‹ Leçons anglaises de littérature et de moraleChapitre 8 sur 16 · GOLDSMITH · texte numérisé non relu

GOLDSMITH

Exécution du comte d'ArgyU,

Le 5o îuin 16869 le comte d'Atgyle fut conduit du cbâteau d'Edimbourg d'abord à la salle du conseil , et de là au lieu de Texécution.

Avant de partir du château , il dîna à son heure ordinaire, et s'entretint, non seulement d'un air calme, mais même d*un air gai, avec M. Chartéris ■ et d'autres personnes. Après le dîner, il se retira, selon sa coutume, dans sa chambre à coucher, où il dormit, dit-on, tranquillement environ un quart d'heure. Tandis qu'il reposait sur son lit, un des membres du conseil se présenta, et témoigna aux domestiques le désir de lui parler : comme on lui dit que le comte dormait , et qu'il avait donné des ordres pour ne pas être interrompu, le conseiller refusa d'ajouter foi à cette réponse, qu'il consi^ déva comme un prétexte pour éviter d'autres questions. Pour le satisfaire , ou entr'ouvrit la porte de la chambre à coucher, et il vit alors josir d'Un sonimeil doux et paisible ce même homme qui, par sa sentence et celle de ses coliques , devait mourir dans le court intervalle de deux heures. Frappé de ce spectacle , il s'élança hors

* M. Gh aitéris était un théologien dÎAtingtté.

de la chambre , quitta le château avec la plus graude précipitation , et se réfugia dans la maison d'une de ses connaissances qui demeurait près de là : ensuite, il se jeta sur le premier lit qu'il aperçut , avec toute TâgitatioB d'un homme en proie aux plus cruels tourments. Son ami, informé parle domestique de l'état où il se trouvait, et le croyant naturellement indisposé, lui ofl^it du vin. Il refusa en disant : « Non , non , cela ne me servirait à rien : ^e sors de chez le comte d'Argyle, et ie l'ai vu reposer aussi paisiblement que s'il donnait du sommeil de l'éternité. Mais moi... » On ne rapporte pas le nom de la personne dont il est ici question, et parconséquentla vérité de cette anecdote peut être examinée avec la défiance légitime qu*inspirent aux hommes judicieux

ces sortes de traditions historiques. Néanmoins , Woo* dfow , historien dont la sincérité est au-dessus du soupçon, dît qu'il la tenait de l'autorité la plus incontestable. Elle n'a rien d'invraisemblable en elle-même; et qui ne souhaiterait pas qu'elle fût vraie ? Quel tableau satisfaisant pour l'âme d'un philosophe de voir Toppresseur au faite du pouvoir envier le sort de sa victime ! Quel hommage pour la supériorité de la vertu ! Quel témoignage touchant et irrécusable du prix de cette trauquiâlité de l'âme, que peut seule donner l'innocence I Nous ne connaissons pas quel était cet homme; mais quand BOUS réfléchissons qu'il s'était prohablemeut exposé au remords qui le déchirait pour quelque vain titre, ou au moins pour un accroissement de richesses, dont il n'avait pas besoin , et dont peut-être il ne savait pas jouir, notre indignation se change eu une sorte de pitié pour ces insensés, que le monde appelle sages et zélés pour leur famille.

no NARRATIONS.

Peu d'instauto après mm w^sml^ Aigyle fut coudait ^ suivant les ordres supérieurs , à la salle du conseil, d*où est datée la lettre qu'il écrivit à son épouse , et ensBiie au lieu de rexécutlon. Sur l'échâfaud, il s'entretint avee M. Annaud , ministre désigné par le gouvernement pour raccompagner à ses derniers moments , et avec M. Chartéris. Il les engagea tous deux à prier pour lui, et il }>ria lui-même avec beaucoup de ferveur et de piété. Le discours qu'il adressa au peuple était tel qu'on devait l'attendre, d'après les passages que nous avons déjà cités. Il ofiVe partout le même mélange de douceur et de fermeté. « Nous ne devons pas , dit-il , mépriser les disgrâces qui nous afiligent,.ni succomber sous leur poids. Il ne faut pas nous laisser entraîner à une haine violente contre les auteurs de nos maux , ni nous rendre coupables par une coofiplaisance hypocrite et -pusillanime; les coeurs faibles sont ordinairement des cœurs faux qui préfèrent le crime à l'infortune. »I1 adressa des prières à Dieu pour les trois royaumes d'A . gleterre, d'Ecosse et d'Irlande , ei pour qu'il mît un terme à leurs malheurs. Après avoir ensuite demandé pardon de ses fautes à Dieu et aux hommes, il allait finir son discours: mais, se rappelant qu'il n'avait point parlé de la famille royale, il ajouta qu'il s'en rapportait, sur ce point, à ce qu'il avait dit dans le cours de. son procès ; qu'il souhaitait que la Camille royale régnât toujours p(H]r être l'appui de la religion protestante ; et que , si quelques princes renonçaient à la vraie foi , il priait Dieu de toucher leurs cœurs, mais surtout de sauver à tout prix son peuple de l^irs complots. Lorsqu'il eut achevé ces mots 9 il s'avança çur Téchafaud , du côté du midi , et s'écria : « Messieurs, j© vous prie de ne pas vous mé-

NARRATIONS. m

prendre en ce jour sur ma conduite : je pardonne volontairement à tons ceux qui m'ont offensé et injustement persécuté 9 comme je désire obtenir moi-même mon pardon de Dieu. » M. Annand répéta plus haut ces paroles au peuple. Le comte se tourna ensuite sur réchafaud , du côté du nord , et se servit des mêmes ou de semblables expressions. M. Annand les répéta une seconde fois, et ajouta : a Ce gentilhomme meurt protestant. » Le comte s^avança encore , et dit : ■ Je meurs , non seulement protestant, mais ennemi juré du papisme, de ré|iiflCopat, et de toute superstition quelconqne. » H eût mieux valu peut-être qu'il ne prononçât jamais ces dernières expressions^ qui renferment certainement une amertume de langage peu conforme au ton général de ses discours; mais il faut se rappeler d'abord que presque tous les protestants zélés du royaume étaient alors imbus de l'opinion que le pape est l'Antéchrist ; en second lieu, que M. Annand, étant employé par le gouvernement , et probablement partisan de l'épiscopat, le comte pouvait craindre que la déclaration d'un tel ministre n'offrit pas l'idée précise que lui , Argyle, attachait au mot protestant.

Il embrassa ensuite ses amis , donna à son gendre , lord Maitland^ quelques gages de souvenir pour sa fille et pour ses petits-enfants, se dépouilla d'une partie de ses vêtements , dont il fit aussi des présents, et posa sa tête sur le billot. Après avoir fait une courte prière , il donna le signal au bourreau, qui obéit aussitôt, et sa tête fut ^parée de son corps. Tels furent les derniers instants et telle fut la fin de la vie de ce grand homme. Puisse une aussi heureuse sérénité , dans un moment «i terrible , puisse une mort non moins glorieuse , être ,

dans tous les siècles et chez toutes les iiatioas , le p^irtage de ceux que la tyrannie , quelque nom ou quelque forme qu'elle emprunte» condao^nera à expier leur9 vertus sur récha£eiud !

Fox.

PrisQ du cliéUau de Dumbarton..

Le capitaine Grawford» officier brave et entreprenant, rendit au régent un service signalé par la prise du château de Dumbartou. C'était la seule place fortifiée du royaume que la reine eût conservée depuis 1^ cpouneucernent des guerres civiles. Sa situation sur uji rocher presque inaccessible qui s'élève au milieu d'une plaine la rendait extrêmement forte ^ et d^ns l'oplnioi^ générale elle passait alors pour imprenable. Comme elle commandait la Clyde, c'était un point très avantageux 9 et on le regardait comme jle lieu le plus propre du royaume à recevoir les tronpes étrangères qui pourraient venir au secours de Marie. La force de la place inspira au gouverneur, lord Fleming, plus de sécurité qu'il n'aurait dû en avoir en considérant son importance. Un soldat quji avait servi dans la garnison et .qui était mécontent de quelque jnauvaLs traitement, proposa l'entreprise au régent , s'efforça de lui numtr.er la facilité de l'exécution, et s'offrit pour marcher lui-méime à la tête des assiégeants. Il fut jugé prudent de bavarder quelque chose p.oijir un si grand avantage. Ou prépara des échelleS| et tout ce qui était nécessaire, a^vec le plus grand secret.etla plus grande activité. On s'empara de toutes les avenues du château , afin que le gouverneur ne pût recevoir aucun avis du projet. Vers le soir,

V NARRATIONS. ii3

Crawford partit de Glascoiiv avec ud détachement peu nombreux, mais déterminé. A minuit, ils arrivèrent au pied du rocher. La lune était couchée , et le ciel qui jusqu'alors avait été extrêmement clair se couvrit d'un épais brouillard. Les assiégeants dirigèrent leur tentative du côté où le roc était le plus élevé, parce qu'il y avait peu de sentinelles dans cet endroit, et qu'on espérait les trouver moins sur leurs gardes. La première échelle était à peine posée , que le poids et l'empressement de ceux qui montaient la fit renverser. Le bruit n'alarma personne dans la garnison , et aucun des assiégeants ne fut blessé par la chute. Leur guide et Crawford grimpèrent sur le rocher, et attachèrent l'échelle à up arbre qui avait pris racine dans une crevasse. Ils parvinrent tous jusqu'à cet endroit avec beaucoup ^e peine, mais ils étaient encore à une grande distance du pied des remparts. Ils attachèrent leur échelle une seconde fois; mais au milieu de leur entreprise ils rencontrèrent un obstacle imprévu. Un de leurs compagnons fut saisi tout à coup d'une sorte d'accès nerveux, et se cramponna à l'échelle comme près de rendre le dernier souffle. Ils s'arrêtèrent tous très embarrassés. Il était impossible de passer sur lui. Le précipiter en bas eût été inhumain et pouvait les faire découvrir. Mais la présence d'esprit de Crawford ne l'abandonna pas. Il ordonna d'attacher fortement le soldat à l'échelle afm qu'il ne pût tomber quand son accès serait passé ; et, après avoir tourné l'échelle, ils montèrent sur son ventre aisément. Le jour commençait alors à poindre , et il restait encore un mur très élevé à franchir ; mais, après avoir surmonté tant d'obstacles, celui-ci fut bientôt vaincu. Une sentinelle aperçut le premier homme qui

ii4 NARRATIONS.

|>arut sur le parapet, et eut justement le temps de donner Falarme avant de recevoir un coup sur la tète. Les officiers et les soldats.de la garnison sortirent demi-nus, sans armes et plus inquiets sur leur sûreté que ca- ;.pables d'opposer une résistance. Les assiégeants se pré- -eipitèrent dans la place avec la plus grande ardeur et 'en poussant de grands cris; ils s'emparèrent du maga- 'sin, saisirent les canons et les tournèrent contre leurs ennemis. Lord Fleming parvint à un petit bateau , et s'enfuit seul dans le comté d'Argyle. Grawford, pour prix de sa valeur et de sa bonne conduite, resta mattre du château; et, comme il ne perdit pas on seul homme dans cette entreprise, il jouit de son succès avec un plaisir sans mélange.

ROBEBTSON.

Insurrection et massacres d'Irlande.

Il y avait un gentilhomme appelé Roger More qui, sans posséder une grande fortune , était issu d'une ancienne famille irlandaise, et jouissait parmi ses compatriotes d'une haute réputation de valeiv et d'habileté. Cet homme conçut le premier le dessein de chasser les Anglais, et de fonder l'indépendance de son pays. Il se rendit secrètement auprès des divers chefs des cantons , et anima leur mécontentement caché. Il entretint une correspondance intipue avec lord Maguire et sir Phélim O'néale, les plus puissants des anciens Irlandais. Pai^ ses conversations, ses lettres et ses émissaires, il représenta à ses compatriotes les motifs qui les sollicitaient à la révolte, et il entraîna les principaux habitants de l'Ile dans une conspiration . Les Anglais dupieu^ comme on les appelait,

NARRATIONS. ii5

oulçsancien^ cuUivateurftanglais,étanitou8 catholiques, on espérait qu'ils viendraient bieutèt s'unir à un parti qui devait rendre' à leur religion son antique splendeur et son autorité. Le plan était que sir Phélim O'néale et les autres conspirateurs donneraient au Jour convenu le signal de Tinsurrection dans les provinces, et attaqueraient tous les établissements anglais; et que le mémo Jour lord Maguîre et Roger More surprendraient le château de Dublin. Le commencement de cette ré- V4)lte fut fixé à l'approche de l'hiver, afin qu'il fût plus difficile de transporter des forces d'Angleterre* Ils attendaient de France des secours et des provisions d'armes, en conséquence d'une promesse que leur avait faite le cardinal de Richelieu ; et plusieurs officiers irlandais qui servaient dans les troupes espagnoles s'estaient engagés à les rejoindre aussitôt qu'ils verraient une insurrection commencée par leurs frères catholiques. Les nouvelles d'Angleterre , qui annonçaient chaque jour l'animosité furieuse exprimée par les communes contre tous les papistes , répandaient une nouvelle terreur dans la nation irlandaise , et, en excitant les conspirateurs à exécuter leur fatal projet, leur donnaient l'espoir de trouver un appui assuré dans tous leurs compatriotes.

Un tel penchant à la révolte se manifestait dans toute lirtande, qu'on vugea peu nécessaire, et en effet il était dangereux de confier le secret à plusieurs agçnts : aussi le jour convenu approchait sans que le gouvernement eût encore fait aucune découverte. Le roi avait été informé , il est vrai , par ses ambassadeurs que les Irlandais tramaient quelque comploi dans les pays étrangers ; mais quoiou^il en eût donné avis à l'administra-

ii6 NABRATIONS.

lion «d'Irlande , cette communication avait été absolument négligée. Des bruits sourds d'une conspiration prochaine circulaient également, sans qu'on y fit aucune attention. Le comte de Leicester^i^ue le roi ayait nommé lieutenant , restait à Londres. Les deux fusticiers, sir William Parsoos et sir John Borlace, étaient des hommes d'une capacité médiocre , et qui y par un 4nconvénient commun à tous les temps de faction , ne devaient leur avancement qu'à leur zèle pour le parti qui disposait alors de tous les emplois^ Tranquilles dans leur aveuglement et leur inexpérience, ils s'abandonnaient à un profond repos, au bord de l'abtme creusé pour leur destruction.

Mais ils furent tirés de leur sécurité la veille du jour fixé pour le commencement des hostilités. Le château de Dublin, qui commandait la capitale, contenait des armes pour dix mille hommes, avec trçnte-cinq pièces de canons et une quantité de munitions proportionnée. Cependant eette place importante était gardée, et même avec assez de négligence 5 par une faible, garnison de cinquante hommes. Maguîre et More étaient déjà dans la ville avec une troupe nombreuse de leurs partisans ; on en attendait d'autres dans la nuit, et le lendemain matin ils devaient tenter, ce qu'ils régardaient comme la plus facile des entreprises , de surprendre le château. OconoUy , Irlandais protestant, découvrit la conspiration à Parsons. Les justiciers et le conseil cherchèrent aussitôt un refuge dans le château , et renforcèrent la garnison. L*alarme se répandît dans la ville , et tous les protestants se préparèrent à la défense. More échappa ; Maguire fut pris ; et Mahone , un des conspirateurs , étant également saisi, dévoila d'abord aux justiciers le

.|^an de rinsurrection générale , et redoubla riiiquiétude qui déjà régnait à Dublin.

Mais quoique la révélation d'Ocouolly eût préservé le château d'une surprise, Taveu arraché à Mahone vint trop tard pour prévenir l'insurrection projetée. O'néale et ses confédérés avaient déjà pris les armes dans ruister. Les Irlandais , partout confondus avec les Anglais j n'attendaient qu'un signal de leurs cheft; et de leurs prêtres pour commencer les hostilités contre un peuple qu'ils haïssaient à cause de sa religion, et èont ils enviaient les richesses et la prospérité. Les maisons, le bétail , les biens des imprudents Anglais furent d*abord saisis. Ceux qui entendirent parler de troubles dans leur voisinage, au lieu d'abandonner leurs habitations et de se réunir en corps pour leur sûreté mutuelle , restèrent chez eux dans l'espoir de défendre leurs propriétés, et ils tombèrent ainsi séparément dans les mains de leurs ennemis. Après que la rapacité fut pleinement assouvie, la cruauté la plus féroce qui ast jamais été connue chez aucune nation exerça ses ravages. On commença un massacre général des Anglais, dès lors sans- défense , et abandonnés avec une résignation passive à leurs barbares ennemis. Aucun âge, aucun sexe, aucune condition ne fut épargnée.

La femme pleurant sur le corps de ^son époux égorgé, et embrassant ség faibles enfants , fut immolée avec eux, et périt du même coup. Le vieillard et son jeune •fils, l'homme robuste et l'injfirme, subirent le même sort et furent confondus djUns un commun carnage. En vain la fuite en dérobe quelques uns aux premiers coups : la destruction errait de toute part et atteignait eu tout lieu ses déplorables victimes. En vain on eut

n8 NARRATIONS.

recours à ses parents , à ses compagnotis , à ses amis. Tous les nœuds étaient brisés , et ou recevait la mort du même bras dont on implorait et dont on espérait Tappui. Sans provocation , sans résistance, les Anglais étonnés, au sein d'une paix profonde et d'une parfaite sécurité, furent massacrés par leun plus proches voisins , par ceux mêmes avec qui ils entretenaient depula long-temps des relations suivies de bienveillance et de bons offices.

Mais la mort était le moindre châtiment ih0igé par ces rebelles furieux. Tous les supplices qu'une cruauté ingénieuse peut inventer, toutes les lentes tbftures du corps , les souffrances de l'âme et les angoisses du désespoir , ne purent assouvir une vengeance qu'aucun outrage n'avait excitée et qu'aucun motif ne justiGait. Ces détails révolteraient l'humanité la moins délicate. Des excès aussi monstrueux , quoique attestés par une incontestable évidence, paraissent presque incroyables. La nature dépravée , une religion même corrompue ^ encouragée par une licence efiVénée, n'atteignent pas à ce degré de barbarie , à moins que la pitié naturelle au cœur humain ne soit étouflfée par cette contagion de l'exemple qui entraine les hommes au delà des règles ' ordinaires de letirs actions et de leur condaite.

Le sexe le plus faible, naturellement plus sensible à ses peines, et plus compatissant à celles d*autrui , rivalisa ici avec les scélérats les plus résolus dans l'exercice de toutes les cruautés. Les enfants mêmes, instruits par l'exemple et encouragés par les exhortations de leurs parents , essayaient leurs faibles bras sur des corps inanimés, ou sur les enfants des Anglais livrés 6ans défense à leurs coups. L'avarice des Irlandais ne fut pas

un frein suffisant à leur cruauté. Telle était leur frénésie, que les troupeaux quMls avaient saiisis, et dont ils s'étaient emparés avec violence , uniquement parce qu'ils portaient le nom des Anglais , étaient impitoyablement massacrés, ou, couverts de blessures, erraient au hasard dans les bois et dans les déserts.

Les n^agnifiques bâtiments ou les commodes habi* tations des cultivateurs, comme s'ils eussent reproché aux naturels de l'Ile leur paresse et leur ignorance , fu> rent consumés par le feu ou rasés jusqu'aux fondements. Si les malheureux propriétaires, enfermés dans leurs maisons et résolus à se défendre , périssaient dans les flammes avec leurs femmes et leurs enfants , ils laissaient un double triomphe à leurs implacables ennemis.

Dans quelques lieux o£i un certain nombre d'Anglais se réunirent, et, trouvant du courage dans leur désespoir, voulurent en mourant se venger de leurs assassins, ils furent désarmés par des capitulationsetpar des promesses d'amnistie, confirmées par les serments les plus solennels. Mais à peine ils s'étalent rendus que les rebelles , avec une perfidie égale à leur cruauté , leur firent partager le sort de leurs infortunés compatriotes.

D'autres , avec une barbarie encore plus raffinée , engagèrent leurs prisonniers par l'amour impérieux de la vie à souiller leurs mains du sang de leurs amis, de leurs frères, de leurs parents^ et après les avoir ainsi rendus complices de leurs crimes , leur donnèrenjt la mort qu'ils cherchaient à éviter en la méritant.

Au milieu de tous ces forfaits le nom sacré de la religion retentissait de toute part, non pour arrêter le bras de ces meurtriers, mais pour affermir leurs coups et pour endurcir leurs cœurs contre tout mouvement

d*humanité otide sympathie sociale. Les Anglais, comme des héréiiqaes 9 abhorrés de Dieu et détestés de tous ks fidèles, étaient désignés par les prêtres pour le carnage. Délivrer la terre de ces ennemis déclarés de la foi catholique et de la piété , était représenté conune la pluç méritoire des. actions. L^instinct naturel, assez enclin chez ce peuple grossier à des crimes atroces 9 était encore animé par le précepte; et les préjugés nationaux étaient envenimés par ces haines plus farouches et plus incurables , quand elles naissent d'une superstition forcenée. Tandis que la mort terminai! les souffrances . des victimes 9 leurs dévots assassins répétaient avec une joie insultante aux oreilles des mourants que ces douleurs étaient seulement un prélude à des tournients éternels. et infipis.

HVME.

EXEMPLES

Le parfait Orateur.

Figurez-vous un Démosthëne adressant la parole à la plus illustre assemblée du monde sur une question qui intéresse la destinée des plus fameuses nations. Que ce spectacle est imposant! Combien le sujet est vaste! Les talents Ide Torateur sont - ils au niveau d'une si grande circonstance ? Oui ^ et même au-dessus. Par le pouvoir de son éloquence , la majesté d'une assemblée si auguste disparaît devant la dignité' de Torateur, et Tadmiration qu'excitent ses talents fait oublier un moment l'importance du sujet. Par quelle force de raisonnement^ par quelle puissance d'imagination, par quelles émotions du cœur, il abaque et subjugue l'homme tout entier ! Gomme il captive à la fois sa |*aison ^ sa volonté et ses passions ! Un tel triomphe doit être le dernier effort de l'esprit humain perfectionné. Aucune des facultés de Torateur n'est oisive : toutes s'exercent avec la plus grande activité. Toutes les puissances de son âme sont en travail : tous ses organes manifestent leur énergie. Au dedans > la mémoire , l'imagination , le jugement, les passions 9 sont mis en œuvre : au dehors 9 chaque muscle , chaque nerf tressaille. Ses organes

montés à l'unisson des émotions de son âme 9 exercent une action rapide sur les organes des auditeurs , et fon t passer leur énergie dans toutes les âmes, comme par une vertu électrique. Malgré la diversité des caractères dans une si grande multitude , tous par la magie de l'éloquence se confondent en une seule volonté : l'assemblée entière j poussée dans la même direction , semble ne plus formel* qu'un seul homme et n'avoir qu'une voix. Le cri unanime est : Marchons contre Phiiippe. — Comhattons pour nos iiéertés* — A lions vaincre ott mourir.

Shebidàn.

Prise de Rome par les Goths , en t^io.

Depuis six cent quatre-vingt-dix ans, Rome n'avait pas été violée par la présence d'un ennemi étranger. La population montait à cette époque à douze cent mille habitants : mais les nobles étaient entièrement plongés dans le luxe et la mollesse ; la populace vile et misérable s'était continuellement recrutée par l'affranchissement des esclaves et Fadmission des étrangers. Dans cet état de décadence univeiselle , les Romains étaient plus disposés à négocier qu'à combattre. Aussi ils re-^ curent pour empereur Attale, préfet de la ville, qui leur fut imposé par Alaric , roi des Goths.

Lorsque Alaric se fut retiré, Attale, parvenu à la suprême grandeur , fut si enivré de sa puissance > qu'il rompit avec son protecteur : celui-ci ne tarda pas à le déposer.

Rome elle-même était le prix du combat, et pour la racheter du pillage , au lieu d'employer lés armes , ou

TABLEAUX. ia3

eul recours à des présents qui ne firent qu'exciter l'avarice des barbares. Honorius retardait i'acooinplissenoieiit de ses promesses : Alaric en pressait vivement Texécu* tien. Pendant les négociations , la fanoiine avait fait de terribles ravages dans Rome ; la guerre avait empêché la culture des terres, et les ports étant bloqués ^ les habitants se trouvèrent dans la dernière détresse. On vendit publiquement de la chair humaine , et otl rapporté que des mères dévorèrent leurs propres enfants. Des ci-* toyens réduits à cet horrible état auraient été incapables d*une longue défense; mais une conspiration abrégea la durée du siège. La porte Salarienne fut ou* verte à minuit , et la cité impériale fut abandonnée a la fureur des tribus sauvages de la Germanie et de la Scythie. « Toutes les richesses dUHUonde sont ramassées dans ces lieux; je vous les abandonne, dit Alaric à ses soldats, en entrant dans Rome ; mais je vous ordonne de ne verser que le sang des hommes armés, et d'épargner ceux qui cherchent un refuge dans les temples. » Le pillage dura six jours , selon les récits les plus authentiques. Les Goths incendièrent la ville en plusieurs endroits, et rasèrent une partie des plus beaux édifices. Il est impossible de calculer^le nombre des citoyens qui furent massacrés, malgré la défense d' Alaric, ni la multitude de ceux qui , d'un rang honorable et d'une brillante fortune 9 descendirent à la misérable condition de captifs, et d'exilés. Rome, cette magnifique et orgueilleuse capitale de l'univers , qui depuis onze cent soixante - trois ans étendait ses bras puissants d\in bout de la terre à l'autre, et qui s'était etirichie des dépouiller des nations vaincues, devikit elle-même la proie des barbares. Elle éprouva à son tour le sort qu'elle avaîi

fait ^ubir tant de fois, et souffrit tous les malheurs qu'elle avait fait peser sur tant d^autres Tilles et de nations.

BURIIBTT.

Le Moine,

Un pauvre moine de l'ordre de Saint- Françoi» vint dans la salle demander quelque chose pour son couvent. Au moment où je tournai les yeux sur lui , je- fus prédéterminé à ne pas lui donner un sou. En conséquence, je mis ma bourse dans ma poche , je boutonnai mon habit , je m'affermis un peu sur mon centre, et je noi'avançai gravement vers lui. Il y avait , je le crains Bien du moins , je ne sais quoi de repoussant dans mes regards. J'ai en ce moment sa figure sous mes yeux, et il me semble qu'elle exprimait quelque chose qui méritait un meilleur accueil.

Le moine, si j'en juge par sa tonsure, dont il ne restait plus que quelques cheveux blancs épars sur ses tempes, avait environ soixante-dix ans; mais d'après ses yeux animés d'un certain feu, qui semblait tempéré plutôt par la politesse que par l'âge, il n'avait guère plus de soixante ans : la vérité pouvait se trouver entre ces deux conjectures ; il avait certainement soixante-cinq ans, et le ton général de sa physionomie, quoique une cause^trangère parût avoir gravé des rides sur son front avant le temps, s'accordait assez avec ce calcul.

C'était une de ces têtes que Guide a peintes plus d'iine fois ; douce , pâle, expressive , débarrassée des insipides prétentions de l'ignorance épaisse et contente d'elle-

TABLÊAtfX. 1-25

même ; les yeux baissés sur la terre : il levait les siens ; mais il semblait contempler quelque chose au delà de ce monde. Comment une pareille tête pouvait appartenir à un iudiyldu de son ordre, le ciel, qui Tavait mise sur les épaules d'un moine^ le sait mieux que moi ; maU elle convenait à un bramine , et si je Tavais rencontrée dans les plaines de Tlndostan, je Taurais saluée avec respect.

Le reste de son extérieur est facile à peindre en peu de traits ; chacun pourrait se charger de cette esquisse» car son air n'avait d'autre agrément que celui qu*il empruntait du caractère et de l'expression générale. Sa taille était mince 9 svelte 9 un peu au-dessus de la propertion ordinaire , si elle n'eût perdu cet avantage par une légère courbure en avant; mais c'était une attitude suppliante 9 et telle qu'elle se retrace maintenant à mon imagination , il y gagnait plus qu'il n'y perdait.

Lorsqu'il eut fait trois pas dans la chambre 9 il s*arrèta un momient; il posa la main gauche sur son sein; il tenait dans la droite un bâton blanc sur lequel il s'appuyait pour marcher ; quand Je fus près de lui , il annonça l'objet de sa visite par un court exposé des be-soins de son couvent et de la pauvreté de son ordre : il le flt avec une grâce si shnple 9 et il y avait un air si humble dans ses regards et dans sa physionomie , qu'il fallait que je fusse ensorcelé pour ne pas en être ému.

Il y avait une mieiUeure raison : j'étais prédéterminé à ne pas lui donner un sou.- — Tout cela est vrai, dis-je, pour répondre à un coup d'œil qu'il m'adressa en terminant sa requête, tout cela est vrai; que le ciel soit le recours de ceux qui n'en ont pas d'autre que la chajrité de ce monde, ressource bien insuffisante, je le crains

au moÎDs 9 pour les grandes exigences dont on Timportune chaque jour.

Comme je prononçai ces mots , grandes exigences, il jeta sans affectation un regard sur la manche de sa tunique. Je sentis toute la force de cet appel. J*en conviens, dis- je, un habit grossier, et seulement une foi^ tous les trois ans, une maigre chère, ne sont pas tin entretien fort dispendieux : mais le vrai point de la question est de savoir comiment , tandis qu'on peut les obtenir dans le monde avec si peu d'industrie, votre ordre prétend se les procurer eu vivant sur un fonds qui est le patrimoine du boiteux , de l'aveugle , du vieillard et de rinfirme. Le captif qui languit dans les fers et compte jour par jour les heures de son affliction soupire aussi après sa part de cet héritage; et si vous étiez de l'ordre de la Merci, au lieu d'appartenir à celui de Saint^Francois, tout pauvre que |e suis , ajoutai- je en montrant du doigt mon porte-manteau , je vous l'aurais ouvert de bon cœur pour la rançon de l'infortuné. Le moine me fit une inclination. — Mais, parmi les malheureux, repris-je , ceux de notre pays ont sûrement les premiers droits, et j'en ai laissé des milliers dans le besoin sur les rivages de ma patrie. Le moine fit un geste affectueux de la tête ; il semblait dire : Sans doute, il y a des misérables dans tous les coins du monde aussi-bien que dans notre couvent. — Mais nous distinguons, dis-)e, en posant ma main sur la manche de sa t.unique , pour répondre à son appel, nous distinguons, mon révérend père , entre ceux qui ne veulent que manger le pain de leur travail et ceux qui mangent le pain d'autrui, sans autre plan de vie que de le gagner dans la paresse et l'ignorance pour l'amour de Dieu.

Le pauvre franciscain ne fit point de réponse : une rougeur imperceptible colora un moment son visage ^ mais ne put s*y arrêter. Il semblait en avoir fini avec tous les ressentiments : il ne témoigna aucune émotion, mais laissant retomber son bâton entre ses bras, il croisa ses mains sur sa poitrine avec résignation, et se retira.

Mon cœur battit avec violence au moment où il fermait la porte. — Bab I dis-je par trois fois d'un air in« souciant; mais je n*y pouvais rien : chaque syllabe désobligeante que j'avais prononcée se refoulait dans, mon imagination. Je réfléchis que je n'avais envers le pauvre franciscain d'autre droit que celui de refuser, et qu'une telle punition suffisait déjà pour le mortifier sans y joindre un langage insultant. Je songeais à ses cheveux blancs ; il me semblait le voir rentrer avec son air gradeux» et me demander doucement quelle offense il m'avait faite , pourquoi je le traitais ainsi. J'aurais donné vingt livres pour avoir un avocat. Je me suis fort mai conduit , dis-je en moi-même , mais je ne fais que commencer mes voyages, et j'apprendrai à mieux agir en voyant le monde.

Stbrtte.

Le tableau de familie.

Ma femme et ma fille , ayant rendu par hasard une visite à celles du voisin Flamborough, apprirent que la famille venait de se faire peindre par un artiste qui parcourait la province, et saisissait la ressemblance à quinze schellings par tête. Comme cette famille et la nôtre avaient eu long-temps une sorte de rivalité sur l'article du goût, notre amour-propre s'alarma de cette marche

gagnée sur nous. Nonobstant tout ce que Je pus dire , et je dis beaucoup , il fut résolu que nous nous ferions peindre aussi. Nous retînmes donc Tartiste (car que pouvais je faire P), et nous avisâmes ensuite aux moyens de montrer la supériorité de notre goût dans les attitudes. La famille de notre voisin se composait de sept personnes 9 et on les avait représentées chacune avec une orange; idée de fort mauvais goût, d'ailleurs point de variété 9 pas Tombre de composition. Nous voulûmes quelque chose d'un style plus brillant, et après plusieurs délibérations il fut décidé à l'unanimité que nous serions peints tous ensemble dans un vaste tableau de famille historique. Cela nous reviendrait à meilleur marché, puisque le même cadre servirait pour tous, et ce serait infiniment plus flatteur, car toutes les familles de quelque goût se faisaient peindre maintenant de cette manière. Gomnie il ne se présenta, pour le moment, à notre esprit aucun sujet historique propre à nous frapper, nous nous contentâmes de nous faire peindre comme des personnages détachés. Ma femme voulut être représentée en Vénus,' et le peintre fut engagé à ne pas trop épai^ner les diamants sur son sein et dans ses cheveux. Ses deux petits garçons devaient être comme des Amours à ses côtés, tandis que moi, avec ma robe et mon rabat, je lui présenterais mon livre sur la controverse de 'Whislou. Olivia devait être peinte en Amaxone, assise sur un banc de verdure, vêtue d'une redingote verte , richement brodée en or, et avec un fouet à la main. Sophie devait paraître en bergère avec autant de moutons que le peintre en pourrait mettre pour rien, et Moïse devait être paré d'un chapeau avec une plume blanche.

Notre goût charma teUement le chevalier^ quUi voulut absolument être peint comme quelqu'un de la famille, sous le personnage d'Alexandre le grand aux pieds d'Olivia. Cette demande nous parut à tous une preuve du désir qu'il avait d'entrer dans la famille ; et nous ne pûmes le refuser. En conséquence, le peintre se

mit à l'œuvre j et, comme il travaillait avec assiduité et

d'une manière expéditive, en moins de quatre jours tout fut achevé. Le tableau était large , et il faut convenir qu'il n'avait pas épargné ses couleurs : aussi reçutil à cet égard de grands compliments de ma femme. Nous étions tous parfaitement satisfaits de l'exécution; mais une malheureuse circonstance, qui ne s'était pas présentée à notre esprit avant que le tableau fût achevé, nous Jeta dans la désolation : il était si grand qu'il n'y avait aucun endroit dans la maison pour le placer. Comment nous avions pu oublier un point si important, c'est ce qui paraîtra sans doute surprenant; maïs enfin il est certain que nous étions tous coupables de cette étourderie. Ainsi le tableau, au lieu de satisfaire notre vanité comme nous l'espérions , beaucoup trop grand ^ pour passer par aucune porte , resta exposé de la manière la plus mortifiante sur le mur de la cuisine où la toile avait été tendue , et devint l'objet des mauvaises plaisanteries de tous nos voisins. L'un le comparait au grand bateau de Robinson Grusoé, trop vaste pour être, remué ; l'autre lui trouvait plus de ressemblance avec an dévidoir dans une bouteille ; quelques uns s'étonnaient qu'il pût sortir, mais ils étaient encore plus surpris qu'il eût pu entrer.

Quoique cette disgrâce nous attirât les railleries de plusieurs personnes, elle fournit à beaucoup d'autres

i3o TABLEAUX.

des insinuations plus malignes. Le portrait du chevalier mêlé avec les nôtres était un honneur trop grand pour échapper à Pcnvie. Des bruits scandaleux corn* mencèrent à circuler à nos dépens, et notre repos était chaque jour troublé par des personnes qui v6naient5 sous le nom d'amis > nous apprendre ce que disaient de ' nous nos ennemisi Ces rapports étaient accueillis avec rindignation convenable; mais le scandale s'accrott tou* jours par la résistance.

GOLBSMITH.

Le Samonnet.

Maudit soit le sombre pinceau I m*écriai-je fièrement. Je n'envie pas le talent de peindre les maux de la vie avec des couleurs si noires et si lugubres. L'âme s'épouvante à la vue des objets qu'elle-même a grossis et rembrunis : ramenez-les à leur juste proportion et à. leur véritable couleur , elle les méprise. Il est vrai ^ dis-je en corrigeant ma proposition , que le séjour de la Bastille n'est pas une disgrâce à braver : mais ôtez-lui ses tours f comblez les fossés , abaissez les barreaux des portes 9 appelez-la une simple retraite , et supposez que c'est quelque fâcheuse indisposition et non la tyrannie d'un homme qui vous y retient ; une partie du malheur disparaît , et vous supportez l'autre sans vous plaindre.

Je fus interrompu au beau milieu de ce soliloque par une voix que je pris pour celle d'un enfant , et qui se plaignait « de ne pouvoir sortir. » J'examinai de tous côtés dans le corridor , et n'apercevant ni homme , ni femme, ni enfant, je sortis sans y faire plus d'attention.

TABLEAUX. i3i

En revenant dans le corridor , j'entendis les mêmes mots répétés denx fois : je levai la tète ^ et je vis que c'était an ^nsonnet renfermé dans une petite cage suspendue. — « Je ne pois sortir , je ne puis sortir , » disait le sansonnet.

