateurs au prophète que la prétendue autorité au nom de laquelle il agissait. En un mot, il devint le chef puissant d'un vaste empire qui s-est étendu depuis sur les plus florissantes (fontrées de l'Europe , de l'Asie et de l'Afrique.

Jusqu'à l'âge de soixante trois ans la force de Mahomet répondit aux fatigues du rôle qu'il avait à soutenir;

mais dans ses quatre dernières années , il crut avoir été empoisonné. Une fièvre de quatorze jours le priva de l'usage de sa raison. Certain de sou danger, il contempla avec fermeté l'approche de la mort; il affranchit ses esclaves, régla Tordre de ses funérailles, et calma les regrets de ses amis. Il appuya sa tète sur le sein d'Ayesha, la plus chère de ses épouses ; puis , levant les yeux au ciel , il s'écria : < Mon Dieu I pardonne-moi mes fautes. Oui, je vais rejoindre en haut mes concitoyens; »et couché sur un tapis, îl rendit paisiblement le dernier soupir. Il fut enterré au lieu même où il venait d'expirer ; et dans l'opinion des pèlerins, le tombeau du prophète à Médine le dispute en sainteté au temple de la Mecque»

Mavob.

Conspiration de Gowrie.

Durant cet été le royaume jouit d'une tranquillité extraordinaire. Le clergé, après plusieurs tentatives inutiles , fut réduit à une grande soumission ; les comtes papistes recouvrèrent leurs biens et leurs honneurs par l'autorité du parlement, et avec le consentement de l'Église ; les autres nobles étaient en paix entre eux, et obéissaient au pouvoir royal, quand, au milieu de ce calme profond., la vie du roi fut exposée au plus grand danger par une conspiration absolument imprévue et presque inexplicable. Les auteurs du complot étaient Jean Ruthven , comte de Gowric , et son frère Alexandre, fil» du comte qui avait été décapité dans l'année 1 584- La nature avait orné ces deux jeunes gens , surtout le frère aine* de plusieurs avantages qu'une éducation élégante avait encore perfectionnés. Plus ins-

truite que ne le sont d'ordinaire les personnes de leur rang; plus religieux qu'on ne l'est communément à cette époque de la vie ; généreux , braves , populaires ^ leurs compatriotes ^ loin de les croire capables d'un crime atroce, concevaient les plus favorables espérances de leurs précoces vertus.

Malgré toute^ ces nobles qualités, quelque motif inconnu les engagea dans une conspiration qui, si nous nous en rapportons au récit généralement adopté, doit être transmise à la postérité comme une des plus criminelles, et en même temps conmie une des plus mal concertées dont l'histoire fasse mention.

Le 5 août, le roi qui résidait durant la saison de la chasse dans sou palais de Falkland , étant parti le matin de bonne heure pour se livrer à cet exercice, fut abordé par Alexandre Ruthven, qui, d'un air mystérieux, lui dit que la veille il avait rencontré un homme inconnu , d'une physionomie suspecte, se promenant seul dans un sentier écarté , près de la maison de son frère , à Perth; qu'en le fouillant , il aVaît trouvé sous son habit un vase rempli d'une grande quantité d'or étranger; qu'il avait immédiatement saisi cet homme et son trésor, et que, sans communiquer la découverte à personne, il l'avait renfermé, chargé de liens, dans un appartement solitaire ; qu'il croyait de son devoir d'instruire avant tout Sa Majesté d'une aventure aussi étrange» Jacques soupçonna aussitôt cette personne inconnue d'être un prêtre séditieux qui avait reçu de l'argent des étrangers pour exciter de nouveaux troubles dans le royaume; et il résolut d'autoriser les magistrats de Pçrtb à mander cet individu devant eux, et à s'informer de toutes les circonstances de l'événement. Ruthven

