TROISIÈME LEÇ ON
Responsabilité des épileptiques. Délire. Actes.
Impulsions.
Sommaire. — De la responsabilité des épilepticpies : Opinion de Zacchias au point de vue du sacerdoce.
Epileptiques sans délire et épileptiques aliénés.
Folie momentanée : Observation d’un épileptique homicide; délire inconscient. — Observation d'un épileptique délirant chronique ayant des accès de délire paroxystique inconscient.
Epilepsie tonique : Observation d’un accès de délire ambitieux, inconscient, survenu chez un buveur d’absinthe.
Actes des épileptiques : Parfois risibles, ils peuvent devenir très graves dans certaines circonstances.
Continuation automatique, après l'ictus, d’un acte conscient : Une mère étoutfe un enfant sous un matelas ; un mélancolique qui avait projeté un suicide se jette inconsciemment dans la Seine, à la suite d'un vertige.
Répétition des mêmes actes à chacune des attaques.
Le délire épileptique peut prendre les allures d'un phénomène somnambulique : Observation d’un épileptique qui se pend avec les mêmes précautions qu’un mélancolique ordinaire.
Messieurs,
Les troubles inconscients de l’intelligence, rattachés à la maladie qui nous occupe, présentent des degrés infinis, depuis la simple obnubilation de l’esprit, jusqu’au coma le plus profond. Dans tous les cas où un délire se manifestera sous l’influence de l’attaque ou du vertige, le sujet ne doit pas encourir la responsabilité de ses actes.
Il y a déjà longtemps qu'on se préoccupe de l'état mental des épileptiques, et quelques auteurs, ne tenant
pas compte des modalités diverses sous lesquelles ils peuvent se présenter, établissaient, comme règle générale, l’irresponsabilité de ces malades pendant une période de temps uniforme pour tous. Un auteur romain, Paul Zacchias ( Quæstiones medico-legales Romæ , 1621), qui avait fait de l'épilepsie une étude approfondie, très préoccupé de cette névrose au point de vue des devoirs du sacerdoce, déclarait incapable de dire la messe tout prêtre venant d’avoir une attaque, et admettait l’irresponsabilité de l’épileptique pour les actes commis trois jours avant et trois jours après l’attaque.
Les faits cliniques ne peuvent être ainsi soumis à une mesure fixe : ou bien la phase d’irresponsabilité dépassera les limites extrêmes, ou bien, au contraire, ne durera qu’un temps très court. Toute limite établie d’avance entraînerait nécessairement à des erreurs de jugement.
On a d’ailleurs longuement discuté pour établir la durée exacte de cette irresponsabilité. Une pareille question ne pouvait être résolue par une formule générale ; chaque cas doit être étudié isolément, et, aujourd’hui, je me propose de vous présenter un certain nombre de faits qui vous permettront, en les comparant à ceux que vous pourrez observer, d’apporter plus de précision dans le diagnostic et l’appréciation des actes des épileptiques et de fournir des preuves solides à la médecine légale.
Ce serait une erreur très grave de prendre tous les épileptiques pour des aliénés ; à chaque instant, nous en coudoyons dans le monde, qui, tantôt complets, tantôt ' simples vertigineux, ne présentent dans l’intervalle de leurs attaques aucun désordre mental et gardent toute l’intégrité de leurs facultés intellectuelles, sans avoir même ce caractère difficile, à la fois irritable et obséquieux que présentent beaucoup d’entre eux. Mais, il n’en est pas toujours ainsi, à la vérité; quelques-uns présentent immédiatement avant, ou plus souvent immédiatement après
leurs attaques, des troubles intellectuels d’un ordre tout à fait spécial, dont je vous ai déjà parlé, et que nous allons maintenant étudier. Ces troubles, tantôt de courte durée, constituent la folie momentanée; tantôt plus prolongés, sont désignés sous le nom de folie épileptique. Ils se manifestent le plus ordinairement après l’attaque, et il est exceptionnel de les voir la précéder.