Je m^arrêtai pour considérer Toiseau. A chaque personne qui traversait le corridor | il s' approchait en voltigeant du côté où elle passait , en répétant les mêmes plaintes sur sa captivité : — c Je ne puis sortir , • disait le sansonnet. Que le ciel te soit propice ! m*écriai- je , mais je veux te délivrer à quelque prix que ce soit. Je tournai alors autour de la cage pour trouver la porte : elle était attachée si étroitement avec un fil de laiton , qu'il n'y avait pas moyen de l'ouvrir sans mettre la cage en pièces ; j'y employai les deux mains.

L'oiseau voltigeait du côté oïl f essayais de favoriser son évasion , et passant sa tête à travers le treillis , il pressait son seiîi eontre les barreaux , comme s'il eût été impatient de s'échapper. Je crains , dis^je , pauvre créature , de ne pouvoir te délivrer, c Non , répondit le sansonnet , je ne puis sortir; je ne puis sortir , » dit encore le sansonnet.

Je proteste que mon âme ne fut jamais isi vivement émue , et je ne me souviens pas d'une seule circonstance dans ma vie où les vagues illusions qui donnaient le change à mon esprit .aient si vite fait place à la réflexion. Tout machinal qu'était ce refrain , il était néanmoins répété d*un ion si conforme à la nature , qu'il renvdrsa en un instant tous mes i'aisonnements systématiques sur la Bastille. Je montai l'escalier d'uii pas pesant , et je désavouai chaque mot que j'avais prononcé en descendant.

i32 TABLEAUX.

Démise -toi comme tu voudras > tranquille esclavage ! m*écriai-je ; ta coupe est toujours amère , et , quoique dans tous jes siècles des milliers de mortels, aient été contraints à la vider , elle n'en est pas pour cela moins amère. C'est toi , douce et gracieuse déesse ^ dis-je en m'adressant à la liberté, c*est toi que tous les hommes adorent en public ou en secret ; toi , dontla saveur est délicieuse , et le sera toujours , tant que la nature elle-même ne périra pas. Aucun charme ne peut flétrir ta parure éblouissante ; aucun agent chimique ne peut transformer ton sceptre en airain. Pourvu que tu daignes lui sourire, tandis qu'il mange un pain grossier, le pitre est plus heureux que son monarque , de la cour duquel tu es bannie. Dieu tout-puissant 1 m'écriai -|e en m'agenouillant sur l'avant* dernière marche , accorde-moi la santé , grand dispensateur de ce bienfait; donne-moi. seulement oette belle déesse jiour compagne , et fais ensuite pleuvoir les couronnes au gré de ta divine providence sur les têtes que tourmente l'ambition.

Sterne.

Le Captif,

L'oiseau avec sa cage me poursuivît dans ma chambre; je m'assis près de ma table, et, appuyant ma tète sur ma main , je me mis à réfléchir aux maux de la captivité. J'étais dans une disposition favorable pour oette rêverie, et je dominai libre carrière à mon imagination.

J'allais commencer par ces millions de créatures, mes semblables , qui n'ont reçu eu naissant d'autre héritage que la servitude; mais trouvant que quelque

TABLEAUX. , i33

touchant que fût ce tableau, je ne pouvais rapprocher de moi , et que le nombre de ces tristes groupes ne faisait que distraire mon attention , ]e choisis un seul prisonnier, et, après l'avoir enfermé d'abord dans son cachot, je l'examinai à travers le demi-jour de son grillage pour esquisser son port; ait.

Je vis son corps presque épuisé par une longue attente et par la captivité , et je sentis dans mon cœur cette sorte de malaise qui natt de l'espoir déçu. En le considérant de plus près , je le trouvai pâle et usé par la fièvre. Depuis trente années , le vent d'ouest n'avait pas une seule fois rafraîchi son sang ; il n'avait vu ni le soleil ni la lune durant tout ce temps ; la voix d'un ami ou d'un parent n'avait pas pénétré à travers ses barreaux ; ses enfants. . .

Mais, ici mon cœur commença à saigner , et je fus contraint de passer à une autre partie du tableau.

Il était assis à terre dans le coin le plus reculé de son cachot , sur un peu de paille qui lui servait tour à tour de siège et de lit. Près de lui était un calendrier , formé de petits bâtons dont les échancrures indiquaient les tristes jours et les nuits qu'il avait passés dans ce lieu. Il tenait dans sa main un dé ces petits bâtons , et avec un' clou rouillé il allait marquer encore un jour de misère pour l'ajouter aux autres. Comme je cachais le peu de lumière qui lui parvint , il tourna du côté.de la porte un regard abattu , puis il baissa les yeux, secoua la tète, et reprit son travail d'affliction. J'entendis le bruit des fers qui attachaient ses jambes, lorsqu'il se retourna pour mettre son petit bâton sur le monceau : il poussa un profond soupir; je vis le poids de ses chaînes retomber sur son cœur. Je fondis en lar-

i34 TABLEAUX,

iiies ; ye ne pus supporter le tableau de captivité que mon imagination avait peint.

Le même.

La Nuit.

Tous les objets 9 il y a peu d*instants 5 brillaient d'un vif éclat; maintenaort robscurité s'avance avec vitesse. Qans les prairies on ne voyait partout que jeux et allégresse ; maintenant les folâtres agneaux interrompent leurs ébats , et le pasteur fiitigué cesse de £siire entendre ses pipeaux. Toutes les branches résonnaient de {oyeux concerts ; maintenant le vert feuillage s'enveloppe d'épaisses ténèbres, et on n'entend plus d'accepts mélodieux; seulement la plaintive colombe soupire tristement dans le bocage. Si je pouvais être encore vain et frivole , les cieux et la terre accuseraient ma coupable légèreté. Consacrons doiip ces instants à des pensées calmes comme la fin du jour , solennelles comme l'aspect de là nature. Quoique peut-être les heures du plaisir aient été embellies par une innocente gaieté , que le soir, avec sa sombre parure, nous invite à de sé-r rieuses réflexions. Kien ne convient mieux à une créature qui touche à l'éternité que de s'arracher chaque jour du cercle des amusements , et de méditer « les choses qui appartiennent à son repos éternel. »

L'obscurité est maintenant parvenue à son dernier période, et je suis contraint d'admirer avec quels ménagements délicats elle se présente. Elle ne fait pas une apparition brusque et importune ; elle s'avance d'une manière douce et en quelque sorte respectueuse. Une soudaine transition de la splendeur du jour à toutes

TABLEAUX. i35

les horreurs d*une nuit profonde jetterait le trouble et Teffroi; elle égarerait le voyageur dans sa courge ; ellq plongerait la création dans Téton nement, et serait peutêtre funeste aux organes de la vue. Mais le crépuscule qui précède la nuit 9 comme un avant-coureur , nous avertit de son approche , et nous dispose à prendre de sages précautions pour la recevoir. Maintenant les cruels habitants des fôrèts abandonnent leurs repaires. Maintenant le loup sanguinaire, comme un farouche assassin^ rôdé autour des innocentes brebis. Le renard, comme un adroit voleur , pénètre sous le toit couvert de, chaume et emporte sa timide proie t Heureux le monde , si ces ennemis du genre humain étaient le& seuls qui se plaisent dans %s ténèbres ! mais hélas î il y a aussi des monstres à forme htrmaine. Les brigands choisissent ce moment pour exercer leurs rapines et commettre les plus affreux forfaits. Des crimes, qui durant le jour cachent leur tète hideuse , maintenant s^emparent des cités , et se promènent dans les ténèbres avec un front audacieux^i Et sont -ils cachés en effet? Non, sans doute. Un œil plus perçant que Téclair,^ plus brillant que dix mille soleils, contemple leurs mouvements. Leurs plus épaisses ténèbres sont une éclatante lumière pour le surveillant jaloux et le juge suprême des actions humaines. Créatures ab'jsées ! ne savez- vous pas que « lès nuages et les ténèbres forment sou majestueux cortège P » C'est au ^ein ménie de cette obscurité oii vous cherchez un refuge qu^il élève son trône. Ce que vous prenet pour un asile est la barre dé Àoû tribunal.

Hervet.

j36 tableaux.

Même sujet.

Le soleil radieux a disparu à roccident ; la nuit épanche sa rosée; et Tair, qui était épais et brûlant^ devient plus fÎBais. Les fleurs du jardin repliant leur» feuilles diaprées, ferment leur calice, et inclinent leui» têtes sur leur faible tige en attendant le retour de la lumière.

Les oiseaux du bocage ont suspendu leurs concerts ; ils dorment sur les branches des arbres , la tète cachée sous leurs plumes. Les jeunes poussins de la ferme reposent en paix soxis l'aile de leur mère , et leur mère elle-même goûte le repos.^On n'entend plus le murmure des abeilles autour de la ruche ou parmi les chèvrefeuilles embaumés ; elles ont cessé leurs travaux , et sont maintenant retirées dans leurs cellules de cire.

Les brebis reposent dans les champs sur leur moUe toison , et leurs longs bêlements ne résonnent plus sur les collines. On n'entend plus les clameurs de la multitude tumultueuse , ni les cris des enfants dans leurs jeux, ni le. bruit des pas ou des travaux d'une foule active et empressée. Le marteau du forgeron ne retentit plus sur l'enclume , et le charpentier ne fait plus gémir la seie bruyante. Tous les hommes sont étendus sur leur couche paisible, et l'enfant repose avec sécu- ^rité sur le sein de sa mère. L'obscurité règne sur la voûte des cieux comme sur la face de la terre : tous les yeux sont fermés et tous les bras inimobiles.

Qui prend soin de tous les mortels quand ils sont plongés dans le sommeil, quand ils ne peuvent se défendre ni voir si le péril les menace ? 11 y a un œil qui

TABLEAUX. i5y

1)6 96 ferme jamais; un œil qui voit au sein des ténèbres de la nuit aussi bien qu'à la clarté du jour le plus éclatant. Quand la lune et le soleil dérobept leur lu-* mière , lorsqu^aucune lampe n'éclaire les maisons 9 et qu'aucune étoile ne brille à travers les sombres nuages, cet œil voit tout, il embrasse tous les lieux et veille continuellement sur toutes les familles de la terre.

Cet œil qui ne se ferme jamais est celui de Dieu : son bras est toujours étendu sur nous. Il a tait le* sommeil pour délasser nos membres fatigués ; il a fait la nuit pour que nous reposions paisiblement. Comme une tendre mère éloigne le moindre bruit qui pourrait éveiller son enfant , comme ^lle tire les rideaux autour de son lit: et cache la lumière à ses yeux débiles, ainsi Dieu épaissit autour de nous le voile des ténèbres , il ordonne que tout soit calme et silencieux pour que sa grande famille dorme en paix.

Quand l'obscurité a disparu, et que les rayons du soleil levant frappent nos paupières, commençons la journée en louant le Dieu qui a pris soin de nous durant la nuit; Fleurs, quand vous rouvrez vos calices , déployez toutes vos feuilles, exhalez tous vos parfums en son honneur ! Oiseaux , quand vous vous éveilïez , faites entendre des chants de reconnaissance dans les verts ' bocages I Que son amour soit dans nos cœurs quand nous goûtons le repos, ot sa louange sur nos lèvres quand nous nous réveillons.

i38 TABLEAUX.

Mort d'Yorick.

Quelques heures avant quTorick rendit le dernier soupir, Eugène entra, dans l'intention de le voir et de lui dire adieu encore une fois. Lorsqu'il tira les rideaux d'Yorick et lui demanda comment il se trouvait , YoricL le regarda fixement , et lui prit la main ; puis , après Tavoil^ tendrement remercié de tous ses témoignages d'amitié « pour lesquels, disait-il, si leur destinée voulait qu'ils se rencontrassent après cette vie, il le remercierait encore mille et mille fois, il ajouta que dans quelques heures il échapp^grait à ses ennemis pour jamais. — J'espère que non , répondit Eugène avec un torrent de larmes qui ruisselait sur ses joues, et du ton le plus affectueux dont jamais une bouche humaine se soit servi; j'espère que non, YorieL, reprit -il. Ybriek répondit en levant les yeux au ciel , et en serrant doucement la main d^Eugène ; ce fut sa seule répousfe , mais elle déchira le cœur d'Eugène. — Va jva, Yorîck, dît Eugène en essuyant ses yeux, et en ramassant eu luimême toute sa fermeté , mon cher ami , consôle-toi ; ne laisse pas abattre tes forces et ton courage daiis une épreuve où tu en as le plus grand besoin. Qui sait toutes les ressources que la nature tient en réserves , et ce que la providence 'de Dieu peut pour toi? Yoriôk mit la main sur son bœur, et secoua doucement la tête. •— Pour moi, continua Eugène en soupirant avec amertume comme il prononçait ces mots, je proteste que je ne puis, mon cher Yorick, me séparer de toi; et j'aime à mo flatter , ajouta Eugène d'un ton plus gai , qu'il te reste encore assez d'étoffe pour faire de toi un évêque ,

TABLEAUX. i39

et que je vivrai poar voir un si beau jour. — Je le conjure , Eugène , dit Yorick en ôtant comme il pouvait son bonnet de nuit de sa main gauche, car la droite était jeuicore étroitement serrée dans celle d'Eugène , fe te conjure d'examiner ma tète. — Je n'y vois rien de bien alarmant, répondit Eugène. — Hélas! mon ami, reprit Yorick, permets-moi donc làe te dire qu'elle est tellement maltraitée et défigurée par les coups qu'on m'a donnés dans les ténèbres avec taot d'iuhiunanité , que je puis dire comme Sancho Pança que si j'en reviens jamais, et que tles mitres tombent des cieux comme la grêle , il ne s*en trouvera pas une pour aller à ma tète. » Le dernier souffle d'Yorick errait sur ses lèvres tremblantes, prêt à s'échapper comme il prononça ces mots : cependant il les prononça encore avec je ne sais quel ton cervatUique, et comme il parlait, Eugène put voir briller un moment dans ses yeux une rapide étinceUe , faible image de ces traits de feu qui d'ordinaire (comme le dit Shakespeare de son aïeul) transportaient d'allégresse tous les convives.

Eugène fut convaincu par ces mots que le cœur de son ami était brisé ; il lui serra la main , et sortit à pas lents , en versant des larmes. Yorick suivit Eugène des yeux jusqu'à la porte, puis il les ierma, et ne les rouvrit plus. Il est enterré dans un coin de son cimetière sous un simple marbre que son ami Eugène, avec la permission des exécuteurs testamentaires , a mis sur son tombeau, sans autre inscription que ces trois mots, qui lui servent à la fois d'épitaphe et d'élégie :

hélas! pavvre YORICK!

i4o TABLEAUX.

. Dix fois par jour, Tâme d'Yorick a la consolation d*entendre lire rinscription de son monument avec des tons si plaintifs, et des accents si variés, qu'ils annoncent une compassion et une estime générale pour lui. Comme un sentier qui traverse le cimetière borde sa tombe, aucun étranger ne passe auprès sans s'arrêter pour- y jeter un regard, et s'écrier avec un soupir: Héias! pauvre Yorickl

Sterne.

Le Cimetière,

Combien de tertres consacrés à la mort nous- environnent ! Que sont les pierres sépulcrales , sinon des monuments érigés à la mémoire des habitants du tombeau , pour nous apprendre la durée de leur vie , et nous indiquer le jour où il fut dit à chacun d'eux : «I Votre temps est accompli ?» Oh l 'puissé-je y lire avec fruit. cette importante leçon, que mon tour aussi approche ! Quelque tertre chétif s'élèvera bientôt pour moi dans un coin de terre inconnue ; il recouvrira ma chair et mes os dans les ténèbres, et les dérobera à la lumière du soleil et à la vue des hommes , jusqu'au temps où les cieux ne seront plus.

. Quelque ami fidèle qui m'aura survécu gravera peutêtre mon nom avec le nombre de mes jours sur une simple pierre funéraire sans ornement, et incapable d'éveiller l'envie. Alors ma tomb« sera parmi les autres un nouveau témoignage de la fragilité de la vie et de la brièveté du temps.

Il est possible que le pied d'un ami visite quelquefois l'asile de mon repos , et qu'un œil sensible arrose mou

TABLEAUX, i4i

froid monument d'une larme : quelque vieux compagnon viendra peut - être lire sur la pierre de mon tombeau ]a muette leçon de la mort que mes lèvres enseignent aujourd'hui au monde ; et, si l'affection et le regret durent encore, pendant que des jpleurs d'attendrissement mouilleront ses paupières , et que sa voix s'ouvrira k peine un passage , peut-être il montrera du doigt au passant le mois et le jour de mon Crêpas. O jour solennel ! jour formidable qui marquera le terme de mon voyage sur la terre , et mettra fin aux projets de mon cœur' et aux travaux de ma langue et de ma plume !

Songe , ô mon âme 9 que , tandis que des amis ou des étrangers s^arrêteront sur ce coin.de terre pour lire la date de mon départ d'ici-bas, soumise à un arrêt décisif et irrévocable, tu jouiras de la récompense promise aux bonnes œuvres , ou tu souffriras les longs châtimentg réservés au mauvais emploi de la vie , dans un séjour inconnu de misère ou de félicité I

Watts.

La cataracte de Niagara , dans le Canada ^ au nord

de C Amérique,

Cette étonnante cataracte est formée par le fleuve Saint-Laurent, dans son passage du lac Érié au lac Ontario. Le Saint-Laurent est un des plus larges fleuves du monde , et cependant toute la masse de ses eaux se précipite en cet endroit par une chute perpendiculaire de cent cinquante pieds. Il n'est pas facile de faire concevoir à l'imagination la grandeur de ce tableau. Un fleuve extrêmement profond et rapide , qui sert à

i42 TABLEAUX.

emporter les eaux de presque toute TAmérique septentrionale dans l'Océan atlantique , heurte ici avec violence contre une chaîne de rochers qui s'élève feomme un mur à travers le courant. Le fleuve un peu audessus a près de trois quarts de mille de largeur 5 et les rochers entre lesquels il se resserre ont douze cents pieds de haut. Leur direction n'est pas en ligue droite , mais ils se recourbent en croissant , comme un fer à cheval ; en sorte que la cataracte qui prend la forme de cette barrière , s'arrondit intérieurement, et présente une sorte d'amphithéâtre le plus imposant dé la nature. Justement au milieu de celte digue circulaire , une petite tle, qui a résisté aux efforts du courant, lui o()pose un de ses angles, et partage, vers le sommet, le fleuve en deux parties qui se réunissent bien avant d'arriver au pied des rochers. Le bruit de la cataracte se fait entendre à une distance de plusieurs lieiies , et la fureur des eaux , au terme dé leur chut6 , est inconcevable. Elles produisent en rejaillissant un brOdOlàrd qui s'élève jusqu'aux nuages, et qui forme un très bel arc -en -ciel quand le soleil l'éclairé. Il est facile de supposer qu'une pareille cataracte iriterrompt entièrement le cours de la navigation , et cependant quelques Indiens ont osé, dit-on, avec leurs canots, descendre le fleuve sans éprouver aucun mal '.

GOLOSMITH.

' YoTCK les Leçons françaites , tome 1.

Le Cap-Nord*

£d continuant notre voyage , nous laissâmes à notre droite le détroit formé par Maggeroe, ou File nue, et le continent. La vaste étendue de là mer glaciale s'ouvrait à notre gauche, et nous arrivâmes enfin au point le plus reculé de l'Europe, connu sous le nom de Cap-Nord, précisément à minuit.

Sistimus hic tandem , nobis ubi defuit orbis.

Le Cap-Nord est un énorme rocher qui, s'avançant au loin dans TOcéan , exposé à toute la fureur des vagues et aux outrages des tempêtes, tombe chaque année de plus en plus en ruine. Là , tout est solitaire, tout est stérUe, tout est triste et décourageant. L'odibrage des forêts n'embellit plus le sommet de la montagne; le chant des oiseaux , qui animait les bois mêmes de Laponie , ne se fait plus entendre sur cette scène de désolation ; Tâpreté du roc sombre et grisâtre n'est cachée par aucun arbrisseau ; le seul concert est le rauque mugissement des vagues, qui renouvellent incessamment leurs assauts contre ces masïses énormes. Le soleil du nord se montrant à minuit, à la distance de cinq diamètres, sur l'horizon, et l'immense Océan en contact apparent avec les cieux , forment les grandes lignes extérieures du sublime tableau qui s'offre au spectateur étonné. On se rappelle comme un songe les éternels soucis et les vains projets des mortels ; on oublie les diverses formes et l'énergie de la nature animée , pour contempler la terre dans ses seuls éléments , et comme une partie constitutive du système solaire. Acbabi.

i44 TABLEAUX.

Fue sur des montagnes.

Mais tournons ici nos regards I A travers un vaste espace du ciel, devant nous le puissant Atlas élève au-dessus des nuages son front majestueux couvert de neige. Au pied de la montagne, un sol rocailleux et entrecoupé de collines , sert de fondement à cette masse énorme : elle est formée d'un vaste amas de rochers entassés les uns sur les autres, et qui semblent soutenir la voûte immense des cieux. Voyez avec quelle précaution les pauvres mortels posent un pied tremblant sur Tétroit sentier qui borde ces profonds précipices I Du haut de l'abtme, ils abaissent leurs regards avec une horreur inexprimable, et se défient de la terre même qui les porte : cependant ils entendent sous leurs pieds le mugissement sourd des torrents, et sur leur tête ils voient un rocher suspendu avec ses arbres flottants et leurs racines renversées qui semblent menacer de les ensevelir sous leurs ruines. Là, les hommes frivoles, confondus à l'aspect de cet imposant spectacle , deviennent sérieux, et contemplent avec recueillement les continuelles métamorphoses qui renouvellent la face de la terre. Ils voient y comme en un point, les révolutions des siècles écoulés , les formes changeantes de la matière , et la dé* cadence même de ce globe dont ils se rappellent aussi la création et la jeunesse , tandis que les débris épars et les brèches irréparables de cette montagne mutilée leur montrent l'univers même comme une noble ruine, et les font songer à sa prochaine catastrophe. Mais maintenant, vers le milieu de la montagne, l'ombrage épais d'une forêt spacieuse offre un abri à nos voyageurs fa-

TABLEAUX, i45

.%ués : déjà ils s*enfoDcen t parmi des pîos toujours verts^ des chênes ailiers et des cèdres superbes, dont les cimes ^élevées vont se perdre dans les nues , et près de qui le reste du bois ressemble à un groupe d'arbrisseaux* Ici une horreur nouvelle s'empare de leurs âmes, quand ils voient la èlarté du jour presque voilée par cette|sombre forêt dont les arbres touffus 9 entrelaçant leurs branches supérieures, entretiennent au-dessous des ténèbres et une nuit éternelle. Par intervalle, une lumière faible et incertaine semble plus affreuse que Tobscurité même, et le calme profond de ces lieux invite au silence les mortel» effrayés par les sinistres échos qui renvoient tous les sons du sein des prc^ondes cavernes de la forêt* Là l'espace épouvante. Le silence même est menaçant : une puissance inconnue agit sur l'âme, et des objets douteux éveillent l'attention des sens. On entend ou on croit en tendre des voix mystérieuses : diverses formes de divinités semblent s'offrir aux regards, et se plaire à révéler leur présence dans ces bocages sacrés : illusion qui jadis fit élever des temples, et favorisa les croyances religieuses des anciens. Nous - mêmes qui pouvons lire en caractères éclatants la divinité^ empreinte sur tant debrillanles merveilles, nous choisissons plutôt les lieux obscurs pour y entrevoir cet être mystérieux qui se montre à m>s yeux débiles tout au plus à travers uu voile de nuages.

Sbattesiivby.

f^ue sur un paysage.

Le prieuré, bel édifice gothique, est situé au milieu d'un porc peu étendu, mais d'une agréable variété. Dcr-

t46 TABLEAUX.

rière s'élèvent de hautes Inontagaes doDt le bas est omiiragé par un bois qui descend presque jusqu*au prieuré. D'un cô^té, un vallon étroit et bien cultivé s^enfonce j>armi les montagnes : les teintes brillantes et diaprées dé ses prairies et de ses champs couverts de moissons, avec de petites chaumières blanches 5 éparses çà et là entre les arbres 9 contfastent d'cine manière gracieuse avec les barrières augustes et insurmontaUes qui l'environnent.

Une rivière peu considérable, mais impétueuse, tombe du sommet des montagnes dans cette vallée délicieuse, quoique sans ornements^ et traverse le parc -à] environ cent pas du prieuré. La terre s'abaisse agréablement vers le bord , et de l'autre cdté un bois de superbes bouleaux ombrage la rivière , qui en cet endroit est traversée par un petit pont rustique. Après s'être grossie de plusieurs ruisseaux qui couleht des coteaux voisins , elle va se perdre à un demi-mille au-dessous > dans le lac qu'on découvre dans toute sa beauté de la façade de la maison. C'est une magnifique pièce d'eau. Les montagnes qui l'entourent sont en partie couvertes de forêts, en partie cultivées; quelques unes sont stériles et sauvages vers le bord du lac, tandis que leurs Itpres sommets offrent une grande variété de contours pittoresques. A l'extrémité du lac , un joli village en àé^ core les rives, et s'allie merveilleusement avec la simple beauté du paysage. Par une échappée entre les collines, la vue plonge dans le lointain sur une large vallée richement ornée de bois, et embellie partout d'édifices, de villages, de maisons de campagne, et bornée par une ehatnedemontaj^nes majestueuses qui rivalisent parleur hauteur, sinon par leur forme irrégulièrc et sauvage ^

^vec celles qui nous environnent ^Ivts îmmédiatenienft.

CcEtËBS.

L'Arbre des Banians , ou le Figuier indien.

i/arbre des Banians, ou figuier indien, naît dans plusieurs parties des^ Indes orientales. Il a un tronc fort épais, des branches qui s'élèvent à une grande hauteur et s'étendent très loin , avec des feuilles en forme de cœur, qui se terminent par une pointe aiguë. Cet; arbre est admirablement décrit par Milton :

Parmi les plants nombreux qui composent ga voûte , Le figuier, avant tous, s'en vient frapper leurs yeux ; Non ce figuier «haigé de fruits délicieux , Qui distille un doux sac à nos Jèvres arides , Hais %eiu! qui , connu des pemplea gangarides, itend ae» Igtigt rameaux, dont l^s bra9 inclinés, Autoar du tronc natal ensemble enracinés , Remontent vers les cieux en vertes colonnades , S'enlacent en berceaux, se courbent eu arcades. Et, déployant dans l'air leur dôme ténébreux, Cbtnposent à leur pèi^ un éortégé nombreux *. De»cbaiMone dil befger leur HoCMe av loin réaoQne: Là y paiable et goûtant le firai» qui r«nviroan6 , A la faveur des jours que laissent leurs rameaux, Tranquille, U voit bondir et paître ses troupeaux '.

Paradis perdu . chant IX.

L'arbre des Banians est véritablement la plus belle production de la nature, dans ce. climat fortuné où elle étale tant de richesse et de profusion. Quelques ikn s dî''

• Traduction ée Dt-UUe. \ •'

lO.

i48 TABLEAUX.

, ces arbres ont une grosseur et une étendue prodigieuse^ parce qu'ils croissent continuellement, et, différents à cet égard de la plupart des autres productions du règne végétal et animal, semblent exempts de décadence.

Chaque branche de la tige principale jette ses racines ; ce sont d'abord des fibres déliées, suspendues plusieurs pieds au-dessus de la terre : ces fibres s'alongent graduellement jusqu'à ce qu'elles atteignent la surface dur sol; alors elles prennent racine, forment de larges troncs, et deviennent des arbres dont le sommet se couvre de nouvelles branches. Celles-ci , à leur tour , suspendent leurs racines , qui , parvenues à leur développement, produisent d'autres rameaux; et cette progression continue aussi long-temps que la terre ^ première nourrice de tous ces arbres, leur fournit des aliments.

Les Indiens ont une prédilection particulière pour l'arbre des Banians. Ils le considèrent conune un emblème de la divinité, à cause de sa longue durée , de retendue de ses rameaux et de son ombrage bienfaisant. Us lui rendent presque des honneurs divins. C'est dans le voisinage de ces arbres que sont généralement élevées les pagodes les plus estimées : c'est à leur ombre que les bramînes passent leur vie dans une solitude religieuse : les Indiens de toutes les castes et de toutes (es tribus aiment à se divertir sous les frais berceaux^ dans les belles allées et dans les aimables détours de ces ddmes épais, impénétrables aux rayons les plus ardents que darde le soleil du tropique.

Un arbre de cette espèce, d'une énorme dimension > est distingué par le nom de Cubbeer Burr, qui lui a été donné en l'honneur d*un saint fameux. Il était autrefois beaucoup plus lai^e que maintenant ; cependant

TABLEABX. 149

ce qni reste a environ deux mille pieds de circonférence^ en y comprenant uniquement les plus fortes tiges : les branches flottantes, qui n'ont pas encore pris racine, couvrent un espace plus considérable. Les principaux troncs de cet arbre, qui tous surpassent de beaucoup nos ormes et nos ohènes anglaiis, montent à trois cent cinquante ; les moindres tiges , formant des rejetons déjà vigoureux, sont au nombre de plus de trois mille : chacune produit de nouvelles branches et des racines pendantes qui à leur tour doivent former des souches, et devenir lé' germe dMne nombreuse postérité. Gubbeer Burr est fameux dans tout Tlndostan pour son extrême étendue et pour sa beauté : les armées indiennes campent généralement alentour, et, à des époques fixes, on y célèbre des fêtes solennelles qui attirent un grand concours. On dit que sept mille personnes peuvent se reposer à Taise sous son ombre. Les voyageurs anglais, dans leurs courses et dans leurs parties de chasse, avaient coutume de dresser leurs tentes et de passer quelque» semaines sous ce pavillon délicieux, ordinairement rempli de ramiers verts, de colombes , de paons et d*up nùmbre infini d'oiseaux ; peuplé de troupes dé singes qui prennent leurs joyeux ébats , et ombragé par des nuées de chauve-souris si grandes» que les ailes de quelques unes, mesurées depuis une extrémité jusqu'à Tautre, ont plus de six pieds dV.nvergure. Cet arbre non seulement procure un abri, il offre aussi unepâ*

tnre à tous ses habitants ; son brillant feuillage recèle de petites figues d*une riche écarlate dont ils se régalent avec autant de plaisir que lès favoris de la fortune en trouvent dans leurs festins 'les plus variés et le^ plu» somptueux.

i5o TABLEAUX.

fiéception de Christophe Colomb, après son premier

■- he premier som de^iGilomb.&it4'inf(k*inerle,roi.<9^ja

^eine.^ qvà étaient à .Barceloil«ie^ de «IB aisrivéej8ti4e

Boik gucoès. Ffirdioand et IscibeUa, iiM .Qitoi|it$ .wmpr^»

qvie cb4u?inés de ebt éténemeot luatAeodu^'. cépoo^iiit)»!

4aEis les teKineft le84)Iufitflatteui»'e& les {^laii;bQ«#](9yUeë

pour Colomb vie ,prÛMlt 4e, se rGnire.ifmr^ài»fetn€m%m

ift cour, .pour leur laire:âe. sa: preptee boi¥>l»e;le iSéeU^de

•f«e§ découverte» etide ^se» servîce8«xËr^rdijiJttise& £eii-

•^àAoX^aom y^fiage à Baroelomie#;ldpeit|de^o$Q«ruloejki

foui^ deft euviroDs, etie £uiYÎit|>àrtottl«ir«e:èui^wejC)t

ianUaiiralra». 8ea éiitréeidaaMlb ville Aie fil^ séltxÊkVor^ie

•tie: Fendinaiid et dl^abèlle y evecila pompe cofiiiQi»£Me

à ee i grand événement^, qui répandait flàctti d!éclatt|Hir

'leur règne. Les étrangers quHl amenait avec lui tdc&^ys

qu'i£.«vpit découverts aMndbiaîûnt à ia téfce du^ortéf^i:

leur teioliisrngulier, leurs traits extraordinaires ieii;lfiur

tpa'rui^ : sauvage , les . faisaîdi t paraître « ides ) ihcmoBS»

id^nne ambie' (espèce. Afirès eux.^ on j^ortàlt.ile»tClrae^

iiients d\ïr i£ftçounés pas^Tart eiicoite-^iii»«sifir>d(e roes

nations, ieBigrains' d'or tven/vés dimeJesmoDlagne^jy/cit

là. poudre du même smétal ^recueiliie-. dans. lestfleuvtfs*

ensuite paraissaient »ies diveraiouvira^ssdUBdustrieide

cee oontiiées noiMrelIcmènt déBowertoe( y oarec •leursfdi&-

f&rentes prodùdiiôns. IGblomb iiiî^*inénte^ ^fecftMiit.ia

mavcbe, sst «ttitait les yeuxide itôus* kt» 'speotaf âurs^ qui

«sontemptaietit avec iidmii-aiio^ ôet lipnÉaieHeixtiraovdiv-

«lairé, dentela 'sagacité et le oéuFage'-sibpérseur auraient

conduit leurs compatriotes à la connaissance d^uilpou"

v,eau moade.par uae routeiaconnue aux tiëcies passés. Ferdinand et Isabelle , vêtus de teurs habits royaux, et assis sur leur trône , le reçurent sous un dais^ magnifique. Ils se tinrent debout à son arrivée , le relevèrent lorsqu'il se mit à genoux pour leur baiser la main , et l'invitèrent à s'asseoir sur un siège préparé pour lui , puis à leur, faire un néeit détaillé de son eaqpédition. Il obéit avec; un calme, et une gravité également conforme au çaraeiére de .la natjpn espagnol^ et à la dignité de l'auditoire devant lequel il parlait^ et aveo cette modeste flinaplicité qui caractérise les hommes d'un génie 8i:^ériear, qui» «atisiaifts d'avoir exécuté de grandes, choflieis y ne Dechei»heiit pas de vains applaudisfements, par. un ppo^ieux^élalage de leurs exploits. 'Quand il eut teroMné ^n récit* Ferdinand et Isabelle se mirent à genoux ,. et offirirejdt à l'Étemel de solennelles actions de.grâ^y pour, la défiouflrerte de ces nouvelles contrées, dont ils attendaient tant d'avantages pour les royaumes soumis à leur gouvevnementi Toutes les marques d'honneur que la reconnaissanae et l'admiration peuvent inventer furent prodiguées à Colomb. Oesieltres patentes eonfi^rmèrent pouriui et pour ses hériiiers tous les privilèges contenus dans la fapitulatînn conclue à Santa- Fé; sa famille fut anoblie; le roî.ct la- reiae, et à. leur ^sï^mpLe les CQiiilîsans, le traitènent, en toute occasion, ave^ L^s égards resp^Citoeut 4m» ^uia pidrsonnes du rang le rp.lu9:éleV{é«< 9â(^s la fa^e^r qui lui plut davanAii^^ pance qn'i^Ue ^atjusÇEÛsaiit i^ntrepr enante aeUvité de son àaieo p(^uiç\\K» pcc^fiée de grands obiely , ce fut l'ordre de.pf'épari^ sdHsd^laij un armeoaent o^^pab^ de le. rendre ina^re^de^.contis^s q^UV avait tdév^ cb^couverteif, el d'aUer à la recherche des .pay& plus opulents qu'il

i52 TABLEAUX.

avait Fespoir et la ferme confiance de découvrir encore-*

ROBE&TSOV»

Les douze Mois.

Je songeai^ aux vicissitudes si douces de ia nuit et du jour ^ à l'aimable variété des saisons et à leur retour dans un ordre invariable. Oh ! me disais-je à moi'< même , que ne puîs-je du déclin de mes années revenir au printeiops de ma vigueur et de ma jeunesse I Mais 9 hélas ! cela est imposaiMe. Tout ce qui reste en mon pouvoir, c'est d'adoucir les désagréments da l'âge » en les supportant avec une paisible résignation , et eu {ouïssant des plaisirs que m^'offire cette solitude. Dans cette «pensée je nn'assis sur un banc émaillé de fleurs , et je tombai dans un léger assoupissement. Si c'était l'effet de quelque vapeur ou de mes dernières réflexions, c'est ce que je ne saurais dire; mais il me sembla que le génie du jardin seprésentait devant moî , et faisait passer sous mes yeux 5 dans l'avenue où je reposais 9 le tableau et les différentes scèjies de- la révo* lution de l'année. Gomme j'observais ce drame , je résolus dans mon songe de le mettre par écrit , et de l'envoyer au Spectateiu*.

