QUATRIÈME LEÇON
Responsabilité des épileptiques. Délire. Actes.
Impulsions. (Suite et fin.)
Sommaire. — Folie épileptiquo : Les grands accès de délire épileptique ne diffèrent de là folie momentanée, que par leur durée.
Observation d'un vertii^ncux homicide dont le délire inconscient a duré plusieurs jours.
Faut-il séquestrer pendant toute leur vie les épileptiques homicide ? A quel moment doit-on les rendre à la la liberté?
Condamnation d’un épileptique injuriant des magistrats, dans un accès de délire consécutif à une attaque.
Observation d'un malade qui pendant un accès de folie épileptique se croit fils de Dieu et veut immoler sa femme; lucidité apparente.
Messieurs,
Folie épileptique. — Les grands accès délirants, qui ne diffèrent des accès momentanés que par leur durée et leur plus grande intensité, suivent en général une série d’attaques; toutefois, ils peuvent se produire après un vertige. Comme nous l’avons vu pour l’épilepsie larvée, les accès se montrent tout aussi violents , que la décharge ait eu lieu sur les centres supérieurs de l’encéphale seulement, ou sur les autres centres moteurs et psychiques à la fois. Ces accès que, selon leur degré d’intensité, Falret appelait petit ou grand mal intellectuel, arrivent tantôt immédiatement après l’attaque, tantôt au bout de quelques heures et peuvent se prolonger quinze jours ou même trois semaines.
Le grand mal se présente sous les dehors delà manie ou de la mélancolie avec délire général et excitation. Habituellement toutefois, le délire est plus suivi, moins incohérent dans le morbus sacer que dans la manie simple ; ce fait est d’autant plus surprenant que l’inconscience est absolue dans le premier cas, tandis que les
maniaques se souviennent la plupart de leurs actes. Chez quelques épileptiques, ce délire, d’abord général, tend à se circonscrire. Après un langage incohérent, on voit alors se dessiner un délire partiel qui, du reste, peut tout aussi bien se présenter d’emblée. Il est souvent de nature mystique, quelquefois aussi c’est un délire de persécution, un délire ambitieux; dans quelques cas plus rares, ce sont les idées érotiques qui prédominent; ou bien encore le malade profère des injures, des menaces, des obscénités et se montre d’une extrême violence.
L’accès débute brusquement et l#on n’observe pas la période d’incubation souvent longue des vésanies ordinaires; le délire s’accompagne presque toujours d’hallucinations qui sont le point de départ des actes les plus graves.
En général, ces hallucinations arrivent brusquement; mais, dans quelques cas, leur évolution est un peu plus lente. Ainsi, chez un jeune homme de 22 ans, après trois attaques dans une seule journée, sur vinrent des hallucinations de la sensibilité générale ; il prétendait se sentir attiré par une force irrésistible vers le haut du lit; « un fluide, disait-il, s’échappe de ma tête et m’entraîne vers la muraille » ; (d’autres fois la propulsion avait lieu aux pieds, puis c’était autour des mâchoires) ; le lendemain, une quatrième attaque eut lieu et aux troubles de la sensibilité générale s’ajoutèrent des hallucinations de l’ouïe, de la vue, de l’odorat et du goût, des idées de persécution, des frayeurs, de l’agitation et des violences. L’accès dura cinq jours, mais, au quatrième jour, les hallucinations de la vue restèrent seules.
Nous avons déjà vu pour les accès momentanés qui suivent les attaques, les vertiges ou les absences que, quelle que soit leur intensité, ils offrent toujours les mêmes caractères généraux : il en est de même pour les accès prolongés de folie consécutive aux paroxysmes épileptiques.