Folie momentanée. — Quand il précède l’attaque, le trouble mental prodromique consiste le plus ordinairement en un changement de caractère, avec pesanteur de tête, tristesse, inaptitude au travail, inquiétudes, dépression, pendant lequel le malade profère quelquefois des injures, exerce des violences, ou, au contraire, mais plus rarement, se montre gai, content.
Il faut bien se garder de confondre cet état avec l’aura, bien qu’il s’en rapproche par certains points. Il en diffère par la durée : car l’aura est un phénomène presque instantané; cet état, au contraire, peut persister plusieurs heures. Les épileptiques présentent, à cette période, une plus grande irritabilité et peuvent se livrer à des actes de violence dont, dans une certaine mesure, ils apprécient la valeur, sur des personnes contre lesquelles ils nourrissaient des idées de haine et de vengeance. Si le trouble intellectuel dépasse certaines limites, l’acte devient absolument inconscient, et, s’ils frappent dans cet état, ce n’est plus ceux dont ils croient avoir à se plaindre ; leurs violences, suscitées par des hallucinations, s’exercent alors contre tout le monde et contre toutes choses, sans aucune distinction.
Le délire qu’on observe pendant l’attaque ne se montre qu’avec l’absence ou le petit mal, c’est-à-dire le vertige suivi de quelques spasmes musculaires. Il semble même, dans quelques cas, remplacer complètement la crise, soit que celle-ci, réduite à une absence très atténuée, passe inaperçue, soit qu’elle ne s’accompagne d’aucun phénomène physique extérieur, troubles vaso-
moteurs ou autres: la décharge épileptique, dans ce cas, ne frappe que les centres supérieurs, purement psychiques.
Ce délire paroxystique arrivant seul, sans l’appareil ordinaire des phénomènes physiques, constitue l’état désigné sous le nom d 'épilepsie larvée. Le choc cérébral ainsi limité n’en est pas moins énergique, et le trouble mental est tout aussi intense que dans les cas habituels. D’ailleurs, l’expérience n’a-t-elle pas démontré que le vertige, que l’absence, qui sont les symptômes en apparence les plus bénins, altéraient plus promptement et plus profondément l’intelligence que la grande attaque elle-même? Quoi qu’il en soit, ce délire est inconscient, il se reproduit toujours de la même manière chez le même sujet, et, à l’inverse de toutes les autres formes d’aliénation mentale, il se développe brusquement et cesse aussi avec la même rapidité.
C’est ce qui a été observé chez un garçon de 18 ans, qui n’a jamais présenté d’attaques convulsives, mais dont quelques troubles intellectuels, revenant d’une façon intermittente, pouvaient faire songer à la nature épileptique des accidents.
Par une nuit d’orage, Philibert se lève, marche dans sa chambre, s’exalte, parle avec emphase, prétend assister à la création. Il ne prête nulle attention aux prières de sa mère qui l’engage à se calmer et à se reposer, et, le matin, à 5 heures, il descend nu-pieds, armé d’un couteau qu’il a prisa la cuisine, il sort dans la rue, marche devant lui et frappe mortellement un malheureux ouvrier qui se trouve sur son passage. Il continue sa route, le couteau ensanglanté à la main, gesticule, prêche, déclame, absolument étranger à tout ce qui l’entoure.— Arrivé à Sainte-Anne, il est dans un état d’excitation extrême, son regard est farouche, il se précipite sur tout le monde, brise tout ce qui lui tombe sous la main. Par moments, il s’arrête, ses yeux deviennent fixes, il redresse la tête et reste en extase. On ne peut
obtenir aucune réponse et l’on ne peut lixer son attention. Au bout de six jours, l’accès prend fin, le calme et la lucidité reviennent, mais Philibert ne se souvient absolument de rien.