La première personne que je vis s*avancer vers moi était un jeune homme de la taille et de l'air le plus gracieux, quoiqu'il ne parût pas encore parvenu à l'exacte proportion et à la parfaite symétrie qu'un peu plus de maturité lui promettait ; il y avait néanmoins dans sa physionomie tant de fraîcheur, de satisfaction et de gaieté qu'il me sembla la plus aimable créature que j'eusse jamais contemplée. Il était vêtu d'un man-

TABLEAUX. i53

teatt trataaut de soie verte , brodé de fleurg ; il avait sur sa tête une couroane de roses, et à sa main un narcisse; les primevères et les violettes naissaient sous se» pas 9 et toute la nature semblait se réjouir de sa pré^ sence. Près de lui, d*un eôté était Flore, et de l'autre Vertumne , avec un vêtement de soie changeante. Je fus ensuite surpris de voir les rayons de la lune réfléchis par une cuirasse avec un édat soudain, et un homme complètement armé paraître avec un glaive nu. Je fus bientôt informé par le génie que c'était Mars, qui long-temps avait usurpé une place dans le cortège du Printemps. U fit place à un personnage plus riant : c'était Vénus, ornée de ses seuls attraits, encore moins séduisants que sa ceinture, dont elle avait entouré un globe qu'elle tenait dans sa main droite , et dans l'autre elle portait un sceptre d'or. Après elle venaient les Grâces» avec leurs mains entrelacées et leurs robes flottantes; elles s'avançaient au son d'une musique délicieuse , et tour à tour frappaient la terre en cadence. Ensuite paraissaient les trois mois qui appar» tiennent à cette saii^on. Tandis que Mars avançait vers moi, je crus voir dans son air une farouche rudesse qui convenait mal à un dieu placé dans une saison si riante. Mais à mesure qu'il approchait , ses traits devenaient insensiblement doux et gracieux. Son front s*éclaircîssait , et son air était si ségféàble que je ne pus me défendre de regretter son départ, quoiqu'il fût remplacé par Avril. Ceiul-ci parut avec tous' les transports de la plus vive allégresse, et mille plaisirs l'escortaient : son visage se voilait touvent; mais il reprenait aussitôt sa sérénité première, et ne cessait plus de sourire. Ensuite vçnait Mai,' suivi de Cupidon avec son arc tendu

i54 TABLEAUX.

et. toul prâl à déoocfa^ une flèche. Comme il passa près de ni^i, je -crus eotendre un. bruit conibs feniié par les douces plaintes» les ravissantes extases et ie» ^o^res^oqpirs des amants, les^œux de ecmstais^ aMBsi-biiSnique les rqwoohes- de perfidie <: mais- à peise œs. som avaient frappé mon oreille^ que le souffle du jf0xiir les: eikiporta. Après eux {e vis s'avaiuse» un Jhtemme.dafciS' toute la vigueur et la maturité de Tâge : s^ae^ 4eint é^AîX vermeil et fleuri ; ses cheveux mmÊ» dbescenduie^ en belles bcAicles sur ses épitules ; un inanteau desviiede même eoule.ur'qiie sa cheveliwe >bombait négligemmient sur. ses memfai«s ^ il mavcfaail fdl'un pas agile sur les-4races du Printemps, et $11 efaev* chait Tombre ^t les. &atches fontaines qm faillissaient dans » ^ jardin ; il ^ était surtout : charmé quand . usue Ar^upa^de zé^h^Hr l'-érentaientde kinrô aiies* Il a^t avec lui deux compai^&ees qui macchaient'à ses c6tés et le faisaiemt: paratee plus agréable. . L'un.jétdit-r-Aurore au;c 49Îgts de rose «t aux.pieds humides dé 'ixnée* ^veoun voile transparent; Tautve était Yièqier avteci un ilkanteau:d*azitr, parsemé .de fleurs d!«r. L'Êtéresp»irait' aviidement Thaleine de son voisin , oomiie eUe ^passaitià travers un bouquet de chèvoe^feuttes' et de 4u)>éreuses qu-'il tenaitàla-.main.vPanteitiCérès les »ii~ Jf&ie^^^^vi^c 'qina*!^ jaytfsseattsUTs * qur. * dansafetit une nwKnesque au sQn>des.e^l«mea%ix etidesicymbalesb Les mw de leoir 'Cortège paraissaient eatoile. JuiniOooservaiit^ncere une foiWbreaseaiblanœ iarvete le Ptintempa ; mais, k»; deux entres si$mblaieni^ttiarcher.»d(|iu pas moins ferme, particulièrement Aoûl y* qui vt$iaà% Tak près, de tomber de fatigue, «tanxlis què^ «diirjiiiA u^e partie de sa carrière , la canicule dardait ses i^yona .d^

TABLEAUX. i55

recleœenliisur s4k tétç. )]^ passèrent el-fireol.pUçe à uq {ïiersoQDag^.qxil paraissait ua peu co^rl|é sow lepo^id^ de» ^Qs : sa harbe ejtsa <slievelure épaisse çei^ptaienl un nombre égal de poJU WW et gdf^; il avait ro^l^ ^7 t««r. de B^ ceîi^UM^ >un v^banteau d'uoiç teinte jau|i4ti^ , asseji «emblfible à la o^uieiw des SewUesxBprtes sur lesr quelles il mavolisiit. Je trou^M .'<|u'U- o&£^it i \}^\9^ une ^on^p^Dsi^ou suffisante, pour eonsoler "de V.9iJh' seoco de Qe«ix>a(iÊiti|iiels il succédait» slv^o l^éopr^ope quantité-de. fruits qu'il partait dans ses. maiiip. I«*Abonr daibce marchait à ses côtés d'^n air &ai9 et riant v#llf versait de ss^come; ûnépoisalile toii^ les divers produits de lîanoétti Pomonek^ suivait,, un verre, de cidre kf^ main, avec Bacichus. danSi.tm eiiariii^t Jr^lqé. p%r de^ tigres, et aeeeaipagnié:d*uile troupe ^nombreuse do^9ar tyre89;de.s3ElfV^ins.€4 in ^eoin^. Sepitombrei ^vi veuMl easftiite^ semblaitpar ses regards pirtaj^tre im homt veau^iprialenaps; mais il. portai t)e <>ostuine d-UAeaiitr^ sakoni. Le flnoia<8iHvant «éliaît.tout bAiiboMîllé du jus 4^ iatieille, <€i)iaQie.8'it rei^efMbfl du pj:)ef98oiiri\Novembr6>, quoiqu'il appaxitnt.àJajsmèine.ifaiaiUe, pasraissnit !N^ beaucoup ée rappoivtss^ naff^roober ds^^iantage d^ l-Bir lAor^v qui pressait .viMen»eAtii8eaj^s.'.Il':$/aYan^ »fHi9i(U fQrroend'un rvieiUard ajuudemierjlerttii^ deTége; Je pem dexbe veuxiqui juineataietl teàcore étàienl^i UsM^o^.qtt'Hi» i«saeaaJ3laieBt: a ia neige^rses ;yeuiEijétaieAtt#^\lg^ii^ peràantsw et sa barbe. entreedôlée dr.u»,gQaxk4. PQmbr? de iglaçosid :. il était enveloppé. 4e ;Cottfruv!ea*.c^ï(PéaOr moins teUeAneât eaisi: par rexc^^idu iroîA» i^^^mf membres étaient tout engourdis , et son cor^ ceiurbé jusqu'-à terre ^ en sorte qu'il n'aurait pu faire un pas sans le secours de Cornus, dieu 'de la bonne chère, et

i56 TABLEAUX.

de la Nécessité y mère du Destin , qui le soutenaient de chaque côté. L*air et le costume de Comus furent une df» choses qui me surprit le plus. Gomme il s*avançait vers nioi, sa physionomie me parut la phis agréable que peusse jamais vue. Sur le devant de son manteau on avait peint la joie, les délices, le contentement, avec mille emblèmes d'allégresse et les bons mots à double face. Mais lorsqull s'éloigna de moi, je fus étonné de lui trouvei une taille si peu en harmonie avec son visage. Sa tète était chauve, et tous ses memf bres paraissaient décrépits et contrefaits. Sur lé derrière de son manteau étaient représentés le Meurtre avec les cheveux épars et un poignard sanglant, la Colère avec une robe d'écarlate , et le Soupçon qui louche des deux yeux : mais le plus frappant de ces tableaux était la bàtaUle des Lapithes et des Centaures. Je me détournai avec horreur de ce monstre hid^ix , et je portai mes regards sur Saturne qui se glissait derrière lui à la dérobée , avec une faux dans une main et un sablier dans l'autre. Derrière la Nécessité marchait Vesta, déesse du feu, avec une lampe sans cesse allu* mée, et dont la flamme était éternelle. Elle égayait le nombre visage de la Nécessité , et la ranimait assez par sa chaleur pour lui faire presque emprunter les traits et la ressemblance du Choix. Décembre, Janvier et Février passèrent après les autres, tous avec des fourrures : il y avait peu de différence entre eux , et ils étaient plus ou moins désagréables, selon qu'ils ténK>ignaient plus ou moins d'empressement pour l'almaMe retour du Printemps.

( Lt Spectateur^ )

DESCRIPTIONS. iS;

DJESGRIPTIONS.

PRÉCEPTES

La description est la grande épreuve de l^imaginatioii d'un poète : c^est elle qui distingue un génie original d*un esprit du second ordre. Lorsqu'un écrivain d*uii mérite médiocre essaie de décrire la nature , il la trouve épuisée par ceux qui Font précédé dans la même carrière. Il n'aperçoit rien de nouveau ou d*original dan^ Tobjet qu'il veut peindre; ses idées sont vagues et indécises, et par conséquent sa diction faible et sans co-* loris. Il prodigue des mots plutôt que des pensées; nous reconnaissons bien, il est vrai, le langage de la description poétique, mais nous ne concevons pas clairement ce qu'il décrit : au lieu qu'un vrai poète nous fait croire que nous avons l'objet sous nos yeux; il en saisit les traits distinctifs; il lui donne les couleurs de la vie et de la réalité ; il le place dans son vrai jour, en sorte qu'un peintre pourrait le copier d'après lui. Cet heureux talent est dû surtout à une imagination puissante , qui reçoit d'abord une vive impression de l'objet; puis, en employant un choix convenable de circonstances pour le décrire, transmet cette impression dans toute sa force à l'imagination des autres.

C'est dans ce choix des circonstances que consiste le grand art des descriptions pittoresques. D'abord il faut

i5^ DESCRIPTIONS.

que les circonstances ne soient pas communes et vulgaires, telles qu'elles ne méritent point d'être remarquées : elles doivent, autant qu'il est possible, être neuves et originalei, capables d'attacher l'esprit et d'exciter l'attention. En second lieu, eUes doivent caractériser l'objet décrit, et le peindre fprtement. Aucune description perdue d^s des généralités ne peut être bonne; car nous ne concevons clairement aucune abstraction : toutes nos idées distinctes se forment sur des objets individuels. En troisième lieu, toutes les circonstances employées doivent être en harmonie; c'eât-à-dire que , lorsque nous décrivons un objet important , toutes les circonstances que nous présentons aux spectateurs doivent contribuer à l'agrandir; quand nous décrivons un objet gai et plaisant^ tout doit tendre à l^embellir ; en sorte que l'impression reste dans l'imagination, complète et entière. Enfin les circonstances d'une description doivent être exprînaées avec concision et simplicité ; car lorsqu'elles sont ou trop exagérées , ou trop développées et trop étendues , elles ne manquent jamais d'affaiblir l'impression qu'elles devraient produire. La brièveté contribue presque toujours à la vivacité. Ces règles générales seront mieux éclaircies par des preuves puisées dans des exemples particuliers. .*....

Blair.

DESCRIPTIONS. iSg

EXEMPLES

Les Chapeaux.

Je me suis souvent amusé à réfléchir que, même dans ce qui passe d'ordinaire pour une circonstance assez indifférente, la démarche et les manières extérieures , je pouvais reconnaître distinctement quelques trails du caractère individuel. Il y a dans notre maintien et notre allure habituelle certains airs qui ont plus de rapr port avec la tournure de notre esprit que nous ne le soupçonnons, surtout lorsque, par une, répétition constante et )ournalière, ils nous sont nécessairement devenus familiers. Je me souviens qu'un de mes amis , grand observateur de ces nuances fugitives qui échap« peut aux autres 9 m'assurait que , dans le cercle de ses connaissances, il pouvait découvrir, dans la manière do marcher et le pas de chacun , quelque particularité qui naissait du caractère et de l'humeuf de l'individu. Et même quand la façon démarcher était le résultat, no» de la nature , niais de l'affectation , il avait coutume de dire qu'il savait encore deviner par là le caractère 9 et qu'indépendamment du ridicule de Taffectation dans une circonstance aussi frivole , on pouvait être certain que la personne prenait cette démarche contrainte uniquement pour se donner l'apparence d'une qualité qu'elle aurait voulu posséder et dont elle se sentait dé*, pourvue. A l'appui de cette opinion , je me souviens d'avoir connu autrefois un noble lord qui, en toute occa*-.

f6o DESCRIPTIONS.

sion 9 affectait un pas lent et majestueux; H ne traVersait un salon , ou ne passait d'une chambre à une siutre, qu^avec la gravité solennelle de Tofficier municipal à un convoi : mais on n'avait pas été une heure à table avec sa seigneurie, sans être suffisamment convaincu, par ses plaisanteries grossières et ses grands éclats de rire , que la dignité réelle n'était pas un trait de son caractère, et qu'il s'efforçait d'y suppléer par ce qu'il croyait une allure et une démarche distinguée.

J'assistais, il n'y a pas long-temps, à un \dtner d'électeurs, où la compagnie était selon l'usage fort nombreuse, fort bruyante et fort insipide. En prenant nor^ places à table, |e me trouvai malheureusement séparé de quelques amis auprès desquels j'aurais voulu m'asseoir; et n'apercevant autour de moi personne dont la conversation me promit beaucoup d'agrément, j'eus tout le loisir de me livrer à mes réflexions sur ia^cohue, le bruit et la confusion qui m'environnaient.' Je jetai enfin les yeux par hasard sur le cdté de la salle vis-à-vis de moi, et je, vis que tous les convives assis sur ce rang avaient suspendu leurs chapeaux au mur', derrière eux. En examinant ces chapeaux , et en observant que chacun d'eux avait quelque signe particulier qui , aux yeux d'un observateur attentif, le distinguait de sou voisin , je commençai à donner l'essor à mon imagination en ajustant ces chapeaux à la tète de leurs maîtres, elT en cherchant si la forme dîstinctive de* chacun d'eux ne correspondait pas à quelque trait de rhumeur ou du caractère de la personne à laquelle il appartenait.

Je ne pus rien apprendre du chapeau militaire, ni du chapeau marin; ils étaient, comme leurs maîtres,

DESCRIPTIONS. i6i

soumis à une règle et à une discipline trop uniforme pour ofirir quelque variété. C'était p£^rmî les autres chapeaux que je pouvais seulement trouver un champ libre pour mes observations. Le premier qui attira mon attention était un chapeau neuf avec tout son lustre', façonné et pomponné dans le dernier goût. S'il avait été embelli d'une cocarde, j'aurais passé au suivant; mais comme il n'en portait aucune, je regardai audessous pour découvrir le propriétaire , et je vis bientôt qu'il ne pouvait appartenir qu'à un jeune avocat, moins curieux de lire sa procédure que de passer pour un homme à la mode , au-dessus de la pédanterie de sa profession , et je crois qu'il réussira parfaitement dans ses vues. Le suivant était de tout point l'inverse du premier. La forme et la bordure avaient passé de mode , au moins depuis dix ans, et aviic tout cela il paraissait neuf. Justement au-dessous j'aperçus le soigneux propriétaire qui, de peur des accidents, s'était prudemment placé tout auprès. C'est un homme riche et avare^ qui par la plus sordide parcimonie a su amasser une fortune. A côté de ces deux chapeaux on en voyait un qui paraissait avoir plus souffert de la négligence que du temps. Il semblait avoir été dans l'origine passablement à la mode; mais, par le défaut de vigilance de son maître , la forme et l'extérieur avaient été fort endommagés. C'était la propriété d'un savant philosophe, assis à quelque distance , et trop absorbé dans les spéculations abstraites pour donner quelque attention aux détails de la toilette. Non loin de celui-là était suspendu un chapeau assez frais et neuf en apparence, excepté à la corne de devant dont le rebord était si fatigué, aplati et froissé, qu'il annonçait suffisamment des rela-

i62 , DESCRIPTIONS.

tîoDS très familières avec la main de son maiire. Je n*eus aucane peine à découvrir le propriétaire. C'est rhomme le plus complaisant de «la ville ; il connaît tout le monde ; on le voit constamment dans la rue et dans les lieux de réunion publique , et il salue avec la plus respectueuse déférence tous ceux qu'il rencontre. Près de ce chapeau, il y en avait un qui dérouta* quelque temps toute ma sagacité. Il n'était ni vieux ni neuf; il n'était ni trop à la mode, ni trop suranné; il semblait un mélange assez bizarre de l'ancienne mode et de la nouvelle, avec une sorte de prétention de se rapprocher davantage de la dernière. Après quelques moments je crus deviner le propriétaire. C'est un personnage qui désire suivre la mode autant que le permet son affection pour l'argent , qui est le principal mobile de sa conduite , et sa vie entière est un combat entre sa vanité et son avarice.

A la pomme voisine était accroché un chapeau rond, avec un rebord l^rge et flasque , et un double cordon , qui néanmoins au lieu de l'entourer à la hauteur convenable, avait glissé par mégarde, comme les cercles d'un tontieau défoncé , et flottait vers la sommité de la forme; il était' couvert en partie de poudre et en partie de l>oue , à demi brossé , et la coiffe avait plusieurs petites brèches. Je reconnus aisément le propriétaire, quoiqu'il fût à une bonne distance de là ; c'était un grand jeune homme, d'un regard assuré, assis au bout de la table, avec un bras passé négligemment sur le dos de sa chaise, et sa jambe recouverte d'une botte sale, appuyée sur le bâton de la chaise voisine ; il ne sortait de cette attitude que lorsqu'il s'agissait de répondre aux fréquents appels de notre président pour porter uo

DESCRIPTIONS, i63

toast , invitation à laquelle il se conformait très religieusement. J'étais trop loin de lui pour profiter de sa conversation , dont il paraissait d'ailleurs fort économe, étant de ces iurons qui ont appris à boire long-temps ayant d'sqiprendre à parler.

Après celui-là il y avait un intervalle , car la pomme suivante ne portait aucun chapeau. £n regardant audessous 9 je découvris le personnage dont le chapeau aurait dû remplir cette place. Il était paré d'un brillant costume , avec un gilet richement brodé , qui s'ouvrait pour laisser voir un jabot de magnifique dentelle. Il se tenait droit sur sa chaise 9 et ne seqtiblait importuné d'aucune idée quelconque 9 excepté qu*il tressaillait de crainte quand par hasard une bouteille venait à broncher sur les ais ue la table , ou quand un verre était renversé par un voisin maladroit. Son chapeau consistait uniquement en un morceau d'étoffe de soie noire , dont j'aperçus Un coin qui sortait de sa poche ; car son toupet était frisé trop élégamment pour soutenir une coiffure. Mais je crois que je ne perdis rien à ne voir aucune marque distinctive de son caractère ou de ses inclinations. Cet homme est nul en réalité; c'est son habit seulement qui fait quelque figure dans le monde. Quant à ses émotions , ses passions , ses vertus ou ses connaissances, illes met comme son chapeau dans sa poche.

■ Après cette revue, qui fera peut-être sourire quelques uus de mes lecteurs, je m'amusai à considérer combien , dans une occupation aussi futile que celle de ia toilette , nous sommes naturellement enclins à montrer notre caractère , et à graver même sur le morceau

de castor dont nous nous couvrons la tête, une sorte

i64 DESCRIPTIONS.

d'image de notre âme. Je songeais avec plaisir que, quoique les hommes s'enveloppent d'un déguisement artificiel dans les grandes actions de la vie, néanmoins, malgré toutes leurs dissimulations , il se rencontre des circonstances où la nature «e trahit elle-même , et dans lesquelles un observateur soigneux et attentif peut lire le vrai caractère de l'individu.

Le Fainéant.

La vieille maison de campagne,

( Au duc de Buckingham. )

Il ne faut pas attendre de ma description plus de régularité qu'il n'y en a dans ce manoir. L'édifice entier est si disloqué, les diverses parties sont tellement détachées les unes des autres , et se rejoignent si bien ensuite, on ne peut dire conunent, que, dans un de mes transports poétiques, je me suis imaginé que c'était ((uelque village du temps d' Amphion , et que les cabanes, s'étant mises tout d'un coup en branle, avaient perdu haleine, et étaient restées depuis immobiles d'étonnement.

Vous m'etcuserez si je ne dis rien de la façade : véritablement je serais fort embarrassé d'en dire quelque chose. Un étranger ferait une fâcheuse méprise s'il prétendait parcourir la maison , en suivant la marche ordinaire. Vous vous attendriez sans doute, après avoir traversé le portique, à entrer, dans le vestibule. Hélas ! rien moins : vous vous trouvez dans la garde-robe. Du salon vous croyez passer dans la chambre à coucher ; mais, en ouvrant une porte pesante, vous êtes cou-

DESCRIPTIONS. i65

vaincu par une volée d'oiseaux qui effleurent vos oreilles, et par un nuage de poussière qui tombe sur vos yeux 9 que c'est le colombier. Si vous entrez dans la cbapelle , vous trouvez les autels, comme ceux des anciens, toujours fumants; mais c'est des vapeurs qui s'exhalent de la cuisine adjacente.

La salle à manger est haute et spacieuse, garnie d'un côté d'une longue table , fidèle emblème de l'akitique hospitalité. Les murs sont partout décorés de cornes monstrueuses d'animaux, d'une vingtaine environ de piques brisées , de dix à douze arquebuses, et d'un ou deux mousquets rouilles, qui, selon une tradition dont on nous informa , ont servi dans les guerres civiles. Il y a une grande fenêtre en forme d'arc, agréablement bigarrée de divers écussons sur des vitraux peints. Un ricbé panneau, en particulier, porte la date de 1 a86 , et conserve seul la mémoire d'un chevalier dont l'armure de fer a péri depuis long-temps par la rouille , et dont le nez de marbre s'est détaché de son monument. Le visage de dame Éléonore, sur une vitre voisine, doit plus à ce seul panneau qu'à tous les miroirs qu'elle a jamais consultés dans sa vie. Après cela , qui peut dire que le verre est fragile, puisqu'il n'est pas moitié si fragile que la beauté ou la gloire? Toutefois, |e ne saurais m'empècher de soupirer, quand je songe que le plus authentique monument d'une si ancienne famille est exposé à la merci du premier enfant qui peut lancer une pierre. Jadis des chevaliers de la Jarretière ont dtné dans cette salle, avec de nobles dames, suiviei^ d'officiers, de valets et de sénéch£lux : et cependant, hier au soir encore , un hibou cherchait dans ce lieu un asile, et le prenait pour une grange.

i66 DESCRIPTIONS.

Cette pièce conduit par monts et par vaux au grand salon, dont le seuil est fort élevé. Il ne renferme qu'un vieux clavecin hors de service » une couple de fauteuila de velours estropiés, avec deux ou trois portraits ver^ moulus des ancêtres de la famille, qui ont Tair aussi rébarbatif que s'ils débarquaient fraîchement de l'enfer en apportant avec eux une odeur de soufre. Ils sont soigneusement relégués dans un coin; car toutes les^ fenêtres, par leur délabrement^ rendent ce lieu si propre à sécher des pavots et de la graine de moutarde,, qu'il est en effet consacré à cet usage.

Près du salon , comme îe l'ai déjà dit , est le colombier : à côté règne un corridor qui aboutit par divers passages à une chambre à coucher, à un garde-manger, et à un petit réduit appelé le cabinet du chapelain : suit une brasserie, puis un petit appartement vert à lambris dorés, et enfin le grand escalier, sous lequel est la laiterie : un peu plus loin, sur la droite, est la salle des domestiques; à côté , et six degrés au-dessus , est l'oratoire où la vieille dame faisait ses dévotions : il a un jour sur la salle, pratiqué, selon nos conjectures, afin qu'elle pût, en même temps qu'elle priait, surveiller les hommes et les femmes. Il y a ap rez - de - chaussée en tout vingt-six pièces , parmi lesquelles il ne faut pas oublier une chambre où se trouve un vieux meuble qui paraît avoir été un bois de Ut ou un pressoir & cidre.

La cuisine est construite en forme de rotonde : c'est une voûte spacieuse qui va jusqu'au faite de la maison, avec une seule ouverture pour laisser un passage à la fumée et au jour. A la vue des murs noircis, des àtres circulaires, des chau4ières immenses, des fours et des

foumaises tou jours béantes, vous vous croiriez dans la

forge de Yulcaln, dans Tantre de Polyphème^ ou dans

le temple de Moloch. L*horreur de ce lieu a fait une

telle impression sur les gens de la campagne, qu^ils

sont persuadés que les sorcières y tiennent leur sabbat,

et qu'une fois par an le diable les régale avec un plat

de sa façon , qui consiste en un tigre à la broche , farci

de gros clous.

Au-dessus de l'escalier nous avons encore bon nombre de pièces : on ne passe jamais de Tune à l'autre sans montçr ou descendre deux ou trois degrés. La plus belle est longue et basse, exactement de la forme d'une botte à dentelle. Dans plusieurs de ces chambres on voit des tapisseries du plus beau travail ; je veux parler de celles qu'Arachné tire de ses entrailles. Sans cette unique décoration , les appartements n'offriraient que le déplorable spectacle de murailles nues, de plafonds entr'ouverts, de fenêtres tombant en ruines, et de serrures usées par la rouille. Le toit est si délabré qu'après une pluie favorable on peut s'attendre à une récolte de champignons entre les crevasses du plancher. Toutes les portes sont aussi étroites et aussi basses que celles des cabinets dans les paquebots. Ces chambres n'ont vu depuis plusieurs années d'autres locataires que certains rats , que leur âge rend très dignes de ce domicile , car les rats de cette vénérable maison sont gris. Puisqu'ils ne l'ont pas encore abandonnée, nous espérons au moins que cet antique manoir ne tombera pas, pendant le peu de temps que doivent y vivre ces pauvres animaux, maintenant trop infirmes pour se transporter ailleurs. Il leur reste encore une petite provision dans quelques livres de la bibliothèque.

i68 DESCRIPTIONS.

Nous ii*aurions jamais vu la moitié de ce que j^aî décrit 9 sans un ancien intendant fort ennipesé, qui luimême est une antiquité aussi respectable qu'aucune autre de ce logis , et qui ressemble à un vieux tableau de Êimille séparé de sa bordure. Il nous racontait» tandis que nous passions d'une chambre à Tautre , diverses anecdotes relatives à la famille; mais ses observations devinrent particulièrement curieuses quand il arriva au- cellier. Il nous apprit où s'élevaient sur un triple rang- les barils de vin d'Espagne 9 et où étaient couchées les bouteilles de madère pour les rôties du matin ; il nous montra du doigt les ais qui supportaient les tonnes de bière forte, avec leurs cercles de fèr ;^ puis faisant quelques pas vers un coin 9 il en détacha les restes moisis d'un tableau sans cadre : «Voici, dit-il en pleurant, » le pauvre sir Thomas , autrefois propriétaire de toutes '> ces caves ! Il avait deux fils, mes pauvres jeunes mal- »tres, qui ne parvinrent jamais au même âge que sa » bière; ils tombèrent malades tous deux dans cette salle » même , et ils ne s'en relevèrent jamais. » Il ne pouvait passer près d'un tas de bouteilles cassées sans en ramasser un morceau pour nous montrer les armes de la famille. Il nous mena ensuite à la tour par un escalier obscur et tournant qui nous conduisit à diverses petites chambres les unes au-dessus des autres. Là porte d'une de ces chambres était condamnée, et notre guide nous dit à l'oreille comme un secret la cause de cette mesure. Il paraît que le cours de ce noble sang fut un peu interrompu , il y a environ deux siècles , par une fredaine de lady Frances, qu'on prit eu flagrant délit avec un prieur du voisinage : depuis cette époque , la chambre a toujours été fermée, et flétrie du nom de la cham-

6re adultère. On suppose que Tâme de lady Franccs y revient, et quelques filles curieuses de la maison rapportent qu'elles ont vu par le trou de la serrure une dame en riches atours : mais on recommande la discrétion sur cette affaire 9 et on défend aux domestiques d'en parler.

Je vous ai nécessairement ennuyé par cette longue description : mais c'est un motif généreux qui m*a engagé à l'entreprendre ; celui de conserver la mémoire d'an monument qui doit bientôt tomber en poussière , et dont une partie peut-être n'existera plus avant que cette lettre parvienne dans vos mains.

Véritablement, nous devons à ce vieux manoir la même espèce de reconnaissance que nous avons pour un vieil ami qui nous accueflle chez lui dans le déclin de sa fortune, ou même dans la dernière détresse. Qu'elle est favorable à l'étude et à la méditation cette retraite, où aucun passant ne soupçonne sans doute qu'il y ait un seul hôte, et où ceux qui voudraient diner avec nous n'osent s'arrêter sous le même toit ! Quiconque la verra devra reconnaître que je ne pouvais choisir un lieu plus convenable pour m'entretenir avec les morts. J'aurais été fou certainement si j'avais quitté votre grâce pour tout autre que pour Homère. Mais quand je retournerai parmi les vivants, je serai assez sage pour chercher à m'entretenir avec les meilleurs d'entre eux, et j'irai par conséquent, aussitôt qu'il me sera possible, vous dire en personne combien je suis, etc.

Pope.

l'jo DESCRIPTIONS.

Coucher et lever du soleil sur mer.

Le calme dura tout le jour, et le soleil se coucha avec une inconcevable grandeur parmi des nuages de pour-, pte et d'or, qui, en se mêlant à Tazur serein des cieux^ offraient une richesse et une harmonie de couleurs que nous ne vîmes jamais surpasser. Bien n'était plus intéressant que de suivre les progrès du soir , et d'en observer l'effet sur les eaux. Des siUons de lumière s'ouvraient encore un passage à travers les sombres nuages de l'occident 9 après le coucher du soleil, et glissaient à longs reflets sur la mer, tandis qu'un voile grisâtre enveloppait le côté de l'est à mesuré que les vapeurs s'élevaient de l'Océan. Aucun souffle n'agitait l'air : les grandes voiles du vaisseau étaient immobiles, et son cours sur les flots presque imperceptible; tandis que sur nos tètes la planète de Jupiter brillait d'un éclat paisible et répandait une lumière tremblante sur la mer dont la surface n'était ridée par aucune vague. Les autres planètes se montrèrent ensuite, et des étoiles sans nombre étin celèrent sur les sombres flots. Le crépuscule parut alors dans l'air et sur l'Océan , mais le couchant était encore éclairé par une bordure majestueuse d'un rouge foncé qui distinguait l'horizon des épaisses vapeurs dont il était environné.

Ce fut alors que nous commençâmes à reconnaître quelques indices de TAngleterre : nous apercevions le fanal de Sud-Foreland , comme la faible lueur d'une étoile à l'extrémité de la mer.

Le vaisseau fit peu de progrès pendant la nuit : à l'aube naissante, nous étions sur le tillac dans Tespoir

de découvrir les côtes de l'Anglpterre; mais le brouillard les dérobait à notre vue. Néanmoins le spectacle le plus imposant de la nature adoucit nos regrets, et nous vîmes que le lever du soleil sur mer n'offrait pas un tableau moins sublime que son couclier. La lune radieuse et presque à son méridien répandait une vive clarté sur TOcéab , et brillait sur Je tillac à travers les voiles ; mais Taurore commençant à paraître luttait avec sa lumière, et bientôt, en colorant les flots d'une teinte grisâtre, elle éclaira leur surface immense jusqu'aux bornes* de Thorizon. Aucun bruit n'interrompait le silence de la nature , excepté le sifflement du vaisseau qui sillonnait les vagues, et par intervalle le chant monotone du pilote appuyé sur le gouvernail : nws apercevions son ombre , et celle d'un matelot qui se prome* naît près de la proue, d'un pas pesant et les bras croisés. Le capitaine, enveloppé dans son manteau, reposait sur le tillac, fatigué de sa ronde matinale. Au moment où le jour allait paraître , nous découvrîmes des voiles blanches qui glissaient dans le lointain, et quelques oiseaux de mer qui , en poussant un faible cri , trem* paient leurs ailes dans les vagues, et nageaient à la surface de l'eau. Cependant les teintes légères de l'orient commençaient à se rembrunir, et les oontour» d'un groupe de nuages à se colorer d'un rouge pâle qui devint peu à peu orangé et pourpre. Nous pûmes alors apercevoir un long espace des côtes de la France, comme un amas de sombres vapeurs amoncelées au midi, et nous éprouvâmes quelque crainte en nous trouvant près des rivages français, pendant que ceux de l'Angleterre étaient encore invisibles.

La lumière de la lune disparut bientôt de l'Océan:

les rayons du soleil brillèrent à travers les nuages sur la voûte azurée du ciel, et la mer frappée de leurs longs reflets était tout en feu long- temps avant que Torbe de cet astre eût paru. A la fin il sortit des flots , au milieu de nuages d'or et de pourpre , et 9 au moment où il semblait toucher la surface de la mer, nous vîmes un vaisseau, comme une tache noire, passer distinctement Sûr son disque.

M"* RlDCLlFFE.

JLa Zone torride et les Zones glaciales,

QuUls sont faibles et obliques les rayons que le soleil envoie sur ces climats si éloignés de lui I Que les hivers y sont tristes ! Combien y sont affreuses les horreurs de la nuit, et que la lumière même du Jour y est languissante ! Les vents dû nord les plus fougueux y soufflent sans assouvir leur rage. La mer qui partout ailleurs se renferme à peine dans ses limites est là emprisonnée dans des remparts de cristal. La neige couvre les montagnes, et comble presque les plus profondes vallées. Sous quels vastes amas elle ensevelit les plaines, et cache les fleuves paresseux, les buissons et les arbres, les repaires des animaux , et les demeures des faibles et malheureux mortels ! Voyez comme ils se retranchent dans leurs asiles, protégés à peine contre Fâpreté du froid ou contre les attaques des bêtes féroces, maîtresses désormais des champs solitaires, et chassés par la faim des bois dépouillés !

Cependant, loin de se laisser abattre, tant est puissante rénergie du cœur humain ! forts des ressources de l'art et de la prudence, inappréciables bienfaits du

ciel , les hommes et leurs enfants attendent le terme de leurs peines. Enfin , le soleil plus voisin fond les neiges, rend la liberté aux impatients mortels, et leur donne le temps et les moyens de se munir contre le prochain retour de la froide saison. Il brise les chaîne» de glace qui captivaient l'Océan : d'énormes monstres marins s'ouvrent un passage à travers les lies flottantes, avec des armes qui peuvent résister au plus dur cristal; tandis que d'autres , qui sont eux-mêmes aussi grands que des îles , sont par leur seul volume armés contre tout, excepté contre l'homme, dont la supériorité sur des êtres d'une force et d'une grosseur aussi prodigieuse devrait lui rappeler le privilège de sa raison, et le contrain-^ dre d'adorer humblement le puissant créateur de ces merveilleux ouvrages, et l'auteur de sa haute sagesse.

Mais si nous abandonnons ces tristes cliiAats^ si peu favorisés du soleil, pour ces régions plus heureuses auxquelles il prodigue ses dons , et où il fait régner un été éternel, quel étonnant contraste nous observons! Sa lumière plus pure éblouit la vue débile des mortels consumés par son ardeur dévorante. Ils peuvent à peine fouler un sol brûlant. L'air qu'ils respirent ne suffit pas pour éteindre le feu qui embrase leur poitrine haletante. Leurs corps se fondent en eau. Abattus et languissants ils se traînent sous les ombrages, et implorent la douce fraîcheur des nuits. Mais souvent la bonté du Créateur leur envoie d'autres soulagements. Il étend un voile de nuages autour d'eux, et souffle des brises salutaires, à la faveur desquelles les homnies et les animaux poursuivent leurs travaux; et les plantes, rafraîchies par la rosée el par les pluies, supportent sans danger les plus ardents rayons du soleil.

SuAFTESBllftY.

La mine de sel près de Cracavie en Pologne,

A Wielitska, petite ville à environ huit milles de Cracôvie , cette mine extraordinaire est creusée au milieu de plusieurs collines » à Textrémité septentrionale de la chaîne qui s'unit aux montagnes carpathiennes : on y travaille depuis plus de six cents ans;

U y a huit ouvertures ou descentes qui conduisent à cette mine ; six dans les champs , et ^eux dans la ville même. Ces ouvertures sont garnies intérieurement de charpente 9 et au sommet de chacune il y a une large roue , avec une corde aussi grosse qu'un cdble , par laquelle on descend les fardeaux et on retire le sel.

La descente est douce et facile à travers un puits étroit et obscur , profond de six cent» pieds perpendiculairejment. Le lieu où l'on dépose l'étranger est complètement sombre : mais les mineurs allumant une petite lampe , le conduisent à travers un certain nombre de passages 5 et par le moyen d'échelles on descend encore à une immense profondeur : au jHcd de la dernière échelle 9 l'étranger est reçu dans une petite caverne obscure ; et tandis qu'ils s'y enfoncent , le guide afi'ecte ordinairement une grande crainte et les plusvives alarmes pouTA l'affaiblissement de la lumière de sa lampe qui semble près de s'éteindre , et il déclare souvent qu'un pareil accident pourrait être suivi des plus funestes couséquences.

Quand on est parvenu à cette salle redoutable 9 le mineur a soin d'éteindre sa lampe comme par accident, et saiinssant l'étranger par la main , il Pentraine à travers un étroit ^sentier dans l'intérieur de la mine , où

s'offre tout à coup à sa vue un monde nouveau dont on peut à peine concevoir la beauté. Il découvre une plaine spacieuse » renfermant une sorte de ville souterraine avec des maisons , des voitures 9 des routes , etc. Toute cette cité est creusée dans un vaste roc de sel aussi éblouissant que le cristal, tandis que la clarté des flambeatix qui brûlent continuellement pour Fusage général, réfléchie par les colonnes étincelantes qui soutiennent les grandes voûtes de la mine , et qui brillent de toutes les couleurs de rarc-en-ciet , et de Féclat des pierres les plus précieuses , offre un spectacle d'une magnificence et d'une richesse à laquelle on ne peut comparer aucun tableau sur la terre.