NARRATIONS, î>i

s'opposa fortement à cette résolution , et pressa le roi par divers arguments de se rendre directement à Perth , et d'examiner l'affaire par ses propres yeux. Cependant la chasse commença, et Jacques, malgré sa passion pour cet amusement , ne put s'empêcher de réfléchir sur la singularité du récit , et sur Timportuniié de Ruth« ven. A la An , il l'appela, et lui promit que, lorsque la chasse serait terminée, il partirait pour Perth. Néanmoins la chasse dura long -temps; et Ruthven qui avait été constamment près du roi , l'invitait sans cesse à se hâter. Après la mort du cerf, il ne voulut pas laisser à Jacques le temps de se faire amener un cheval frais 9 et observant que le duc de Lennox et le comte de Mar se disposaient à accompagner le roi, il le pria de les contremander. Jacques s'y refusa ; et quoique rinq.uiétude et l'impatience de Ruthven , ainsi que l'hésitation qui se manifestait dans toute sa conduite , Ossent naître quelques soupçons dans son esprit, cependant sa curiosité, et les sollicitations de. Ruthven le déterminèrent à se rendre à Perth. Lorsqu'il fut à un mille de la ville, Ruthven prit le devant pour Informer son frère de l'arrivée du roi , quoiqu'il eût dé|à envoyé deux courriers pour ce motif. A peu de distance de la ville, le comte, accompagné de plusieurs citoyens, vint à la rencontre du roi qui n'avait que vingt personnes à sa suite. Aucun préparatif n'était fait pour la réception du roi ; le comte parut rêveur et embarrassé , et il se mit peu en peine de réparer par sa politesse ou par ses égards la mauvaise chère qu'il offrait à ses hôtes. Quaâd le repas du roi fut achevé, les personnes de sa suite furent conduites dans une autre salle pour dtner, et comme il restait presque seul, Ruthven lui dit tout bas

que c'était le moment de se rendre à la chambre où rinconnu était gardé. Jacques lui ordonna d*emmener sir Thomas Erskine ayec eux; mais au lieu de transmettre cet ordre , Ruthven Tin vita à ne point les suivre. Il conduisît le roi au haut d'un escalier, puis à travers plusieurs appartements dont il ferma les portes derrière lui ; enfin il le fit entrer dans un petit cabinet oii se tenait un homme complètement armé, avec une épéo et un poignard à son côté. Le roi qui s'attendait à trouver un homme désarmé et enchaîné , tressaillit à cette vue, et s'informa si c'était la personne; mais Ruthven saisissant le poignard à la ceinture de l'homme armé , et en tournant la pointe sur la poitrine du roi : « Souvenez- vous, dil-il, avec quelle injustice mon père a péri par vos ordres; vous êtes maintenant mon prisonnier; soumettez-vous à ma volonté sans résistance et sans aucun cri, ou ce poignard va sur-le-champ venger son sang. » Jacques adressa des reproches à Ruthven , le pria et le flatta. Durant tout ce temps , l'homme qu'il avait trouvé dans le cabinet, restait immobile ^^ tremblant et déconcerté, sans avoir le courage de défendre le roi ou de seconder son agresseur. Ruthven protesta que si le roi ne poussait aucun cri , sa vie serait en sûreté , et par quelque raison inconnue sortit pour appeler son frère, laissant à l'homme armé la garde du roi, qu'il engagea sous la foi du serment à ne faire aucun bruit pendant son absence

Tandis que le roi était dans cette dangereuse position, les gentilshommes de sa suite ayant témoigné leur impatience de savoir ce qu'il était devenu , un des gens de Gowrie entra brusquement dans la salle « et leur dit que le roi venait de repartir pour Falklaud.

