RELA.TIONS DE LA TUBERCULOSE ET DU RHUMATISME
C'est celle d'une jeune fille de quinze ans, chez laquelle, après un début assez vif, s'était constituée une arthrite chronique, déformante et ankylosante, portant sur presque toute la hauteur de la colonne cervicale. 11 n'y a pas eu, de ce côté, des phénomènes tuberculeux caractéristiques, en particulier aucun abcès ne s'est collecté, il n'y a pas eu de compression de la moelle ou des racines rachidiennes, et pendant les deux ou trois ans que j'ai surveillé la jeune fille, je n'ai même pas senti de fongosités, il ne s'est pas formé de gibbosité. Mais le rachis devint de plus en plus raide, et je n'ai pas été autrement surpris quand, il y a trois mois, la sœur de la malade m'a appris qu'elle était morte phtisique depuis déjà assez longtemps.
Dans un cas de ce genre, où les allures cliniques à elles seules m'avaient déjà inspiré des doutes, la phtisie ultérieure me semble démonstrative. Mais voici, par contre, un fait oii une arthrite rhumatismale aiguë chez un tuberculeux chirurgical me parait presque certainement n'avoir pas été tuberculeuse.
Il y a juste un an, j'ai été appelé assez brusquement auprès d'un garçon de douze ans que j'avais soigné deux ans auparavant pour une coxalgie survenue quelque temps après une inoculation disséminée de nodules lupiques, et chez lequel avait débuté depuis la veille une douleur lombaire vive et subite. Le moindre mouvement arrachait des cris à l'enfant, qui venait de passer une nuit sans sommeil, et je trouvai tous les signes et symptômes d'une arthrite verlébrale inférieure; le sujet ne pouvait se baisser et se relever qu'en prenant appui sur les genoux, et j'éveillai une vive souffrance en exerçant une pression localisée sur l'articulation entre la troisième et la quatrième vertèbres lombaires. La température était à 38°o.
Vous jugez si j'eus peur! Le garçon, sans doute, depuis plus d'un an allait fort bien ; de sa coxalgie, traitée avec rigueur dès le début, il ne restait plus trace ; de son lupus, traité pour certains placards par l'extirpation, pour d'autres par la cautérisation ignée, quelques nodules seulement étaient en activité, et même presque éteints. Mais cela ne me rassurait qu'à moitié, car nous voyons trop souvent ces reprises bacillaires à longue échéance, et
RELATIO>(S DE LA. TUBERCULOSE Eï DU RHUMATISME 161
je vous ai dit crautre part, dans une de nos dernières leçons, que l'acuité, même fébrile, du début est une probabilité mais non une certitude contre la nature tuberculeuse d'une arthrite ^ Et combien les antécédents parlaient en sens contraire ! Néanmoins, je prescrivis 4 grammes de salicylate de soude par jour, et j'eus le plaisir de voir la douleur cesser en quelques heures. Au bout de quatre ou cinq jours, la souplesse et l'indolence étant parfaites, je suspendis le médicament : en moins de douze heures, les accidents avaient récidivé, pour céder tout de suite à la reprise du salicylate. Récidive qui me remplit d'aise, car elle doublait la valeur de l'aphorisme hippocratique : naturam morhorum ostendunt carationes. Et malgré la prudence avec laquelle nous devons admettre les superpositions pathologiques, cette action merveilleuse du salicylate exige Feutrée en jeu du rhumatisme vrai. Quant à m'incriminer d'une erreur de diagnostic, pour une coxalgie guérie sans trace, je le veux bien; mais si l'arthrite coxo-fémorale ancienne a été rhumatismale, cela ne change en rien à la question, en raison d'un lupus évident, pour lequel mon diagnostic a été vérifié par des confrères plus compétents que moi en la matière. J'insiste sur cette observation, en partant de la phrase soulignée par Poncet dans sa récente monographie : dans le rhumatisme tuberculeux aigu, le traitement salicylé est sans action; et je conclus que mon malade, lupique et coxalgique, a bien eu un rhumatisme aigu surajouté. En sorte que l'existence de douleurs articulaires, plus ou moins vives et plus ou moins fugaces, chez les tuberculeux — phtisiques, lupiques ou autres — n'est pas un argument suffisant pour établir que ces troubles des jointures furent d'essence tuberculeuse. Et je me demande, au risque de passer pour rococo, si l'on doit envoyer parmi les vieilles lunes l'opinion ancienne sur l'évolution lente et fibreuse de la tuberculose chez les rhumatisants ; si mon petit malade — d'hérédité tuberculeuse nulle et de souche arthritique — n'a pas dû. à sa diathèse rhumatismale, plus tard manifestée, l'évolution bénigne de deux lésions si volontiers graves, un lupus à foyers multiples et une coxalgie.