Sur divers points de cette plaine spacieuse , on voit s'élever les cabanes des mineurs et de leurs familles , les unes isolées , et les autres groupées comme des villages. Ils ont fort peu de communication avec les habitants de la terre : un grand nombre de personnes sont nées dans ce lieu , et y passent toute leur vie.

La plaine est traversée au milieu par une route toujours remplie de voitures , chargées de masses de 8el qui viennent des parties les plus reculées de la mine. Les travailleurs chantent d'ordinaire en se livrant à leurs occupations ; le sel ressemble à un amas de pierreries. On nourrit dans la mine une grande quantité de chevaux , et -lorsqu'une fois ils y sont descendus , ils ne revoient jamais la lumière du jour.

Les instruments dont se servent principalement les mineurs , sont les haches , les marteaux et les ciseaux* C'est avec ces instruments qu'ils retirent le sel , sous la forme d'énormes cylindi:es dont chacun pèse plusieurs centaines de livres. On a trouvé cette méthode

la plus commode pour le faire sortir de la mine ; aussitôt qu*ii est transporté sur la terre , on brise les masses en morceaux plus petits , et on les envoie aux moulins pour les réduire en poussière. La plus belle espèce de sel est quelquefois façonnée en divers ornements 9 et passé ensuite pour du vrai existai.

Cette mine paraît inépuisable. Sa largeur connue est de onze cent quinze pieds ; la longueur de six mille six cent quatre-vingt-onze pieds , et sa profondeur de sept cent quarante-trois pieds. Ce calcul ne doit s'entendre néanmoins que de la partie à laquelle on a travaillé jusquMci , car il est impossible de conjecturer la profondeur réelle ou l'étendue longitudinale de la couche de sel.

Abdication de l'empereur Charles V,

Charles résolut d'abdiquer la couronne en faveur de son fils avec une solennité conforme à l'importance d'un tel événement^ et d'accomplir ce dernier acte de souveraineté avec une pompe assez imposante pour laisser une impression ineffaçable dans Tàme non seulement de ses sujets » mais encore de son successeur. Dans ce dessein il rappela Philippe de l'Angleterre.>, où l'humeur acariâtre de la reine son épouse^ encore aigrie par le regret de ne pas avoir de postérité , le rendait extrêmement malheureux, et où la défiance des Anglais ne lui laissait aucun espoir d'obtenir la direction de leurs affaires. Après avoir assemblé les étals de Flandre à Bruxelles, le 25 octobre i555, Charles s'assit pour la dernière fois sur le fauteuil royal ; d'un côté se tenait son fils, et de l'autre sa sœur, la reine.

de Hoogrîe, rég;ente des Pays- Bas > avec un cortège brillant de grands d*£8pag;i]e et de princes de TEmpire, debout derrière lai. Par son ordre le président du consçil de Flandre exposa en peu de mots ses intention» en convoquant cette réunion extraordinaire. Il lut ensuite Tacte d'abdication par lequel Charles cédait à son iîls PhUippe tous ses domaines, sa iuridiction et son autorité dans les Pays-Bas; déliait ses sujets dans ce royaume de leur serment de fidélité envers lui; et les priait de conserver les mêmes sentiments pour Philippe, son légitime héritier, et de le servir avec celte loyauté et ce zèle quUIs avaient manifestés durant un si long c-ours d'années, pour maintenir son gouvernement.

Charles se leva alors de son siège en s'appuyant sur Tépaule du prince d'Orange, parce qu'il était incapable de se tenir debout sans soutien ; il s'adressa lui-même aux auditeurs, et se servant d'un papier qu'il avait à la main pour aider sa mémoire, il rappela avec dignité, mais sans ostentation , toutes les grandes choses qu'il avait entreprises et achevées depuis le commencement de son administration. Il observa que, dès Tâge de dixr sept ans, il avait consacré tous ses soins et toute son attention aux affaires publiques , ne réservant aucune portion de son temps pour se livrer au repos ,- et ^n réservant fort peu pour jouir des plaisirs de la vie privée ; que , dans un appareil pacifique ou menaçant, il avait visité neuf fois l'Allemagne,, l'Espagne six fois, la France quatre fois , l'Italie sept fois, les Pays-Bas dix fois^ l'Angleterre deux fois, l'Afrique autant, et qu'il avait fait onze voyages sur mer; que, tant que sa santé Uii avait permis dd remplir ses devoirs, et que la vî-

gueur de son tempérament avait à peu près répondu à la tâche difficile de gouverner un si vaste empire , il ne s'était jamais affranchi du travail ^ ni plaint de la fati* gue ; que 9 maintenant que sa santé était détruite sans retour 9 et sa force abattue par les souffrances d'une maladie incurable 9 ses infirmités croissantes l'avertissaient de songer à la retraite, et qu'il n'était pas assez jaloux de régner pour retenir le sceptre d'une main impuissante 9 et désormais incapable de protéger, ses sujets ou de les rendre heureux ; qu'au lieu d'un souverain usé par les mauj, et jouissant à p^né d'un reste de vie 9 il leur en donnait un à la fleur de ses ans, accoutumé déjà à gouverner 9 et qui joignait à la vigueur de la jeunesse toute l'attention et la sagacité d'un âge plus mûr; que si, durant le cours d'une longue administration , il avait commis quelque grave erreur dans le gouvernement, ou si, sous le fardeau de tant d'affaires importantes et au milieu des soins qu'il s'é^ tait vu contraint de leur donner, il avait négligé son devoir ou s'était rendu coupable d'une offense envers quelqu'un de ses sujets 9 il implorait maintenant leur pardon ; que pour lui, il conserverait toujours un sentiment de reconnaissance pour leur fidélité et leur attachement, et qu'il colporterait ce souvenir avec lui dan» le lieu de sa retraite, comme la plus chère consolation et la plus douce récompense de ses travaux; enfin que dans ses dernières prières au Dieu tout - puissant il adresserait au ciel des vœux ardents pour leur prospérité.

Se tournant ensuite vers Philippe qui tomba à genoux et baisa la main de son père : c Si à ma mort 9 dît-il 9 je vous avais laissé ce riche héritage que j'ai tant agrandi, sans doute vous devriez pour ce bien£aiit.quei-

DESGEIPTIONS. 179

que affSection à ma mémoire : mais aujourd'hui que je vouiS cède volontairemeot ce que je pouvais eacore conserver, j*ai droit d'attendre de vous les plus vives expressions de gratitude. Je vous eu dispensé néanmoins, et je regarderai votre zèle pour le bonheur de vos sujets et votre amour pour eux comme le meilleur et le plus agréable témoignage de reconnaissance que vous puissiez m'offrîr. B est en votre pouvoir pat une sage et vertueuse administration de justifier la preuve 'ex* traordinaire de tendresse paternelle que je vous donne en ce jour, et de montrer que vous êtes digne de k confiance que je place en vous. Conservez un inviola** ble {attachement à la religion ; maintenez la foi catho^ lique dans sa pureté ; que les lois de votre pays soient sacrées à vos yeux; n'empiétez point sur les droits- et les privilèges de vos peuples , et s'il vient jaluais un temps où vous souhaitiez de jouir du cakne de la vie privée-, puissiez-vous avoir un fils orné d^assez de vertus pour que vous lui remettiez votre sceptre avec autant de satisfaction que je vous remets le mien I • .

Aussitôt que Charles eut achevé cette longue exliortation à ses sujets et à. leur nouveau souverain, il se jeta sur son fauteuil,, épuisé de lassitude et près de tomber en défaillance par la fatigue d'un si pénible effort. Durant son discours tous les auditeurs fondaient en larmes, quelques uns par admiration pour sa:gr«ui:deur d'àme, les autres attendris par l'expression de son amour pour son fils et de son affection pour son peuple; et tous. étaient émus de la plus vive douleur en perdant un souverain qui avait distingué. la Flandre, son pays natal , par des marques particulières de bienveillance et d'attac;hement.

i8o DESCRIPTIONS.

Quelques semaines après , Charles, dans une assemblée non moins brillante et avee un cérémonial aussi pompeux 9 céda à son fils la couronne d'Espagne avec toutes les possessions qui eu dépendaient dans Taucien et le nouveau monde. Il ne se réserva à lui-même d'un si vaste empire qu'une pension annuelle de cent mille couronnes ^ pour défrayer les charges de la maison et disposer d'une faible somme, destinée à des actes de bienfaisance el de charité.

Le lieu qu'il avait choisi pour sa retraite était le monastère de Saint-Just, dans la province d'Estramadure. 11 était situé dans un vallon peu étendu , arrosé par un petit ruisseau , et environné de collines couvertes d'arbres élevés. Pour la nature du sol et la température du climat, on le regardait comme l'endroit le plus sain et le plus délicieux de l'Espagne. Quelques mois avant son abdication il y avait envoyé un architecte, chargé d'ajouter un nouvel appartement au monastère pour sa demeure ; mais il avait donné des ordres formels pour que le style de l'architecture fût conforme à sa situation présente plutôt qu'à son ancienne dignité. Cet appartement ne consistait qu'en six pièces, dont quatre dans la forme des cellules des frères , avec des murs nus : les deux autres , chacune de vingt pieds carrés , étaient Rendues de drap brun , et meublées de la manière la plus simple^ Elles étaient toutes au rez-de-chaussée , avec une porte d'un côté sur un jardin , dont Charles avait lui-même tracé le plan , et qu'il avait rempli de diverses plantes, datis l'intention de les cultiver de ses propres mains : de l'autre côté lés appartements communiquaient à la chapelle du monastère, où il devait remplii' ses devoirs de religion. Dans cette humble re^

DESCRIPTIONS. i8i

traite, ^ peiae suffisante pour offrir une habitation commode à un simple particulier, Charles s^établit avec douze domestiques seulement. C'est là qu'il ense* velitdans le silence et la solitude, sa grandeur, sou ambition , avec tous ces vastes projets qui, durant un demi-siècle , avaient alarmé et troublé l'Europe en remplissant tour à tour chaque royaume de la terreur de ses armes et de la crainte d'être asservi à son pouvoir.

ROBEBTSUN.

Tremblement de terre en Calabre , ilanê l'année

Un récit de ce terrible tremblement de terre nous a. été laissé par le célèbre père Kifcher. Cet événement arriva tandis qu'il voyageait pour visiter le mont Etna et les autres merveilles qu'on remarque dans le midi de l'Italie. Rîrcher est considéré par les savants comme un des plus étonnants prodiges d'érudition.

« Ayant loué un bateau avec quatre autres personnes, deux frères de l'ordre de saint François , et' deus; séculiers, nous parltmés du havre de Messine en Sicile, et nous arrivâmes le même jour au promontoire de Pélore. Le lieu de notre destination était la ville d^Euphémie en Calabre , où nous avions quelque affaire à terminer, et où nous nous proposions de séjourner quelque temps. La Providence parut néanmoins vouloir s'opposer à notre dessein ; car nous ^ùmes obligés de rester trois jour« à Pélore, à cause du mauvais temps ; et après avoir- fait plusieurs tentatives povir nous ivemettre en mer, nous fûmes autant de fois repousses.

i8i DESCRIPTIONS.

sur le rivage. Enfin , fatigués de ces délais , nous résolûmes de poursuivre notre voyage, et quoique la mer parût fortement agitée , nous nous hasardâmes à lever Tancre. Le golfe de Carybde» dont nous approchions 9. tournoyait de manière à former un vaste abtme qui se creusait vers le centre* Tandis que nous avancions je tournai mes yeux sur TEtna , et je le vis vomir de vastes nuages de fumée semblables à des montagnes , qui couvraient entièrement THe, et dérobaient le rivage à ma vue. Ce phénomène, joint à un bruit terrible y et à un brouillard sulfureux qu^on apercevait, me fit craindre que nous ne fussions menacés de quelque grand désastre. La mer elle-même paraissait offrir un spectacle extraordinaire : ceux qui ont vu bouillonner un lac dans un violent orage peuvent concevoir une idée de son agitation» Mon étonnemeut s'accrut encore en observant le calme et la sérénité de la température : pas une brise, pas un nuage ne semblait expliquer cette commotion générale de la nature. J'avertis en conséquence mes compagnons qu'un tremblement de terre n'était pas éloigné ; et , quelque temps après , redoublant d'activité pour approcher du rivage , nous débarquâmes à Tropéa , heureux et reconnaissants d'avoir échappé aux périls qui nous menaçaient sur la mer.

» Mais notre joie sur terre fut de courte durée ; car à peine étions-nous arrivés au collège des jésuites dans cette ville , que nos oreilles furent étourdies d'un hor* rible fracas , pareil à celui d'un nombre infini de chariots lancés avec impétuosité , dont les roues se heurteraient, et dont les courroies se briseraient avec force. Ce bruit fut bientôt suivi du plus terrible tremblement

DËSCtifPTIONS. i83

de terre , an poini que le terrain où nous nous trouvions semblait dhanceler , comme si nous eussions été posés sur les bassins d'une balance dans une continuelle oscillation. Ce mouvement néanmoins devint bientôt encore plus violent , et n*étant plus capable de me tenir sur mes jambes , je fus renversé à terre. En même temps, une ruine universelle qui se fit entendre autour de moi redoubla ma consternation. Le fracas des maisons écroulées , le craquement des tours , les cris des mourants « tout contribuait à augmenter ma terreur et mon désespoir. De tous côtés, je ne voyais près de* moi qu'un amas de débris , et le danger se présentant partout où je voulais fuir, je me recommandai à Dieu, comme à mon unique et dernier refuge. Dans ce moment , 6 combien le bonheur d*ici-bas me paraissait frivole ! La richesse , les honneurs , la puissance , la sagesse n'étaient plus pour moi que de vains sons , aussi méprisables que récume de la mer. Sur le bord de l'éternité , Dieu seul faisait ma joie , et plus je m'approchais de lui , plus je l'aimais. Néanmoins, après quelque temps, me trouvant sans blessure , au milieu de la commotion générale , je résolus défaire une Putative pour me sauver, et en courant de toute ma force , j'atteignis le rivage, épouvanté presque au point d'avoir perdu la raison. Je ne tardai guère à retrouver le bateau qui mavait mis à terre , et mes compagnons dont la frayeur surpassait encore la mienne. Notre rencontre ne fut pas du genre de celles où chacun s'empresse de raconter son heureuse délivrance : nous gardions tous le silence , dans une sombre attente des maux qui nous menaçaient.

» Âbaifidonnant ce lieu de désolation , nous poursuivîmes notre voyage le long de la côte ; et le jour suivant

i84 DESgRIP^JIONS/

uous 'débarquâmes à Roquette , quoique la terre éprouvât encore de violentes secousses. Mais à peine étionsnous arrivés dans notre hôtellerie , que nous fûmes obligés de regagner notre bateau ; et en moins d*uue demiheure nous vîmes la plus grande partie de la ville ^ et Tauberge où nous venions de descendre , renversées ^ , et les habitants ensevelis sous leurs ruines.

»De cette sorte , continuant à nous avancer dans notre frêle chaloupe ,- sans trouver aucune sûreté à terre 5 et ne tenant la nier qu'avec les plus grands dangers , à cause de la petitesse de notre bateau , nous parvînmes eniin à Lopizium > château situé à moitié chemin entre Trop^a et £uphémie , ville vers laquelle uous faisions voile 9 comme je Tai déjà dit. Là , par* tout où je tournai mes yeux 9 je n'aperçus que des scènes de ruine et d^horreur ; des villes et des châteaux écroulés ; Strombalo , quoique à la distance de six milles , vomissant des flammes- d'une* manière effrayante, et avec un bruit que je pouvais facilenient distinguer. Mais mon attention fut vivement distraite de ces périls éloignés par un danger plus voisin. Le sourd murmure d'un tremblement de terrei^ et des symptômes avec lesquels nous étions déjà familiarisés , nous alarmèrent pour les conséquences. A chaque moment 9 le bruit semblait devenir plus fort et s'approcher davantage. Le lieu où nous étions commença alors à s'ébranler violemment 9 de sorte qu'incapables de nous tenir debout 9 mes compagnons et moi 9 nous saisîmes les arbrisseaux qui étaient à notre portée 9 et nous nous soutînmes de cette manière.

» Après quelque temps , ce violent paroxisme ayant cessé 9 nous nous relevâmes ^ afîn de poursuivre notre

DESCRIPTIONS. i85

voyage vers Euphémie, qui s^offrait à notre vue. Tandis que nous faisions nos préparatifs dans ce dessein , je tournai les yeux sur la ville, mais je ne pus apercevoir qu'un nuage sombre et affreux qui semblait en couvrir la place. Ce. spectacle nous surprit d'autant plus que le temps était parfaitement serein. Nous attendîmes en conséquence que le nuage fût dissipé ; puis reportant nos regards sur la ville 9 nous vîmes qu'elle était totalement abtmée. Événement prodigieux ! il ne restait plus au lieu d'elle qu'un lac hideux et infect. Nous regardâmes autour de nous pour découvrir quelqu'un qui pût nous donner des détails; sur cette épouvantable catastrophe 9 mais nous ne vîmes personne ; tout était devenu- une 'triste solitude 9 une scène d'affreuse déso^ lation. Pendant que nous marchions tout pensifs 9 cherchant quelque être humain qui nous fournît des renseio gnements , nous aperçûmes enfin un jeune garçon assis sur le rivage 9 et qui semblait plongé dans un abatte-* ment stupide. Nous lui fimas quelques questions sur le sort de la ville ; mais nous ne pûmes jamais obtenir de lui une réponse. Nous le suppliâmes de parler , avec toutes les expressions de la tendresse et de la pitié; mais ses sens paraissaient entièrement absorbés dans la: contemplation du danger auquel il venait d'échapper. Nous lui offrîmes quelques vivres 9 il les repoussa avec dégoût. Nous renouvelâmes nos offres de service ; mais 9 dans une jsorte d'égarement 9 il nous montra la place de la ville 9 puis il s'enfonça dans les bois 9 et nous n'entendîmes plus parler de lui. Tel fut le destin de la ville d'Euphémie. Tandis que nous suivions tristement le rivage p toute la côte 9 dans vin espace de deux cents milles, ne présentait que les débris des cités 9 et des hommes épars.

i86 DESCRIPTIONS.

sans habitation , errants dans les campagnes. En continuant ainsi d^avancer , nous terminâmes enfin notre déplorable voyajge , en débarquant à Naples , après avoir échappé à mille dangers sur la mer et sur la terre »

GoLDSMrrB.

Lady Jeanne Gray.

Cette excellente personne descendait, du côté paternel et du côté maternel 9 de la race royale d'Angleterre.

Elle avait été élevée avec soin dans les principes de la religion réformée. Sa vertu et sa sagesse ta rendaient un éclatant modèle pour son sexe; mais sa destinée était de paraître peu de moments sur le théâtre de la vie; car au printemps de son âge elle périt, victime de la cruelle ambition du duc de Ntirthumberland qui lui fit épouser son fils , lord Guillbrd Dudley , et la porta au trôno. d'Angleterre en opposition aux drMis de Marie et d'Bllsabèth. A Tépoque de son mariage, elle n'avait guère que dix-huit ans, et sdn mari était aussi fort feune. C'était un âge bien tendre pour résister aux vues intéressées des hommes perfides et ambitieux , qui , au lieu de les exposer au danger , auraient dû être les protecteurs de leur innocence et de leur jeunesse.

Cette jeune personne si extraordinaire , outre le so- ' lide mérite de la piété et de la vertu , possédait le plus aimable caractère et les talents les plus accomplis. Comme elle était du même âge que le roi Edouard VI^ eUe avait reçu la même éducation : elle paraissait même avoii'plus de facilité pour apprendre toutes les partes de la littérature classique. Elle connaissait les langues grecque et latine, ainsi que plusieurs langues mo-

dernes; elle avait consacré beaucoup de temps h Tétude des sciences 9 et elle montrait une profonde indifférence pour les autres occupations et les amusements ordinaires de son sexe et de son rang. Roger Ascham, tu-teur d'Elisabeth , étant venu un jour lui rendre visite , la trouva occupée à lire Platon , tandis que les autres personnes de sa famille s'amusaient à chasser dans le parc ; et , comme il était surpris de la singularité de son choix , elle lui dit qu'elle goûtait plus de plaisir dans la lecture de cet auteur , que «les autres n'en pouvaient trouver dans leur exercice. Son cœur, plein d'ardeur pour la littérature et les études sérieuses 9 rempli àfi tendresse pour son mari qui méritait son affection , no s'était jamais ouvert aux séduisantes promesses de l'ambition, et la ifouvelle de son élévation au trône fut bien loin de lui être agréable. Elle refusa même d'accepter la couronne ; elle défendit la légitimité du droit des deux princesses; elle exprima ses craintes sur les conséqueii-« ces inévitables d*une entreprise si périlleuse, pour ne pas dire si criminelle, et demanda qu'on la laissât vivre dans la condition privée où elle était née. Vaincue enfin par les prières , plutôt que par les raisons de son père , de son beau-père et surtout de son mari , elle se soumit à leur volonté , et leur fit le sacrifice de ses sentiments personnels. Mais son élévation ne dura pas long-temps. ^ La dation se déclara pour la reine Marie , et lady Gray^ après avoir connu pendant dix jours le vain éclat de la couronne, rentra dans la vie privée avec beaucoup plusde satisfaction qu'elle n'en avait éprouvé quand on lui avait offert le trône.

La reine Marie, qui semble avoir été incapable de clémence où de générosité, résolut d'écarter toutes les

i68 DESCRIPTIONS.

personnes dont elle aurait à craindre le moindre danger. En conséquence lady Gray fut avertie de se préparer à la mort 9 sentence à laquelle elle s'attendait, et dont rinnoeence de sa vie et les malheurs qu'elle avait éprouvés lui rendirent la nouvelle favorable. La reine, poussée par le zèle du fanatisme , sous prétexte d'une tendre compassion pour Tâme de sa prisonnière , lui envoya des prêtres qui la tourmentèrent par de continuelles discussions : on lui laissa même un délai de trois jours, dans l'espoir que pendant ce temps. elle se laisserait persuader d'obtenir son salut éternel, par une facile conversion au papisme. Lady Gray eut, dans ces tristes circonstances, la présence d'esprit, non seulement de défendre sa religion par de solides arguments, mais encore d'écrive à sa sœur une lettre en ^tec , dans laquelle , en lui envoyant une copie de l'Écriture dans cette langue, elle l'exhortait à montrer en toute occasion la même persévérance et la miéme fermeté. Le jour de son exécution, lord Guilford, son mari, lui fit demander la permission de la voir ; mais elle refusa d'y consentir, et lui répondit que la tendresse de leurs adieux ébranlerait leur courage , et les priverait de la fermeté que leur fin prochaine exigeait. Leur séparation , disait-elle, ne durerait pas long-temps : ils iraient bientôt se rejoindre dans un lieu où leurs cœurs seraient unis pour toujours ; où la mort, les chagrins et les malheurs ne pourraient désormais les atteindre , ou troubler leur éternelle félicité.

On avait résolu d'exécuter lady Gray et lord Guilford ensemble , sur le même échafaud à Tovrer-hill ; mais le conseil , craignant la compassion du peuple pour leur jeunesse» leur beauté, leur innocence et leur noble

origine 9 changea ses ordres, et commanda d'exécuter Jeanne Gray- dans Tenceinte de la toui*. Elle vit conduire son mari à la mort , et après lui avoir donné de sa fenêtre quelque signe d'affection , elle altendit paisiblement rheure marquée pour subir à son tour le même sort. Elle vit même ramener dans up char son corps séparé de la tête, et elle fut plus raffermie par les nouvelles qu'elle reçut de la constance qu^il avait moi^trée à ses derniers moments, qu'elle n'avait été ébranlée par un si touchant et si douloureux spectacle. Sir Jùhù Gage, gouverneur de la tour, lui demanda en la conduisant au lieu de l'exécution quelque léger présent qu'il pût conserver comme un étemel souvenir. Elle lui remit ses tablettes, où., à la vue du corps sanglant de son mari , elle venait d'écrire trois sentences , l'une en grec , l'autre en latin , et la troisième en anglais* Le sens était que «la justice humaine se déclarait contre le corps de son mari, mais que la compassion divine serait favorable à son âme : que pour elle , si sa faute -méritait une punition , du moins sa jeunesse et son imprudence seraient dignes d'excuse, et qu'elle espérait que Dieu et la postérité lui pasdonneraient.» Sur l'échafaud , elle adressa aux assistants un discours oii la douceur de son caractère lui faisait prendre sur ellemême tout le blâme de sa conduite, sans proférer une seule plainte contre la sévérité avec laquelle on l'avait traitée. EUe dit que son crime était , non d'avoir usurpé la couronne ,• mais de ne l'avoir pas refusée avec assez de fermeté ; qu'elle avait été égarée tnoins par son ambition que par sa déférence pour ses parents , auxquels elle avait appris à obéir avec respect; qu'elle recevrait volontiers la pfiort , comme la seule satisfaction qu'elle

pût offrir pour son crime envers Tétat ; que , quoique riofraction dont elle était coupable envers les lois eût été forcée , elle montrerait par sa soumission volontaire à leur sentence qu'elle désirait expier la désobéissance où Tavait conduite un excès de piété filiale; qu'elle ayait mérité justement sa punition pour s'être rendue rinstrument ^ quoique rihstrument involontaire , de l'ambition des autres; et qu'elle espérait que L'histoire de sa vie pourrait du moins être utile , en prouvant que l'innoçenoe n'excuse pas de grandes fautes , quand elles peuvent , de quelque manière qtie ce soit , attenter à la aûreté de l'état. Après avoit prononcé ces mots, elle se fit déshabiller par ses femmes , et d'un air calme et serein se soumit à l'exécuteur.

HCHE.

Eruption du mont Vésuve.

Dans l'année 1717, au milieu d'avril , je parvins avec beaucoup de peine au sommet du Vésuve , oit j'aperçus une vaste ouverture, pleine d'une épaisse fumée qui m'empêchait d'en voir la profoildeur et la forme. J'entendis au dedans de ce gouffre* horrible des sons extraordinaires qui semblaient partir des entrailles de la montagne , et par intervalle un bruit comme celui du tonnerre on du canon , avec un craquenaent pareil à celui des tuiles qui tombent du faîte des maisont» dans les rues. Quelquefois, quand le vent changeait de direction , la fumée devenant plus claire laissait entrevoir une flamme violette ^ et la circonférence du cratère bordée de rouge et de plusieurs teintes jaunâtres. Après un intervalle d'une heure , la fumée étant poussée par le

DESCRIPTIONS. i^i

ventilions aperçûmes de moment à autre une partie de cet immense abtme y au fon^ duquel )e pouvais dis*tinguer deux fournaises presque continues : eelle à gau^ che semblait avoir environ neuf pieds de diamètre ; elle brillait d'une flamme violette , et lançait avec un bruit affreux des pierres brûlantes qui en retombant produisaient le craquement dont j'ai parlé plus haut. Le 8 mai au matin je gravis une seconde fois le sommet du Vésuve y et je trouvai un spectacle différant. La fumée s'é-^ levait verticalement ^t permettait de voir en plein le cratère qui, autant que je pouvais ep juger, avait à peu près un mille de circonférence et cinquante toise/i de profondeur. Depuis ma dernière visite, une éminence pareille à un cône s'était formée au centre du gouffre. £lle était produite par les pierres qui jaillissaient du volcan, et retombaient ensujte daqs le critère. Je reconnus dai^s cette nouvelle pyramide les deux fournaises dont j'ai déjà fait mention. On voyait l'une lancer, av^ un horrible fracas ^ par intervalle de trois op quatre minutes , un nombre prodigieux de pierres ^wt^ brasées , au moins trois cents pieds plus haut que ma té^e; mais, comme il n'y avait aucun vent, elles retombaient perpendiculairement à l'endroit d'où elles étaiept parties. L'autre était remplie d'iumc matière bi-ûlanle et liquide^ telle qu'on en voit dans la fournaise d'une verrerie, avec une agitation ^t un mouvement coi|tinuel , comme les vagues de la mer , et avec des sons brusques et interrompus. Cett^ chatière hpuillonnait quelquefois et coulait sur les flaïaçs de l'éminence pyramidale : elle semblait d'i^bord d'un rouge foncé , mais elle changeait de couleur à mesure qu^elle ^^épaississait en se refroidissant. Si le vent ayait soufflé

i^a DESCRIPTIONS.

ver» nous, nous aurions été dans un grand péril de nous trouver étouffés par la* vapeur sulfureuse, ou écrasés par les débris de minéraux embrasés qui s'élançaient, du fond du volcan. Mais comme le vent était favorable, j'eus le loisir de contempler cet étonnant tableau pendant plus d'une heure et demie.

, Le 5 juin , on vit à Naples , après un bruit affreux , ta montagne vomir des flammes; et environ trois jours après, ses détonations se renouvelèrent avec tant de force , que non seulement les feiK^tres de la ville , mais toutes les maisons furent ébranlées. Depuis ce- temps elle continua ses éruptions , et quelquefois dans la nuit elle envoyait des colonnes de feu qui s'élançaient de sa cime. Le lo, quand on croyait tout fini, le volcan inspira de nouvelles terreurs et mugit avec plus de violence. On ne peut se former une- idée plus iuste de ce bruit, dans ses plus furieux éclats, qu'en imaginant un son formé du mélange des sifflements de la tempête, des murmures de la mer agitée, et des explosions du tonnerre et de l'artillerie tout ensemble. Nous ne l'en* tendions que de la distance de douze milles, et cependant il était déjà terrible. Nous résolûmes de nous approcher davantage de la montagne ; en conséquence trois ou quatre de: nous entrèrent dans un bateau, et débarquèrent à une petite ville située au pied du volcan. De là nous continuâmes de marcher trois ou quatre milles , avant d^arriver au torrent de feu qui descendait des flancs du Yésuve ; et alors le mugissement devint épouvantable. J'observai dans le nuage qui s'élevait audessus du cratère un mélange de couleurs vertes, jaunes , rouges- et bleues. 11 y avait aussi une lueur d'un rouge pâle dans l'air, au-dessus du tei'raîn où coulait

cette lave brûlante. Toutes ces circonstances , dont l'effet était accru par Thorreur de la nuit, offraient le tableau- le plus extraordinaire et le plus effrayant que j*aie jamais vu ; mais il parut encore plus terrible quand nous approchâmes de la rivière enflammée. Un vaste torrent de feu liquide roulait du sommet sur les flancs de la montagne avec une furie irrésistible, emportait et consumait les vignes , les olives et les maisons ; puis il se partageait en divers canaux, selon les inégalités du terrain. Le plus considérable de ces ruisseaux semblait large au moins d*un demi-mille et long de cinq milles. Je marchais sur la montagne en avant de mes compagnons , et si loin d'eux , en côtoyant cette rivière de feu, que je fus contraint de me retirer avec une grande précipitation, la vapeur sulfureuse m'ayant surpris, et presque ôté la respiration. Durant notre retour, qui eut lieu vers trois heures du matin, nous entendîmes sans interruption les mugissements de la montagne, et nous observions qu'elle vomissait d'énormes masses de flammes et des pierres embrasées qui en tombant ressemblaient à des fusées volantes. Je remarquais deux ou trois colonnes de feu distinctes, et quelquefois une seule assez large pour remplir tout le cratère» Ces C07 lonnes ondoyantes et ces débris enflanimés semblaient s'élancer à mille pieds perpendiculairement au - dessus de la cime du volcan. Là montagne continua ainsi ses éruptions encore six ou huit jours. Le 18 du même mois, tout signe d'agitation disparut, et le Vésuve resta parfaitement tranquille, sans aucune fumée, ni aucune flamme visible.

L'évêque Berelet.

La Grotte (VAntiparos.

De toutes les cavernes souterraines connues jusqu'à ce jour, la grotte d'Antiparosestla plus remarquable » autant par son étendue que pour la beauté de ses incrustations de spath. Cette grotte célèbre fut visitée d*abord par un certain Magni , voyageur italien » il y a environ cent ans, à Antîparos, ilepeu considérable de l'Archipel. « Ayant appris, dit-il , par les habitants de Paros que, dans la petite île d*Antiparo8, qui est située à deux milles à peu près de la première, on voyait à rentrée d'une caverne une statue gigantesque, nous résolûmes ( le consul français et lui ) de nous rendre sur les lieux pour Texaminer. Dans cette intention, après avoir débarqué dans Pile, et nous être avancés environ quatre milles à travers des plaines riantes , entrecoupées de forêts , nous arrivâmes enfin à une petite colline, dans le flanc de laquelle 8*entr'ouvrait une affreuse caverne, qui par son obscurité nous glaça d'abord de terreur, et réprima presque notre curiosité. Néanmoins , revenus de la première surprise, nous entrâmes avec assurance , et nous n'avions pas fait vingt pas quand la statue du prétendu géant s'offrit à nos yeux. Nous reconnûmes bientêt que ce que, dans leur effroi, les ignorants insulaires prenaient pour un géant, n'était autre chose qu'une agglomération de cristaux, formée par les gouttes d'eau qui tombaient de la voûte de la caverne, et qui, en se durcissant peu à peu, avaient produit une sorte de figure, où la crainte leur avait fait voir un monstre. Excités parce phénomène extraordinaire, nous conçûmes le projet de pénétrer plus loin.

DESCRIPTIONS. igS

et de chercher les aventures dans cette grotte souterraine. A mesure que nous avancions , de nouveaux prodiges se présentaient à nos regards : des cristaux, sous la forme d'arbustes et de plantes, Qfiraient iine espèce de bocage pétrifié ; les uns étaient blancs , les autres verts , et tous groupés selon les lois de la jperspective. Ce. spectacle nous frappa d'une surprise d'autant plus grande que nous savions que c'était simplement un îeu de la nature qui, au milieu de cette solitude, avait dans ses caprices embelli la scène , comme pour son amusement.

» Mais nous n'avions encore entrevu qu'une faible partie des merveilles de ce lieu, eNious- n'étions par' venus que sous le portique d'un temple étonnant. Dans un angle de cette grotte à moitié éclairée, on voyait une ouverture large d'environ trois pieds, qui semblait conduire à un lieu entièrement sombre > et qui, selon l'assurance positive d'un des naturels de l'ile, ne contenait qu'un réservoir d'eau. D'après cette information , nous fîmes une expérience ; nous y jetâmes quelques pierres, qui roulaient un certain temps le long du passage, et dont le bruit. semblait se perdre à la fin dans un bassin d'eau. Néanmoins , pour en étue plus assurés , nous y envoyâmes un marin du Levant qui, sur la promesse, d'une bonne récompense, osa s'exposer, ijin flambeau à la main , dans cette étroite ouverture. Après y être demeuré à peu près un quart d'heure , il revînt, portant dans ses mains de très beaux morceaux de spath blanc que l'art n'aurait pu ni égaler ni imiter. Ayant appris de sa bouche, que le lieu était rempli de ces belles incrustations, je me hasardai à le suivre environ cinquante pas, en descendant avec défiance et précau-

tîon par une peole roide el dangereuse. Néanmoins, nous trouvant arrivés à un précipicue qui (conduisait à un spacieux amphithéâtre ( si )^ puis nne servir de ce mot) enc<M!e plus profond que tout le reste» nous retournâmes sur nos pas, et apirès nous être munis d'échelles , de flamliteaux, et des autr^ objets nécess^ures pour faciliter notre descente , toute la qomp2^«iey homme par homme « entra dans la même ouverture, et, descendant les \ma api^s les aiilres, nous nous vMnes enfin tous ensemble dans la partie la plus curieuse de la caverne.

> Nos flambeaux étant alors allumés , et la grotte éclairée complètement^ Toeil ne vit jamais un tableau plus magnifique .et plus brillant. La voûte entière était hérissée de glaçons, transparents comme le verre, et solides comme le marbre. Les yeux ne pouvaient prèsqueatteindre au faite de ce haut et majestueux édifioe; les parois ét«^ient formées régulièrement de cristaux; et Tensemble offrait l'idée d'un superbe théâtre illunûné par une immense quantité de bougies. Le sol était un marbre solide , et ou voyai^jt en plusieurs endroits des colonies magnifiques, des trôner, des autels et d'autres objets , comme si la natïure eût voulu braver les œuvres les plus parfaites de l'art. Nos voix, quand nous pai'lions ou quand nous chantions, étaient renvoyées par les échos ayec une force prodigieuse, et en tirant un coup de pistolet , nous pouvions à peine soutenir le brujt et la répercussion. Au milieu de ce vaste amphithéâtre , s'élevait une agglomération de cristaux, d'environ quinze pieds 4e hauteur , qui avait en quelque sorte la forme d'un autel; frappés de cette idée, nous y limes célébrer la messe. Les belles colonnes qui en-

todraient Tautel reggemblaient à des candéiabrêR, el phisfeun autres piidductions natttirellés représentaient les emements ordinaires du culte.