La perte de conscience explique le caractère impulsif
des mouvements : Ils répondent toujours à des hallucinations et c’estpresque un phénomène réflexe que l’acte accompli par l’épileptique halluciné. Les centres supérieurs étant annihilés par l’ictus épileptique, les centres corticaux sensoriels provoquent des réactions immédiates, les opérations cérébrales ne suivant plus alors leur marche habituelle, les perceptions n’arrivant pas au centre psychique où s’exercent la réflexion, l'attention, la comparaison, le jugement, où se fait en un mot le contrôle, déterminent des impulsions. La réponse immédiate que provoque l’excitation sensorielle est comparable aux phénomènes réflexes si vivement accusés de la moelle d’un animal, après la section bulbaire, avec cette différence, que les aentres intellectuels sont seuls séparés des autres centres corticaux qui agissent sans coordination.
Ces caractères du délire épileptique sont des plus importants au point de vue de la médecine légale, puisqu’ils excluent toute idée de responsabilité. Un épileptique délirant est absolument irresponsable; il ne perçoit du reste en général les objets qui frappent ses sens qu’autant que ces objets ont un rapport avec ses idées délirantes. Il peut, sous ce rapport, être comparé à un véritable somnambule.
Il ne faudrait pas croire, j’insiste sur ce point, à une relation nécessaire entre une grande attaque et un grand accès de folie épileptique ou entre une petite attaque et un faible délire. Les vertiges peuvent tout aussi bien que l’attaque donner lieu à un grand accès délirant. Qu’il ait été ou non précédé par une attaque, le délire conduit souvent le malade à se porter à des actes de violence, frappés au coin de l’inconscience la plus absolue. Falret, cependant, pensait que les accès de délire auxquels il avait donné le nom de petit mal intellectuel étaient liés le plus habituellement aux vertiges, ou aux petites attaques nocturnes; les accès de longue folie, au contraire, étant
le plus souvent en rapport avec les grandes attaques convulsives. Cette règle offre de nombreuses exceptions et j’ai souvent vu, pour ma part, de simples vertiges, qui pouvaient passer inaperçus par leur rapidité, être suivis d’un délire se traduisant par des actes d’une extrême violence, (tentatives d’homicide, homicide) délire qui, par sa longue durée, contrastait d’une façon frappante avec le vertige initial.
L’histoire d’un malade que nous allons voir va vous éclairer complètement sur ce point.
Dans la nuit du 26 juillet, un grand bruit, des cris, des chants se font entendre dans une soupente occupée par deux jeunes gens employés dans une crémerie; une bonne qui couchait à côté s’empresse d’accourir, et, à travers la porte, elle voit l’un des garçons, Auguste P..., âgé de 17 ans, armé d’un pilon, frappant à coups redoublés sur la tête de son camarade qui expirait en quelques minutes. Elle veut avancer, mais menacée à son tour, elle s’enfuit en appelant au secours. On arrive et l’on trouve le meurtrier en chemise déclamant, gesticulant à côté de sa victime; on s’empare de lui, il continue à psalmodier, à répéter des chants d’ Eglise, donnant une terminaison latine à des mots qui se succédaient sans la moindre cohérence. Il entre à Sainte-Anne le surlendemain et reste dix jours ed proie à un état maniaque; il est loquace, incohérent, crie, chante, siffle. A de vives interpellations, il s’arrête, répond parfois des mots sensés, mais ne tarde pas à reprendre son excitation première. La forme particulière de son délire me fît de suite penser à l’épilepsie et le malade fut, (dès l’arrivée soumis au traitement bromuré à la dose de 8, 10 et 12 grammes par jour. Il prenait le médicament sans trop de difficulté malgré son extrême excitation.
De vives frayeurs le tourmentaient par intervalles , on l’entendait pleurer-, puis déclamer d’un ton sentencieux, comme au sermon, les mots suivants; « Misericordia regnus Deus Sa,lva,tor « meus et dignos meos ; il resta
ainsi très excité jour et nuit et sans prendre aucun sommeil pendant 120 heures. Ce n’est qu’au bout du cinquième jour que le sommeil lui revint progressivement et quand. après deux semaines, il fut possible de fixer son attention et d’obtenir de lui des réponses précises, je pus me convaincre qu’il n’avait conservé aucun souvenir de ce qui s’était passé, et que son étonnement était bien naturel et légitime, quand il nous demandait pourquoi on l’avait conduit ici.]