Cet accès de délire maniaque à début brusque, à chute rapide, avec l’inconscience, les idées mystiques, ne pouvait se rattacher qu’à l’épilepsie, et c’était bien là un accès larvé. Remontant, en effet, dans le passé du malade, on apprenait qu’à plusieurs reprises s’étaient montrés des malaises qui s’accompagnaient d’un trouble mental passager, pendant lequel le malade se livrait à des fugues inconscientes, quittait la maison, errait à l’aventure, et, après une absence parfois de deux jours, rentrait harassé de fatigue, ne pouvant rendre nul compte de ce qu’il venait de faire. A ce moment, très maître de lui, il déplorait cet état étrange qui lui enlevait ainsi, momentanément, la possession de lui-même. Ces accidents n’étaient autres que des vertiges, et probablement l’accès maniaque avait été précédé d’un choc de ce genre.
Ce sont ces états que certains manigraphes ont appelé folie périodique, folie transitoire, folie instantanée. Dans ces cas, je le répète, la décharge se limite aux régions psychiques de l’encéphale et ne donne lieu à aucun trouble moteur. Quelques auteurs, Falreten particulier, pensent qu’il existe des folies transitoires ouinstantanées absolument indépendantes du mal comitial ; mais, il est bon d’observer que ces folies deviennent plus rares à mesure qu’on étudie mieux l’épilepsie, et probablement c’est à elle seule qu’on parviendra peu à peu à les rattacher toutes. Quand aux impulsions qui accompagnent ces accès de folie, ils peuvent se produire, ainsi que l’a signalé Tardieu, dans l’idiotie, l’alcoolisme, F hystérie, chez les femmes enceintes, les nouvelles accouchées, et aussi chez les dégénérés.
Le délire épileptique peut, on le voit, se montrer ex-
ceptionnellement avant la crise, ou même la remplacer ; cependant, c’est surtout après qu’il apparaît le plus habituellement. Ses manifestations sont toujours des plus graves, et, quelque long que soit le délire, il est toujours inconscient. On ne saurait trop insister sur ce caractère, et les malades que nous allons voir en démontreront bien mieux l’importance que toutes les dissertations qu’on pourrait tenter sur ce sujet.
Voici d’abord un homme, H.... Gustave, 32 ans, forgeron, qui vient d’entrer récemment dans le service. 8a mère était épileptique, devenait subitement pâle, perdait connaissance et présentait de petites secousses dans la face. Un frère est épileptique et est prévenu de ses attaques par un goût de sang qui lui arrive dans la bouche. Le père, qui était ivrogne, est mort infirme àBicêtre. Un cousin germain maternel, curé, est atteint de délire chronique. Gustave, sous l’influence de cette hérédité complexe, est à la fois épileptique et délirant chronique ; il a des hallucinations de nature mystique, est en communication avec Dieu, le soleil, la lune et les étoiles, s’occupe d’inventions et d’astrologie, et se plaint de persécutions. G., comme un vésanique ordinaire, conserve un entier souvenir de ce dernier délire. D’après les renseignements recueillis, il aurait eu une enfance malheureuse, en butte aux mauvais traitements de son père. A huit ans, il a fait une chute dans un escalier, mais nous ne pouvons pas la rattacher sûrement à sa maladie. Il n’en est pas de même d’une autre chute qu’il a faite six ans après dans la Seine : il fut en effet pris d’un vertige pendant qu’il pêchait à la ligne, et, tombant à l’eau, il allait infailliblement périr quand on le retira. Une fois hors de l’eau, il parut tout surpris de voir ses vêtements mouillés et ne se rappela pas ce qui venait de se passer. Dans sa 21e année, il eut deux attaques nettement constatées dont l’une l’entraîna encore une fois à l'eau. A 24 ans, il fut réformé du service
militaire pour épilepsie. Depuis lors, les attaques sont devenues très fréquentes.
Une heure à l’avance, elles s'annoncent par des prodromes toujours les mêmes : le malade devient triste, sombre, taciturne, puis sent un goût acre de sang dans la bouche et tombe ensuite brusquement à terre en perdant connaissance. Après l’attaque, il reste hébété, il se brosse, se frotte les mains, secoue ses habits, ou bien, au contraire, il est pris, pendant une heure ou deux, d’un véritable accès de délire inconscient. Un jour, par exemple, il casse, en passant dans la rue, le volet d’une boutique, sans en garderie souvenir; une autre fois, il prend par le cou une femme qu’il ne connaissait pas, cherche à l’étrangler, et reçoit à cette occasion deux coups de manche à balai du mari qui venait au secours de sa femme. Conduit aussitôt au poste, il reste quelque temps silencieux, hébété, et ne conserve nul souvenir de la scène qui vient démotiver son arrestation. Parfois, apiès un vertige, il lui arrive de saisir à pleines mains le fer qu’il forge et en reprenant connaissance de demander d’où lui vient la brûlure qu’il ressent.