é Au-dessous de cette grotte spacieuse , il y avait encore une autre caverne; fosai y entrer avec le marin qui m'avait déjà servi de compaguon ^ et nous descendîmes à peu près cinquante pas 9 au moyeu d'ttne corde. .)*arriTai enfin à une petite plaine d'uii terrain uni , dont le fond semblait différer de celui de l'amphithéâtre ; il était formé d'une ai^glle molle qui cédait à une légèro pression, et où l'enfonçai un bâton jusqu'à la profondeur de sîjE pieds. Néanmoins^ dans cette enceinte 9 comme dans l'autre 9 on voyait un grand nombre de cristaux d'une rare beauté ; l'un d'eux en particulier ressemblait à une table. En sortant de cette caverne étonnante, nous découvrîmes sur un rocher, presque à FoutertHfe de la voûte, une inscription grecque , mais si effacée par le temps , que nous ne piimes la lire distinctement. Elle semblait faire entendre qu'an certain Antipater, au temps d'Alexandre, avait visité ce lieu; mais s^il avait pénétré jusqu'au fond de la caverne , c'est ce qu'il n'avait pas jugé à propos de nous appren-r dre. t La description d'un tableau si magnifique et si tttiposatit peut servir à nous donner une idée des merveilles souterraines de la nature.

GatosMiTd.

lUs de glace et amas de glaçons du Spiizbetg,

%jt nom d'tles de glaee a été donné par les marins aune grande quantité de glaces, amoncelées en masses énormes, qui flottent sur les mers voisines des cercles

polaires. On rencontre sur la côte du Spitzberg plu«sieurs de ces tles funestes à la Àûrelé des bâtiments qui sont employés à la pèche dans les paragpes du Groenland. Au milieu de ces montagnes effrayantes , des navigateurs se sont vus arrêtés dans leur course, et ont péri par la rigueur du froid.

La forme que prennent les glaçons dans cet âpre climat est agréable à Tœil même le plus indiflfërent. La surface de ceux qui se congèlent dans la mer est plate, unie, dure, opaque, pareille au sucre blanc; un ne peut y glisser. Les plus grands de ces angias ou champft de glace ont plusieurs lieues de longueur : les moindres tiennent lieu de prés aux veaux marins qui viennent quelquefois y prendre leurs ébats.

Le contact de deux de ces monceaux énormes produit un des plus étranges phénomènes; ils font sortir de Peau des glaçons moins considérables qu'ils réunissent à leur surface , jusqu'à ce qu'enSn leur agglomération forme un seul amas d'une hauteur démesurée. On les voit flotter sur la mer comme des montagnes escarpées , dont quelques-unes ont quinze ou dix - huit cents pieds d^élévation , quoique la plus grande partie de leur volume soit cachée sous les eaux. Celles qui restent dans ce froid climat reçoivent de continuels accroissements ; les autres sont entratnées par degrés dans les latitudes méridionales où elles se fondent peu à peu aux rayons du soleil, jusqu'à ce qu'elles disparaissent et se perdent dans l'immense élément.

Le choc de ces grands corps dans les hautes latitudes est souvent accompagné d'un fracas qui pendant queU que temps absorbe entièrement le sens de l'ouïe; et celyi des glaçons moins considérables fait entendre un

craquement qui inspire une horreur inexprimable. L'eau 9 en rejaillissant contre ces montagnes flottantes , se congèle sous mille formes variées, et offre à Tœil trompé du voyageur des villes, des mes, des temples, des clochers, et tous les tableaux que peut enfanter l'imagination.

Indépendamment de ces champs de glace , il y a de vastes amas de glaçons qui remplissent les vallées entre les hautes montagnes dans les latitudes du nord. Parmi les plus remarquables on cite ceux de la côte occidentale du Spitzberg. Ils sont au nombre de sept , et fort éloignés les uns des autres ; chacun d'eux remplit des vallées d'une profondeur inconnue, dans une région dont l'intérieur est absolument inaccessible. Le premier présente un front de trois cents pieds d'élévation , qui par l'éclat de sa couleur verte imite l'émeraude : des cataractes de neige fondue s*y précipitent en divers sens; des montagnes noirâtres, sillonnées par des lignes blan ches* l'environnent de chaque côté, et offrent une chaîne de roches aiguës qui s'élèvent les unes au-dessus des autres aussi loin que l'œil peut plonger dans l'ho-^ rizon*

Le même.

La maison cU campagne (Vun bourgeois.

MOHSIBVE ,

Je me souviens d'avoir vu un petit roman français où l'on raconte l'histoire d'un bourgeois de Paris, qut fait une excursion à la campagne.^ Il s'imagine qu*il va entreprendre un long voyage pour quelque pays étranger

aoo DES<]RIPTI.ONS.

dont les naturels doivent ressembler aussi peu aux ha<* bitants de sa ville que les nations les plus lointaines. En conséquence il prend la galiote, et débarque à un village ùi une lieue environ de la capitale. Quand on le met à bord , il est tout étonné de voir des individus qui parlent la même langue que lui, portent le même costume, et annoncent les mêmes usages. Lui qui avait passé toute sa vie dans les environs du Pont-Neuf^ Regardait tous ceux qui n'habitaient point Paris comme des étrangers, et quoiquMl n*eût pas fait un trajet de trois milles dans sa plus longue expédition , il était aussi surpris que s'il eût rencontré une colonie de Français sur la terre inconnue.

Dans votre dernier feuilleton sur les amu$ements du dimanche vous avez e;q)osé comment nos bowrgeois emploient ce jour que la plupart d'entre eux consacrent aux plaisirs de la campagne : mais j's^urais voulu * vous voir entrer dans un peu plus de détails , quand vous avez décrit ces élégantes habitations çhamplb'es qui attestent à la fois l'opulence et le goût de nos principaux marchands, manufacturiers et artistes.

J'allai dimanche dernier, afin de répondre à l'invitation pressante d'un ami, passer la journée entière avec lui dans un petit ermitage qu'il a choisi pour s'y délasser des affaires une fois la semaine. Il est agréablement situé, n trois milles environ de Londres, sur le bord de la grande route dont il est séparé par un fossé à sec, sur lequel on a construit un petit pont qui consiste en deux planches. étroites, et qui conduit à la maison. Des appartements du bas on n'a , il est vrai, aucune vue; mais des mansardes on peut apercevoir deux mannequins qui servent d'épouvantail sur le territoire de Kenning-

ton , et on découvre dans le lointain le dôme de Saint- P<iul9 au milieu d'un naage de fumée. Je me mis en route le matin avec le commis de mon marchand , qui me servit de guide. Quand {^arrivai à la maison , je trouvai mon ami assis à sa porte 5 avec un bonnet de velours noir, et fumant sa pipe; il me témoigna sa joie de me voir à la campagne; et après m'avoir fait remarquer le tourniquet à ma gauche 9 et la gerbe d'or à ma droite, il me mena dans son logis , ob je fus reçu par madame qui m'adressa mille excuses d'élre surprise dans un pareil négligé.

Les murs blanchis de l'antichambre (car on m'avertit

- de lui donner ce nom ) étaient presque cachés par une curieuse collection d'estampes et de tableaux. On voyait d'un côté une grande carte de Londres, le plan et l'élévation du château royal, avec ^ plusieurs gravures de

•moindre dimension , représentant des dalles et des édifices publics : de l'autre , la mort du cerf, habilement enlumiinée par M. Overton. Près de la porte du salon, était attachée une paire de cornes 4o cerf auxquelles on avait suspendu un vieux manteau rouge et une canne à pomme d'ambre. Sur le parquet de la cheminée, j'aper^s le portrait de mon ami; il était peint droit comme un cierge « avec une ample perruque , une cravate brodée dont on voyait les coins à Jour sous son gîlêt, un habit de velpurs marron avec des boutons d'or, une veste de velours écarlate galonnée d'or, une main passée sous le jabot de sa chemise, et l'autre tenant une lettre, avec cette adresse : « A Al. , membre du éonseil municipal de rarrondissement de FarringdOn, à sacam^ pagne. » Mes regards 9e dirigèrent ensuite sur un autre personnage en robe rouge : f'appris que c'était l'arrière-

grand-oncle de la femme de mon ami , et qu*il avait été créé chevalier et shérif» sous le règne du roi Jacques I*v Madame elle-même occupait un panneau sur le inur opposé , avec le costume d'une bergère flairant un bou^ quet , et caressant un bélier à cornes dorées.

Mon ami m'engagea à visiter ce qu'il voulait bien appeler son jardin : c'était simplement un enclos d'une trentaine de pieds de longueur , et qui renfermait une douzaine environ de petits pots, rangés de chaque c6té, avec des lis et des coquelicots, soutenus par quelques vieilles lattes, peintes en vert, et surmontées de pipes à tabac pour l'ornement. Au bout du jardin , il me pria de remarquer un petit pavillon entouré d'un treillage , et qu'un alderman de beaucoup de goût, assurait - il , avait converti en un temple, en ajoutant quelques reliefs et quelques flèches de bois peint au fronton. Il m'insinua en achevant que je pourrais m'y retirer au * besoin pour méditer.

Comme les richesses d'un pays s'annoncent par le nombre des habitants, et par l'élégance de leurs demeures, nous ne craignons pas de dire que l'état actu'd de l'Angleterre est plus heureux et plus florissant que jamais; et, si notre goût pour les bâtiments s'accroît en proportion de notre opulence, dans le siècle suivant nous pourrons nous vanter que nos colporteurs , artisans et autres plébéiens possèdent de plus belles maisons de plaisance que celles dont les plus pompeux récits de l'Italie ou de la Grèce nous ont conservé le souvenir. Nous lisons, il est vrai, des descriptions de maisons de plaisance qui appartenaient à Pline, à Hortensius, à Lucullus, et à d'autres Eomains. C'étaient des patriciens d'un rang et d'une fortune consi-*

DESCRIPTIONS. ao3

dérable : ainsi on ne pent avoir de doute sur la beauté de leurs jardins. Mais qui jamais ou!t parler d'un pont chinois appartenant à un épicier d'Athènes ou à un pâtissier romain ? Quel est celui .de leurs cordonniers ou de leurs tailleurs qui pouvait se flatter d'avoir une vUta, avec des cascades en étain, des stataes de carton , et des temples gothiques de bois vermoulu ? D'après les réflexions précédentes nous pouvons espérer que nos neveux verront sans doute Vapiarium d'un marchand de fromage à Brentford , le theriotrophium d'un traiteur à Chiswick, et un arnithan dans les jardins d'un vendeur de marée à Putney.

{Le Connaisseur,)

loi DÉFINITIONS

«.'«'»«.'%.'%.v«/^«.'%.-».»>w^«/«^«.'%'«i«/»^»<%'»'«»«»'%%/«/^V^i>* «/•>%>««>«.-«.«tf>«/%«/%.%k^>«/«^«.«/%,'%.»,^ %«.•«. -^

EXEMPLES

Le grand fondateur du Christianisme.

Il n'y eut jamais sur la terre une personne d*Un caractère aussi étonnant que le fondateur de notre religion. Nous voyons constamment en lui une douceur, une dignité, un calme, une perfection de sagesse et de bonté , qui annoncent clairement un être supérieur. Mais sa supériorité était tout entière dans son âme divine : il n'avait aucun des avantages extérieurs qui ont distingué tous les autres législateurs. II ne jouissait d'aucune influence dans l'état ; il ne possédait point de richesse ; il n'aspirait à aucun pouvoir temporel. Il était le fils de la femme d'un charpentier et charpentier luimême. Ses parents étaient si pauvre, qu'à l'époque de sa naissance sa mère ne put obtenir de meilleur asile qu'une étable, et il était lui-même si pauvre que souvent il n'avait aucun asile. Il ne possédait pas non plus les avantages de l'éducation. C'est ce que nous pouvons conclure de la surprise exprimée par ses voisins , en l'entendant parler dans la synagogue : « Où cet homme a-t-il appris tout cela ? Quelle est cette sagesse qui lui a été donnée? N'est-ce pas le charpentier fils de Marie? Ses frères et ses sœurs ne sont-ils pas avec nous ? » Nous

DÉFINITIONS. ao5

ii*avofis pas besoin toutefois d'insister sur ce point y puisque ni son pays ni aucun autre ne pouvaient lui offrir une éducation capable de lui donner çet;le sagesse et cette autorité surnaturelle , cette sainteté de mœurs» et cette pureté de doctrine qui le distinguent si éminemment. Ses premiers disciples furent quelques pécheurs , et il était si éloigné de songer à les enrichir , que lorsqu'il les envoyait prêcher le repentir et guérir les maux, ils n'emportaient, conformément à son désir, qu'un habit , une paire de sandales et un bâjton. Il parcourut son pays , montrant une grande humilité et une douceur inaltérable , faisant le bien , prêchant la sagesse , et glorifiant Dieu , durant un espace d'en* viron trois ans depuis le commencement de son ministère ; et ensuite , comme il l'avait lui-même prévu et annoncé , il fut publiquement crucifié. Tel est le grand personnage qui donne aujourd'hui la loi au monde. Tel est celui qui a été l'auteur de la vertu et du bon* heur pour des millions de mortels. Tel est celui que les. hommes les plus sages et les meilleurs qui vécurent jamais , ont honoré comme une personne divine , et glorifié comme le libérateur et le sauveur du genrç humain.

Le D. Bbattie.

Comparaison de la Jeunesse et de la VieiUesse*

La vie parait d'ordinaire aux jeunes gens un printemps fleuri et riant qui prodigue déjà les plus doi^ plaisirs , et promet un été fertile en fruits délicieux.. Us ont appris , il est vrai, que des orages et des tempêtes obscurcissent quelquefois le ciel le plus brillant. On

ao6 DEFINITIONS.

leur a dit que Tété et l'automne de la vie sont nécessairement suivis par le sombre hiver de la vieillesse. Mais ils regardent comme inutile de ralentir la vivacité de leurs jouissances actuelles en détournant leur attention sur des événements si incertains et si éloignés en apparence.

Pour ces raisons et d'autres encore 9 les jeunes gens entrent dans la vie avec la plus ferme confiance de trouver dans chaque événement une source inépuisable de plaisirs, et de voir couronner par le succès tous leurs projets, toutes leurs entreprises. Ils se figurent la renommée prête à proclamer leurs talents et leur mérite , la fortune attentive à récompenser leur industrie. Ainsi charmés d'eux-mêmes et de leur avenir y. ils contemplent la vie humaine comme une scène enchanteresse qui invite à l'activité , qui est féconde en plaisirs 9 et riche d'espérances : ils s'étonnent de la bizar^ rerie et de la malignité de ceux qui ne trouvent dans le monde que des sujets de plainte et de mécontentement. Telle est la vie humaine , quand on la considère devant soi. Examinons-la un moment telle qu'elle parait à ceux qui la voient derrière eux.

Les riantes illusions de la jeunesse se sont évanouies. On a rencontré dans la vie beaucoup de contrariétés et peut-être des malheurs accablants. Des plans qui promettaient de grands résultats ont échoué. Les hommes en qui nous avions placé notre confiance nous ont abandonnés. Poursuivis par l'opinion de l'incertitude et de la vanité des choses d'ici-bas, nous sommes enfin parvenus à cette époque de la vie. où la force de la jeunesse et la beauté se changent en faiblesse et en laideur, oh les organes s'engourdissent , où le désir s'éteint.

DÉFINITIONS. aoj

Les comparons de notre jeunesse étant descendus Tun apr^s l'autre dans la tombe , qu'y a-t-il d'étrange que nous demandions à Tâge de quatre-vingts ans , où est la société dans laquelle nous sommes nés ? Qu'y at-il d'étrange, qu'avec une longue-expérience de l'infortune , et une profonde connaissance des maux de la vie , le monde nous semble une triste solitude ?

Si la première manière de considérer la vie est trop gaie f celle - ci est assurément trop sombre. Le vrai milieu est le point de vue d'où on l'observe , dans le cours de sa carrière, en passant de la jeunesse à la vieillesse. Par le secours de l'expérience et d'une froide réflexion , il est clairement démontré , que ce monde n'est ni un paradis semé de fleurs , ni un désert hérissé d'épines ; que bien que les soucis et les chagrins soient l'héritage commun des mortels , ce triste partage est , grâce à la bonté de la divine Providence , plus que compensé par des plaisirs et par des jouissances de toute espèce , physiques , sociales et intellectuelles.

£nfield.

Caractère d'un véritable ami.

A l'égard de l'homme que vous appelez votre ami , dites-moi , partagera-t-il vos larmes au jour de vos afflictions ? Fidèle à son devoir , vous reprochera*t-il en face des actions pour lesquelles d'autres vous tournent en ridicule ou vous blâment derrière vous ? Osera-t-il embrasser votre défense , quand la calomnie dirige perfidement ses armes empoisonnées contre votre réputation ? Vous accueîUera-t-il avec la même cordialité ? se conduira -t-il envers vous avec la même délicatesse d'at-

2o8 . DÉFINITIONS.

tentions ^ dans la $o<;iété de yos supéiieurs par le rang et par la fortune^ , que lorsque les prétentions de Torgueîl ou de la valiiité ne contrarient pas celles de Tamitié ? Si des malheurs et des pertes vous obligent à vous retirer dans un sentier de la vie oii vous ne puissiez plus paraître avec la même distinction , ni recevoir vos amis avec la même libéralité qu'autrefois , se croira-t-il heureux dans votre compagnie , et au lieu de se détacher peu à peu d'une liaison sans avantage , vous reconnaîtrat-il avec joie pour son ami , et vous aidera-t-il gaienaent à supporter le fardeau de vos disgrâces ? Quand les infirmités vous avertiront de vous éloigner de la scène brillante des plaisirs et des affaires» vous soi vra-t- il dans votre humble retraite ? écoutera-t-il avec attention le récit de vos maux 9 et ranimera-t-il par ses consolations votre courage abattu P Ënûn , quand la mort viendra briseir tous les nœuds qui vous attachaient au monde » versera-t-il des pleurs S|ir votre tombeau , et coaservera-t-il dans çan cœur le doux souvenir de votre amitié mutuelle 9 comme un trésor inestimable ? L'homme qui ne remplira pas tous ces devoirs , peut être votre com-r pagnon de plaisir, votre flatteur ; mais 9 croyez-mioi 9 il n*est pas votre ami.

Le même.

• La f^ertu.

La vertu a par elle*mème une valeur certaine 9 et un mérite réel ; elle est d'une indispensable obligation ; ce n'est pas une création de la volonté 9 mais son essence est nécessaire et immuable ; elle n'est bornée par aucun lieu m par aucun texaps ; son étendue et son antiquité

DÉFINITIONS. aog

égalent celles de Tàiue divine ; ce n'est pas un mode de sensation , mais une éternelle vérité ; elle no dépend pas du pouvoir , et elle doit servir de guide à tout pouvoir. La vertu est le fondement de l'honneur et de Testixtie; elle est la source de la beauté , de Tordre et du bonheur dans la nature. C'est elle qui donne du prix à toutes les autres qualités et à tous les avantages d'un être raisonnable ; c'est à elle qu'ils doivent être entièrement subordonnés : sans elle , plus ils sont distingués, et plus sûrement ils deviennent des vices honteux et d'affligeantes calamités. La pratique de la vertu ne convient exclusivement à aucune portion de notre existence , à aucune situation où nous pouvons nous trouver; elle embrasse toutes les époques et toutes les circonstances de notre vie. Plusieurs des avantages et des talents que nous possédons aujourd'hui , et dont nous nous glorifions trop volontiers 9 périront sans retour avec notre état présent ; mais la vertu sera notre ornement et notre richesse dans toutes les épreuves futures auxquelles nous pourrons être appelés. La beauté et l'esprit passeront , le savoir disparaîtra , et tous les arts de la vie seront bientôt oubliés ; la vertu seule ne nous abandonnera jamais. C'est elle qui nous associe à toute la création raisonnable , qui nous rend capables de nous entretenir avec les intelligences d'un ordre supérieur 9 et qui nous assigne un rang dans les ouvrages de Dieu. Elle nous procure l'approbation et Tamour de tous les êtres sages et bons ; elle nous fait participer à leur alliance et à leur affection. Mais ce qui est un bienfait infiniment plus précieux , c'est qu'elle rend Dieu notre ami ; c'est qu'elle assimile et unit nos âmes à la sienne ; c'est qu^elle intéresse en notre faveur sa

souveraine puissance. Lea êtres supérieur^, quel que soit leur rang , Aont asservis comme nous à ses lois. Elle a «lans tous les mondes l^ même autorité que dans celui ci. Plus .un être a£iik de progrès vers rexcellence ql la perfection , plus il. a d'attachement à la tertu , et plus il est. soumis à son inlluencei Pour toutdire eu un mot, elle est la loi suprême de Tunivers ; elle occape la première place di^ns Pes^time du Ci^ateur; eUe est une image de ce divin mpdèle 9 et c'est par eUe qu'il est aimable.

Telle est Pimportance de la veriu. Quel puissant intérêt avons-nous donc à la cultiver I II n*y a aucun argument ou aucun motif capable de déterminer un esprit raisonnable qui ne nous iqvite à la saivpe. Une disposition verli^euse de Pâme est préférable aux {dus heureuses qualités de la nature, et awc plus rares talents ; elle vaut mieux que, tous les ti^sors du monde* Si ypus êtes sage , aimez donc la verUi , et dédaignes tout ce qui prétendrait entrer en concurrence avec elle. Souvenez-vous que seule elle mérite d'exciter ves sollicitudes et vos vœux; souvenez r vous. if«e seule elle renferme Phonneur 9 la gloire , la richesse, et le bonheur. Possédez-la , et vous, possédez tous les biens ; perdez-la, et vous perdez tout. avec elle.

PftICB.

La -vraie Candeur.

La vraie candeur diffère entièrement de ce ton circonspect et doucereux, de cette franchise étudiée que nous trouvons d'ordinaire chez les hommes du monde. Bien souvent ceux qui sont intérieurement les plus

DÉPraiTIONS. 214

prottiptR à penser mal d'autmi ont un air riant et des paroles obligeantes. La- candeur , qui est une vertu chréliemié, consiste, non dans ia bienveillance du lan-« cage, mais dans ia bienveillance du cœur. Elle petit manquer des agrénients de la politesse extérieure, mahi élle-met à leur place toute la chaleur des sentiments humains et génél^eux : ses manières sont simples et ses protestations sincères. Exempte d*un côté de la somtite défiaace d'une âme soupçonneuse , elle n'est pas moins éloignée d'une autre part de cette crédulité facile qtri est la dupe de tont prétexte spécieux. Elle s'allie pariaitetnent avec une profonde connaissance du monde et avec une attention légitime pour notre sûreté. Dans les relations diverses que nous sommes obligés d'entretenir avec des personnes de caractères si différents , la défiance est jusqu^à un certain point une sauvegarde nécessaire : c^estsenlement lorsqu'elle excède les bornes d'une sage prévoyance qu'elle dégénère en vice. Entre une excessive crédulité et une défiance absolue il y a un justi; milieu qu'un esprit droit dÎKtingue, et que l'homme sincère tâche de conserver.

Celui qui a de la candeur se montre indulgent pour le mélange de bonnes et de mauvaises qualités qu'on trouve dans tous les caractères humains. Il n'exige que personne soit exempt de défauts,* et 11 refuse de croire qu'un homme n'ait aucune qualité rccommandable. Au milieu de plusieurs défauts il peut découvrir une vertu. Sous l'influence d'un ressentiment personnel , il peut rendre justice au mérite d'un ennemi. Il ne prête jamais une oreille complaisante à ces rapports diffamatoires et à ces malignes suggestions qui, dans les cercles de la médisance . circulent avec tant de rapidité, et

obtiennent une si facile confiance. Il n'est pas trop prompt à juger , et il veut une entière évidence avant de condamner.Au88Îlong-tempsqu*on peut attribuer une action à différents motifs, il ne regarde pas comme une marque de sagacité de l'imputer toujours au moin s honorable. Tant qu'il y a de justes raisons pour douter, il suspend son jugement; et, durant cet état d'indécision, il adopte l'interprétation la plus charitable que présente une action. Quand il est dans la nécessité de condamner, il condamne à regret, et sans aucune de ces rigueurs inutiles que la sévérité exerce sur le crime. Il écoute avec calme l'apologie du coupable , et il admet volontiers toutes les circonstances atténuantes que peut offrir r équité. Quelque blâmables que lui paraissent les principes d'une secte ou. d'un parti, il ne confond jamais dans une réprobation générale tous ceux qui appartiennent à ce parti ou à cette secte. Il n'accuse pas leurs doctrines de conséquences qu'ils repoussent et qu'ils désavouent ; il ne voit pas dans une opinion erronée un oubli total des principes de l'honneur, et d'une mauvaise action il ne conclut pas que la voix de la conscience soit entièrement étouffée. Quand il observe tf le fétu dans l'œil de son voisin », il se souvient* de la poutre qui est dans le sien. » Il a de l'indulgence pour la faiblesse humaine, et il juge les autres conformément aux principes d'après lesquels il croirait raisonnable qu'on le jugeât lui-même. En un mot, il voit les hommes et les actions à la pure.lumière de la charité et de la bienveillance , et non à travers les tristes nuages que la défiance et l'esprit de parti répandent sur tous les caractères.

Blaib.

DEFINITIONS. 2i3

La Sincérités

(•a franchise et la sincérité ont tous les avantages de rimposture et beaucoup d^autres encore. Si jamais l'apparence d'une chose peut être utile , je suis sûr que la réalité vaut mieux ; car quel est le but de celui qui feint ou affecte d'être tel qu'il voudrait qu'on le supposât ? Contrefaire et feindre, c'est usurper l'apparence de quelque qualité réelle. Maintenant, le meilleur moyen pour un homme de parvenir à ce but , c'est d'être tel eu effet qu'il veut paraître. D'ailleurs il est souvent aussi pénible de prendre le masque d'une bonne qualité que de l'avoir : celui qui ne l'a point doit vraisembla^ blement bientôt laisser voir sa duplicité , et alors tous ses efforts seront perdus. Il y a dans les fausses courleurs quelque chose d'artificiel qu'un œil exercé distingue aisément de la fraîcheur et de la beauté naturelle.

Il est malaisé de jouer et de soutenir long-temps un rôle d'emprunt; car si la vérité n'est pas derrière le personnage , la nature s'efforcera toujours de reparaître, et finira tôt ou tard par se trahir. Si donc un homme juge avantageux de paraître bon , qu'il soit tel en effet, et sa bonté obtiendra alors l'approbation générale; car la vérité est persuasive; elle emporte avec elle sa lumière et son évidence; elle nous recommande^ non seulement à l'estime de tous nos semblables, mais, ce qui vaut mieux encore, à Dieu qui lit dans nos cœurs : ainsi , sous tous les rapports, la sincérité est la vraie sagesse. Dans les affaires de ce monde en particu-r lier, la probité a plusieurs avantages sur tous les arti-

2i4 DÉFINITIONS.

iices de la dissimulation et de Timpostuve. C'est la route la plus simple et la plus facile , la plus sûre et la plus commode pour se conduire dans la société : celle (|uî offre le moins de travaux et d'obstacles , d'embarras et de perplexité , de périls et de hasards : c'est le chemin le plus court et le plus expéditif pour parvenir à son but. Les ressorts de la finesse let de la duplicité deviennent chaque jour plus languissants, moins efficaces, et moins utiles à. celui qui les fait mouvoir : au lieu que la probité acquiert de la force par l'usage , et que plus un homme s'en sert , plus il en reçoit de services , puisqu'elle affermit sa réputation , et encourage ceux qui doivent traiter avec lui à lui accorder toute leur con-' fiance 9 avantage inappréciable dans les affaires et le& relations de la vie.

Un fourbe doit toujours être sur ses gardes ; il faut qu'il s'observe soigneusement pour ne pas contredire se& propres assertions; car il joue un rôle forcé, et c'est c& qui l'oblige à s'imposer une surveillance et une contrainte habituelle. Au contraire 9 celui qui agit avec franchise a la tâche du monde la plus facile, car il suit la nature; il n'éprouve pas l'embarras et l'ennui d'ob* server tout ce qu'il dit et tout ce qu'il fait ; il n^a pas besoin d'inventer d''avance des prétextes, ou de forger après coup des excuses pour justifier ses paroles ou ses actions.

La fausseté est une arme fort incommode. Un hypocrite a tant de choses à considérer, que son existence devient un rôle pénible et embarrassant. Le menteur a besoin d'une excellente mémoire pour ne pas contredire un jour ce qu'il a dit la veille ; mais la vérité est toujours d'accord avec elle-même; elle n'a pas besoin de secoui's étranger; elle est toujours fucile à retrouver^

DÉFINITIONS. 2i5

et se place d'elle-même sur nos lèvres ; tandis que le mensonge est importun ^ et qu'un seul en exige beaucoup d'autres pour l'appuyer.

Ajoutez à ces réflexions que la sincérité est le meilleur sommaire de la sagesss et un instrument merveilleux pour expédier promptemeut les affaires. £lle crée la confiance chez ceux avec qui nous avons à traiter , elle épargne la fatigue de beaucoup d'informations y et permet de conclure une affaire en peu de mots. C'est comme une promenade sur une route unie et bien entretenue , qui d'ordinaire conduit un liomoie au terme de son voyage en moins de temps que les chemins de traverse, où souvent on s'égare. En un mol^ tous les avantages qu'on espère obtenir de la fausseté et de la dissimulation disparaissent bientôt ; mais leurs inconvénients sont durables, parce qu'elles exposent un homme a des soupçons et à vine défiance continuelle 9 en sorte qu'on ne le croit plus 9 lors même qu'il dit la vérité 5 et qu'on ne lui accorde aucune confiance, quand peutêtre il a d'honnêtes intentions. Lorsqu'un homme a une fois forfait à sa j^arolc, il ne lui sert plus à rien de revenir à la vérité ou au mensonge.

^ A la vérité , si Thomme devait seulement passer un jour sur la terre, sans avoir ensuite occasion de s'entretenir avec ses semblables , et sans avoir jamais besoin de leur estime ou de leur recommandation « ce ne serait pas merveille, du moins en ne considérant que les affaires d'îci-bas, s'il exposait sur un seul coup et jouait à la fois toute sa réputation. Mais s'il doit séjourner dans le monde , et s'il veut, tant qu'il y demeure, jouir des avantages d'une bonne réputation , il doit s'attacher à la franchise et à la sincérité dans toutes ses paroles et

2i6 DÉFINITIONS.

868 actions 9 car c*est Punique moyen de réussir. Toutes les autres ressources peuvent manquer ; mais la bonne foi et la probité soutiennent un homme et le conduisent au terme de sa carrière.

TlLLOTOOK.

Le Génie.

Le mot génie sert à exprimer ce talent ou cette aptitude que nous recevons de la nature pour exceller dans un genre quelconque. Ainsi on dit le génie pour les mathématiques , aussi bien que le génie pour la poésie, le génie pour la guerre y pour la politique ou pour tout art mécanique.

Ce talent ou cette aptitude pour exceller dans quelque genre particulier est, comme je Tai dit, un don que nous devons à la nature. On peut sans aucun doute le perfectionner beaucoup par l'art et par Tétude; mais seuls ils ne suffisent pas pour Tacquérir. Gomme le génie est une faculté d'un ordre plus élevé que le goût, il est toujours, selon Téconomie ordinaire de la nature , plus borné dans la sphère de ses opérations. Il n'est pas rare de rencontrer des personnes qui ont un goût excellent dans plusieurs des beaux-arts à la fois, comme la musique, la poésie, la peinture et l'éloquence ; mais trouver quelqu'un qui réussisse d'une manière supérieure dans tous ces arts est infiniment moins commun, ou plutôt il ne faut pas chercher un tel prodige. Dne espèce de génie universel, ou un homme également et indifféremment propre à diverses professions et à divers arts ne doit probablement exceller dans aucun. Quoiqu'il puisse y avoir un petit nombre

d'exceptions , il n'en est pas moins constant en général que lorsque la fofce de l'esprit est entièrement dirigée vers un objet, à Texclusion en quelque sorte de tous les autres 9 on peut concevoir l'espoir le plus légitime d'y réussir 9 quel que soit cet objet. Il faut que les rayons se réunissent au même foyer pour avoir toute leur intensité. J'insiste sur cette remarque, à raison de sa haute importance pour les jeunes gens : elle doit les engager à examiner avec soin, et à poursuivre avec ardeur le genre auquel les appelle leur inclination naturelle, et pu ils peuvent réussir en suivant leur génie.

Blaib.

L'Étude.

L'étude contribue au plaisir , à Tornement et à l'habileté. Elle sert principalement au plaisir dans la solitude et la retraite ; à Tornement , dans la conversation; à l'habileté, dans le jugement et la conduite des affaires. Car les hommes expérimentés peuvent réussir dans l'exécution , et juger peut-être les détails isolément; mais les plans généraux^ les grandes vues , et lu direction de l'ensemble conviennent mieux aux hommes instruits. Passer trop de temps à l'étude pour le plaisir, c'est indolence ; y consacrer trop de soins pour l'ornement, c'est affectation; en faire la règle absolue de ses jugements, c'est pédanterie. Elle perfectionne la nature, et s'éclaire par l'expérience; car les talents naturels sont comme les plantes naturelles, qui ont besoin d'être émondées par la culture; et l'étude elle-même donne une instruction trop superficielle , si elle n'est corrigée par l'expérience. Les. hommes fins méprisent le savoir,

!ii8 DÉFINITIONS.

les hommes simples radmirent, et les sages en profiteut ; car Tétude n^enseigne pas sa propre utilité ^ mai:» elle apprend qo*ily a une sagesse hors d'elle et au-dessus d^elle , qu'on ne peut tenir que de l'observation. Lisez , non pour contredire et combattre, ni pour croire et admettre sans examen, ni pour fournir un aliment au babil et à la conversation, mais pour penser et réfléchir. Il faut goûter de certains livres, en dévorer quelques autres, eu savourer et digérer un petit nombre; c'est-à-dîre que certains livres doivent être parcourus; d'autres lus, mais sans trop d'application; et quelques

, uns seulement lus d'un bout à l'autre avec soin et attention. On peut aussi lire certains livres par procuration, et en faire tirer des extraits; mais cela ne doit avoir lieu que pour les sujets peu importants , et le» ouvrages d'un médiocre intérêt : autrement les livres distillés sont, comme les eaux distillées, un insipide breuvage. La lecture donne des connaissances ; la discussion , de la présence d'esprit; et la rédaction , de la justesse. Ainsi donc, si un homme écrit peu , il a besoin d'une bonne mémoire; s'il discute peu , il a besoin d'un

* esprit vif; et s'il lit peu, il a besoin d'une grande finesse pour paraître savoir ce qu'il ne sait pas.

Bacon.

V Le Goût.

Ou peut définir le goût « la faculté de recevoir du plaisir des beautés de la nature et de l'art.» La première question qui se présente ici est celle de savoir si on doit le considérer comme un sentiment intérieur ou comme un exercice de la raison. Le mol raison est très général;

mais si nous entendons par là cette faculté de Tâme qui dans les matières spéculatives découvre la vérité , et dans la pratique juge de la convenance des moyens à la liii, je crois que la question devient facile à résoudre; car il est parfaitement clair que le goût ne peut être ramené à aucune opération pareille de la raison. Ce n*est pas uniquement par une découverte de Tentendemcnt , ou par une déduction du raisonnement, que Fàmc reçoit du plaisir d'une belle perspective ou d'un beau poëmeb De tels objets nous affectent srouvent d'une manière^ intuitive , et produisent une forte impression, quoique nous soyons incapables d'assigner la cause du plaîsÎF que nous éprouvons. Ils affectent quelquefois de la même manière le philosophe et le villageois , l'enfant et l'homme. Gonséquemment la faculté par laquelle nous apprécions des beautés de ce genre semble plutôt appartenir aux perceptions du sentiment qu'aux actes de l'en'tendementrf Aussi a-t-elle emprunté «on nom d'un>sens extérieur^- puisque, dans plusieurs langues, le sens par lequel nous distinguons la saveur des ali^ ments a donné naissance au mot goût dans le sens métaphorique où nous le considérons maintenant. Néanmoins , comme dans toutes les questions qui ont rapport aux opérations de l'âme on doit soigneusement éviter d'employer les mots d'une manière inexacte, il ne faut pas conclure de ce que j'ai dit que la raison soit entièrement bannie des actes du goût. Quoique le goût, soit en dernier résultat incontestablement fondé sur un sentiment naturel et instinctif de la beauté, cependant la raison ^ comme je le montrerai bientôt , seconde le goût dans plusieurs de ses opérations , et contribue à raffermir. IUair.

aao DÉFINITIONS,

La Critique»

La vraie critique est Tâpplicâtion da goût et du bon sens aux beaux-arts. L*objet qu'elle se propose est de distinguer ce qui est louable de ce qui est défectueux dans toute espèce de composition ; de s^élever des exemples particuliers aux principes' généraux; et de former ainsi des règles ou conclusions relatives aux différents genres de beauté dans les ouvrages du génie.

Les règles de la critique ne sont établies sur aucune induction à priori , pour me servir de Texpression consacrée ; c*est-à- dire qu'elles ne sont pas établies sur une suite de raisonnements abstraits, indépendants des faits et des observations. La critique est un art entièrement fondé sur l'expérience et sur l'observation des beautés qui ont le plus généralement obtenu le suffrage des hommes. Par exemple , les règles d'Aristote sur l'unité d'action dans les compositions épiques et dramatiques n'avaient pas été découvertes immédiatement par des raisonnements logiques, et ensuite appliquées à la poésie ; mais elles avaient été tirées de la pratique d'Homère et de Sophocle ; elles étaient fondées sur l'observation du plaisir que nous éprouvons au récit d'une action qui est une et entière , plaisir bien supérieur à celui que nous donne la narration de faits isolés et sans liaison. De telles observations» nées d'abord du sentiment et de l'expérience , ont été. trouvées à l'examen si conformes à la raison et aux principes de la nature humaine qu'elles ont passé en règles établies , et ont été convenablement appliquées pour apprécier le mérite de

toute composition. Telle est i*idée la plus naturelle de' roriçine de la critique.

