LE SIGNK DU MAQUIGNON
en avant à courte distance, appuie le talon sur le sol qu'il semble loucher à peine et s'élance en soulevant le haut du corps, les bras écartés en ailes de pigeon, pour retomber brusquement sur le pied gauche. De là, lorsque le sujet marche chaussé sur le sol dallé de Tamphilhéàtre, un bruit fort inégal à la fois dans son rythme et dans son intensité : il est bien plus faible quand le pied droit vient frapper le sol et en outre, l'intervalle est bien plus court entre le son faible et le son fort, qu'entre le son fort et le son faible. Le malade prend un temps de repos avant de recommencer le demi-pas douloureux. C'est là ce qu'on appelle le « signe du maquignon ». Car dans les boiteries peu prononcées, où l'oscillation inégale du corps est à peine appréciable à l'œil, la différence de sonorité existe : une boiterie légère s'entend mieux qu elle ne se voit, et elle s'entend d'autant mieux qu'on distrait moins les impressions auditives par les impressions visuelles. Aussi les maquignons ont-ils coutume, dans les cas douteux, de tourner le dos au cheval qu'on fait trotter, ferré, sur le pavé. De même vous, dans les cas douteux, vous écouterez l'enfant marcher sans le legarder, et cela pourra vous être d'un grand secours si l'enfant est chaussé avec un talon, et marche sur la dalle ou sur le plancher.
Tel est, exactement, le signe du maquignon ; cest donc un signe de boiterie quelconque et non de coxalgie seulement. Avec une différence de sonorité et d'intervalle aussi énorme que chez notre malade, vous devez affirmer que le membre droit est malade, mais avec une différence moindre, cela pourrait fort bien vouloir dire, tout simplement, que, le membre gauche étant plus court, la chute est sur lui plus forte. Le hasard fait que mon infirmière, qui a accompagné ici le malade, boite elle aussi : et chez elle, vous entendez que le son le plus fort est celui de l'appui du membre inférieur droit. Or, ce membre est atteint d'une luxation congénitale de la hanche. Les deux sujets, l'infirmière et l'enfant, boitent donc de la hanche, et appuient plus fort : la première, le membre malade; le second, le membre sain. C'est que la première ne souffre pas et que le second souffre.
Notre malade, à l'œil et à l'oreille, boite du membre droit;
l'inspection du sujet debout et immobile nous a fait admettre, en raison de l'abduction, que la hanche est malade. Vérifions cela par l'examen local.
Les moyens dont nous disposons pour explorer une articulation sont les suivants : l'examen direct par l'inspection, la palpation, les pressions localisées; l'examen indirect par l'étude des mouvements communiqués et de leur amplitude. L'importance relative de ces divers modes d'examen dépend, pour beaucoup, du siège plus ou moins superficiel de la lésion. En principe, bien évidemment, toutes les explorations directes et immédiates sont les plus précieuses. Aussi doivent-elles être au premier rang pour les articulations superficielles comme le genou, le coude, le poignet, où les moindres gonflements nous sont tout de suite révélés par l'inspection et la palpation. A la hanche, la profondeur du squelette fait qu'il n'en saurait être ainsi : nous commencerons par l'étude des mouvements communiqués, et nous préciserons par la palpation et la pression les renseignements qu'elle nous aura fournis.
Dans toute arthrite, le premier trouble fonctionnel est une limitation des mouvements; limitation qui, pour chaque jointure, se fait dans un sens déterminé. A la hanche, dont nous nous occupons aujourd'hui, elle porte d'abord sur la flexion et sur l'abduction, et c'est de ce côté que je vais vous apprendre à porter vos investigations. Vous ne tirerez des conclusions valables dans les cas pathologiques que si vous connaissez la physiologie des mouvements de la hanche.
Pour étudier l'attitude et les mouvements de la hanche, votre premier soin doit être de coucher le sujet bien à plat sur une table, le bassin tout à fait droit. La rectitude du bassin est, dans notre cas actuel, tout de suite obtenue parce que, la hanche étant fort peu déviée, de lai-même le sujet se couche à peu près droit sur le dos : aussi voyez-vous que, la cuisse étant en flexion et abduction légère, la région lombaire repose à plat sur la table et que les épines iliaques font de chaque côté une saillie égale et symétrique par rapport à la ligne médiane. Cette rectitude vous saute aux yeux parce que l'enfant est tout nu sur une table,
et non sur un lit: car dans les creux du matelas tout se cache, tout se perd, et les modifications légères — d'autant plus importantes qu'elles sont plus légères — de l'attitude et de la mobilité vous échappent.
