‹ Leçons cliniques sur l'hystérie et l'hypnotismeChapitre 18 sur 175 · SIXIEME LEÇON · texte numérisé non relu

SIXIEME LEÇON

DE l'aNESTIIÉSIE CUTANÉE DES HYSTÉRIQUES

SOMMAIRE

I. Historique. Las marques des sorciers et les stigmates de l'iiystérie. Travaux de Gendrin, Briquet, Charcot, etc.

II. Variétés cliniques de Tanesthésie hystérique : anesthésies complètes et incomplètes, totales et partielles. Hypoesthésie, analgésie, thermoanesthésie.

III. Définition et démonstration du phénomène de l'haphalgésie.

IV. Manière de procéder à l'exploration méthodique de la sensibilité cutanée.

Messieurs,

Nous allons commencer aujourd'hui l'étude des symptômes de l'hystérie. Nous nous occuperons tout d'abord des troubles de la sensibilité et plus particulièrement de Vanesthésie, dont il me sera facile de vous montrer de nombreux exemples sur les malades qui se trouvent actuellement réunis dans le service. Fidèle aux principes de méthode que je vous exposais dans notre dernière réunion, je désire, en effet, m'attacher surtout à vous montrer des exemples concrets des divers phénomènes dont j'aurai à vous entretenir. La clinique étant une science d'observation, son enseignement doit être essentiellement objectif. Les longues descriptions didactiques seraient ici déplacées; je les éviterai et je me bornerai autant que possible à faire des leçons de choses. Nos études y perdront en brillant; elles y gagneront, je l'espère, en utilité.

Autrefois, Messieurs, lorsqu'une personne était accusée du crime de sorcellerie, les magistrats chargés de l'instruction commençaient

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par accumuler les preuves morales de la possession démoniaque. Ils interrogeaient le prévenu sur sa famille, sur son passé. Ils s'efforçaient, par tous les moyens possibles, de lui faire avouer ses rapports avec Satan. Enfin, avant de prononcer leur sentence, ils procédaient à la recherche de la marque des sorciers.

On désignait alors sous le nom de marque des sorciers ou de stigmata diciboli, des parties des téguments au niveau desquelles la sensibilité était abolie ou tellement émoussée qu'on y pouvait enfoncer des épingles sans que le sujet en ressentît aucune douleur. Les démonologistes et les magistrats attachaient une grande importance à la constatation de ces régions anesthésiques. Notre compatriote Pierre de Lancre, qui, en sa qualité de conseiller du roi au Parlement de Bordeaux, a dirigé le procès des sorcières du pays de Labour et condamné un grand nombre de victimes au bûcher, consacre à leur étude un très curieux chapitre de son livre, intitulé : Tableau de l'inconstance des onauvais a^^^es.. Comme tous ses contemporains, il attribue la "marque au contact du diable et la considère comme une très forte preuve du transport des prévenus au sabbat. « Je croy, dit-il, ciue la marque ciue Satan imprime à ses sup'pos est de grande considération pour le jugement du crime de sorcellerie, comme témoignent aussi tous les modernes cpui ont été juges comme nous, [lesquels tiennent que les fnarques sont indices si forts et induisent des présompjtions si violentes contre les sorciers, cpu' estant jointes avec d'autres indices, il est loisible de passer à leur condamnation. »

Pour la recherche des marques, Pierre de Lancre se faisait habituellement assister par deux personnes : « un chirurgien estranger, mais néantmoins pour lors habitant de Rayonne, qui, à force de visiter les dits sorciers et rechercher les marques, y devint merveilleusement entendu et suffisant, » et une fille de dix-sept ans, nommée Morguy, ancienne sorcière, « mais ayant, depruis, quitté le mestier par la grâce de Dieu. » C'était principalement elle qui visitait les jeunes filles et les enfants. «Le chirurgien estoit pour les sorcières..., estant jjIus raisonnable d' esteindre en luy la concupiscence ciue telles visites peuvent allumer (luy faisant seulement voir des charognes en vie, si horribles ciue c'est merveille cpue le diable mesme les veuille cognoistre), que l'amorcer par la visite, la sonde, V atouchement et l'espjreuve de ces jeunes