Dans l’épilepsie acquise, par exemple l’épilepsie absinthique, les choses se passent absolument comme dans l’épilepsie congénitale.
Paul II..., jardinier, âgé de 42 ans, entre à Sainte- Anne pour la sixième fois. 11 est fils d’ivrogne et jouissait cependant dans sa première enfance d’une bonne santé habituelle. En 1855, il entre au service militaire, reste 14 ans sous les drapeaux, faisant de nombreux excès d’eau-de-vie et surtout d’absinthe. Il ignore s’il a eu des crises à cette époque, mais il sait être resté trois mois à l’hôpital pour un tremblement et aussi parce qu il avait des hallucinations. Libéré du service en 1869, il continue ses excès d’absinthe, et, en 1870, il est pris de sa première attaque. Celles-ci sont fréquentes au début et atteignent le chiffre de 15 dans les 24 heures, un jour
qu'il avait fait de nombreuses libations cl’absinthe. Elles diminuent bientôt, après un traitement à l’Asile, au point de lui permettre de reprendre du service pendant la guerre. En j uillet 1871 , il entre à Sainte-Anne pour la deuxième fois à la suite d’attaques qui l’avaient frappé sur la voie publique. Il présentait à ce moment du délire alcoolique dont il se souvient encore du reste, voyait et entendait des Prussiens qui le poursuivaient, se croyait entouré de flammes et se sentait mordu par des rats et des chiens. A trois reprises différentes nous l’avons traité pour les mêmes accidents.
En février 1877, à la suite d’une attaque survenue sur la route de Saint-Denis, d’où il revenait après avoir encore bu beaucoup d’absinthe, il est pris tout d’un coup d’excitation avec idées ambitieuses : il se croyait le comte de Chambord et invectivait les passants qu’il prenait pour ses domestiques. Il fut arrêté et ramené dans le service. A son arrivée, il ne se rappelait absolument aucun des faits qui avaient motivé son arrestation.
Voilà donc un homme devenu épileptique par suite d’excès d’absinthe, qui présente par moments un délire transitoire et inconscient dont il ne conserve nul souvenir, alors qu’il se rappelle parfaitement ses hallucinations liées à l’alcoolisme.
Une récente communication de M. Lancereaux à l’Académie de médecine m’engage à attirer votre attention sur les caractères de ces attaques ; vous verrez qu’elles ne peuvent être confondues avec l’hystérie. H. . est quelquefois prévenu de la crise par des lueurs rouges ou jaunes qui passent devant ses yeux; puis il pâlit légèrement, ses bras se raidissent, sa main droite vient se placer dans la gauche, il pousse un cri, s’incline du côté droit et tombe comme une masse de ce même côté, en pleine convulsion tonique, les pouces maintenus dans les mains, la bouche entr ouverte, les muscles de la face fortement contractés, les yeux portés en haut et à gauche sans dilatation pupillaire. Les convulsions cloniques qui sur-
MAGNAN. :i
viennent peu après n’ont qu’une très courte durée, s’accompagnent de cyanose de la face et d’écume aux lèvres ; elles sont bientôt suivies de stertor et d’hébétude pendant une dizaine fde minutes. Ces symptômes ne peuvent être rattachés qu’au morbus sacer.
Quelques épileptiques ont eu, dans le cours de leur existence, plusieurs accès de folie momentanée liés à leur névrose, qui sont presque passés inaperçus pour l’entourage le plus intime. Les actes bizarres accomplis par les malades sont pris par la famille pour de simples bizarreries de caractère et n’attirent que fort peu son attention, tant qu’ils ne sont suivis d’aucun accident.