L’accès disparut assez brusquement et fut remplacé pendant quelques jours par de la lassitude ; Auguste avait la tête lourde , se plaignait d’être courbaturé, comme à la sortie d’un rêve pénible. lise croyait arrivé de la veille seulement, demandait le motif de sa présence à l’asile, et désirait rentrer chez son patron .
Plus tard, il protesta énergiquement quand on lui apprit qu’il avait maltraité son camarade II lui avait, répétaitil en toute occasion, manifesté la plus grande affection et lui avait été souvent utile. Pourquoi l’aurait-il frappé ?
Personne dans la famille ni dans l’entourage ne se doutait que ce garçon fût épileptique et cependant, depuis l’âge de trois ans, il avait des vertiges. La mère, qui nous a fourni elle-même les renseignements sur les antécédents héréditaires de son fils, nous apprend qu’elle était autrefois sujette à des migraines. On l’a mariée de force à un homme bizarre, excentrique, méchant, qui l’a rendue très malheureuse.
Plusieurs fois, elle s'est aperçue que, pendant la nuit, son mari avait sans se réveiller des secousses à la suite desquelles il se mettait à ronfler. Il est probable, sans toutefois qu’on puisse l’affirmer, d’après ce seul symptôme, que cet homme était épileptique. Du reste, nous avons un autre élément à faire intervenir dans l’étiologie des accidents que présente le jeune Auguste, et cet élément, nous le trouvons dans les mauvais traitements que Mmc P. subissait de la part de sa belle-mère, celle-ci l’ayant frappée brutalement pendant sa grossesse.
Quoi qu’il en soit, à l’âge de trois ans, notre malade étant assis auprès du feu, est tombé tout à coup en perdant connaissance. Sa mère se rappelle aussi qu’à huit ans il est tombé d’un arbre pendant un éblouissement, et s’est fait à la tête une blessure assez grave dont il porte la cicatrice. Elle se souvient encore d’avoir, un matin, trouvé sur l’oreiller de son fils une tache de sang dont Auguste ne put lui expliquer la provenance. A seize ans, portant un fagot dans un grenier, le malade a fait une chute à travers une trappe. Cette chute fut attribuée à un faux pas. Vers la même époque, Auguste est resté une heure sans connaissance, étendu à terre, dans un moulin, et n’a pas davantage pu fournir de renseignements sur cet accident. Peu après, il venait à Paris où il eut sans s’en douter de fréquents vertiges.
Comme je vous l’ai dit, P... était garçon crémier, et son patron l’envoyait porter le lait aux pratiques ; plusieurs fois, dans la rue, il lui est arrivé de se trouver à terre, avec une partie de son lait répandu, sans pouvoir s’expliquer sa chute. « Quand j’avais de l’argent, nous dit-il, de peur que mon patron, me prenant pour un maladroit ne me renvoyât parce que cet accident se renouvelait trop souvent, j’allais chez un autre crémier acheter du lait pour remplacer celui que j’avais répandu ; quand je n’en avais pas, j’ajoutais tout simplement un peu d’eau dans mes boîtes. »
Auguste peut donner l’emploi d’une partie de sa journée du 26 juillet, jour où lui est arrivé le malheur qui a motivé son arrestation. Il se souvient très bien d’être allé prendre un bain froid dans l’après-midi, puis faire une commission, acheter ensuite un fromage qu’il a rapporté chez son patron, vers six heures du soir. Il sait encore s’être mis à table, mais, à partir de ce moment, ses souvenirs sont confus et il ne donne que des renseignements vagues sur ce qu’il a mangé à son repas. Enfin, arrive l’oubli le plus complet et l’inconscience la plus absolue.