Le même.

La Poésie.

Voici, je crois, la définition la plus juste et la plus complète qu*on puisse donner de la poésie : « c*est le langage de la passion ou d^une imagination vive , renfermé le plus communément dans une mesure régulière. «Ordinairement l'historien , Torateur, le philoso-»' phe, parlent d'abord à Tentendemeat : leur but direct est d'éclairer , de persuader ou d'instruire ; mais le principal objet du poète est de plaire ou d'émouvoir : ainsi, c'est à l'imagination et aux passions qu'il s'adresse. Il peut, il doit même se proposer d'instruire et de corriger ; mais ce n'est qu'indirectement , c'est par le plaisir et l'émotion qu'il parvient à ce but. On suppose son âme occupée de quelque objet intéressant qui enflamme son imagination ou excite ses passions , qui par conséquent communique à son style une élévation particulière, conforme à ses idées , bien différente de cette manière de s'exprimer qui est naturelle à l'âme dans son état ordinaire et paisible. J'ai ajouté à ma définition que ce langage de la passion, ou d'une imagination vive, est renfermé le plus comm>unément dans une mesure régulière , parce que, quoique la versification soit en général la distinction extérieure de la poésie , il y a cependant quelques genres.de vers si libres et si familiers qu'il est presque impossible de les distinguer de la prose : tels sont les vers des comédies de Térence; et il y a aussi une sorte de prose si mesurée dans sa cadence et

aaa DÉFINITIONS.

d*un ton si élevé, qu^elle approche de très près du nombre poétique : tels sont le Télémaqne de Fénelon, et la traduction anglaise d'Ossian. La vérité est que la poésie et la prose , dans quelques occasions 9 se confon< dent comme la lumière et Tombre. Il n'est guère possible de déterminer le point précis bù finit l'éloquence et oti commence la poésie ; et il ne' sera pas fort nécessaire d'assigner leurs limites avec précision , tant qu'on sera d'accord sur la nature do l'une et de l'autre.

Le même,

> Im, Tragédie,

La tragédie, considérée comme une image du caractère et de la conduite des hommes dans quelques unes des situations les plus délicates et les plus critiques de la vie, est une noble idée en poésie : c'est une imitation directe des mœurs et des actions humaines. Elle ne présente pas les caractères par la narration et la description comme le poème épique; mais ici le poète dispa* raît, et les personnages eux-mêmes sont placés devant nous; ils agissent et parlent conformément à leur caractère. Aussi aucune sorte de composition ne montre d'une manière si décisive dans un auteur la profonde connaîssance du cœur humain; aucune sorte de composition n'a autant de pouvoir , lorsqu'elle est heureusement traitée, pour exciter les plus fortes émotions. Elle est ou elle doit être un miroir dans lequel nous nous contemplons nous-mêmes , ainsi que les maux auxquels nous sommes exposés ; une fidèle copie des passions humaines avec leurs funestes effets, lorsqu'on s'abandonne à leurs dérèglements.

S*il est vrai que la tragédie soit une œuvre d^un rang tmîncnt et distingué , il ne Test pas moins que 9 dans sou esprit et sa tendance générale, elle est favorable à la vertu. La vertu a heureusement un tel empire sur rame humaine , grâce à la sage et généreuse organisation de notre nature^ que, de même que Tadmiralion ne peut être excitée dans le poème épique , ainsi nos passions ne peuvent être fortement émues dans le poème tragique , à moins qu'on ne réveille en nous des émotions vertueuses. Tous les poètes éprouvent qu*il est impossible de nous intéresser à un caractère, si ce caractère n'est honorable et digne d'estime ^quoiqu'il puisse n'être point parfait; et que le grand secret d'exciter notre indignation est de peindre le personnage qui doit en être l'objet sous les couleurs du vice et de la dépravation. L'écrivain peut, il est vrai , il doit même représenter la vertu quel(|uefois malheureuse, puisqu'il en est trop souvent ainsi dans la vie réelle; mais il s'efforcera toujours de nous intéresser pour elle , et , quoiqu'elle puisse être oflferte aux prises avec l'infortune, il n'y a aucun exemple -qu'un poète tragique ait représenté le vioe entièrement heureux et triomphant dans le dénouement de sa pièce. Même lorsque les méchants réussissent dans leurs desseins , on^montre toujours leur succès suivi du châtiment, et le malheur, d'une manière ou d'une autre,- inévitablement attaché au crime. L'amour et l'admiration pour les caractères vertueux , la compassion pour les victimes de l'injustice et du malheur, et l'indignation contre les auteurs de leurs maux, sont IcH sentiments que la tragédie excite le plus ordinairemont. Aussi, quoique les écrivains dramatiques, aussi-bien que les autres écrivains, commettent quel-

quefois des erreurs; quoiqu'ils ne placent pas toujours la vertu dans son vrai point de vue ; personne ne peut nier que la tragédie soit un genre de composition essentiellement moral.

Le même.

• UHistoire,

Tout recueil de faits, quelque vrais qu'où les suppose, ne mérite pas le nom d'histoire; mais celui-là seul qui nous met à même d'appliquer à notre instruction les événements deâ siècles passés. Les faits doivent être grands et importants , représentés dans leur liaison avec leurs causes, suivis dans leurs effets, et développés dans un ordre clair et distinct ; car la sagesse est le principal objet de l'histoire : son but est de suppléer au défaut d'expérience. Quoiqu'elle ne dicte pas ses leçons avec la même autorité, elle présente cependant une plus grande variété d'instruction qu'il n'est possible à l'expérience d'en offrir dans le cours de la plus longue vie. Son objet est d'agrandir nos vues sur le cœur humain, et d'exercer notre jugement sur les affaires ; elle ne doit donc pas être un récit , uniquement destiné à plaire , et présenté à l'imagination. La gravité et la dignité sont les traits essentiels et distinctifs de l'histoire ; elle doit rejeter les ornements frivoles, l'affectation du style et les jeux d'esprit. L'historien doit soutenir le caractère d'un homme sage , écrivant pour l'instruction de la postérité; d'un homme qui a étudié lui-même pour s'éclairer, qui a examiné son sujet avec soin, et qui s'adresse plutôt à noire jugement qu'à notre imagination. Je ne prétends pas pour cela que l'histoire soit incompatible avec une

narration ornée et animée. L'histoire admet sans doute rélégaoce et les ornements ; mais ces ornements doivent toujours ji'allier avec la dignité : il faut qu'ils ne paraissent pas recherchés > mais qu'ils semblent sortir nalurellemient d'une âme émue par les événements qu'elle retrace.

^Le même.

Education d*un héritier présomptif de la couronne.

S'il est un dépôt dans la vie qui impose à la conscience de l'homme qui l'accepte des obligations plus rigoureuses qu'aucun autre, c'est celui de l'éducation d'un héritier présomptif de la couronne. C'est vraiment une tâche que d'élever un tel pupille. Ouvrir son âme à la conuaissance indispensable des hommes , sans y laisser entrer ces connaissances qui disposent au vice ; repousser la flatterie, et cependant admettre la familiarité ; communiquer les lumières du discernement, et exclure les trompeuses doctrines de la séduction ,, tout cela exige uu jugement sûr, et une autorité ferme que peu de gouverneurs , dans cette position délicate, possèdent ou savent long -temps conserver. Élever un prince né pour donner des lois à un peuple éclairé, sur le plan étroit d'une éducation solitaire et spéculative, ce serait un démenti au sens comniun ; le laisser librement parcourir le monde serait un- autre extrême non moins hasardeux, et ces deux méthodes le condamneraient probablement à un destin sans gloire. Qu'il doive connaître les personnages éminents du pays qu'il gouvernera un jour; être familier avec son histoire, sa constitution,. ses coutumes, ses lois et ses libertés,

comprendre nettement la distinction de ses devoirs et des prérogatives de son pouvoir liéréditaire; ce sont des vérités que nul ne contestera jamais. S'il doit voyager dans son royaume 9 c'est ce dont je ne doute pas : jnsds. si ses excursions doivent s'étendre jusqu'aux autres pays unis avec le sien par des relations politiques, ou même d'intérêts opposés 5 je n'ose prescrire de règle générale à cet égard 9 convaincu que cela dépend de circonstances particulières. On peut lui permettre une certaine splendeur; mais ici 9 comme en toute chose 9 il faut éviter l'excès 9 car autrement ce serait appeler sur lui des malheurs sans nombre. L'excès dans les dépenses le soumettra à deft- obligations d'une nature humiliante. L'excès d'affabilité l'exposera sans défense aux artifices des intrigants et des ambitieux, et fera nattre autour de lui une foule de prétentions exigeantes 9 bientôt aigries par le ressentiment de se voir trompées, et toujours prêtes à provoquer unç explosion, quand l'audace enflammera leur dépit L'excès dans les plaisirs dégradera son caractère, détruira avec sa santé ce respect , cette noble dignité de l'âme , et ce sentiment de sa droiture qui doit l'animer et le soutenir quand il devient le dispensateur de la justice pour ses sujets , le protecteur et l'appui de leur religion , le modèle offert à leur imitation, et le souverain arbitre de leur vie et de leur mort dans l'exécution des sentences légales. Courtiser la faveur populaire serait à la fois s'avilir et se compromettre : celui qui est destiné à régner sur une nation entière ne doit pas non plus des- 'cendre à se liguer avec un parti. Se montrer le protecteur du savoir et le patron des arts est une ambition digne d'un prince, pourvu qu'il évite de devenir lui-

même un pédant et un virtuose : c^est un mînce talent que d^exceller dans des bagatelles. Il est probable que les beaux-arts^ sous un prince qui, sans s'y connaître, témoigne une estime impartiale à tous ceux qui les professent » fleuriront avec plus d'éclat que sous celui qui affiche la prétention de connaisseur; car les princes de ce caractèt'e auront toujours leurs favoris , et cette prédilection ne manque jamais d'irriter les hommes de génie qui se livrent aux mêmes travaux 9 et de changer en jalousie haineuse l'esprit d'émulation.

Surtout que ce soit sa maxime constante de distinguer avec une attention sévère et scrupuleuse les caractères vertueux des caractères vicieux ; rien n^est aussi glorieux 9 ni en même temps aussi facile. S'il réserve toute sa bienveillance aux hommes de principes et de moeurs irréprochables 5 s'il n'accorde ses grâces qu'à ceux qui en sont dignes, il n'aura guère besoin d'exprimer son aversion pour les pervers ; cette vermine se détournera de ses pas, et ira se cacher loin de sa présence : les talents distingués ne seront point un passe - port pour une conduite immorale, et l'ambition ne s'exercera que pour la cause de la vertu ; les hommes ne choisiront plus les sentiers tortueux et les chemins de traverse pour arriver aux honneurs , quand la route sûre et facile de la probité s'ouvrira devant eux. Quel bien &it au monde un prince qui donne par lui - iftéme de bons exemples, s'il en détruit tout l'eflfet par les mauvais exemples de ceux qu'il emploie et favorise ? Mieuv vaudrait pour un« nation voir sur le trône un libertin entouré de vertueux conseillers, que d'y contempler un souverain vertueux qui confie son autorité à des serviteurs sans principes et sans honneur.

2q8 DEFINITIONS.

Le roi qui déclare sa résolution de ne récompenser que la vertu chez ses sujets tient le langage d'un honnête homme : s'il se conforme à cette déclaration , il en remplît les devoirs, et mérite le prix réservé aux bons rois 9 une vie glorieuse dans ce monde, et dans l'autre une éternité de bonheur.

CUMBERLAMD.

Avantages de la solitude à la campagne \

Qu'ils sont délicieux les tableaux de la nature champêtre, surtout pour un œil philosophique et une âme contemplative I Je ne puis être sivpris que des personnes d'un rang supérieur abandonnent avec tant ds plaisir d'éminentes fonctions pour chercher l'asile d'un bocage ombragé ou le bord d'un ruisseau limpide , et s'éloignent avec tant ds joie des fumées de la ville et de ses rues bruyantes, afin de respirer un air plus pur , et d'observer les merveilles de la création dans une campagne silencieuse , calme et paisible.

Il est vrai que dans les champs on ne trouve point les grâces brillantes, j'ai presque dit corruptrices, de cette politesse mensongère qui civilise les hommes au point de -leur faire perdre toute franchise : mais on y trouve une simplicité naïve de mœurs et une sincérité sans fard. Là on joue rarement l'ennuyeuse comédie de l'étiquette, et on connaît peu Tagrèable iniposture des compliments : mais le visage est le miroir fidèle de l'âme, et le langage l'ordinaire interprète du cœur.

Dans la campagne, je l'avoue, on nous invite rare-

> Voyez les Leçom franpaUet , tome I.

DÉFINITIONS. uig

ment à voir les faibles essais' de Part humain ; mais nous contemplons partout les grandes et sublimes créations de la puissance divine. Aucun théâtre ne s'élève avec une scène étroite , environtiée de quelques rangs de chétifs gradins, ou embellie d'un mobile appareil de mesquines décorations; mais le$ champs déploient leurs vastes plaines, d*abord légèrement revêtues d*un gazon naissant; puis -hérissées d'une forêt de tiges délicates; quelquies semaines après, couvertes d'un ama^ï de grains avec leurs épis, ou dans leur enveloppe; et eofin chargées d'un riche fardeau de moissons dorées.

Les prairies ouvrent leur sein riant , offrent un délicieux et fertile domaine aux herbes salutaires , et alimentent des milliers de fleurs aimables, qui, sans vaine ostentation , ou sans jalouse inquiétude, rivalisent les unes avec les autres par leur élégante parure. Des bosquets embellis de feuillages divers , ornés de la plus fraîche verdure , et prodigues de leur ombre fovorable , étalent partout alentour des tableaux nobles et gracieux.- Des troupeaux de bœufs robustes, prêts à porter le joug du laboureur, où à tomber sous le couteau du boucher; de grasses génisses, avec leurs mamelles gonflées de lait, et leurs naseaux parfumés de violettes; des brebis innombrables, chargées d'une épaisse toison, avec leurs agneaux blancs comme la neige folâtrant à leurs côtés; voilà ce qui composa la scène vivante. Une voûte immense d'azur, peinte avec une délicatesse inimitable, éclairée par des lampes étincelantes , ou illuminée par les feux du soleil , forme les lambris majestueux. Cependant les brises du matin , et les vents du soir, sans apporter des vapeurs impures, sans répandre des exhalaisons funestes, rafraîchissent

a3o DÉFINITIONS.

les humides boutons, et, secouant leurs ailes odorantes» versent mille parfums qui embaument les airs et raniment la santé. Voilà l'école de l'industrie I voilà les ateliers de Tabondance ! Ne sont-ils pas bien pins ag^réables et beaucoup moins dangereux que ces repaires de libertinage et d'impiété oh le crime et la mort marchent ensemble sous le masque du plaisir? que ee& temples de dissipation et de débauche où Bélial est encensé nuit et jour dans des orgies que ses adorateurs appellent d'innocentes récréations et des diveiiissement& de bon ton ?

Ici sans doute point de voix enchanteresse pour soupirer des plaintes amoureuses, et remplir d'une folle ivresse le sein des auditeurs; ici point d'habile syn>phoniste pour tirer du luth de ravissants accord», pour pi'êter à la viole une mélodie contagieuse ^ et pour amollir le courage et l'énergie de Tàme par de vagues désirs et une voluptueuse indolence : mais on entend mugir dans les plaines , bêler sur les collines, et les éc^os des creux rochers redisent des chants universels. Chaque vallée répond au murmure des claires fontaines ou des ruisseaux bondissants. Les oiseaux, quand le Joyeux matin reparait, ou quand la douce fraîcheur du soir descend, perchés sur mille rameaux, répètent de^ accents d'une sauvage mais délicieuse harmonie. Tous les artifices de la musique ont-ils jamais surpassé leur simple et gai ramage ? et nos plus brillantes couleurs peuvent -«lies le disputer à Téclai de leur plumage riant ?

Ainsi, charmés par la vue des plus beaux sites, ravis par les plus doux concerts , et enivrés de^ odeurs les plus suaves, que peut-il manquer à nos délices? Ici l'œil

DÉFINITIONS. 23i

jauitdes images les plus gracieuses; l'oreille, des sons les plus flatteurs ; et rodoïat, d'un parfum perpétuel 9 sans aucun piège perfide pour l'innocence de nos mœurs ou la pureté de notre âme.

O vous 5 riants sentiers, vallons fleuris, environnés^ de vertes collines ! combien de citoyens et de héros ont déposé le fardeau du pouvoir, et renoncé aux pompe» de la grandeur, pour jouir d'eux-mêmes dans vos paisibles retraites ! Lits de mousse et berceaux odorants, voisins de fraîches cascades ! que d'illustres personnages, après tous leurs glorieux travaux pour le bonheur public, ont cherché un honorable et facile repos sur votre épais gazon ! Vous , chênes vénérables et antiques bocages! forêts qui murmures au souflle des brises l rochers suspendus sur le sombre abîme des flots! qui pourrait compter les sages et les saints qui ont employé le jour & rétude, et consacré à un salutaire exercice une heure de loisir, sous vos portiques agrestes et vos pavillons flottants ! qui, loin des tristes folies de l'homme, ont écouté la voix instructive de Dieu, et contemplé les œuvres de sa main adorable au milieu de vos grottes moussues et de vos antres sauvages! Qu'elle est insensible ou étroite l'âme qui ne sentit jamais un vif attrait pour ces doux asiles et pour leurs

beautés ravissantes !

HeavET,

a33 FABLES ET ALLÉ(fORIES.

FABLES ET ALLEGORIES.

PRECEPTES

L'allégorie était dans les premiers âges la méthode faTorite de donner des leçons; car ce que nous appelons fable ou parabole n'est autre chose qu'une allégorie où , par des paroles et par des actions attribuées aux bètes ou aux objets inanimés, on représente les penchants de l'homme ; et ce que nous appelons morale est le sens propre ou rexplication de l'allégorie. Une énigme est aussi une espèce d'allégorie ; c'est un objet représenté ou figuré par un autre » mais enveloppé à dessein de tant de circonstances, qu'il devient difficile à reconnaître. Lorsqu'elle n'a pas pour but d'oflfrir une énigme, c'est toujours un défaut dans l'allégorie d'être trop obscure. Le sens doit se découvrir aisément à travers la figure dont on se sert pour le voiler. Néanmoins l'art de distribuer convenablement la lumière et l'ombre dans ces sortes de compositions, de faire cadrer exactement toutes les circonstances figuratives avec le sens littéral, en sorte que la pensée ne soit pas trop nue et trop évidente, ni trop cachée et trop mystérieuse, cet art, dis- je , a toujours passé pour très délicat ; et il y a

peu d'ouvrages où il soit plus difficile de réussir à plaire et à intéresser, que dans les allégories. Dans quelques uns des songes du Spectateur nous avons des exemples d'allégories très heureusement traitées.

Blaib.

a34 FABLES ET ALLÉGORIES.

EXEMPLES

La Loterie de Jupiter*

Jupiter, pour faire quelque chose d'agréable aux hommes, envoya Mercure les avertir qu'il venait d'établir une loterie oii il n'y avait pas de mauvais numéro, et où, parmi un certain nombre de chances favorables, la sagesse était le meilleur lot. C'était la volonté de Jupiter que quelques uns des dieux prissent également part à cette loterie. Les billets étant distribués^ et la roue mise à sa place , Mercure fut chargé de présider au tirage. Il arriva que le meilleur numéro échut à Minerve. Aussitôt un murmure général s'éleva dans l'assemblée , et on fît entendre que Jupiter s'était servi de quelque artifice peu honnête pour assurer à sa fille ce lot précieux. Jupiter, afin de réduire au silence et de punir en même temps ces impies blasphémateurs , leur fit présent de la folie au lieu de la sagesse, et ils se retirèrent parfaitement satisfaits de leur partage. Depuis ce jour les plus grands fous se sont toujours crus ks plus sages des hommes.

DODStBT,

FABLES ET ALLÉGORIES. a35

La Cour de la Mort \

La Mort , souveraine des maux , résolut de choisir uu premier miuistre. Tous ses pâles courtisans, le hideux cortège des maladies, furent invités à comparaître pour présenter leurs titres à Thonneur de cet illustre emploi,

La Fièvre fit valoir le nombre de ceux qu'elle détruisait; la froide Paralysie exposa ses prétentions en tremblant de tousses membres, et l'Hydropisie en montrant son corps enflé sans mesure. La Goutte vint en boitant , et allégua son adresse à tourmenter toutes les articulations. Le silence de TAsthme , incapable de prononcer une parole , offrait un allument solide en faveur de son droit. La Pierre et la Colique représentèrent leur violence; la Peste, lé rapide progrès de ses ravages; et la Consomption assura que sa marche, quoique lente, était sûre. Au milieu de leurs débats, le conseil fut interrompu par un bruit de musique, de danses, de festins et de débauches. Tout à coup on vH entrer une femme avec un air libre et hardi , un visage animé et joyeux : elle était suivie , d'un côté , par une troupe de cuisiniers et d'honunes ivres; de l'autre, par un cortège de jeunes gens effrontés, et de jeunes filles qui dansaient demi-nues^ aux sons d'une musique voluptueuse : son nom était V Intempérance. Elle fit signe de la main , et s'adressa ainsi à la foule des maladies t Disparaissez devant moi , misérable troupe de prétendants , et gardez-vous de contester la supériorité des services que je rends à cette grande reine. Ne suis-je pas votre mère,

' Voyeï le m^me sujet , tome II.

236 FABLES ET ALLEGORIES

Taiiteur de votre naissance? n'est-ce pas à moi que vous devez presque entièrement le pouvoir d'abréger la vie humaine ? Qui donc est aussi propre que moi à remplir cet important office P

La farouche déesse témoigna son approbation par un affreux sourire : elle fit asseoir Tin tempérance à sa droite , et la choisit aussitôt pour sa favorite et son premier ministre.

Le tnêtne. ,

Le Mendiant et son chien.

Un mendiant et son chien se tenaient à la porte d'un noble courtisan 9 et se préparaient à faire leur régal d*une assiettée de restes que leur avait apportés la OUe de cuisine. Un pauvre complaisant de sa seigneurie, qui avait été admis à la singulière faveur de dîner à la table de l'intendant , fut frappé de ce tableau, et s'arrêta un moment pour l'observer. Le mendiant, aussi vorace et aussi affamé qu'aucun courtisan de la chrétienté, s'emparait avec avidité des meilleurs morceaux, et les avalait ; le reste était distribué en portions pour ses enfants. Une tranche fut miise dans une poche pour l'honnête Jacques, une croûte dans une autre pour le pudibond Tom , et un morceau de fromage fut soigneusement enveloppé pour le petit favori de sa florissante famille. Bref si quelque chose fut laissé au chien, c'était un os si bien dépouillé , qu'une pareille pitance suffisait à peine pour soutenir sa vie.

tt Quelle ressemblance frappante, dit le flatteur, entre le sort de ce pauvre chien et le mien! Il attend son dîner d'un maître qui n'est pas sûr du sien : j'attends une

place d'un seigneur sans argent , dont les besoins sont peut-élre plus grands que les miens , et dont les parents sont des solliciteurs plus importuns que tous les marmots de ce mendiant. »

Un ingénieux écrivain a dit finement que UJlaiUur d'un courti$an est U chien d'un gueuga.

Le ménie.

Les Leçons du Fautour.

Un vieux vautour , sur la cime d'un roc sauvage , au milieu de ses petits , les instruisait dans les arts nécessaires à la vie des vautours, et les préparait par une dernière leçon à prendre leur essor vers les montagnes et vers les cieux.

Mes enfants , dit le vieux vautour 9 vous aurez moins besoin de mes conseils , parce que vous avez eu mes exemples sous les yeux ; vous m'avez vu enlever dans , la ferme les oiseaux domestiques ; vouis m'avez va saisir le lièvre dans le buisson , et le chevreau dans le pâturage ; vous savez maintenant fixer vos talons , et balancer vos ailes , quand vous ^tes ehargés de votre proie. Mais vous n'avez pas oublié le goût d'un ali* ment plus délicieux ; je vous ai souvent régalés avec la chair de l'homme. Apprenez-nous, dirent les jeunes vautours j en quels lieux on trouve l'homme , et comment on peut le reconnaître. Sa chair est sans doute la nourriture naturelle des vautours ; pourquoi n'avezvous jamais apporté un homme dans vos serres à notre nid ? Leur grosseur est trop considérable 9 dit le père ; quand nous trouvons un homme , nous ne pouvons que déchirer ses chairs par lambeaux 9 et laisser les os sur

a3ô FABLES ET ALLÉGORIES.

la terre. Puisque rhomme est si gi^os, reprirent les petits, comment pouvez- vous le tuer? Vous craignes le loup et Tours : par quel moyen les vautours sont - ils supérieurs à l'homme ? A - 1 - il moins de défense qu'un agneau? Nous n'avons pas autant de force que l'homme , répliqua le père , et )e doute quelquefois que nous ayons autant d'adresse. Aussi les vautours se nourriraient rarement dé sa chair, si la nature, qui l'a destiné à notre usage, n'avait mis en lui une étrange férocité que je n'ai jamais observée chez aucun des autres animaux qui vivent sur la terre. Tous verrez souvent deux troupeaux d'hommes se rencontrer , ébranler la terre avec fracas et remplir Taîr de feu. Quand vous entendez ce bruit, quand vous aper« cevez sur la terre de rapides sillons de flamme ^ volez en ce lieu avec toute la vitesse de vos ailes ; car sûrement ies hommes se détruisent les uns les autres. Tous trouverez alors la terre fumante de sang , et couverte de cadavres , dont plusieurs sont mutilés et déchiquetés exprès pour le besoin des vautours. Mais quand les hommes ont tué leur proie, demandèrent les petits , pourquoi ne la dévorent-ih pas ? Quand le loup a égorgé un agneau , il ne souffre pas que le vautour y touche, tant qu'il ne s'est pas rassasié lui-même. L'homme n'est-il pas aussi une espèce de loup ? L'homme , répondit le père , est le seul animal qui tue ce qu'il ne dévore pas , et c'est précisément cette qualité qui le rend à un si haut degré le bienfaiteur de notre race. Si rhomme tue notre proie , et l'expose sur notre passage , dirent les petits , avons - nous donc besoin de pourvoir à notre subsistance ? Oui , répliqua le père , parce que rhonime reste quelquefois long-temps pai-

FABLES ET ALLÉGORIES. !i39

sible dans son repaire. Les vieux vautours vous diront quand il faut épier ses mouvements. Lorsque vous voyez ies hommes réunis en grand nombre courir ensemble 9 comme^des bataillons de grues , vous pouvez conclure qu^ils vont commencer leur chasse ^ et que bientôt vous vous gorgerez de sang humain. Mais 5 dit encore un des jeunes vautours 9 je serais curieux de connaître la raison de ce massacre mutuel. Pour moi , je n'égorgerais jamais ce que je ne pourrais dévorer. Mon enfant , répondit le père 9 c'est une question à laquelle je ne puis répondre , quoique je passe pour Toiseau le plus subtil de la montagne. Quand j'étais jeune , je visitais fréquemment l'aire d'un vieux vautour qui demeurait sur les rochers carpathiens : il avait fait un grand nombre d'observations ; il connaissait autour de son asile tous les lieux qui lui procuraient sa proie, aussi loin dans tous les sens que Fâile la plus rapide peut atteindre entre le lever et le coucher du soleil ; il s'était nourri, année par année , des entrailles de l'homme. Son opînion.était que les hommes n'ont que l'apparence de la vie animale ; que ce sont réellement des végétaux doués du mouvement ; et que, de même que les branches du chêne se heurtent dans une tempête , afin que le porc puisse s^engraisser de leurs glands , ainsi les hommes sont poussés les uns contre les autres , par quelque instinct inexplicable, jusqu'à ce qu'ils perdent tout mouvement , afin que les vautours se repaissent de leur chair. D'autres crdient avoir remarqué quelque sorte d'arts et de police parmi ces êtres malfaisants ; et ceux qui vivent plus près de leur séjour prétendent qu'il y en a un dans chaque troupeau qui dirige les autres, et qui semble prendre plus de plaisir à un vaste carnage. Quels

24o FABLES ET ALLÉGORIES,

sont 868 titres à cette prééminence ^ c'est ce que nous ignorons : rarement il est le plus fort ou le plus agile , mais il montre par son ardeur et son activité qu*U est , plus qu'aucun autre , l'ami des vautours.

Johnson.

Le Voyage dans la Lune,

(Fable traduite de Linnée.)

Il arriva autrefois que les sept sages de la Grèce étant réunis un jour dans Athènes 5 on proposa que chacun d'eux fît connaître ce qui lui paraissait la plus grande merveille de la création. L'un d'eux, d'un esprit plus élevé que les autres 9 proposa l'opinion de quelques astronomes sur les étoiles fixes , qu'ils regardent con^me autant de soleils servant chacun de centre à ud système planétaire , et abondamment pourvus de plantes et d'animaux , comme notre globe. Échauffés par cette idée 9 ils convinrent de supplier Jupiter qu'il daignât leur permettre de faire un voyage dans la lune, et d'y rester trois jours afin d'examiner les merveilles qu'elle renferme 9 et d'en faire le récit à leur retour. Jupiter y consentit et leur ordonna de s'assembler sur une haute montagne 9 où ils trouveraient un nuage prêt à les transporter au lieu qu'ils désiraient connaître. Ils choisirent quelques compagnons pour les aider dans la description et la peinture des objets qu'ils pourraient rencontrer. Enfin ils arrivèrent à la lune 9 et trouvèrent un palais préparé pour leur réception. Le lendemain 9 étant très fatigués de leur voyage , ils se reposèrent jusqu'à midi ; et 9 se trouvant encore fai-

blés 9 ils reprirent des forces avec un excellent repas, dont ils furent si satisfaits qu'ils oublièrent leur curiosité. Ce jour-là , Us se contentèrent de voir à travers leurs fenêtres une contrée délicieuse , ornée des plus belles fleurs 9 que les rayons du soleil rendaient encore plus brillantes 9 et d'entendre jusqu'au soir le chant mélodieux des oiseaux. Le jour suivant , ils se levèrent de très bonne heure afin de commenoer leurs observations : mais de jeunes dames d'une rare beauté 9 venant leur rendre visite , leur conseillèrent de se remettre de leurs fatigues , avant de s'exposer au pénible voyage qu'ils allaient entreprendre.

La délicatesse des mets 9 la bonté des vins 9 les attraits de ces dames 9 triomphèrent de la résolution des étrangers. On introduit des musiciens qui exécutent une symphonie ravissante ; les plus jeunes se mettent à danser 9 et bientôt la joie devient générale. Tout le jour se passe en fêtes galantes 9 jusqu'à ce que quelques voisins jaloux de leur gaieté entrent avec desépéès. Les plus âgés de la compagnie tâchent d'apaiser les jeunes gens 9 en leur promettant de livrer le lendemain les coupables entre les mains de la justice. C'est ce qui fut exécuté, et le troisième jour on appela la cause. L'accusation , les plaidoyers 9 les exceptions et le ji%ement remplirent tout le jour , et ainsi expira le délai accordé par J upiter. A leur retour dans la Grèce, tous leurs concitoyens accoururent en foule pour euteodre la description des merveilles de la lune. Tout ce que purent dire nos voyageurs , et tout ce qu'ils savaient en effet , c^est que la terre était couverte de gazon et de fleurs 9 et que les oiseaux faisaient entendre leur chant entre les Inranches des arbres ; mais quelle espèce

'^'i FABLES ET ALLÉGORIES.

de fleurs ils avaient vues, ou quelle çorte d^oiseaux ils avaient entendus 9 c'est ce qu'ils ignoraient absolument. Sur ce récit 9 ils furent traités partout avec mépris.

Si nous faisons Inapplication de cet apologue aux hommes de l'âge présent, nous découvrirons une analogie frappante. Par les trois jours la fable désigne les trois âges de l'homme. D'abord la {eunesse , dans laquelle nous sommes trop faibles sous tous les rapports pour apprécier leis œuvres du Créateur : toute cette saison est consacrée à Toisiveté , au luxe 9 aux divertissements. Ensuite l'âge mûr, que les hommes emploient à faire leur établissement , à se marier 9 à élever leurs enfants 9 à augmenter leur fortune , et à placer leur famille. Enfin la vieillesse, dans laquelle , après avoir fait leur fortune , ils sont accablés de tracasseries et de procès relatifs à leurs affaires. Ainsi il arrive ordinairement que les hommes ne considèrent jamais la fin à laquelle ils sont destinés, et le but pour lequel ils ont reçu la vie.

B. THOKNTOlf.

L'Avare,

Un avare, étant mort et dûment enterré, vint aux bords du Styx , et voulut passer dans la barque avec les autres âmes. Caron lui demande son salaire , A est surpris (fe le voir , plutôt que de payer , se jeter dans le fleuve, et nager jusqu'à l'autre bord, malgré toutes les clameurs et la résistance qu'on lui oppose. Tout l'enfer était en rumeur , et chacun des juges méditait quelque supplice proportionné à un crime dont les conséquences pouvaient être si funestes aux revenus infernaux. L'enchaînera-t-on sur un rocher avec Pro-

FABLES ET ALLEGORIES. 243

méthée ? ou tremblera * t - îl sans cesse au bord d^uu précipice avec les Danaïdes ? ou aidera-t-il Sisyphe à rouler son caillou P Non 5 dit Minos, rien de tout cela ; il faut inventer quelque châtiment plus sévère : qu'on le renvoie sur la terre pour voir Tusage que ses héritiers font de ses richesses.

Le ChoixcTune jeune fille.

Une jeune fille, après s'être fatiguée un jour d'été à courir dans' un jardin , s'assit sous un berceau agréable, et s'y endormit. Pendant son sommeil, deux femmes se présentèrent devant elle. L'une était négligemment habillée d^une robe transparente couleur de lilas^ avec une gs^niture d'un vert pâle ; sa ceinture de gaze d'argent flottait jusqu'à terre ; ses cheveux tonibaient en boucles sur son cou ; sa coiffure consistait en plumes entrelacées de fleurs artificielles. Elle tenait d'une main une carte de bal, et de l'autre un costume de fantaisie tout couvert de paillettes et de nœuds de ruban. Elle s'avança en souriant vers la jeune fille, et lui adressa ces mots d'un air familier :

« Ma chère Mélissa, je suis un génie bienfaisant qui a veiUé sur vous depuis votre naissance , et qui a vu avec joie croître tous vos charmes^ jusqu'à ce qu'ils vous aient enfin rendue une compagne digne de moi. Voyez ce que je vous apporte. Cette parure et ce billet vous donneront un libre accè^ à tous les plaisir» délicieux de mon palais. Avec moi vous passerez vos jours dans un cercle d'amusements continuels et toujours variés. Comme le gai papillon, vous n'aurez d'autre

main sans répugnance à sa modeste et franche compagne.

M"'*' Barbavid.

Ijô Tableau grotesque. ( Apologue. )

Un jeune peintre , dans une saillie de gaieté 5 esquissa une sorte de tableau de mœurs, représentant un ours, un hibou, un singe , et un âne ; et pour rendre sa composition plus piquante, plus comique et plus morai^, il distingua chacuii de ses personnages par quelque emblème de la vje humaine.

Martin était représenté dans le costume et l'attitude d'un vieux soldat éden té et ivre; le hibou, perché sur le manche d'une cafetière , avec une large paire de lunettes, semblait contempler un journal ; et l'àne , .coiffé d'une énorme perruque à marteaux, dont l'ampleur ne pouvait cependant cacher ses longues oreilla^ , faisait peindre son portrait par le singe, qui paraissait avec les attributs de la peinture. Ce groupe fantasque excita quelque gaieté, et obtint une approbation générale, jusqu'à ce qu'un mauvais plaisant s'avisa de dire que c'était une caricature aux dépens de quelques amis de l'artiste. Cette maligne insinuation n'eut pas plus tôt circulé, que. les mêmes personnes qui avaient applaudi auparavant commencèrent à s'alarmer , et s'imaginèi*ent même qu'elles étaient désignées par les divers acteurs du tableau.

Parmi les autres , un grave personnage d'un âge mûr qui avait servi avec distinction dans l'armée , furieux

de mt outrage prétendu, se rendit au logement du peintre, et l'fiyant trouvé ch^ lui :« Ëntendez^yous , monsieur le singe^ dit-il, j'ai bVçn euvie de vous prouver que, si l'ours a perdu ses dents, il a encore ses griffes, et qu'il n'est pas assez ivre pour ne pas s'apercevoir de votre impertinence. Morbleu ! cette mâchoire édentée est une détestable et scandaleuse diffamation : mais ne croyez pas que mes gencives soient assez délabrées pour me mettre hors d'état de ruminer ma vengeance. » Ici, il fut interrompu par l'arrivée d'un docte médecin qui, s'avançant vers le prévenu avec la rage dans les yeux, s'écria : « Si par hasard en alongeant les oreilles de l'âne , vous faisiez raccourcir celles du babouin ! Allons, point de subt^fuge ; car, par la barbe d'EscuIape , il n'y a pas un poil dans celte perruque dont le témoig^ge ne dépose en justice pour vous conv£^ncre d'insulte pevsonnelle. Observez, capitaine, comme ce malheureux petit drôle a copié jusqu'à la frisure. La couleur, il est vrai, est dififéreule; mais la forme et le toupet sont parfaitement identiques. » Pendant qu'il s^emportait ainsi en vociférations, entre un vénérable sénateur qui s'avance en chancelant vers Taccusé. a Sapajou! s'écrie-t-il, je vous ferai bien voir que je sais lire autre chose qu'un journal , et sans avoir besoin de lunettes. Voici un billet de votre main , péndaid, une reconnaissance de l'argent que je vous ai avancé, faute de quoi vous auriez vous-même resscmblé à un hibou, et tous n'auriez pas osé montrer votre face au jour , ingrat et impudent coquin que vous êtes.» En vain le peintre surpris protesta qu^il n'avait eu aucune intention de les offenser ni de désigner personne en particulier. Ils soutinrent que la ressemblance était

trop palpable pour être Teffet du hasard, et raceusèrent d*iiisolence, de malice et d'ingratitude. Enfin leurs clameurs ayant été entendues par le public, le capitaine fut un ours, le docteur un âne, et le sénateur un hibou , jusqu'à leur dernier jour.