Une femme, qui vient à la consultation gratuite depuis 1870 et qui doit au traitement qu’elle suit, de pouvoir vivre au dehors malgré sa névrose, a présenté après quelques-unes de ses attaques des périodes délirantes d’une certaine durée sur lesquelles je ne saurais vraiment trop insister: Henriette B. . . est âgée de 42 ans et n’offre rien de particulier dans ses antécédents héréditaires. Il y a 15 ans, cinq mois après un accident auquel elle attribue- sa maladie, elle s’aperçut de son premier vertige, voici comment : Un jour, au milieu d’une conversation, onia voitpâlir, restant immobile sur sa chaise, faire de petits mouvements de déglutition puis s’écrier :
« Ouest donc Henri? » Revenue à elle un instant après, elle est toute surprise de l’écume qu’elle à la bouche et se montre absolument ignorante de ce qui vient de se produire. Actuellement, on est prévenu de son attaque, environ 24 heures à l’avance, par un changement dans son caractère : elle devient arrogante, méchante, se répand en injures contre sa fille et son mari qu’elle cherche à frapper, tout en se rendant parfaitement compte de cet état, tandis qu’au contraire elle ne conserve nul souvenir de son délire post épileptique.
Une fois, à la suite d’une crise, elle frappe son mari et sort dans la rue ; sa fille la suit ; arrivée devant une gare,
après une demi-heure de chemin : « Pourquoi sommesnous ici? » demande la malade.
Une autre fois, elle a un vertige dans une boutique de mercerie, se jette sur la marchande qui était enceinte, cherche à l’étrangler et revient ensuite chez elle. Quand on lui apprend ce qui s’est passé, elle affirme ne pas être sortie de sa maison. Plus tard, elle a une attaque au milieu de la rue; les passants s’arrêtent, s’apitoyant sur son sort : « Que me voulez-vous, dit-elle, je ne suis pas une enfant, je sais me diriger, » puis elle se met à leur lancer des boules de neige. On la conduit chez un herboriste ; un passant lui remet ses gants qu’elle avait perdus : « Si vous attendez après ça pour vivre, vous pouvez les garder, » répond-t-elle. On lui offre de l’accompagner, elle se retire en disant : « Il n’est pas là. autant vaut-il que je parte, » et au bout de quelques minutes, ne garde aucun souvenir de cette conversation. Dernièrement encore, étant sur l’impériale d’un tramway, après un vertige, elle se jette entre les deux chevaux en passant par dessus le conducteur. Relevée immédiatement, elle croit que quelqu’un l’a poussée.
Les actes des épileptiques, dans cette phase de leur maladie, sont parfois simplement risibles, mais ils peuvent aussi, comme nous le verrons plus tard, être suivis de conséquences funestes.
Un jeune vertigineux, que j’ai eu l’occasion d’observer, cherchait à allumer les aiguilles de son réveil matin ; un autre saisissait une bougie et la croquait à belles dents pour la recracher quelques instants après.
Une cuisinière, après une absence, entassait dans son pot-au-feu des débris d’assiettes, des épluchures de légumes, du savon, une vieille chaussure et différents objets qui lui tombaient sous la main. Un individu entrait dans un magasin, payait ce qu’il achetait, et pris subitement de vertige continuait à déposer sur le comptoir tout l’argent qu’il avait dans sa poche.
Trousseau rapporte l’histoire cl’un président de chambre qui, après un vertige en plein tribunal, quittait son fauteuil pour aller uriner dans un coin de la salle, se montrant ensuite très surpris des rires qu’il provoquait et dont il ne pouvait s’expliquer la cause. On trouve à la même source l’histoire d’un archidiacre qui, encensant l’évêque et pris tout à coup de vertige, se met à lui faire des grimaces, au grand étonnement de tous les fidèles.
N..., que je vous montrerai plus tard, se fait arrêtera l’église Saint-Roch, où il s’était déshabillé en criant : « Je veux montrer mon c... » Il affirme quelques instants après n’être jamais entré dans cette église.