Le patron raconte que, ce soir-là, notre malade a diné avec son appétit ordinaire, tout en paraissant un peu bizarre, sans que, cependant, personne attachât la moindre importance à cette légère modification du caractère. Il en était déjà à la phase de mauvaise humeur sur laquelle j’ai attiré plus haut votre attention et qui, pour les personnes habituées aux épileptiques, est un indice certain que l’attaque ou les vertiges ne tarderont pas à se manifester. A ce moment les malades réclament la plus grande surveillance si l’on veut éviter les accidents.
Peu après le diner, Auguste gagna la chambre qu’il occupait en commun avec son camarade se coucha, et fut ensuite pris de l’accès de folie dont je viens de raconter les terribles conséquences.
Le 11 août, il eut dans le service une attaque convulsive à caractères hystériques avec congestion de la face, dilatation des pupilles, anesthésie. Le 24, il fut frappé sous nos yeux un véritable vertige, avec perte de connaissance, chute à terre, vertige pendant lequel il cassa un vase qu’il tenait à la main. Aujourd’hui, notre malade est complètement guéri de ses accès et parfaitement lucide, comme ont pu s’en convaincre ceux d’entre vous qui suivent régulièrement la visite.
Ainsi donc, nous voilà en présence d’un épileptique qui n’a jamais eu de très grandes attaques, et qui, cependant, a été. pris d’un délire de plusieurs jours de durée pendant lequel il a commis impulsivement des violences qui ont eu un homicide pour résultat.
Il n’est pas très difficile, dans ce cas, de faire admettre par les juges l’irresponsabilité d’Auguste, parce que les circonstances de l’acte lui sont favorables : en effet, il a tué un camarade avec lequel il vivait en très bonne intelligence, et lui-même était d’un caractère très doux, bienveillant, n’ayant aucun motif de haine contre sa victime qu’il aimait beaucoup, et par conséquent aucune
MAGNAN. u
idée de vengeance. Mais les circonstances pouvaient être tout autres.
D’abord P... aurait pu ne pas crier, frapper en silence sans attirer l’attention de personne, bouleverser les meubles, emporter un objet quelconque, une montre, de l’argent, remuer le linge, etc... les actes de ce genre et les vols inconscients ne sont pas rares, (je vous en ai déjà montré quelques exemples et j’en pourrais ajouter). On n’eût pas manqué de penser avoir affaire à un simple voleur, qu’on n’aurait pas cru quand il eut argué de son inconscience. J’en veux pour preuve le fait suivant, arrivé récemment :
Un épileptique passant place du [Château-d’eau est pris de vertige, s’appuie près d’un arbre pour ne pas tomber, puis se jette sur un promeneur, lui administre des coups de poings, lui enlève sa montre, la jette dans le ruisseau, et prend la fuite. Les passants l’arrêtèrent, le prenant pour un pick-pocket qui n’aurait jeté l’objet de son larcin que pour se débarrasser d’une preuve convaincante, et on le conduisit au dépôt de la Préfecture de police. Les circonstances particulières du vol, dont cet individu n’avait nullement besoin pour vivre et la perte absolue du souvenir de cet acte accompli par un homme honorable, jouissant de la meilleure réputation, frappèrent le juge d’instruction chargé de cette affaire, et le malade, car c’était bien un malade, fut envoyé dans mon service où il eut de nouveaux vertiges, suivis d’un délire de plusieurs jours. Dans cet état il était batailleur, violent, et ramassait inconsciemment ce qui lui tombait sous la main pour le rejeter tout aussitôt.
Ce fait vous démontre une fois de plus que ee n’est pas seulement en puisant des preuves dans un acte incriminé qu’on peut établir l’irresponsabilité d’un aliéné, mais bien en analysant les actes de toute sa vie et en examinant toute l’histoire du malade.
Le cas particulier d’Auguste P..., que je viens de vous
présenter, soulève une question pratique du plus haut intérêt, que je veux vous signaler. Que doit-on faire d’un malade de ce genre? — Et, d’une façon générale, faut-il séquestrer perpétuellement les aliénés dangereux et surtout les aliénés homicides ? — S’ils doivent sortir, à quel moment doit-on les rendre à la liberté ?