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fillettes, qui ne sont, en ce pays là, que trop libres pour laisser voir la marque, en quelque partie qu'elle soit. » Quand il devait rechercher les marques, le chirurgien commençait par bander les yeux aux sorcières, puis il procédait à l'exploration de la sensibilité de la façon suivante : «Il avoit une espingle en la 'main gauche, avec la teste de laquelle il faisait semblant de pincer la sorcière en plusieurs lieux ciu'elle ne pouvoit voir, ayant les yeux bande:;, et en la main droite il avoit une esguille ou une aleine bien déliée, et, ayant pincé la sorcière avec la teste de l'espingle en plusieurs lieux, elle se trémoussoit et se plaignoit artificiellement , comme si elle eût souffert cfuelciue grande douleur et, néantmoins bien qu'en mesme temps an lui mit l'esguille juscjices aux os, elle ne disait mot^. »

Les médecins partageaient sur ce point les erreurs et les superstitions de l'époque; ils s'employaient même de leur mieux à les propager. Dans une brochure publiée au commencement du xvii° siècle ^ Jacques Fontaine, «conseiller et médecin ordinaire du roy et pjremier professeur en son Université de Bourbon en la ville d'Aix, » cherche à démontrer « ciue le onaling esprit marc[ue tous les sorciers et que nul n'est marciué des marques qu'on trouve ordinairement , sans son consentement.» «Les marques, dit-il, sont les preuves les plus asseurées de sorcellerie, comme inimitables et qui ne sont subjectes au soupçon de fausseté. »

En homme habitué aux difficultés du diagnostic, Jacques Fontaine établit les caractères différentiels des marques diaboliques et des affections pathologiques qui pourraient les simuler. La paralysie et la ladrerie, dit-il, rendent les parties du corps insensibles; mais, si l'on vient à piquer ces parties, il s'en écoule du sang, tandis que quand on pique les marques, elles ne rendent aucune humeur. Les verrues, les cors sont aussi insensibles; mais on les distingue par les élevures qu'ils forment au-dessus de la peau. Dans la gale, les dartres et autres maladies, les croûtes seules sont insensibles, et au-dessous d'icelles «on trouve un sentiment exciuis ». «Partant, les marciues des sorciers sont

1 Pierre de Lancre, Tableau de l'inconstance des mauvais anges et démons, etc., petit iu-4°. Paris, 1612, p. 181 à 192.

- Des marques des sorciers et de la réelle j')ossession que le diable prend sur le corps des hommes, etc. Dédié à la reyne régente de France, par Jacques Fontaine, à Lyon, 1611-

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distinguées de toutes les sortes de maladies qui ont accoustumé de siirvenir au corps humain. »

Pour le D' Fontaine, les parties marquées sont des parties sèches et froides : elles ne sentent pas; elles ne saignent pas quand on les pique; elles ne sont pas nourries par des humeurs naturelles; elles sont mortes. «-Mais on dira que, selon la doctrine des médecins, ou le mort tue le vif ou le vif chasse le mort.,. Nous répondons à cet argument : Quand la mortification d'une partie naît d'une humidité corrompue, lors le mort tue le vif qui lui est voisin; mais cpiand le mort est sec, comme sont les marques des sorciers, la pjroposition est fausse. Car ce qui apporte la mort à la partie est l'infection; or, est-il cpue l'infection est engendrée par la vapeur infecte; le sec ne produit point de vapeur, et partant les marciues des sorciers ne causent aucune infection aux parties qui les touclient., et partant point de mort. »

Il reste un point important à résoudre : comment le diable fait-il les marques sur les corps des sorciers? Sur ce point J. Fontaine n'est pas aussi affirmatif que sur les autres. C'est probablement, dit-il, avec le fer chaud et un certain onguent, et si ces moyens ne produisent pas d'eschares ni de cicatrices, c'est que Satan « est si suffi.sant opérateur ciu'il a le moyen cV appMciuer le feu près du, corpjs sans pjroduire aucune escliare ».

En somme, les théologiens, les magistrats et les médecins étaient d'accord pour considérer les marques comme des preuves à peu près certaines de la possession diabolique. Malheur au prévenu qui s'était laissé enfoncer l'épingle dans la peau sans crier! La découverte des marques terminait l'instruction et démontrait la culpabilité. L'accusé n'avait plus qu'à se repentir, en attendant l'heure du supplice.