Un autre malade, un garçon de banque chargé d’un recouvrement, avait, après un vertige, déchiré et jeté un billet de mille francs et se voyait conséquemment soupçonné de détournement. Fort heureusement pour lui, plusieurs personnes avaient été témoins du fait.
Un nommé B..., après une absence dans la rue, arrache la montre du gilet d’un passant et s’éloigne, la jetant dans le ruisseau. On le poursuit, on crie au voleur, on l’arrête ; il revient à lui un instant après, très surpris de se voir entouré de gens qui l’apostrophent, et oppose les dénégations les plus formelles au sujet de ce qu’il venait de faire ouvertement. Ce même homme rentrait quelquefois chez lui avec des objets dérobés de tous les côtés, et, un jour même, il a apporté à la maison un sac de pommes de terre ; sa mère, qui s’empressait de tout restituer, eut beaucoup de peine à en retrouver le propriétaire, car le malade ignorait où il l’avait pris.
A côté de ces actes, il s’en produit parfois d’autres beaucoup plus graves et d’un mécanisme un peu différent : !Au milieu de certaines occupations, il peut survenir une absence qui n’empêche pas le sujet de continuer automatiquement une action commencée, comme fait le pianiste qui laisse courir ses doigts sur le clavier
sans y porter aucune attention, et tout en poursuivant une conversation. Bien des accidents sont alois susceptibles de se produire, car tout contrôle intellectuel a disparu.
C’est ainsi qu’une femme, prise de vertige pendant qu’elle coupait des tartines de pain à ses enfants, continua à accomplir les mêmes mouvements et se fit au bras une blessure profonde avec le couteau (1). Un faucheur aiguisant sa faulx, surpris par un vertige, continuant avec la main droite son mouvement de va et vient, se fait de cruelles blesssures. Faut-il ajouter l’histoire d’une femme qui, allumant son fourneau, prend un charbon enflammé et se brûle profondément ?
Cette continuation des actes commencés a quelquefois des conséquences encore plus fâcheuses. Je pourrais multiplier les exemples, mais je me contenterai de vous présenter une malade, la femme P. . . , amenée dans le service dans des circonstances fort pénibles. Voici son histoire : Son père est mort paralysé et sa mère a été emportée pendant ses couches. Dans son enfance, jusqu’à neuf ans, notre malade a eu quelques convulsions ; à 22 ans, elle fut prise, pendant son premier accouchement, d’attaques d’éclampsie ; l’année suivante, elle fît un avortement au quatrième mois et resta six semaines malade, un peu hébétée et mélancolique. A 34 ans, elle eut un accès de mélancolie qui dura six mois ; dans cet intervalle, elle perdit absolument connaissance pendant 24 heures. En 1880, on s’aperçut de vertiges pour la première fois : à deux reprises différentes on l’a trouvée étendue sur le parquet, sans qu’elle ait conservé le souvenir de ces deux attaques ; depuis, elle est triste, se sent impuissante et a même des idées de suicide. Le 17 mai dernier, en faisant sa chambre, elle avait replié
(1) Ilughlings Jackson. — Des troubles intellectuels momentanés qui suivent les accès épileptiques. In Revue scientifique, 19 février 187G.
son matelas du côté de la tête du lit et avait déposé son enfant sur l’autre moitié restée libre, puis, prise d’un vertige, elle avait rabattu sans y penser le matelas sur l’enfant et l’avait asphyxié. Son petit garçon, âgé de 7 ans, qui se trouvait présent et put ainsi rapporter le fait, se mit aussitôt à crier en appelant les voisins. Ceux-ci, à leur arrivée, trouvèrent la malade debout, immobile au milieu de sa chambre, ne proférant aucune parole : quand on souleva le matelas, l’enfant était mort. Augustine ignore encore aujourd’hui de quelle façon s’est produit cet accident ; elle sait que son enfant n’est plus, mais elle le croit mort depuis son entrée dans le service, par suite d’un manque de soins : « Ma santé maladive, dit-elle, m’a empêché de le soigner comme j’aurais voulu le faire. » Elle est assez indifférente à la perte de cet enfant qu’elle élevait au biberon. Aujourd’hui, cette ma lade est notablement améliorée ; il lui passe cependant encore ^quelques brouillards devant les yeux, et elle conserve le caractère particulier des épileptiques, c’està-dire qu’elle est parfois irritable à l’excès, parfois au contraire d’une amabilité exagérée.