Beaucoup de médecins, se basant sur le fait de la répétition presque fatale des mêmes actes par l’épileptique, penchent pour la séquestration à perpétuité. Esquirol déclarait que la folie homicide ne guérissait jamais radicalement et était sujette à des rechutes. D’autres, au contraire, veulent laisser sortir ces malades aussitôt après la guérison de l’accès, sans rien préjuger des accès à venir. Je pense, pour ma part, sans vouloir m’étendre sur ce point qui nous entraînerait trop loin, que chaque cas doit être étudié et pesé séparément, mais que rien d’immuable ne saurait régir et trancher la question.
Laissez-moi seulement vous dire que, pour Auguste
P , la difficulté est encore plus grande parce qu’il
s’agit d’un malade dont les accès paroxystiques rares diminueront encore de nombre sous l’influence du traitement, et, déplus, pourront parfaitement ne jamais être suivis de délire. S’il en est ainsi, le malade rentrera dans la catégorie des épileptiques ordinaires, non aliénés, dont il a été question plus haut et devra être rendu à la vie ordinaire. Mais, d’un autre côté, comme il ne faut pas oublier qu’on observe dans le délire épileptique la répétition dc-s mêmes actes et que la simple possibilité d’un nouveau crime doit toujours être envisagée par le médecin, celui-ci hésitera longtemps avant de se décider à signer Yexeat du malade.
Il est cependant fort probable qu’ Auguste, soit que ses vertiges aient diminué de nombre ou aient en apparence entièrement disparu, finira par être rendu à la liberté (1).. Dans cette circonstance, il pourra se marier.
fl) Aug. P... a en effet été rendu a la liberté quelques jours après son arrivée dans un autre asile où il avait été transféré . M . B
Sous l’influence des préoccupations du ménage ou de quelques excès ou môme sans aucun motif apparent, il aura un nouvel accès de folie épileptique et commettra un nouveau meurtre ; sa femme ou ses enfants seront alors des victimes tout indiquées. Des faits nombreux sont là pour le démontrer.
Ce cas est donc très embarrassant parce que, tant que
P sera à l’Asile, il peut n’avoir aucune manifestation
maladive et être en droit d’exiger sa sortie, puis, une fois au dehors, où il ne continuera plus son traitement, être repris d’un autre accès de folie épileptique.
On avait proposé de mettre ces aliénés criminels dans des Asiles spéciaux ; je ne suis pas pour ma part partisan de ces maisons mixtes, moitié prison, moitié asile qui, sans avoir les avantages de l’un,auraienttous lesineonvénients de l’autre, et qui, du reste, par la force même des choses, perdant de plus en plus le caractère de la maison de santé, finiraient par devenir uniquement de véritables prisons.
Quelles qu’aient été les conséquences de la folie, les malheureux qui en sont atteints ont tous droit aux mêmes égards, et ce serait limiter l’irresponsabilité des aliénés dits criminels que de les traiter autrement que les autres aliénés. Si la Société a le droit de se protéger contre les actes dangereux que commettent ces malades pendant leur délire, elle a aussi le devoir de leur rendre la vie aussi facile et on peut même dire aussi agréable que le comporte leur séquestration. Ce n’est pas dans ces sortes de prisons qu’ils trouveront la compassion, ni même les bons soins que réclame leur raison égarée.
Quon installe dans “chaque Asile, si cela est nécessaire, des quartiers présentant moins de moyens d’évasion ; qu’on augmente le personnel chargé de surveiller ces quartiers et qu’on y isole les malades criminels, si l'on ne veut les laisser avec les autres malades, mais que
l’on se garde d’élever de ces maisons mixtes, comme il en existe en certains pays, qui reculeraient d’un siècle notre civilisation. Pinel a fait tomber les chaînes, ne les remplaçons pas par quelque chose de pire.
Heureusement, dans la folie épileptique, les malades n’accomplissent pas toujours des actes aussi graves dans leurs conséquences que ceux accomplis par le sujet dont je viens de vous raconter l’histoire. Cependant, ils ont tous certains caractères communs sur lesquels fiai déjà insisté et dont les deux principaux sont l’inconscience et la soudaineté ; j’ajouterai que dans tous les cas, le délire cesse comme il commence, c’est-à-dire brusquement.