A l'état normal, chez l'enfant couché à plat sur le dos, la flexion de la hanche permet à peu près le contact entre la face antérieure de la cuisse et le plan antérieur du tronc; l'abduction peut être poussée à peu près à l'angle droit. Mais ces à peu près sont insuffisants pour que vous puissiez en faire la base d'une appréciation exacte : la souplesse des articulations varie trop d'un sujet à l'autre, même chez l'enfant, pour que vous soyez autorisés à prendre un semblable point de départ. Vous ne reconnaîtriez ainsi que les limitations assez considérables des mouvements. Aussi, avant de rien rechercher du côté que vous soupçonnez malade, devrez-vous étudier quelle est l'amplitude des mouvements du côté sain : vous aurez ainsi, par comparaison, une base exacte d'appréciation. Et à quel moment pourrez-vous affirmer que le mouvement étudié sera au bout de son excursion? quand il sera transmis au bassin, que vous sentirez se déplacer sous votre main.
Donc, je me mets à gauche de l'enfant, de la main gauche je saisis la jambe gauche et de la main droite je prends la racine du membre, le pouce sur l'épine iliaque antérieure et supérieure, les quatre doigts sous la fesse. Je suis certain de percevoir ainsi le moindre mouvement transmis par le fémur au bassin.
Je fais fléchir le genou, puis la cuisse, bien exactement dans le plan vertical : c'est seulement quand la cuisse est près de toucher l'abdomen que je sens l'épine iliaque s'enfoncer sous mon pouce, s'efl'acer en basculant en arrière. Je m'arrête alors et je reviens sur mes pas, de façon à mettre la cuisse à peu près à angle droit sur le bassin, et à ce moment, de la main droite, je la fais rabattre de dedans en dehors, le genou étant fléchi et le bord externe du pied reposant sur la table; ma main gauche embrasse la racine du membre droit, le pouce sur l'épine iliaque : la face externe de la cuisse vient au contact de la table, sans que mon pouce ait été soulevé par l'épine iliaque droite.
Je passe maintenant à droite du sujet et je répète à la hanche droite les mêmes manœuvres : flexion directe imprimée par la main droite, la main gauche tenant l'épine iliaque droite; abduction imprimée avec la main gauche, la main droite tenant l'épine iliaque gauche. Je sens tout de suite que le membre est moins souple, résiste un peu plus à la main qui le déplace ; et le bassin commence à bouger quand la flexion dépasse à peine l'angle droit, quand l'abduction arrive à peu près à 4S degrés. Pour cette dernière, il est facile de faire sauter aux yeux la difl^érence des deux côtés : les deux membres étant plies de façon que les talons joints touchent le périnée, on communique l'abduction aux deux à la fois, et lorsque, le bassin restant tout à fait droit, les épines iliaques symétriques, le membre gauche, sain, repose sur la table, le membre droit reste en l'air; et cela vous permet de mesurer combien le mouvement a perdu d'amplitude.
Ce mode d'exploration, quoique indirect, est à peu près pathognomonique, et en particulier il fait établir tout de suite le diagnostic entre une arthrite de la hanche et une contracture du psoas. Le membre est dans ce dernier cas en flexion et abduction, mais la limitation des mouvements porte sur l'extension et l'adduction tandis que la flexion et Tabduction sont normales ^
Je suis donc presque en droit de vous affirmer qu'il s'agit d'une arthrite de la hanche : mais je dois confirmer cette opinion par la palpation directe. Or, je constate, en prenant des deux côtés successivement à pleine main les muscles de la cuisse, que le quadriceps fémoral est atrophié. En outre, la pression localisée sur l'articulation éveille de la douleur: car, si vous savez vous y prendre, vous pouvez interroger directement la jointure, malgré sa profondeur. Cherchez en effet les battements de l'artère fémorale au-dessous de l'arcade, puis juste en dedans du vaisseau pressez avec l'index : vous appuyez sur la tête fémorale, en cet endroit superficielle, et sur la partie correspondante de la synoviale. A gauche, cette manœuvre est indolente; à droite, elle provoque une grimace et l'enfant accuse de la souffrance. Mais cela ne