De nos jours, quand une personne est soupçonnée d'hystérie, le médecin procède vis-à-vis d'elle comme le faisaient les juges du moyen âge, dans les enquêtes qu'ils dirigeaient contre les sorcières. Il commence par accumuler les preuves morales de l'existence de la névrose. Jl interroge le malade sur ses antécédents héréditaires et morbides. Il s'enquiert de la nature et des caractères des accidents actuels. Enfin, avant d'affirmer son diagnostic, il explore attentivement la sensibilité du sujet; il soumet la peau, les muqueuses, les organes des sens à des examens réguliers, et dans la grande majorité des cas, il découvre, au cours de ces

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examens, des troubles sensitifs qu'on considère maintenant comme de véritables marques de la possession liystêriqiie, comme des stigmates de l'hystérie.

Depuis que la critique historique est arrivée à démontrer que la plupart des prétendues sorcières du moyen âge n'étaient que de vulgaires hystériques, on comprend très bien comment l'anesthésie cutanée était si fréquente chez les personnes accusées du crime de sorcellerie. Mais ce qui doit rester pour nous un sujet d'étonnement ot d'humiliation, c'est que pendant plusieurs siècles les médecins aient ignoré l'existence ou méconnu la valeur séméiologique d'un symptôme banal, vulgaire, facile à observer, et que, par le fait de leur ignorance, ils soient devenus les propagateurs de superstitions absurdes et les complices de cruautés abominables.

En fait, il y a à peine cinquante ans que l'anesthésie des hystériques est connue des médecins. Les auteurs anciens, même ceux qui ont étudié l'hystérie avec le plus de sagacité, Sydenham (1681), Louyer-Villermay (1816), Georget (1824), Landouzy (1846), n'en font aucune mention.

Les premières observations régulières relatives à l'anesthésie hystérique datent de 1843. A cette époque Piorry ^ en montra des exemples à son cours de clinique. Un an après, Macario - en publia quelques cas dans un mémoire souvent cité sur la paralysie hystérique; mais c'étaient là des faits isolés, que tout le monde considérait comme des curiosités pathologiques, plus intéressantes par leur rareté que par leur importance clinique.

Gendrin paraît avoir reconnu, le premier, la fréquence et la valeur diagnostique des troubles sensitifs chez les hystériques. Dans une lettre adressée à l'Académie de médecine de Paris le 11 août 1846, cet observateur distingué s'exprimait dans les termes suivants: «L'hystérie, disait-il, n'est point uniquement caractérisée par des attaques spasmodiques reproduites par intervalles; c'est une maladie continue qui présente toujours, dans les intervalles des attaques, des symptômes qui suffisent pour la caractériser. Dans tous les cas d'hystérie, sans exceptions, depuis le début de la maladie jusqu'à sa terminaison, il existe un état d'insensibilité générale ou partielle. Au plus léger degré l'anesthésie n'occupe que certaines régions de la peau; au plus

^ Cité par Briquet.

^ Macario, Annales médico-psycliolQgiq'nes, 184i,

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haut degré elle occupe toute la surface tégumentaire et celle des membranes muqueuses accessibles à nos moyens d'investigation, telles que la conjonctive, la pituitaire, la muqueuse bucco-pharyngienne, celle du reclum, du canal de l'urètre, de la vessie, du vagin. Il n'est pas très rare que l'anesthésie existe dans les organes des sens et qu'elle s'étende dans les parties profondes. Certaines malades perdent jusqu'à la conscience de la position de leurs membres et des actes de la locomotion. Il n'y a pas de rapport constant entre le degré de l'anesthésie et l'intensité et la fréquence ou la forme des attaques, etc. »

Ces opinions furent accueillies avec une certaine méfiance; mais elles furent bientôt confirmées par des observations tout à fait démonstratives.

En 1847, Ilenrot développa les idées de Gendrin dans une thèse très soignée ayant pour titre : De l' anesthésie et de l'Iiyperesthésie hystériqites K Puis vinrent les mémoires de Skokalsky % E. Mesnet \ A. Voisin * et, en 1859, le livre de Briquet %

Briquet étudia l'anesthésie hystérique avec un soin et une perspicacité des plus remarquables. Il affirma la fréquence de ce symptôme. Sur 400 malades étudiés par lui, il en trouva 340, c'est à dire 60 pour 100, qui présentaient des signes évidents et bien constatés d'anesthésie cutanée. Cette anesthésie était quelquefois disposée en îlots irrégulièrement disséminés sur la surface du tégument; quelquefois elle était exactement limitée à une moitié latérale du corps; quelquefois, enfin, elle était uniformément répandue sur tout le corps. Souvent elle s'étendait aux muqueuses et aux organes des sens.