Lecteur, je te conjure de te rappeler cet exemple, quand tu t'amuses à lire un roman comique , ou un conte moral, et de ne pas cherchera te faire l'application de ce qui conyient également à mille autres individus. Si tu rencontres un caractère qui réfléchisse ton image sous un jour désagréable , garde bien le secret : songe qu'un trait ne fait pas le visage, et que, bien que tu sois peut-être pourvu d'un nez en pied de marmite, dix de tes voisins peuvent se trouver dans la même catégorie.

Smollbt.

La Pitié.

Dans rheureux siècle de Tâge d'or, quand tous les habitants du ciel descendaient sur la terre, et s'entretenaient familièi'ement avec les mortels, parmi les divinités les plus chéries des hommes, étaient deux ju- 'meaux enfants de Jupiter , l'Amour et la Joie. Partout où ils paraissaient, les fleurs naissaient sous leurs pas, le soleil brillait d'un éclat plus vif, et la nature semblait embellie par leur présence. Ils étaient amis inséparables, et leur attachement naissant était favorisé par Jupiter, qui avait résolu qu'on célébrerait leur union aussitôt qu'ils seraient parvenus à un âge mûr. Mais dans le mênie temps les fils des hommes oublièrent leur innocence primitive ; le Vice et la Mort parcouru*

rentla terre à pas de géant; et Astrée, avec son céleste cortège, s'éloigna de cette race cbrrompne. L'Amour seul resta sur la terre : TEspérance, qui était sa nourrice, Tavait dérobé en secret, et porté dans les forêts d'Arcadîe, où il fut élevé parmi les pasteurs. Mais Jupiter lui destina une autre compagne, et lui ordonna d'épouser la Tristesse, fille d'Até. Il obéit avec repu* gnance, car les traits de son épouse étaient repoussants et désagréables, ses yeux creux, son front continuellement ridé, et sa tête couverte d'une couronne de feuilles de cyprès et d'absinthe.

De cette union naquit une fille dans laquelle on pouvait observer une ressemblance frappante avec les deux auteurs de sa naissance : mais les traits chagrins et peu aimables de sa mère étaient si heureusement tempérés parles grâces paternelles, que son air, quoique triste, charmait tous les regards. Les jeunes filles et les bergers des campagnes voisines se réunirent autour d'elle, et l'appelèrent la Pitié. On remarqua qu'un rouge-gorge faisait son nid dans la cabane où elle était née; et tandis qu'elle était encore dans l'enfance , une colombe poursuivie par un faucon se réfugia sur son sein.

Cette nymphe avait un air abattu , mais son visage était si gracieux et si aimable, qu'elle inspirait une affection qui allait jusqu'à l'enthousiasme. Sa voix était lente et plaintive, mais d'une douceur inexprimable: elle se plaisait à passer des heures entières sur les bords de quelque ruisseau solitaire en s'accompagnant avec son luth. Elle apprit aux hommes à pleurer, car elle goûtait un charme étrange dans les pleurs; et souvent, quand les jeunes filles du hameau s'assemblaient le soir pour se livrer à leurs jeux, elle se glissait parmi elles et

aSo FABLE3 ET ALLÉGORIES.

captivait leurs cœurs par ses récits pleins' d'une <tou-* chante mélancolie. Elle partait sur sa tête une guirlande composée des myrtes de son père entrelacés avec lescyprès de sa mère.

Un jour que, plongée dans ses rêveries, elle était assise près des eaux de THélicon 9 ses larmes tombèrent pai^ hasard dans la source, et la fontaine des Muses a touîours conservé depuis un goût remarquable de ce mélange. La Pitié reçut de Jupiter Tordre d'accompagner partout sa mère, pour verser son baume sur les plaies que fait la Tristesse , et pour guérir les cœurs quelle a blessés. Elle la suit avec sa chevelure flottante, son sein nu et palpitant, ses vêtements déchirés par les ronces, et ses pieds ensanglantés par les cailloux. Cette nymphe est mortelle, contime sa mère : quand elle aura achevé sa carrière ici -bas, elles expireront ensemble, et TAmour au comble de ses vœux sera enfin uni à la Joie , sou immortelle épouse.

M*^ Barbauld.

La Montagne de misères.

€*est une pensée fameuse dé SoCrate que, si tous les maux du genre humain se trouvaient réunis en un seul amas pour être également répartis entre chaque mortel, ceux qui se.croieiU maintenant les plus malheureux, préféreraient le lot qu'ils possèdent au sort qui leur tomberait en partage dans une pareille distribution. Horace a porté encore plus loin cette pensée, dn avançant que les désagréments et les malheurs auxquels nous sommes soumis sont pour nous plus faciles à suppor-

FABLES ET ALLÉGORIES.- sSi

ter que ne le seraient ceux de toute autre personne avec laquelle nous changerions de destinée.

Comme je méditais sur ces deux remarques , assisS dans mon fauteuil à bras 9 je m^endormis peu à peu : tout à coup je crus entendre une proclamation de Jupiter, qui annonçait que chaque mortel pouvait apporter ses chagrins et ses afiflictions, et les jeter à un amas cornihun. Il y avait une vaste plaine destinée à cette opération. Je me plaçai au centre, et je vis avec> un plaisir infini tous les humains s'avancer l'un après l'autre^ et déposer leurs divers fardeaux, dont la réunion forma en un instant une montagne prodigieuse qui semblait se perdre dans les nuages.

Il y avait une certaine dame d'une taille svelte et aérienne qui prenait une part très active à cette cérémonie. Elle portait dans une de ses mains un miroir propre à grossir les objets : elle était parée d'une robe longue et traînante, dont la broderie représentait diverses figures de démons et^de spectres qui se montraient sous mille formes fantastiques , tandis que son vêtement flottait dans les airs ; il y avait dans ses yeux, je ne sais quoi de farouche et de hagard : son nom était l'Imagination. Elle conduisait chaque mortel à l'endroit prescrit^ après Tavoir eomplaisamment aidé à faire son paquet, et à le mettre sur ses épaules. J'éprouvai un serrement de cœur eu voyant mes semblables gémir sous leurs différents fardeaux ^ et eu contemplant cet énorme amas de misères humaines qui s'élevait devant nioi.

Néanmoins plusieurs personnes me divertirent beaucoup dans cette occasion. Je vis un homme porter un paquet enveloppé soigneusement sous un vieil habit

brodé; et au moment où il le jetait dans le tas, fc reconnus que c'était la pauvreté. Un autre, après beaucoup de fatigue et de mouvement , se débarrassa de sou bagage, qui, lorsque je Texaminai , n'était autre chose que sa femmcr

Il y avait une foule d'amants, munis d'un bizarre fardeau de dards et de flammes : maïs ce qui était le plus étrange, c'est que, quoiqu'ils poussassent des soupirs comme s'ils eussent été près de succomber sous ces amas d'afflictions, ils ne pouvaient* se résoudre à les jeter dans le monceau quand ils y arrivaient; mais, après quelques faibles efforts, ils secouaient la. tête,. et s'en retournaient aussi lourdement chargés qu'ils étaient venus.

Je vis bon nombre de vieilles femmes qui jetaient' leurs rides, et d'autres plus jeunes se défaire d'un teint basané. Il y avait de vastes amas de nez rou|;es, de grosses lèvres >et de dents jaunes. La vérité est que je fus surpris de voir la plus ^ande partie de la montagne composée de difformités naturelles. Ayant observé un homme qui s'avançait vers le monceau avec une cargaison d'un plus gros volume que les autres sur ses épaules, je découvris en m'approchant que c'était tout simplement une bosse, qu'il ajoutait ayec une aUégresse inexprimable à cette collection de misères humaines. Il y avait également des maladies de toutes les sortes ; mais je ne pus me défendre de remarquer qu'il y en avait beaucoup plus d'imaginaires que de réelles. Un petit paquet attira surtout mon attention ; c'était un mélange de tous les mau^ qui peuvent affliger la nature humaine , et il se trouvait dans les mains de beaucoup de gens de distinction : on l'appelait le

spleen. Mais ce qui me surpritilayantage, ce Cut de remarquer qu'il n*y avait pas un seul vice ou une seule folie dans tout le monceau ; cette circonstance m'étonna beaucoup 5 car je m^étais attendu que chacun saisitaît Toccasion de s'affranchir de ses passions , de ses préjugés j et de ses défauts.

Je distinguai particulièrement un insigne vaurien qui venait 9 au moins je n'en doutais pas, chargé de ses infamies ; mais en examinant son paquet^ je trouvai qu'au lieu de se défaire de ses crimes , il n^avait jeté que sa mémoire. Il était suivi d'un impudent faquiuj qui déposa sa modestie au lieu de son ignorance.

Quand tous les humains eurent jeté ainsi leurs fardeaux, le fantôme qui avait montré tant d'empressement dans cette occasion , me voyant spectateur oisif de ce qui se passait, s'approcha de moi. Je sentis un malaise en sa présence, quand tout à coup il offrit à mes yeux son miroir. Je n'aperçus pas plus tôt ma face que je frémis de son excessive brièveté, dont le ridicule me choqua alors au dernier point. La largeur démesu-*^ rée de mes traits me mit de mauvaise humeur contre ma physionomie j et aussitôt je la jetai loin de moi comme un masque. Il arriva par bonheur qu'un homme qui se trouvait près de moi venait justement de déposer son visage 1 qui , à ce qu^il paraît, était trop long pour lui. Il faut avouer qu'il s'étendait avec une longueur scandaleuse; je crois que le menton seul, pour parier sans hyperbole, était aussi long que toute ma &ce« Nous avions tous deux une occasion de satisfaire notre envie; et toutes les contributions étant réunies^ chacun se trouvait libre d'échanger ses disgrâces contre celles d'autrui.

Je voyais avec un plaiftir extrême tous mes semblables délivrés ainsi de leurs maux. Néanmoins , tandi» que nous étions rangés autour du monceau , et que nous examinions les matériaux divers dont il se composait ^ il y avait à peine un mortel dans une si grande multitude qui ne reconnût ce qu^il avait pris pour les plaisirs et les jouissances de la vie, et qui ne se demandât avec surprise comment leurs possesseurs avaient pu les regarder comme des fardeaux et des afflictions.

Pendant que nous observions fort attentivement cette confusion de misères, ce chaos de calamités, Jupiter publia une seconde proclaknatfon qui annonçait que chacun était libre maintenant d'échanger son infortune , et de retourner à sa demeure avec le paquet qui lui serait remis.

Alors rimagination se donna de nouveau beaucoup de mouvement, et après avoir distribué tout le mon^ ceau avec une activité incroyable , elle recommanda à chacun son lot particulier. Le tumulte et le désordre qui réglaient dans ce moment ne sauraient se concevoir. Je fis quelques remarques dans cette occasionnel je les communiquerai au public. Un vénérable personnage à cheveux blancs, qui s'était défait de la colique, et qui, à ce qu'il me p^rut, avait besoin d'un héritier pour sa fortune , mit la main sur un fils illégitime que son père mécontent avait jeté dans le monceau. L'ingrat jeune homme, en moins d'un quart d'heure, tira le vieillard par la barbe, et faillit lui briser la tète; en sorte que celui - ci , rencontrant le véritable père qui venait vers lui avec un violent accès de tranchées, le pria de reprendre son fils et de lui rendre sa colique : mais il leur fut impossible de renoncer au choix qu'ils

avaient fait. Un pauvre galérien qui avait déposé ses chaînes ramassa la goutte à la place ; mais il fit de telles contorsions, qu'on s'apercevait aisément qu'il n'avait pas gagné beaucoup au marché. C'était un spectacle assez amusant de voir les divers échanges qui se firent, de la maladie pour la pauvreté, de la faim pour le défaut d'appétit, et de l'inquiétude pour la peine.

Il y avait entre les dames un commerce de traits fort actif: l'une troquait une boucle de cheveux gris contre un bourgeon ; l'autre brocantait une taille courte pour une paire d'épaules rondes ; et une troisième marchandait une laide figure pour une réputation perdue. Mais, dans toutes ces occasions , il n'y en avait pas une qui ne trouvât sa nouvelle disgrâce, aussitôt qu'elle en avait fait l'acquisition , beaucoup plus désagréable que l'ancienne. Je fis la même remarque sur toutes les autres misères ou afflictions que chaque personne de l'assemblée se choisit , au lieu de celles dont elle s'était débarrassée : si cela provenait de ce que les maux qui nous affligent sont, en quelque sorte, mesurés et proportionnés à nos forces, ou de ce que les malheurs deviennent plus supportables par l'habitude, c'est ce que je ne saurais décider.

Je ne pus me défendre d'avoir pitié de toute mon âme du pauvre bossu dont j'ai parlé plus haut, qui s'en retourna très bien fait, avec une pierre dans la vessie; ni du beau monsieur qui avait conclu ce marché avec lui, et qui traversa tout confus un cercle de dames accoutumées à l'admirer, avec une paire d'épaules qui lui dépassait la tète.

Je ne dois pas omettre mon aventure particulière.

Aussitôt que mon ami au long visage se fut appliqué ma courte face^ il lit une si grotesque Ggure que je ne pus m*empècher en le regardant de me rire au nez^ au point de perdre toute contenance. Le pauvre monsieur fut si affecté de se voir un objet de ridicule, quMl parut tout honteux de son échange. D'un autre côté , |e m*aperçus que je n'avais pas moir-méme grand sujet de m'applaudir; car, en voulant porter la main à mon front, je me trompai de place, et je heurtai du doigt ma lèvre supérieure. De plus, comme mon nez était d'une dimension peu commune , je lui donnai deux ou trots gourmades malencontreuses en promenant ma main sur ma face, et en songeant à toute autre chose. Je vis près de moi deux autres messieurs qui se trouvaient dans une position non moins ridicule. Ils avaient fait un échange extravagant entre une paire de janoibes tortues, et deux longs échalas sans mollet. L'un ressemblait à un homme qui liiarche avec des échasses, et il était juché en l'air, tellement an - dessus de sa hauteur ordinaire , que la tête lui tournait; pendant que l'autre faisait des pi« rouettes d'un air si gauche toutes les fois qu'il essayait de marcher, qu'il ne savait comment manœuvrer avec ses nouveaux supports. Voyant que c'était un assez bon diable, je plantai ma canne en terre, et lui dis que je gageais une bouteille de \\Vi qu'il n'y arriverait pas en un quart d'heure par upe ligne que je traçai devant lui. Le monceau était enfin distribué entre les deux sexes, qui faisaient une piteuse figure, en errant çà et là, courbés sous le poids de leurs divers fardeaux. Toute la plaine retentissait de murmures et de plaintes , de gémissements et de lamentations. A la fin, Jupiter, ému de compassion pour les pauvres humains 5 leyr ordonna

FABLES ET ALLÉGORIES. aS;

de déposer leurs fardeaux une seconde fois , afin de reprendre leurs premiers lots. Ils se débarrassèrent avec une joie infinie; après quoi^ le fantônoie qui les avait abusés par de si grossières illusions reçut Tordre de disparalti^. On envoya à sa place une déesse d'un tout autre aspect : ses mouvements étaient calmes et réguliers y et son air sérieux mais gai ; elle tournait de temps en temps ses yeux vers le ciel, et les arrêtait sur Jupiter : son nom était la Patience. Elle ne se fut pas plus tôt placée auprès de la montagne de misères , que, ce qui me parut très remarquable, tout le monceau s'amoindrit au point qu'il ne parut pas un tiers si gros qu'auparavant. Elle rendit ensuite à tous les hommes leur propre disgrâce, et leur apprit à la supporter de la manière la plus comnÀode : chacun se retira satisfait de son sort 5 et charmé de n'avoir pas été contraint de s'en tenir à son choix, au lieu du lot qui lui était échu en partage.

Outre les diverses leçons morales qu'on peut tirer de ce songe , il m'enseigna à ne jamais m'attrister de mes infortunes, et à ne point envier le bonheur d'autrui, puisqu'il est impossible à aucun homme de porter un jugement exact sur les peines de son voisin. C'est aussi par ce motif que je jsuis résolu à ne traiter jamais trop légèrement les plaintes des autres , mais à regarder les chagrins de mes semblables avec des sentiments d'humanité et de compassion.

AUDISOK.

a58 FABLES ET ALLÉGORIES.

Le choix d'Hercule.

Lorsqu^Hercule fut parvenu à cet âge oii il est naturel de considérer la carrière qu'on veut suivre , il se retira un jour dans un désert où le silence et la solitude favorisaient ses méditations. Comme il réfléchissait à sa situation ^ incertain sur le genre de vie quMl devait choisir , il vit approcher deux femmes d'une taille très élevée. L'une d'elle avait un air noble et gracieux ; sa beauté était simple et naturelle , son costume propre e( décent , ses yeux baissés vers la terre avec une aimable retenue 9 ses mouvements pleins de modestie 9 et sa robe aussi blanche que la neige. L'autre avait un visage frais et vermeil ^ dont l'éclat était rehaussé par des couleurs artificielles : elle s'efforçait de rendre son air plus affable par un miélange d'affectation dans tous ses gestes. Ses regards annonçaient beaucoup d'assurance : elle avait réuni sur ses vêtements toutes les couleurs qu'elle croyait les plus capables de faire ressortir son teint avec avantage. Elle se regardait avec complai- 'sance ; puis elle jetait les yeux autour d'elle pour juger de l'effet que produisait sa beauté 9 et souvent elle se retournait pour observer son ombre. Lorsqu'elle fut près d'Hercule , elle devança l'autre dame qui marchait d'un pas mesuré , et, accourant vers lui , se hâta de lui adresser ces mots :

c Mon cher Hercule , dit-elle , il me parait que vous êtes indécis sur le parti que vous devez préférer ; soyez mon ami ^et suivez-moi : je vous conduirai au plaisir par un sentier inaccessible aux chagrins, au bruit, et aux embarras des affaires. Les événements de la guerre

ou de la paix ne troubleront plus votre repos. Votre unique emploi sera de rendre vos jours agréables , et de satisfaire vos sens par toutes les jouissances qu'ils pourront goûter. Des tables somptueuses, des lits de rose, des nuages de parfums, des concerts ravissants, et des essaims de beautés , vous attendent. Venez avec moi dans cette région de délices, dans ce séjour des plaisirs, et dites adieu pour toujours aux ennuis, aux chagrins et aux fatigues. »

Hercule entendant la dame s'exprimer ainsi, voulut savoir son nom. Elle répondit : « Mes amis et ceux qui me connaissant m'appellent la Félicité : mes ennemis et ceux qui veulent flétrir ma réputation me donnent le nom de Volupté. »

Pendant ce temps l'autre dame s'était approchée : elle tint au jeune héros un langage fort différent.

« Hercule , dit-elle , je viens me présenter à vous , parce que je sais que vous êtes issu des dieux , et que vous justifiez votre naissance par l'amour de la vertu , et par votre application aux exercices de votre âge. C'est ce qui me fait espérer que vous obtiendrez pour vous et pour moi une gloire immortelle. Mais avant de vous offrir ma société et mon amitié , je serai franche et sincère avec vous , et j'établirai d'abord comnoie une maxime certaine qu'il n'y a aucun bien véritablement estimable qu'on puisse acquérir sans peine et sans travail. Les dieux ont mis un prix à toutes les jouissances nobles et réelles. Si vous prétendez aux faveurs du ciel, il faut les mériter par vos hommages : si vous aspirez à l'estime de votre pays , il faut le ser^r. £n un ^ot , si vous voulez devenir fameux dans la guerre ou dans la paix , il faut acquérir les talents qui mènent à la re-

îi6p FABLES ET ALLEGORIES.

nommée. Telles s'ont les seules conditions auxquelleti je puisse vous proposer le bonheur. » La déesse de la volupté interrompît alors le discours de sa rivale. « nercule , dit-elle , vous voyez par son aveu que le cheaiîn qui conduit au plaisir est avec elle long et pénible ; tandis que celui que je vous offre est court et facile, t a Hélas I reprit l'autre dame, dont les traits exprimèrent une indignation mêlée de dédain et de pitié , quels sont les plaisirs que vous offrez ? Manger avant de sentir la faim, boire sans avoir soif , dormir sans avoir besoin de repos ; satisfaire les désirs avant qu^ils soient excités , éveiller ceux que la nature n^a pas mis en nous. Vous n'avez jamais entendu le plus délicieux des concerts , celui de vos louanges : vous n'avez jamais vu le plus agréable des objets , l'ouvrage de vos knains. Vos adorateurs passent leur jeunesse dans l'illusion de plaisirs trompeurs 9 tandis qu'ils se préparent des angoisses , des tourments , et des remords pour la vieillesse.

t Pour moi , amie des dieux et des hommes vertueux, compagne agréable pour l'artisan , surveillante attentive pour le père de famille 9 protectrice de l'esclave , je prends part à toutes les liaisons sincères et généreuses. Les banquets de mes sectateurs ne sont jamais magnifiques 9 mais ils sont toujours délicieux 9 car personne n'y est admis s'il n'est invité par le besoin. Leurs nuits sont paisibles et leurs jours pleins de joie. Mes jeunes favoris ont le plaisir de s'entendre louer par les vieillards 9 et les vieillards celui d'être respectés par les jeulies gens. En un mot , mes disciples sont protégés par les dieux 9 chéris par leurs amis 9 estimés par leurs concitoyens • et , après le terme de leurs travaux , honorés par la postérité. *

Nous savons parla yie de ce h^ros célèbre à laquelle ^s deux daines il donipa son afiectUn , et |e croîs que tous ceux qui liront ce récit lui rendront la iustice d'approuver son choix.

( Le Babiliard. )

L^ f^oy<tge de la vie.

t La vie 9 dit Sénèque est un trajet , dans le cours «duquel nous découvrons continuellement de nouvelles a scènes : d^abord nous laissons derrière nous l'enfance , «puis la jeunesse, ensuite la saison de Tàge mur;, enfiii • les meilleures ou les plus agréables années de la vieil- Blesse. » La lecture de ce passage ayant fait naître en inoi quelques réflexions sur Tétat de Thomme , la perpétuelle inconstance de ses vœux , le changement pror grcssif de ses affections pour les objets extérieurs y et Tinsouciance avec laquelle il flotte sur le fleuve dp temps, je tombai , au milieu de mes méditations, dans un léger assoupissement; et tout â coup le bruit des manœuvres , les danseurs de Tallégresse , les cris d'alarme, le sifflement des vents , et l'agitation des vagues, retentirent à mes oreiilçs.

lia surprise réprima quelque temps ma curiosité ; mais bientôt ayant repris assez mes sens pour demander où nous allions , et quelle était la cause de t«^nt de tumulte et de désordre , j'appris qu'on s'embarquait sur l'océan de la yie ; que nous avions déjà passé le détroit de l'enfance , où beaucoup de nos compagnons avaient péri, les uns par la faiblesse et la fragilité de Uîur vaisseau, un plus grand nombre par la folie, la perversité , pu la négligence dç ceux qui avaient

262 FABLES ET ALLEGORIES.

entrepris de les conduire ; et que nous étions maintenant en pleine mer, abandonnés aux vents et aux flots , sans autre gage de sécurité que le zèle du pilote, que nous avions toujours la liberté de choisir dans la foule de ceux qui nous offraient leur direction et leur assistance.

Je regardai alors alentour avec un empressenoient inquiet, et d'abord, en tournant les yeux derrière moi , j'aperçus un canal qui coulait entre des îles fleuries , et que chaque navigateur en côtoyant ces parages semblait contempler avec plaisir ; mais ils n'y touchaient pas plus tôt, que le courant , qui, sans paraître bruyant ou impétueux , était iri'ésistible , les entraînait avec violence. Au-delà de ces îles tout était ténèbres , et aucun des passagers ne pouvait reconnaître le rivage d'où il était parti.

Devant moi et à mes côtés , il y avait un bras de mer dans une furieuse agitation, et couvert d'un brouillard si épais que l'œil le plus perçant n'y voyait qu'à une faible distance. Il paraissait rempli de gouffres et d'écueils , car plusieurs s'y enfonçaient tout à coup , tandis qu'ils voguaient à pleines voiles , et insultaient ceux quHls avaient laissés en arrière. A la vérité les périls étaient si nombreux, et l'obscurité si profonde, qu'aucune précaution ne pouvait garantir quelque sûreté. Cependant il y avait plusieurs voyageurs qui par de faux avis égaraient leurs compagnons au milieu des gouffres, ou poussaient avec force contre les récifs ceux qu'ils rencontraient sur leur passage. .

Le courant était uniforme et insurmontable : mais , quoiqu'il fût impossible de lui résister ou de revenir au lieu qu'on avait une fois franchi, néanmoins iV n'était

FABIiES ET ALLÉGORIES. a63

pas assez violent pour interdire toutes les ressources de l'adresse ou du courage 9 puisque ,^si Ton ne pouvait reculer devant le péril 9 du moins on pouvait souvent l'éviter par une direction oblique.

Cependant il n'était pas fort commun de manœuvrer avec beaucoup de précaution ou de prudence ; car , par je ne sais quel aveuglement général 9 chaque individu se trouvait lui-même en sûreté 9 quoiqu'il vit ses compagnons engloutis à chaque moment autour de lui. Les vagues ne s'étaient pas plus tôt refermées sur eux, qu'on oubliait leur sort et leurs fautes ; on poursuivait le voyage avec la même joie et I9. même confiance ; chacun sç félicitait de la bonté de son vaisse$iu 9 et se croyait capable de traverser avec succès Iç gouâre où son ami avait disparu 9 ou de glisser sur les roches où il avait échoué ; et on ne remarquait pas souvent que la vue d'un naufrage engageât les voyageui^ à changer de route ; ou. ^ s'ils se détournaient un moment9 ils oubliaient bientôt ie gouvernail , et s'abandonnaient de nouveau à la merci du hasard.

Cette négligence ne provenait pa^ de l'indifférence ou du dégoût pour leur condition présente ; car aucun de ceux qui couraient ainsi à leur perte ne manquait9 quand il était sur le point de périr > d'appelejr à haute voix ses compagnons 9 pçur leur demander un ç^Dours qu'ils ne pouvaient plus lui porter ; et plusieurs employaient leurs derniers moments à prémunir jles au^ très contre la folie qui les faisait échouer au milieu de leur course. On louait quelquefois leur bienveillance 9^ mais on profitait peu de leurs avis.

Les vaisseaux sur lesquels on s'était embarqué 9 incapables 9 selon l'aveu général 9 de soutenir l'agitatioii

a64 FABLES ET ALLÉGORIES.

de Tocéan de la vie 9 étaient visiblement endommagés dans le cours du voyage , en sorte que chaque passager était certain que , quelque longue que fût sa carrière grâce à un heureux concours d'événements ou à une infatigable vigilance , il devait enfin succomber.

On croirait sans doute que cette nécessité de périr aurait attristé la joie , intimidé Taudace , ou au moins plongé les âmes pusillanimes et mélancoliques dans de continuelles alarmes, et qu'elle les aurait empêchées de jouir des amusements divers et des plaisirs que la nature leur offrait pour adoucir leurs travaux : cependantpersonne en effet ne semblait moins s'attendre à sa perte que ceux qui étaient le plus menacés : ils avaient tous l'art de se cacher à eux-mêmes leur péril ; et ceux qui se sentaient incapables de supporter la vue des écueils dont la route était semée avaient soin de ne jamais regarder devant eux , mais ils trouvaient quelque distraction pour le moment actuel, et en général ils s'amusaient à jouer avec l'Espérance , qui était la compagne constante du voyage de la vie.

Néanmoins tout ce que l'Espérance osait promettre à eeux mêmes qu'elle favorisait le plus , ce n'était pas qu'ils échapperaient, mais qu'ils périraient plus tard que les autres ; et chacun était satisfait de cette promesse , tout en riant de la confiance de ses voisins. L'Espérance , à la vérité , se moquait visiblement de la crédulité de ses compagnons ; car , à mesure que leurs vaisseaux devenaient plus délabrés , elle redoublait ses rassurantes protestations ; et nul n'était plus occupé à faire des provisions pour un long voyage , que ceux qui semblaient à tous les yeux , excepté aux leurs , devoir bientôt succomber à un naufrage irréparable.

Au milieu de Tocéan de la vte était le golfe de Tintempérance, gouffre dangereux, hérissé de rocs dont les pointes aiguës étaient cachées sous les eaux , et les sommets recouverts d^herbes où la Mollesse étendait des lits de repos , et d'ombrages où la Volupté faisait entendre des chants flatteurs. Tons' ceux qui voguaient sur la mer de la vie devaient nécessairement passer près de ces parages. A la vérité , la Raison était toujours prête à diriger les navigateurs dans un étroit canal par où ils pouvaient échapper ; mais bien peu , cédant à ses prières ou à ses remontrances, consentaient à remettre le gouvernail dans ses mains , sans exiger d^abord qu'elle s'approcherait -assez des rocs de la Volupté pour leur permettre de goûter un peu les plaisirs de cette région délicieuse , après quoi ils étaient toujours bien résolus à poursuivre leur voyage sans autre déviation.

La Raison , trop souvent abusée par ces promesses, exposait le navire sur les bords du gouffre de Tlntempérance, où , à la vérité, les circonvolutions étaient faibles, mais cependant interronoipaient le cours du vaisseau , et réntratnaient par des rotations insensibles vers le centre. Elle se repentait alors de sa témérité , et s'efforçait de revenir en arrière ; mais le courant du golfe était en général trop impétueux pour qu'elle pût le remonter , et l'équipage , après avoir tournoyé d'un mouvement rapide et agréable , était englouti et submergé. Le petit nombre de ceux que la Raison parvenait à dégager recevaient d'ordinaire tant de meurtrissures contre les pointes qui bordaient les rocs de la Volupté, qu'ils étaient incapables de continuer leur course avec autant de vigueur et d'aisance qu*aupara-

vant , mais ils voguaient d'un air languissant et crain-tif 5 menacés par le souille de chaque brise et ballottés par^la moindre agitation des vagues , jusqu'à ce qu'ils s^enfonçassent lentement après une longue résistance et d'innombrables efforts , toujours poursuivis par le souvenir de leur folie , et conseillant aux autres de ne pas approcher du gouffre de l'Intempérance.

Il y avait des artistes qui faisaient profession de réparer les brèches et de boucher les fentes des vaisseaux entr^ouverts par les rocs de la Volupté. Plusieurs paraissaient avoir beaucoup de confiance dans leur talent, et en effet quelques uns de ceux qui n'avaient reçu qu'un seul choc étaient préservés par leurs soins du naufrage ; mais je remarquai que peu de vaisseaux duraient Ipng-temps après avoir été souvent radoubés , et on ne voyait pas que les artistes eux-mêmes tinssent plus long-temps la mer que ceux qui se passaient de leur secours.

Le seul avantage que les navigateurs circonspects eussent dans le trajet de la vie sur les imprudents , était de périr plus tard et plus brusquement ; car ils continuaient quelquefois à voguer jusqu'à ce qu'ils eussent vu tous ceux avec lesquels ils étaient sortis du détroit de l'enfance engloutis dans leur voyage , et à la &n ils étaient submergés par un coup de vent, sans les fatigues de la résistance ou les angoisses de l'attente. Mais ceux qui avaient heurté souvent les roc^ de la Volupté s'enfonçaient d'ordinaire peu à peu , se débattaient long-temps contre les vagues menaçantes , et se tourmentaient par des efforts que l'Espérance çlle-mème ne pouvait flatter d'aucun succès. Tandis que je contemplais les diverses destinées de la foule innombrable qui

FABLES ET ALLÉGQRÏES. 267

ia*euviroDnait , je fus tout à coup alarmé par uii avertissement que me donna une voix inconnue : « Ne t'amuse pas à observer les autres , quand tu es toi-même près de périr. D'où te vient cette insouciante sécurité , puisque tu es comme eux en péril ? > Je regardai , 'et apercevant devant moi le gouffre de l'Intempérance 9 )€ tressaillis et je m'éveillai.

( Le Rôdeur. )

^^/%..%«/« <.^^^%<^V^^>^%>%^>%^W^V-%/^^^fc>»»^^^%<^/».^'%/^%/%/^%^>'fc*>'»^»»%/»ifc<»'^%/^»>^/% %,<»■% %.^-V

PRECEPTES

Style philosophique.

Les composltioDs philosophiques ne nous foumirout pas une longue discussion. Comme Tobjet reconnu de la philosophie est dMnstruire , et que ceux qui la cultivent sont supposés avoir pour but l'instruction et non le plaisir , le style , la forme et Fornement de ces sortes d'écrits deviennent moins importants. Ce sont des objets néanmoins qu*il ne faut pas absolument négliger : celui qui se propose d'instruire les hommes sans s'appliquer en même temps à captiver leur attention , et à les intéresser à son sujet par la manière dont il l'expose , a peu de chances de succès. Les mêmes vérités et les mêmes raisonnements présentés d'une manière sèche et froide, Ou avec une juste mesure d'élégance et de beauté , feront une impression bien différente sur l'esprit des hommes.

Il est évident que tout auteur d'ouvrages philosophiques doit s'attacher à la plus grande clarté; et en réflé-

chissant sur ce qui a été dit précédemment au sujet de la clarté 9 soit par rapport aux mots isolés , smt par rapport à la construction des phrases, on peut se convaincre que cette étude réclame une attention suivie aux règles du^tjrie et de Fart d^écrire. Indépendamment de la cXatiés on exige une scrupuleuse exactitude et de la précision dans un auteur d'ouvrages philosophiques. Il ne doit employer aucun mot d'un sens douteux^ ni aucune^expression vague ou indéterminée; il doit aussi éviter de faire usage de termes synonymes en apparence, avant d'examiner soigneusement Teffet divers qu'ils produiront sur l'idée.

Être clair et précis est donc une condition qu'on a droit de demander à l'auteur d'un traité philosophique. Il peut posséder cette qualité , et être en même temps un écrivain sec : il doit donc s'occuper un peu de l'ornement, afin de rendre sa composition attachante et gracieuse. Un des embellissements les plus agréables et les plus utiles qu'un philosophe puisse employer consiste dans, les rapprochements tirés des iaits et des caractères historiques* Tous les sujets politiques et moraux se prêtent à ce .genre de développement, et lorsqu'on peut s'en servir ils manquent rarement de produire un heureux effet. Ils jettent de la variété dans la composition ; ils reposent l'esprit de la fatigue du raisonnement, et en même temps ils opèrent une conviction .plus complète que les raisonnements ; ils tirent la philosophie du champ des abstractions, et donnent du poids aux théories, en montrant leur liaison avec la vie réelle et avec les actions humaines.

Le genre philosophique admet en outre un style châtié , pur., élégant : il souffre les métaphores , les com-

paraisons , et toutes les figures calmes du discours par lesquelles Tauteur peut faire entrer sa pensée avec plus de force et de clarté dans Tentendement, en même temps qu'il plaît à Timagination. Il doit avoir soin toutefois que ses ornements soient du genre le plus sévère, et s'éloignent toujours de la recherche ou de Tenilure 9 défau-ts tellement impardonnables dans Técrivain qui se donne pour philosophe ^ qu'il vaudrait mieux pour lui pécher par une simplicité trop nue que par un excès d'ornenient. Quelques anciens , comme Platon et Cicéron , ont laissé des traités philosophiques écrits avec . élégance, et d'une grande beauté. Sénèque a été longtemps et justement censuré pour l'affectation qui paraît dans son style. 11 est trop ami d'une certaine diction brillante, éblouissante même, des antithèses et des pensées fines. On ne peut nier cependant qu'il ne s'exprime souvent avec beaucoup de force et de chaleur, quoique son style en général soit loin de mériter des imitateurs. £n anglais, le célèbre traité de M. Locke sur l'entendement' humain peut être indiqué d'une part cdmnie un modèle de la plus grande clarté et de la plus grande précision dans le -style philosophique, avec très peu de prétention à l'ornement. D*un autre côté, les ouvrages de lord Shaft€sbury présentent la philosophie paréç de toutes les grâces qu'elle peut admettre , peut-être même dé plus d'embellissements qu'elle? n'en comporte.

Blair.