NARRATIONS. gS

Tous alors se précipitèrent dans la rue , et le comte ordonna avec le plus grand empressement de leur amener leurs chevaux. Mais pendant ce temps son frère était retourné auprès du foi , et jurant qu^il n*y avait plus de remède y et quUl fallait mourir, il s'efforça de lui garrotter les mains. Désarmé comme il était, Jacques réfusa de se soumettre à cette indignité ; il saisit Tassassîn par le corps , et une lutte furieuse s'engagea entre eux. L'homme armé restait comme auparavant surpris et immobile. Le roi ayant traîné Ruthven vers une fenêtre que, durant l'absence de celui-ci, la personne avec laquelle Jacques était demeuré avait consenti à ouvrir, il s'écria d'une voix forte et avec l'accent de l'effroi : « Trahison ! trahison I au secours I on m'assassine ! » Ses gentilshommes l'entendirent , ils reconnurent sa voix , et virent par une fenêtre une main qui saisissait le roi à la gorge avec violence. Ils volèrent précipitamment à sa défense. Lennôx et Mar , avec le plus grand nombre , coururent au principal escalier ; ils trouvèrent toutes les portes fermées, et les ébranlèrent avec la plus grande furie en s'efforçant de les enfoncer. Mais sir. Jean Ramsey passant par un escalier dérobé qui conduisait à l'appartement où était le roi , trouva la porte ouverte; il se jeta sur Ruthven qui se débattait encore avec le roi , le frappa deux fois de son poignard, et le poussa dans l'escalier, où sir Thomas ErsLine et sir Hugh Herries le rencontrèrent et l'achevèrent ; il s'écriait en rendant le dernier soupir : « Hélas ! il ne faut pas me blâmer pour cette action. » Pendant ce tumultç, l'homme qui ayait été caché dans le cabinet, s'échappa sans être observé. Ramsey, Ërskine et Herries, avec un certain Wilson, valet de pied, en-

trèreot dans la chambre où était le roi , et avant qu'ils eiiMeot le teiD|>s de fermer la porte ^ Gowrie s*j préeipita avec one épée Dae à chaque main , suivi de sept de ses domestiqaes bien armés, et il menaça à hante Toix de les tner tous à l^instant. Us poussèrent aussitôt le roi dans le petit cabinet » et fermant la porte sur lui, allèrent an- devant du comte. Malgré Finéçalité du nombre, m Jean Ramsey perça Gowrie au cœur; le comte tomba sans prononcer un seul mot ; et ses gens, après avoir reça plusieurs blessures, s'enfuirent promptemen t. Trou des défenseurs du roi furent paiement blessés dans ce combat. Un bruit affreux continuait de se faire entendre à la porte opposée où plusieurs personnes tâchaient en vain de se ùrayer un passage : le roi s'étant assuré que c'étaient Lennox, Mar, et. ses autres ainis, on ouvrit la porte en dedans. Ils courarent vers le roi qu'ils trouvèrent sain et sauf, contre leur attente, et qu'ik félicitèrent avec les plus vi& transports de joie : pour lui , U tomba à genoux avec tous ses gentil%hQin> mes autour de lui, et il ofirit à Dieu de solennelles actions de grâce pourune délivrance aussi miraculeuse. Le danger néanmoins n'était pas encore passé. Les habitants de la ville, dont Gowrie était prévôt, et dont il était tendrement aimé , ayant appris le sort des deux frères, coururent aux armes, et envirimnèrent le château en menaçant de les venger, et en tenant des discours insolents et infurieux pour le roL Jacques s'efforça d'adoucir cette multitude forcenée en lui parlant par une fenêtre ; il reçut les magistrats daps le château ; leur raconta toutes les circonstances du fait; et la fureur des habitants se calmant peu à peu , ils se dispersèrent. £n fouillant dans les poches du comte pour y chercher

-des papiers qui pussent fournir des lumières sur son projet et sur ses complices, on n'y trouva qu'un petit portefeuille de parchemin , rempli de caractères magiques et de mots mystérieux ; et s'il faut en croire le récit de la conspiration publié par le roi, a tant que ces papiers furent sur lui, la blessure dont il mourut ne saigna point ; mais aussitôt qu'ils furent enlevés , le sang jaillit en grande abondance. » Après toutes les p6rilleuses aventures d'un jour si orageux, le roi retourna le soir à Falkland, laissant les cadavres des deux frères à la garde des magistrats de Perth.

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