Dans quelques cas, l’ictus épileptique n’interrompt pas une idée ou plutôt une tendance délirante, et, de même que nous avons vu les vertigineux continuer un acte commencé, de même l’épileptique peut poursuivre une idée qui, au moment du vertige, le préoccupe et s’est emparée entièrement de son esprit. Ainsi, un ouvrier bijoutier, âgé de 37 ans, atteint à la fois de délire mélancolique et d’épilepsie, s’était un jour assis sur un banc de la place du Châtelet. Profondément découragé, il avait résolu d’en finir avec la vie, lorsqu’un vertige survenant, il se lève, va droit au pont, enjambe le parapet et tombe dans la Seine. On lui porte secours et l’on parvient assez promptement à le tirer de l’eau. Revenu à lui, il se souvient de s’être assis près de la fontaine, mais il ignore comment il a pu tomber dans la Seine; il ne s’est rendu
compte de ce qui se passait qu’au moment où deux hommes s’approchaient, lui tendant une corde pour le sortir de l’eau. Il avait bien l’idée de se tuer, mais il ne se serait, disait-il, jamais jeté à la Seine parce que, sachant nager, il n’aurait pu se noyel\
Quelques vertigineux encore tentent de se suicider sans même avoir jamais eu cette idée précédemment.
L’un d’eux, Edmond P..., âgé de 21 ans, se perce, en novembre 1877, la poitrine de trois coups de tirepoint, sous l’influence d’un vertige. En août 1879, se promenant sur la place de la Bastille, tout à coup, au milieu de la foule, sans se préoccuper des gens qui l’entourent, il entrouvre sa chemise et se plonge son couteau dans la région précordiale ; porté dans une pharmacie, il revient à lui, et se voyant blessé et couvert de sang, il demande avec étonnement ce qui s’est passé. L’année suivante, il fait encore en public deux tentatives dans les mêmes circonstances. Un autre jour, il frappe un camarade placé à côté de lui. Il ne conserve aucun souvenir de ces différents actes.
N..., François, à la suite de plusieurs vertiges, se précipite vers la fenêtre et son corps est déjà hors de la chambre quand sa femme parvient, en le saisissant par les jambes, à le maintenir ainsi suspendu jusqu’à l’arrivée des voisins. Il ne se souvient de rien. Plus tard N... cherche à se pendre à la fenêtre, une autre fois il se précipite dans la Seine et nie ensuite avoir fait ces tentatives.
Célestine, âgée de 32 ans, atteinte à la fois d’épilepsie et de délire mélancolique, fait plusieurs tentatives de suicide après des vertiges ou des attaques et n’en garde aucun souvenir ; vers la même époque, dans un accès mélancolique, elle avale de l’eau de cuivre, une préparation de strychnine et fournit sur ces deux tentatives de
suicide indépendantes de l’épilepsie, tous les renseignements que l’on désire.
La femme D..., après une attaque, veut se précipiter par une fenêtre ; une autre fois elle avale des épingles sans s’être jamais souvenue de ces deux accidents.
Une tentative de suicide des plus curieuses dans l’ordre d’idées qui nous occupe est celle accomplie dans les circonstances suivantes. On verra que cet acte, dont la préparation était assez bien combinée, avait toutes les allures d’un phénomène somnambulique.
Voici l’observation : Depuis quelques années, G... Allred, âgé de 40 ans, voit passer par moments un brouillard devant ses yeux ; il attribue cet état à la fatigue que lui cause sa position d’employé d’octroi et prend à plusieurs reprises un congé de quelques jours pour se reposer. D’après les renseignements fournis par la famille sur ces malaises, il nous a été très facile d’établir que c’étaient de véritables vertiges.