>^^igii

EXEMPLES

Dieu \

Il n'y a qu'un seul Dieu, auteur, créateur, maître de ruoîvers, tout-puissant, éternel, et incompréhensible. Le soleil n'est pas Dieu , quoique sa plus noble image. Il éclaire le monde par sa lumière, et féconde par sa chaleur les productions de la terre : admire- le comme la créature, l'instrument de Dieu; mais ne Fadore pas. A celui qui est souyerain émeut puissant, sage et bien* faisant, à celui-là seul appartiennent les hommages, l'adoration , la reconnaissance et les louanges ; à lui qui a étendu les cieux avec sa main , qui a tracé avec son doigt le cours des astres , qui a prescrit à l'Océan des bornes qu'il ne peut franchir , qui a dit aux vents impétueux , ft Soyez paisibles ; » qui ébranle la^ terre , et fait trembler les nations; qui envoie ses éclairs, et jette l'effroi au coeur des méchants; qui fait jaillir des mondes

par un mot de sa bouche; qui les frappe de son bras, et les fait rentrer dans le néant. O homme ! respecte la majesté du Tout- Puissant, et ne tente pas sa colère , de peur d'être anéanti. La providence de Dieu veille sur tous ses ouvrages ; il règne , et dirige, tout avec une sagesse iiàfinie. Il a établi deâ lois pour le gouvernement du monde ; il les a merveilleusement variées pour tous les étres^; et Chacun , selon sa nature, se conforme çl ses volontés. Dans la profondeur de son* esprit il em-

* Voycï les Leçons françaises et les Leçons latine*, tome I et H.

brasse touteft les connaissances; les secrets de ravenîr se dévoilée l devant lui. Les pensées de ton cœur sont exposées à ses regards; il connaît tes résolutions avant qu'elles ne soient formées. Pour sa prescience il n'est rien de contingent, pour sa providence rien d'accidentel. Il est admirable dans toutes ses voies ; ses conseils sont impénétrables ; l'étendue de son intelligence passe tes conceptions. Offre donc à sa sagesse le tribut de tes hommages et de ta vénération; incline-toi avec une humble et docile obéissance devant sa suprême volonté. Le Seigneur est aimable et bienfaisant : il a créé l'univers dans sa clémence et dans son amour. Sa bonté brille dans toutes ses œuvres; il est la source de la vertu, le centre de la perfection. Toutes les créatures de sa maia proclament sa bienveillance ^ et toutes leurs jouissances attestent ses bienfaits : il les revêt de beauté, leur fournit des aliments, et les conserve par l'attrait du plaisir de génération en génération.

Si nous levons nos yeux au ciel, sa gloire briHe dans son éclat; si nous les tournons sur la terre, elle est pleine des témoignages de sa bonté; les collines et les vallons se réjouissent, et chantent ses bienfaits; les campagnes , les fleuves et les forêts retentissent de ses louanges.

Mais c'est toi , ô homme ! qu'il a favorisé avec plus de prédilection , en t'élevant au-dessus de toutes les créatures ! Il t'a doué de la raison pour conserver ton empire ; il t'a donné le langage pour mieux jouir des charmes de la société ; il a fortifié ton âme par la puissance de réfléchir pour contempler et adorer ses inimitables perfections; et dans les lois qu'il t'a prescrites comme les règles de ta vie ^ il a su assortir avec tant de bonté tes

MORALE ET PRATIQUE. ajS

devoirs à ta nature , que Tobéissance à ses préceptes est pour toi une source de bonheur.

Célèbre ses bienfaits par des hymnes de reconnaissance, et médite en secret sur les merveille^ de son amour; que ton cœur s'abandonne à des transports de gratitude et de tendresse ; que le langage de tes lèvres exprime tes hommages et ton adoration ; que les actions de ta vie montrent ton attachement à sa loi.

Le Seigneur est juste et impartial; il jugera les mortels avec équité et sagesse. A-t-il établi des lois dans sa miséricorde et sa bonté pour laisser impunis les transgresseurs de ces lois? Ne crois pas, téméraire, parce que le châtiment est différé , que le bras du Seigneur soit affaibli , et ne te flatte pas de Tespoir qu'il approuve ta conduite. Son œil pénètre les secrets de tous les cœurs , et sa mémoire les conserve à jamais : il ne respecte ni la naissance ni le rang des coupables. Le puissant et le faible , le riche et le pauvre , le sage et Fignorant, quand Pâme aura brisé les liens importuns de cette vie mortelle, recevront également de sa sentence une juste et éternelle rétribution, selon leurs œuvres. Alors les méchants seront saisis d*effroi; mais le cœur des bons se réjouira dans les jugements de Dieu. .

Grains donc le Seigneur tous les jours de ta vie , et marche dans les sentiers qu'il a ouverts devant toi. Que la prudence t'éclaire; que la tempérance règle tes désirs ; que la justice guide ta main ; que la bieuveillauce échauffe ton cœur; et que la reconnaissance pour le ciel t'inspire des sentiments de piété. Voilà ce qui affermira ton bonheur dans ta condition présente, et te conduira au séjour de l'éternelle félicité dans le paradis céleste. Dodslbt,

Le Dieu de la nature,

Él(îvez vos regards vers cette voète immense dâ ciet qui vous environne. Contemplez te soleî) dans tout son éclat, roulant le Jour sur votre tète; et dnrant Its nuits la lune , avec une majesté douce et sereine , entourée de cette légion d'étoiles qui offrent à votre imagination une multitude infinie de mondes. Écoutez la voix auguste 4m tonnerre. Prêtez Poreille au mugissement de la tempête et de TOcéan. Observez les merveilles qui remplissent la terre que vous habitez. Voyez une main ferme et puissante ramener dans un ordre invariable le printemips et Pété, Pautomneet l'hiver; embellir la terre d'innombrables ornements, la peupler d'une foule d'habitants, répandre avec profusion les plaisirs sur tous les êtres, et en même temps épouvanter les nations par la violence des éléments , quand il platt au Créateur de les déchaîner. Lorsque vous vous êtes considérés vousmêmes ainsi environnés d'un amande prodiges ; lorsque vous avez aperçu partout un tel mélange de maf esté , de sagesse et débouté, n'êtes-Tous pas saisis d'Une admiration respectueuse et profonde ? Quelque chose ne murmure-t-tf pas à vos- oreilles que ce grand Créateur a droit à la vénération et aux hommages de tous les êtres raisonnables qu'il a formés ? Admis à être spectateurs de ses ouvrages , placés au centre de tant (Fobjetg lmpo«santset majestueux, pouve^-vous erolre que vous ayez été mis aar la terre uniquement pour vous plonger dans des jouissances brutales et grossières ou an moins frivoles ; pour perdre tout sentiment des merveilles qui frappent votre vue; pour abjurer tout respect envers ce

Dieu qui vous a donné la naissance, et qui a élevé cet étonnant édifice de la nature que vous considérez d*un œil stupideet indifférent? Non : que ce tableau éveille en vous des sentiments conformes à sa grandeur; qu^ii vous tire de Tavilissanle ivresse des plaisirs pour vous ramener à de plus nobles émotions. Tous les objets que vous vdyez dans la nature , quelle que soit leurpetitesse ou leur étendue, servent à vous instruire* L*étoile et rinkedte, lé météore enflammé et la fleur du printemps, la prairie verdoyante et le rocher sourcilleux, tout vous révèle une suprême puissance devant laquelle vous de^ vez trembler et vous humilier ; < tout vous dicte des leçons , et vous inspire un esprit de recueillement et de piété. Ainsi donc, à Taspect des œuvres du Créateur, que des émotions de respect et de reconnaissance excitent dans votre âme des sentiments tels que ceux-ci : c Sei« g;oeur, en quelque lieu que je me trouve, et quel que soit mon sort, puissé-je n'oublier jamais en toi Fauteur de la nature ! puissé-je n'oublier jamais que je suis ta créature et ton sujet 1 Dans ce temple magnifique de rûnfvers où tu m'as placé, permets que je sois toujours ton adorateur fidèle, et puissent le respect et la crainte de Dieu être les premiers sentiments démon oceurl •

Blàib.

Dieu par rapport à C homme.

Au milieu de sa gloire le Tout-Puissant étend son attention sur le moindre de ses sujets. Ni robscurité de leur sort ni Timperfection de leurs connaissances ne privent de son intérêt ceux qui lui obéissent et lui ren* dent hommage. Chaque prière qu'ils lui adressent du

i-yG PHILOSOPHIE

fond de leur secret asile monte jusqu'à lui 5 et toutes les œuvres de charité qu'ils accomplissent, quelque inconnues qu'elles soient au monde, attirent ses regards.

Il est le protecteur des infortuné^. La compassion est celui des attributs de sa nature qu'il a voulu offrir sous les aspects les plus divers^ aBn d'accommoder sa grandeur à notre faiblesse , et de préparer un adoucissement aux douleurs des mortels.

Il gouverne toutes les créatures avec justice et avec sagesse; il a pitié de l'affliction; il est le refuge des hommes pieui^ et vertueux , et il les invite au milieu de leurs angoisses* à répandre leur cœur devant lui. L'indifférence ou les dédains du monde ne les exposent pas à son mépris. Aucune obscurité ne les dérobe à sa vigilance ^ 'et iors même qu'ils sont oubliés de tous leurs amis sur la terre, ils sont présents à la mémoire du souverain des cieux.

Lé cœur consumé par la tristesse > et gros de soupirs qui ne parviennent pas aux oreilles des hommes , se fait entendre de Dieu; il observe les larmes qui tombent dans la solitude > ou qui sont méprisées par le monde. Ces réflexions présentent son autorité sous un jour si doux et si aimable, qu'il dissipe en grande partie le nuage qui environne la vie humaine.

Le même.

La Création,

Quoiqu'il y ait eu une époque où ce globe avec tout ce que nous y apercevons n'existait pas , nous n'avons aucune raison de croire que la sagesse et la puissance du Créateur manquaient alors d'exercice et d'emploi.

L*élendue de son empire est sans bornes. D^aatres globes et d'autres inondes éclairés par d*autres soleils peuvent avoir occupé dès lors 9 comme ils semblent occuper aujourd'hui les immenses régions de Tespace. D'innombrables familles d'êtres qui nous sont inconnus peuplent la vaste enceinte de l'univers , et fournissent une variété infinie d'objets aux soins vigilants de leur père commun. Enfin, dans le cours des âges et de son gouvernement, arriva l'époque où la terre devait être appelée à l'existence. Quand le moment mémorable marqué de toute éternité fut venu, Dieu se leva dans sa gloire, et d'un mot enfanta le monde. Quel jour illustre que celui où du néant s'élança tout d'un coup à la vie ce globe puissant que remplissent aujourd'hui tant de millions de créatures ! Cet événement n'exigea pas de longs apprêts. Le Créateur n'eut pas recours à de lentes combinaisons. // parla, et le monde fut créé; il ordonna, et ta terre naquit à sa voix. EUe était d*a6ord vide et sam forme, et tes ténèires couvraient ta face de Cattme. Le Tout-Puissant sonda ce gouffre ténébreux , et prescrivit des limites aux divers éléments de la nature. Il dit : Que ta tumière soit , etta tumière fut. Alors parurent la mer et les continents : les montagnes s'élevèrent, et les fleuves prirent leur cours ; le soleil et la lune ouvrirent dans les cieux leur carrière ; les fleurs et les plantes embellirent les campagnes; l'air 9 la terre et les eaux furent peuplés de leurs habitants ; enfin l'homme fut fait à l'image de Dieu. Il parut avec une une démarche noble et assurée, et il reçut la bénédiction de son Créateur, comme souverain de ce ' monde nouveau. Le Tout-Puissant contempla son ouvrage quand il fut achevé, et prononça qu'il était bon.

Les êtres supérieurs virent avec surprise le domaiap de reustenqe agrandi. Lm étaiUs du matin chanteront en chœur, et tau$ Us enfants de Dieu trefsailiirent dejaie.

Le même.

Immortalité de l^âme \

Je me promenais seul hier dans le parc d*un de mes amis : fe m'y égarai avec un plaisir singulier en repassant dans mon esprit les divers aiguments par lesquels on établit cette grande vérité, qui est iabase de la morale ^t la source de toutes les espérances délicieuses, de toutes les joies secrètes qui peuvent s'élever dans le cœur d'une créature raisonnable. Je considérais ces différentes preuves tirées.

D'abord de la nature de l'âme elle-même , et en particulier de son immatérialité, qui , bien qu'elle ne soit pas absolument nécessaire pour sa durée éternelle, a été selon moi presque réduite en démonstration.

Secondement, de ses passions et de ses sentiments; surtout de son attachement à la vie, et de son horreur pour le néant ; de ses espérances d'immortalité ; de celte satisfaction secrète qu'elle goûte dans l'exercice de la vertu, et du malaise qui accompagne le vice«

En troisième lieu, de la nature de l'Être suprême 9 dont la justice, la bonté, la sagesse et la véracité sont toutes intéressées dans cette question.

Mais parmi ces arguments et d'autres non moins décisifs en faveur de l'immortalité de l'âme , il y en a un

> Yoyeji let Laçant françaises et les Leçon» latines.

tiré du procès conlimiel de l^oae vers sa perfection ,' §aiis qu^elle puisse jamais y arriver.- C'est une considération que je ne me souviens pas d*avoir vu développer et approfondir par ceux qui ont écrit sur ce sujet , quoiqu'elle me semble d'une haute importance. Gomment en effet peut-il entrer dans la pensée de l'homme que l'âme, qui est susceptible de si merveilleux progrès» etvqui peut se perfectionner aussi long -temps que durera l'éternité» tombe dans le néant presque aussitôt qu'elle est créée ? De si grandes facultés lui ont - elles été départies sims aucun but ? La brute parvient à un degré de perfection qu'elle- ne peut j-anaais franchir: en peu d'années^ elle possède toutes les qualités qu'elle est capable d'acquérir : quand elle vivrait mille ans de plus » elle resterait au même point. Si Tâme huopiaine était également statiounaire » si ses facultés lui étaient données entières et incapables d'accroissement» je concevrais qu^elle pût dépérir insensiblement» et disparaître tout à coup dans le néant. Mais pouvons - nous croire qu'un être pensant qui s'élève par \xu progrès continuel» et passe de perfectionnement eu perfectionnement» après avoir jeté un regard &ur les oe.uvres du Créateur, et entrevu quelque cho^e de sa bonté» de sa sagesse et de sa puissance infinie» doive péri^r.d^s ses premiers pas dans la carrière» et au comtuenoçmeot même de ses recherches ? :

L'homme» considéré seulement dans son ét£|t actuel , ne semble envoyé dans le monde que. pour propager son espèce. Il se prépare un successeur » et lui abandonne aussitôt sa place. Il parait né » non pour jouir de la vie» mais pour la transmettre à un autre. Cette oliservatiou n'a rien de surprenant quand on l'applique

28o PHILOSOPHIE

aux animaux qui sont formés pour notre usage, et qui n*ont besoin que d'une courte vie pour remplir leur destination.

Le ver à soie, après avoir accompli sa tâche, dépose ses œufs et meurt. Mais l'homme ne peut acquérir la mesure de connaissances dont il a besoin ; il n'a pas le temps de subjuguer ses passions, d'affermir son âme dans la vertu, et de s'élever à la perfection de sa nature, avant de disparaître de la scène du monde. Un être infiniment sage aurait - il fait d'aussi nobles créatures pour un si méprisable objet ? peut-il se plaire dans la production de ces intelligences imparfaites, de ces êtres raisonnables si bornés dans leur carrière? nous donnerait-il des talents pour n'en faire aucun usage ? des désirs pour ne les satisfaire jamais ? Gomment pouvons-nous reconnaître dans la formation de l'homme cette sagesse qui brille dans toutes les œuvres divines , à moins de considérer ce monde conune une préparation pour l'autre monde , et de croire que les diverses générations de créatures raisonnables, qui s'élèvent et disparaissent par des successions si rapides, ne sont ici que pour recevoir les premières leçoas de l'existence, et doivent ensuite être transportées dans un climat plus heureux où elles pourront fleurir et se multiplier éternellement ?

11 n'y a pas selon moi de considération plus douce et plus triomphante dans la religion que celle de ce continuel progrès de l'âme vers la perfection de sa nature, sans jamais en atteindre le terme. Envisager l'âme comme prenant chaque jour une nouvelle vigueur ; songer qu'elle doit briller d'une splendeur toujours croissante et toujours plus vive, dans tout le cours

MORALE ET PRATIQUE. a8i

de réternîté ; qu'elle ajoutera iocessamment des vertus à ses vertus, et d'autres lumières à ses lumières ^ c'est une pensée qui emporte avec elle quelque chose de singulièrement flatleur pour cette ambition qui est naturelle à Tesprit de l'homme. Il y a plu&, ce doit être un spectacle agréable à Dieu même de voir sa créature s'embellir ôontinuellement sous ses yeux, et s'approcher de lui par un plus grand degré de ressemblance.

Il me- semble que cette seule considération du progrès d'une intelligence finie vers la perfection suffira pour éteindre tout sentiment d'envie dans les natures inférieures, et de mépris dans les supérieures. Ce chérubin qui parait maintenant un dieu à l'âme humaine sait bien qu'il viendra un temps , dans le cours de l'éternité, où l'âme humaine sera aussi parfaite qu'il l'est aujourd'hui ; bien plus, où elle surpassera ce degré de perfection autant qu'elle en est loin maintenant. Il est vrai que la nature plus élevée avance toujours, et par ce moyeu conserve sa distance et sa supériorité dans l'échelle des êtres ; mais elle sait que , quelque haut que soit le poste qu'elle occupe à prévient , la nature inférieure s'y élèvera à la fin , et brillera de la même gloire.

Avec quel étonnement et quelle vénération devonsnous contempler nos âmes, puisqu'elles renferment ainsi de secrets trésors de vertus et de lumières, des sources inépuisables de perfection I I^ous ne savons pas encore ce que nous serons un jour ; et il n'entrera jamais dans le cœur de l'homme de comprendre quelle gloire lui est réservée. L'âme, dans ses rapports avec le Créateur, est comme ces lignes mathématiques, susceptibles de s'approcher de plus en plus l'une de l'autre, durant toute l'éternité, sans jamais s'atteindre : et

28a PHILOSOPHIE ^

peut-il y avoir une pensée si ravissante, que 4e nous considérer dans cette progression continuelle ver^ celui qui est le modèle, non seulement de la perfection , mais du bonheur ?

ABnisoK.

La Prière d'un philosophe.

Ce u^ek pas aux hommes» c*est à toi que je m'adresse. Dieu de tous les êtres ^ de tous les mondes et de tous les âges ; si de chétives créatures perdues dans ton immensité, et imperceptibles pour le reste de Tunivers, peuvent être assez hardies pour te demander quelque chose , à toi qui leur as tout donné , à toi dont les décrets sont immuables, comme ils sont éternels ! Daigne regarder en pitié les erreurs qui sont inséparables de notre nature» et qu'elles ne soient pas pour nous uuc source de calamités. Tu ne nous as point donné des cœurs pour nous haïr les uns les autres, ni des mains pour nous entr'égorger : permets que nous nous aidions mutuellement à soutenir le pénible fardeau d'une vie éphémère. Que les légères différences entre les vêtements qui couvrent nosv faibles corps, entre nos langages défectueux, entre nos coutumes ridicules, entre nos lois imparfaites , entre nos opinions extravagantes , entre nos diverses conditions si inégales à nos jeux et si égales aux tiens; que toutes les petites distinctions qui séparent les diverses classes d'atomes appelés hommes, ne soient pas un signal de haine et de persécution. Que ceux qui allument des flambeaux en plein midi pour te célébrer souffrent ceux qui se contentent de la lumière du soleil que tu as placé dans le firma-

meut.' Que ceux qui, pour nous dire qu^il faut Taifiier , couvrent leur robe d'une tunique blanche, ne regar* dent pas avec horreur ceiu qui nous disent la même chose avec un habit de laine noire. Qu'il soit indiffé* rent de t'adorer dans un jargon formé d'une langue ancienne , ou dans un jargon plus moderne. Que ceux dont le vêtement est teint d'écarlate ou de pourpre , qui régnent sur une petite portion d'un petit amas de fange S|ur cette tesre, et qui possèdent quelques morceaux ronds d'un certain métal , consentent à jouir sans orgueil de ce qu'ils appellent richesses, et que les autres les contemplent sans envie; car tu sais que dans ces vanités il n'y a rien qu'on doive envier, rien dont on doive s'enorgueillir. Que tous les hommes se souvien-

Dent qu'ils sept frères 9 et qu'ils abhorrent la tyrannie exercée sur Time, comme ils détestent la violence qui enlève les fruits du travail et de l'industrie paisible. Si le fléau de la guerre est inévitable, ne souffre pas que nous nous haïssions, que nous nous dévorions les uns les autres au milieu de la paix : mais puissions^nous employer notre existence passagère à bénir également en mille langues différentes, depuis Siam jusqu'à la Californie, ta bonté qui nous a donné cette existence passagère l

( Le Magasin de Lotidrea» )

Au Soleils

Orbe prodigieux l brillant foyer de chaleur vitale et source du Jour l flamme douce , quoique si puissante et

•' Voyç» les Leçons françaises, tome II.

si active ! substance expansive et féconde, mais toutefois concentrée en elle-même et dans une masse étincelante, placée au milieu de ce monde planétaire 1 être glorieux ! noble image et emblème du Tout- Puissant ! souverain de la nature physique ! astre d'une grâce impérissable et d'une immortelle jeunesse I belle, ravissante et presque divine créature ! par quelle voie mystérieuse reçois-tu les aliments qui entretiennent ta force invincible et ta splendeur inaltérable, malgré les torrents de lumière que tu répands sans fin, et ces continuels épanchements dont Tinfluence créatrice pénètre et anime les mondes voisins ? Autour de lui, notre terre et toutes les planètes > seules ou escortées de i^urs satellites, se meuvent sans cesse, empressées de recevoir les bienfaits de sa lumière et de sa chaleur vivifiante. Elles semblent entraînées vers lui, comme vers leur centre, par une pente irrésistible; mais heureusement retenues par une autre impulsion^ elles conservent dans les cieux leur ordre prescrit , et accomplissent avec une précision rigoureuse et une parfaite harmonie leurs éternelles révolutions.

Mais toi, auteui* et arbitre de leurs divers mouvements I suprême et seul moteur dont Fart infaillible dirige les sphères flottantes, et guide incessamment ia marche de ces corps immenses épars dans l'univers! sage régulateur et absolu monarque, auquel obéissent tous les éléments et toutes les puissances de la nature I comment as-tu animé ces mondes mobiles ? quelle âme ou quel instinct leur as-tu communiqué ? par quels contre-poids les retiens-tu dans l'espace ? comment les as-tu suspendus dans Fair fluide en les poussant en quelque sorte avec l'haleine des vents agiles, tes tui-

nîstres actifs et infatigables dans cette œuvre merveilleuse et incompréhensible ?

Shaftesbvrt* La f^ertu '.

La vertu est un talisman universel : on rend hommage à son ombre eu Tabsence de la réalité. Elle doit se développer et s^afiermir, non par des actes isolés, mais par «m exercice fréquent et journalier , pour devenir forte et utile. Les grands événements ouvrent une carrière aux grandes vertus; mais le cours ordinaire de la vie humaine se forme d*un enchaînement de circonstances peu importantes. C*est dans ce cercle étroit que sont renfermés les éléments du bonheur de la plupart des hommes, les objets de leurs devoirs , et les épreuves de leur vertu*

Quelle que soit la profession à laquelle nous sommes destinés, aucune éducation n'est plus nécessaire pour notre succès que celle qui nous forme aux dispositions et aux habitudes vertueuses. Tel est l'apprentissage universel qui nous prépare à tous les emplois et à toutes les conditions de la vie. Quelque corrompu que soit le monde , il respecte toujours la vertu. Dans la pratique des affaires humaines, on trouvera qu'un esprit ordinaire avec une probité reconnue contribue plus à la prospérité que les plus rares talents sans conscience ou sans honneur.

Soit que nous ayons en vue la science , les affaires, ou

* Voyez les Leçons françaises et Tes Leçons latines ^ tome I.

la vie publique, la vertu a un râle principal dans toug ces grands emplois de la société.

Eue s'allia avec rexcellence dans tous les arts libéraux, avec la réputation dans toutes les branches des affaires uti]^s et honorables, avec la distinction dans toutes les fonctions publiques. La vigueur qu^elle imprime au caractère, les généreux sentiments qu'elle communique, le courage indomptable qu'elie inspire, Tardente activité dont elle anime, et Téloignement qu'elle donne pour les distractions funestes et honteuses, sont les fondements de toute grande renommée et de tout succès durable parmi les hommes.

Quelques talents agréables ou distingués que nous possédions, la vertu est une condition nécessaire pour qu'ils brillent de tout leur éclat. Nous pouvons exciter d'abord rattentiou par un mérite remarquable, mais nous ne pouvons retenir l'estime et gagner les cœurs des autres que par des dispositions aimables et par les vertus de Tàme. Telles sont les qualités dont l'iufluence dure encore quand l'éclat des plus brillants avantages a disparu.

BiÀià.

Lôivéritable Honneur '.

Le véritable honneur de Thomme ne tire point sa source des actions brillantes ni des talents qui excitent une haute admiration. Le courage et la bravoure, une réputation militaire, des conquêtes et dûs victoires signalées, peuvent rendre le noBi d'un homme fameux

^ Voyez les Leçons françaises , tome IL

sans rendre son caractère vraiment honorable. Beau* €(rap de vaillant» hommes, beaucoup de héros renommés dans rhistoire, commandent notre admiration. On se souvient de leurs exploits, on célèbre leurs louanges; ils sont, en quelque sorte, placés sur une éminence d'où ils dominent le reste du genre humain. Toutefois leur élévation peut n'être pas celle devant kqvtelle on s'incline avec une estime et un respect' intérieur : il faut pour cela quelque chose de plus que le bras d'un conquérant et que Tintrépidité de Fâme. Les palmes du guerrier sont toujours teintes de satig, et arrosées des pleurs de la veuve et de l'orphelin ; mais si elles ont été souillées parla rapine et par l'inhumanité^ si la sordide avarice a flétri son caractère, si une basse et grossière sensualité a dégradé sesniœurs, le héros sublime tombe au rang des êtres les plus méprisables. Ce que nous ad* mironsà une certaine distance , et d'après un coup d*œ{i superAciel , devient vil , odieux peut-être 9 quand nous t'examinons plus attentivement : pareil à la statue colossale dont la grandeur frappe d'étonnement le spectateur éloigné , mais qui , lorsqu'on s*en approche, parait sans proportion , sans formai et sans grâce.

On peut appliquer ces observations à toutes les re> nommées dues à l'éclat dés qualités sociales, à la profonde politique de l'homme d*état, ou aux succès littéraires du génie et de l'érudition. Ces avantages procurent et doivent, à certains ^ards, procurer la grandeur et l'élévation parmi les hommes. Ils annoncent des talents flistinguésen eux-mêmes, et qui deviennent dignes d'une haute estime quand on les consacre au bonheur du genre hmmain. Aussi conduisent- ils d'ordinaire à la renommée* Mais on doit faire une distinction entre la re-

nommée et le véritable honneur . La première est un suffrage bruyant et tumultueux ; l*autre est un hommage plus silencieux et plus intime. La rendmmiée voltige, emportée par le souffle de la multitude; Thonneur s^appuie sur le jugement des hommes qui pensent. La renommée peut prodiguer les éloges sans accorder Testime : point de véritable honneur sans une estime mêlée de respect. L'une s'attache plus particulièrement à certains talents distingués : l'autre embrasse tout le caractère. Aussi le ministre, l'orateur, ouïe poète, peuvent être fameux, tandis que l'homme même est loin d'être honoré. Nous envions ses talents, nous souhaitons de les égaler; mais nous ne voudrions pas être confondus avec celui qui les possède.

Il suit de ces réflexions que pour reconnaître en quoi consiste le véritable honneur, il faut examiner , non pas quelque circonstance accidentelle, non pas quelque qualité brillante, mais ce qui feit l'homme même , ce qui le rend digne comme tel d'un rang élevé dans la classe d'êtres à laquelle il appartient; en iin mot, il faut examiner rame et le caractère. Une âme supérieure à la crainte , à l'intérêt personnel et à la corruption ; une Âme guidée par les principes d'une droiture et d'une intégrité constante , toujours la niéme dans sa prospérité et dans l'adversité , inébranlableaumiUeudes séductions de la faveur et des menaces du pouvoir, incapable de se laisser conduire à la mollesse par le plaisir ni au découragement par Tinfortune, telle est l'âme qui fait la grandeur et la distinction réelle de l'homme. Celui qui d^ns aucune situation de la vie ne tremble et ne rougit d'accomplir son devoir, et de remplir ses engagements avec fermeté et constance, lîdèle au Dieu qu'il adore et à

la religion qu*il professe; rempli d*afiection pour ses semblables et ses frères ; sincère envers ses amis ; généreux pour ses ennemis; ému d^une ardente compassion pourje malheur; sourd aux méprisables conseils de Tintérêt privé et des plaisirs 9 mais zélé pour le bonheur et rintérét public; magnanime sans orgueil; humble sans bassesse; juste sans dureté ; simple dans ses mœurs» avec des sentiments élevés ; sur la parole duquel vous pouvez vous reposer avec une entière confiance ; dont les démonstrations extérieures ne vous trompent jamais ; dont les protestations d'attachement sont des effusions du cœur; celui enfin que, sans aucune vue d'avantage personnel, vous choisiriez pour supérieur 9 à qui vous vous confieriez comme à un ami ; que vous chéririez comme un frère : tel est Thomme que dans votre cœur vous honorez plus que tous les aulres, et que vous devez honorer en effet.

ht même, La bonté naturelle. Dangers de cette disposition.

Les bonnes qualités de quelques hommes sont voisines de certaines faiblesses du caractère, et ces faiblesses peuvent les conduire insensiblement aux vices avec lesquels elles sont liées.

La bonté naturelle, par exemple, est exposée à dégénérer en une complaisance excessive qui fait adopter aux hommes les mœurs relâchées de ceux qu'ils rencontrent autour d'eux. Souples et flexibles dans leur humeur , ils n'ont pas la force de s'en tenir à leur sentiment sur le juste et l'injuste. Gomme l'animal qui prend , dit-on , la couleur des objets auxquels on l'applique, ils perdent tout

caractère iudividuel : îb se forment un caractère d^emprunt qu'ils reçoivent de ceux à qui le hasard les associe. Les hommes d*une humeur paisible se laissent aiter fecilement à Tindolence et à la paresse ; ceux qui sont naturellement vifs et gais perdent au milieu de la foie et du plaisir cette retenue , cet empire sur soi-même , qui sont essentiels à la conservation de la vertu. La modestie et la docilité , qualités si estimables en elles-mêmes, et qui sont un si bel ornement pour la jeunesse, dégénèrent quelquefois en une timidité vicieuse; timidité qui empêche les hommes de remplir leur devoir avec fermeté ; qui ne peut résister au mécontentement des grands, aux reproches de la multitude , ni même aux railleries ou aux sarcasmes dès mauvais plaisants.

Il ne peut rien y avoir de plus aimaUe qu'un désir constant de plaire, et une volonté habituelle de ne blesser et de n'offenser personne. Cependant les caractères dont cette qualité forme le trait dominant sont exposés à plusieurs défauts. Toujours prêts à obliger, toujours attentifs à ne dire aucune vérité désagréable, de tels hommes sont quelquefois contraints de dissimuler. Ils sacrifient Pamour de la vérité à Penvie de plaire. Leur langage et leurs manières prennent une politesse étudiée. Vous ne pouvez pas toujours vous fier à leur sourire, ni compter sur leurs promesses. Leurs intentions sont droites et pures : mais une bonne intention est momentanée. Comme la cire, ils cèdent aisément à toutes les impressions, et Pamitié passagère qui les unit à une personne est bientôt effacée par une antre liaison.

Le même.

li^ ban caractère; ses effets, et son utilité.

L'homme doué d*aii bon caractère , quelques défauU q«i*il puisse avoir , sera presque toujours traité avec indulgence ; il trouvera généralement un avocat dans le cœur de ses semblables ; ses erreurs exciteront la compassion plutôt que la baine ; ses vertus paraîtront dans leur plus beau jour; sa bonne humeur, sans le secours de lumières supérieures ou de talents sublimes , rendra sa société préférable^ celle du plus beau génie dépourvu de cette qualité ; mais avec elles ces dons brillevent d'un tel éclat 9 qu'ils le rendront un objet d'envie et d'admiration pour tous les honunes 9 pour ses amis l'objet d'mie sorte de culte, et un modèle qu'ils s'efforceront d'imiter. En un mot, il est presque impossible que nous obtenions de personne un attachement sincère sans cette ajbtrayaute qualité , quelque mérite que nous possédions d'ailleurs; mais avec elle nous ne manquerons guère de tvouver des amis et des protecteurs , quand même nous serions privés de presque tous les autres avantages.

Il est vrai que nous n'apportons pas tous en naissant des dbpositioDS également heureuses ; mais la vertu humaine consiste à entretenir et cultiver 00s bonnes inclinations , et à étouffer et dompter nos mauvais pen^ chants. Si un homme est né avec un caractère vicieux, il peut le corriger , du moins quant à ses effets extérieurs , par l'éducation , la raison et les principes ; et s'il a le bonheur d'avoir dans sa jeunesse un bon caractère , il ne doit pas supposer qu'il restera tel 9 s'il néglige d'exercer sur lui-même un salutaire empire. Le

aga PHILOSOPHIE

pouvoir , les maladies 9 les contrariétés 9 les chagriDS corrompent ou aigrissent le plus beau naturel , si leur effet n'est contre - balancé par la raison et la religion. Aussi ces deux mobiles doivent être mis en œuvre dans toutes les circonstances de la vie ; ils nous apprendront <\ montrer une sage résignation dans les événements si divers auxquels notre condition mortelle nous expose ; ils ôteront au malheur son plus cruel aiguillon , feront rougir nos ennemis de leur acharnement 9 et nous rendront capables de sourire à Tinfortune.

Par bon caractère 9 on n'entend pas une indifférence insensible aux outrages 9 une entière abnégation de tout ressentiment légitime. Il y a une noble et généreuse indignation 9 qui est une partie convenable et nécessaire de notre nature 9 et qui n'a rien de coupable ou d'avilissant. C'est un sentiment auquel nous ne pouvons être étrangers ; car celui qui ne ressent pas une injure doit être incapable de reconnaître dignement un bienfait. Avec ceux qui nous outragent sans provocation il faut maintenir notre dignité; mais, en même temps que nous montrons le sentiment de l'inconvenance de leur conduite, nous devons conserver le calme et les^ procédés d'une bonne éducation ,,et les convaincre par là de l'impuissance ainsi que de l'injustice de leur méchanceté.

Une généreuse colère n'exclut pas l'estime pour tout ce qui est réellement estimable ; elle n'éteint pas notre bienveillance pour la personne qui en est Tobjet ; elle ne nous laisse aucun ressentiment capable d'aigrir nos bonnes dispositions ; elle nous inspire même le désir de vaincre notre ennemi par des bienfaits ; elle ne veut lui infliger d'autre châtiment que le regret d'avoir outragé quelqu'un qui méritait sa tendresse ; elle est facile à

MORALE ET PRATIQUE. agS

fléchir, et prête à une réconciliation audsitôlqueToffenseur est convaincu de son erreur ; et aucune insulte ne peut la provoquer à revenir sur des offenses qu'elle a déjà pardonnées. Le sentiment de Tinnocence outragée produit naturellement la dignité, et prévient ordinairement la colère ; mais s'il est tempéré par le calme d'une âme pure, il triomphe toujours du pouvoir oppresseur, de l'insolence et de la cruauté.

Le même.

La Résignation,

Les traits de la mauvaise fortune menacent toujours nos têtes : quelques uns nous atteignent , d'autres nous effleurent et vont frapper nos voisins. Sachons donc nous armer d'une constante égalité d'àme , et payer sans murmure le tribut que nous devons à l'humanité. L'hiver amène les frimas , et il faut souffrir du Froid. L'été revient à son tour, et il faut' en supporter les ardeurs. L'inclémence de l'air trouble noire santé , et nous devons être malades. Ici nous sommes exposés à des animaux sauvages ; là à des hommes plus sauvages que les animaux ; et , si nous échappons aux dangers de l'air et de la terre , nous avons encore à crain4re les périls de l'eau et les périls du feu. Il n'est pas en notre pouvoir de changer le cours immuable des choses ; mais il est en notre pouvoir de montrer la grandeur d'âme qui convient aux hommes sages et vertueux , et qui nous rendra capables d'affronter avec courage les accidents de la vie , et de nous conformer à l'ordre de la nature qui gouverne son grand royaume, le monde , par de continuelles mutations. Soumettons - nous à

Î194 PJIILOSOPHIE

ses lois ; soyons certains que tout ce qui arrive doit arriver , et n'ayons jamais la folie de i^ésister à la nature. La melUeuré résolution que nous puissions prendre est de souffrir ce qu'il ne nous est pas permis d'empêcher , et de suivre la route que nous a tracée la Providence qui dirige toute chose : car ce n'est pas assez d'obéir ; et celui-là est un mauvais soldat , qui ne marche qu'à regret et avec répugnance. Nous devons recevoir les ordres qu'on nous donne avec ardeur et avec joie , et non chercher à nous enfuir du poste qui nous a été assigné dans ce magnifique système dont nos souffrances mêmes sont une partie nécessaire.

. . , La résignation aux volontés de Dieu est la vraie magnanimité ; mais la marque certaine d'un cœur bas et pusillanime est de vouloir leur résister ^ de censurer les lois de la Providence y et de prétendre , au lieu de réformer notre conduite,corrîger celle de notre Créateur.

Page 1