Souvent, il arrive que des épileptiques, pendant leur folie, fassent de longues routes sans pouvoir, une fois revenus à eux, donner aucun renseignement sur le chemin qu’ils ont suivi ni le motif qui les poussait à le suivre. Ils se retrouvent quelquefois à plusieurs lieues 'de leur domicile, dans l’impossibilité absolue de se rendre compte de ce qui s’est passé en eux. Ces faits sont très nombreux et nous pourrions en citer bon nombre : qu’il me suffise d’en rappeler quelques exemples que plusieurs d’entre vous ont pu voir dans le service. '
Une malade qui habitait le quartier de la Glacière, prise de délire à la suite d’une attaque, marche toute la nuit dans Paris et c’est à Montmartre qu’elle se retrouve le surlendemain matin en revenant à elle.
Un homme, que nous avons eu dans le service, à deux reprises différentes, se lève de son lit une nuit, quitte sa chambre et va à Versailles.
Une jeune fille, après chacune de ses attaques, quittait la maison pour se diriger dans les quartiers où rien ne l’attirait.
Un Parisien se retrouve un jour à Ptampes,sans savoir comment il y était venu.
Le cas peut être le plus curieux de ce genre est celui
cl’un habitant de Poitiers qui, dans un accès de folie épileptique, prend un billet de chemin de fer, vient à Paris ou il se fait arrêter pour violences contre un passant. Le lendemain, on l’amène à Sainte-Anne où il ne recouvre la conscience que le surlendemain. Il était tellement convaincu de ne pas avoir quitté sa ville natale, qu’il croyait reconnaître les bâtiments de l’Asile et les prenait pour un quartier de Poitiers. Ce n’est que peu à peu qu’il s’est rendu à l’évidence, encore fallut-il après la cessation du délire lui faire une assez longue démonstration.
Ces états sont d’autant plus bizarres que, souvent, les malades, répondant aux questions avec les apparences de la lucidité, peuvent en imposer à un observateur inattentif et lui faire porter sur leurs actes le jugement le plus erroné ; j’en veux pour preuve le fait suivant :
Un tailleur d’habits, âgé de 43 ans, fils d’épileptique, s’est fréquemment, après les attaques, montré grossier et violent à l’égard des camarades, des agents de police, ou des passants qui s’empressaient autour de lui pour le secourir. Arrêté pour vagabondage pendant une fugue consécutive à une attaque, il comparaît devant le tribunal trois heures après une crise. Il marche à côté des gardes, répond d’une façon correcte à quelques questions qui lui sont posées, puis, pendant l’audience, sans nul motif, se met à injurier et menacer le Procureur de la République. Les magistrats, séance tenante, le condamnent pour ce fait à deux ans de prison. Il ne répond pas, reste silencieux sur son banc, se retire dès qu’on l’y invite. Le surlendemain, à la prison, on lui demande les motifs de sa conduite, de son attitude à l’audience ; il est très surpris de ce qu’on lui apprend, car et tout ce qui s’est passé est non avenu pour lui. Des scènes analogues se sont reproduites deux autres fois sous nos yeux dans le service.
J’ai été témoin de cette même lucidité apparente, qui
m’en avait imposé tout d’abord, chez un autre malade que nous avons déjà examiné ensemble l’an passé.
M... Georges a 37 ans. Sa femme ne savait pas qu'il fut épileptique, bien qu’elle eût remarqué quelquefois des convulsions pendant la nuit. À sa première entrée, il était en plein accès maniaque, avec des idées mystiques accompagnées d’idées ambitieuses, parlant d’un ton emphatique et hautain, et prenant des poses théâtrales; il voyait la Vierge, le Créateur, etc. Son accès dura trois jours après lesquels il ne se souvenait de rien. Au bout de quelques semaines il fut rendu à sa famille.