On ne connaît pas les antécédents héréditaires d’Alfred, ce qu’on sait de lui, c’est qu’il prenait beaucoup d’absinthe. Le 4 octobre, il a un accès de délire alcoolique avec hallucinations, frayeurs. Ses camarades, ne le voyant pas arriver pour prendre son service, viennent demander de ses nouvelles et le trouvent barricadé dans sa chambre. Ils frappent, mais n’obtenant pas de réponse, descendent dans la rue pour l’appeler par la fenêtre; à ce moment, le malade très effrayé les prenant, comme il le dit plus tard, pour des voleurs et des brigands, leur jette ce qui lui tombe sous la main : vaisselle, pelles, pincettes et matelas. Malgré cette scène, il ne fut pas arrêté. Le 7 octobre, une voisine qui nous rapporta le fait, l’entendant remuer et n’osant sortir de chez elle, regarda à travers le trou de la serrure et aperçut Alfred qui plantait un clou sur le pallier, allait ensuite chercher une corde , se la passait autour du cou et se pendait. La voisine
attérée se mit à crier, appella au secours, les locataires intervinrent et coupèrent aussitôt la corde.
Le soir même, le malade entrait à Sainte-Anne.
A son arrivée, il se souvenait très nettement du siège soutenu contre les voleurs, des cris, des hallucinations auxquels il était en proie, mais niait absolument avoir voulu se pendre. « Je possédais, disait-il, d’assez fortes sommes chez moi et si j’avais pensé à la mort, j’aurais commencé par les dépenser avant de me suicider, et puis du reste, ajoutait-il, comment voulez-vous que je sois assez bête p our me pendre devant la porte quand il eût été si facile de me pendre chez moi. » Comme il portait encore autour du cou le sillon parcheminé caractéristique de la pendaison, et qu’il n’y avait pas à douter de la sincérité des renseignements, G... sans se déconcerter attribuait de très bonne foi cette marque au rasoir de son barbier, qui l’aurait coupé sans qu’il s’en aperçût. Grâce à ses excès alcooliques, il avait même échafaudé toute une histoire sur ce délire : « Ce sont, dit-il, les voleurs et les brigands que j’ai vus chez moi qui cherchent à me faire passer pour un pendu ; ils m’en veulent parce que je me suis défendu quand ils ont fait le siège de ma chambre. »
J’ajouterai, en terminant, que ce malade présente encore une morsure profonde de la langue ; il ne peut 1 expliquer, bien qu’il lui soit déjà arrivé de se réveiller le matin avec une blessure semblable. Il urine aussi parfois au lit sans s’en apercevoir. Il a eu du reste de nouvelles attaques dans le service (1).
J’ai choisi à dessein ce dernier fait, parmi beaucoup d autres, pour vous prouver que la lucidité qui semble présider à l’accomplissement des actes, dans le délire
(1) D après des renseignements récents, ce malade qui se trouve actuellement dans un autre service, aurait fait, depuis une nouvelle tentative inconsciente de suicide, dans des conditions semblables, pendant un accès de délire post épileptique. M. B.
épileptique, peut quelquefois en imposer, à cause des précautions prises par certains malades. Ces laits là ne sont pas communs.
En général, on ne doit pas trop se hâter de rendre à la liberté un épileptique qui, dans ses accès précédente, a commis quelques violences, car il ne faut pas oublier qu’il est susceptible d’en commettre d’autres dans des circonstances analogues. Si, les premières fois, elles n’ont pas eu de conséquences trop fâcheuses, il est rare qu’elles ne finissent pas par avoir de terribles effets. Et cependant nous sommes bien loin de la façon d’agir des mélancoliques ou des persécutés qui hésitant longtemps devant la tentative de suicide, sont souvent même obligés de boire pour s’exciter, avant d’avoir le courage d’accomplir l’acte qui leur répugne et dont ils ont parfaitement conscience, tandis que, vous l’avez vu, l’épileptique agit tout autrement : A la soudaineté de ses impulsipns, se joint toujours rinconscience et par suite la perte du souvenir.