Plus tard, cette homme, dont l’existence était très régulière, fut pris de vertiges fréquents, suivis euxmêmes presque tous les mois, d’un accès de délire de courte durée, débutant et cessant brusquement. Sa femme, qui s’y habituait, ne s’en montrait nullement préoccupée, se contentant d’observer et de surveiller son mari. Tous ses accès se ressemblaient et présentaient les mêmes caractères : au début, M... se disait fils de Dieu, parlait de ressusciter son père, déclamait, présentait même des intervalles de lucidité tels, que sa femme, le voyant non délirant, croyait à la fin de l’accès alors qu’il n’était pas terminé. Puis, après un jour ou deux de délire, il revenait à la vie réelle et niait d’avoir jamais parlé de Dieu. Une fois, cependant, les faits faillirent prendre une tournure plus grave : Georges, qui se promenait avec sa famille, eut une attaque suivie de délire, et, se disant toujours fils de Dieu, il voulut faire agenouiller sa femme pour l’immoler, le moment du sacrifice étant arrivé, disait-il. Celle-ci, croyant à une simple plaisanterie de malade s’y prêta de bonne grâce en attendant l’intervention des passants, qui arrêtèrent son mari. On Irémità l’idée de ce qui aurait pu se passer si la scene avait ou lieu a la maison, loin de tout secours. Sa femme, dans un sentiment de frayeur, n’eut, sans doute, pas manqué de chercher à fuir plutôt que de se prêter
aux exigences de son mari, mais celui-ci l’eut probablement tuée avec ce qui lui serait tombé sous la main.
Quand M... arriva, le lendemain, dans le service, il était en proie à la plus vive excitation, cherchait à frapper dès qu’on tentait de lui résister, et croyait être mort, puis s’être fait ressusciter à l’aide d’un moyen qui devait faire vivre tout le monde éternellement. Dieu, disait-il, est un anagramme composé de 4 lettres : le D signifie destin ; l’I représente l’idée ; E éternité et U l’unité. Notre malade entrait à ce sujet dans des discussions ornées d’une telle richesse de détails qu’en s’en tenant simplement à un premier examen, on aurait pu le prendre pour un délirant chronique. Il voyait sa cellule s’agrandir et se diminuer sous l’influence d’opérations physiques qu’il dirigeait, et, chose curieuse sur laquelle j’insiste pour bien graver dans votre esprit à quel ordre de perturbations intellectuelles nous avons à faire, j’eus à ce moment avec ce malade, pendant qu’il était au bain, une conversation d’une demi-heure, au cours de laquelle il me répondit avec une certaine lucidité sur toutes les questions ; et, malgré cela, le lendemain, après la chute brusque du délire, il me fut impossible de faire évoquer à son souvenir la moindre trace de notre conversation. C’était la première fois qu’il me parlait, disait-il, depuis son précédent passage dans le service.
J’ajoute, comme mention, qu’en dehors de ses attaques, Georges est parfois violent, qu’il a un caractère très difficile et s’irrite sous la moindre influence, comme le font presque tous les épileptiques.
Il ne faut cependant pas croire que cette lucidité apparente soit la règle dans la folie épileptique. Le malade qui a tué son camarade était loin d’être lucide et se rapprochait davantage des faits qu’on observe le plus ordinairement. Ces aliénés, en effet, sont le plus souvent très hallucinés, et leurs hallucinations offrent la plupart du temps un caractère pénible ; ils ont des terreurs imaginaires, des craintes fantastiques, croient qu’on les in-
jurie, qu’on les menace, qu’on veut les tuer ou leur faire du mal d’une manière quelconque. Ils réagissent, frappent à tort et à travers avec une rapidité d’exécution qui n’est pas en harmonie avec l’abattement dans lequel ils sont parfois plongés. Tantôt ils ont une exaltation inexplicable, tantôt au contraire ils sont portés au suicide et cherchent à se donner la mort, ou bien encore, s’emparant du premier objet qui leur tombe sous la main, se précipitent violemment sur la première personne qu’ils rencontrent, la frappent à coups redoublés et se mettent ensuite à courir devant eux tête baissée. Leurs violences de toute sorte sont d’autant plus saisissantes que, comme je vous l’ai dit plus haut, ces individus ont par moment un caractère obséquieux à l’excès.
Les idées mystiques sont fréquentes dans le délire épileptique, et on peut dire qu’elles ne sont en somme que l’exagération de leurs sentiments habituels, car ces malades, d’une piété souvent exagérée, sont entraînés vers toutes les croyances au surnaturel.
Je pourrais vous montrer comme confirmation de ce point un autre sujet, à peu près guéri, dont la sortie va être signée prochainement. Pendant son accès de délire, il entendait la voix de Dieu « lui remontant le moral pour l’aider à supporter les tortures qu’il aurait à subir pendant qu’on lui ouvrirait le crâne. »
;? Les accès se ressemblent parfois tellement chez le même individu, qu’on peut prédire à coup sûr ce qui va sepasser,et même, prévoir la durée de l’accès. Un homme que nous avons actuellement dans le service, et qui entre pour la cinquième ou sixième fois, présente, à chacun de ses accès, la même excitation, la même incohérence, poussant les mêmes cris avec les mêmes intonations et répétant les mêmes propos orduriers. Après trois jours, il revient à lui et s’excuse de ce qu’il a pu dire, manifestant des regrets d’avoir peut-être encore injurié tout le monde. Il ne connaît du reste son état, que parce qu’on
le lui a déjà dépeint maintes fois. Les accès peuvent donc présenter une grande uniformité chez un même individu, tant dans les idées que dans les paroles et dans les actes. Ils sont, pour ainsi dire, empreints de fatalité. La connaissance de ce fait vous permettra, dans bien des cas, d’établir le pronostic d’un accès de folie épileptique et de faire prendre, dans l’entourage de l’aliéné, toutes les précautions nécessaires pour éviter un accident.
Si la plupart de ces malades sont violents, brisent, mordent et déchirent tout ce qu’ils peuvent, beaucoup, heureusement, s’en tiennent aux injures, aux menaces, à la condition toutefois qu’on ne cherche point à les entraver dans leurs actions, et nous avons vu que, malgré leur inconscience, on peut parvenir à suivre avec eux leur délire et obtenir des réponses précises. Je vous rappelle, qu’en général, leur délire est plus suivi, plus compréhensible qu’il ne l’est dans la manie ordinaire.
La folie épileptique cesse presque comme elle débute, c’est-à-dire brusquement. Une fois guéris, les malades semblent sortir d’un rêve pénible, qui leur paraît n’avoir duré que quelques heures, alors qu’en réalité l’accès a duré plusieurs jours. Ce qui frappe le plus en eux, c’est l’étonnement, avec lequel ils accueillent la narration des différents actes qu’ils viennent d’accomplir ; mais cet étonnement s’il va jusqu’au regret, n’arrive jamais jusqu’au repentir ; je veux dire par là qu’un épileptique qui aura frappé quelqu’un ne manifestera pas des regrets bien vifs quand on lui rapportera ce fait qui, en somme, pour lui est nul et non avenu et auquel il a peine à croire.
Quelquefois la folie épileptique, de même que les simples troubles intellectuels momentanés, se montre avec tous les caractères que je viens de décrire, sauf un, l’attaque, qui fait complètement défaut. Le délire pris isolément est absolument identique dans sa forme et dans sa durée à celui dont je vous entretiens, bien qu’il n’ait été précédé d’aucune attaque ou vertige appréciables et
qu’il ait débuté d’emblée. Le mécanisme de cette particularité s’expliquera très bien, si l’on se remet en mémoire la théorie de l’attaque exposée plus haut. Nous avons vu en effet que le délire et l’inconscience ne surviennent que quand la perturbation gagne les zones psychiques. Il est facile d’admettre que Yïctus puisse s’installer d’emblée sur ces zones intellectuelles sans passer par la zone motrice.