Les recherches de Briquet méritaient à tous égards de fixer l'attention des observateurs sérieux. Cependant, bien peu de personnes s'occupèrent d'en contrôler les résultats. La plupart des médecins restaient indifférents ou sceptiques à l'égard de l'hystérie, et ce fut une sorte de révélation quand, en 1872, M. le professeur Charcot, développant l'histoire de l'hémianesthésie ",

1 H. -A. Henrot, De Vanestli. et de l'hyperestli. hystérlq. Th. cloct., Paris, 1847, n" 50.

2 Skokalsky, Ueber Anœsthesia und Hyperesthesia bel liysterisclien Frcmen (Prager Vierl,eljahresbericlit, 1831).

•"* E. Mesnet, Étude des paralysies hysténques. Th. doct., Paris, 1852, n» 20.

* A. Voisin, De V anesthésie cutanée hystérique (Gazette hebdomadaire de médecine et de chirurgie, 1858).

'•> P. Briquet, Traité clinique et thérapeutique de l'hystérie. Paris, 1859.

« Cliarcot, Leçons sur les maladies du système nerveux, 1872, t. I, X« leçon : De V hémianeslhésle hystérique.

DEGRES ET VARIETES. Gl

démontra par de nombreux exemples la réalité et la fréquence de ce symptôme chez les hystériques. A cette époque, l'enseignement de M. Charcot attirait déjà à la Salpêtrière beaucoup de savants français et étrangers. Je me rappelle encore la stupéfaction qui se peignait sur tous leurs visages lorsque le maître enfonçait sans hésiter de longues épingles d'acier dans les membres anesthésiques des hystériques de son service. Remarquez que presque tous les médecins qui étaient si grandement surpris par ces expériences avaient lu le livre de Briquet. Interrogés sur les symptômes de l'hystérie, pas un d'eux n'eût oublié de signaler l'anesthésie cutanée; mais cette anesthésie, qu'ils connaissaient de réputation, ils ne l'avaient pas vue par eux-mêmes, ils ne l'avaient jamais directement constatée, et ils n'imaginaient pas qu'elle pût avoir des caractères aussi nets.

Quoi qu'il en soit, les démonstrations faites par M. Charcot et les recherches poursuivies sous sa direction à la Salpêtrière eurent pour résultat de vulgariser la connaissance de l'anesthésie hystérique et de mettre l'existence de ce symptôme au-dessus de toute contestation. Elles peuvent être légitimement considérées comme le point de départ des nombreux travaux qui ont été publiés depuis une quinzaine d'années sur ce sujet.

L'anesthésie cutanée est caractérisée par l'abolition totale ou partielle, complète ou incomplète, des perceptions sensitives ayant leur point de départ dans la peau.

Dans les conditions physiologiques, vous le savez, la peau nous fournit des sensations multiples et complexes de contact, de pression, de température, etc., et si une excitation trop forte vient à être appliquée sur un point quelconque de sa surface, le sensorium en est aussitôt informé par une perception douloureuse dont la nature et l'intensité sont en rapport avec la qualité et la violence de l'excitation provocatrice.

La peau anesthésique a perdu en totalité ou en partie sa sensibilité normale. Elle est insensible à tous les modes d'excitation ou seulement à quelques-uns d'entre eux. C'est vous dire qu'il existe dans l'anesthésie des degrés et des variétés que nous allons étudier sur nature.

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Voici une malade qui est atteinte à'anesthésie totale et complète. Je traverse sa main avec une épingle, je brûle avec un thermocautère la pulpe de ses doigts, je pince de toutes mes forces un pli de la peau de son avant-bras, tout cela laisse notre malade indifférente; elle ne sent pas le contact, elle ne souffre pas quand on la pique, quand on la pince ou quand on la brûle. Son anestliésie est donc totale, puisqu'elle porte sur tous les modes de la sensibilité cutanée, et complète, puisque les excitations les plus énergiques ne sont suivies d'aucune perception.

Yoici une autre malade chez laquelle Tanesthésie est totale et incomplète. Chez elle, les sensibilités cutanées sont émoussées, non abolies. Les contacts sont perçus, pourvu qu'ils soient un peu énergiques. Les piqûres, les pincements, les brûlures provoquent des sensations désagréables, mais beaucoup moins vives que chez les personnes dont la peau a conservé sa sensibilité normale. On a donné le nom d'hypoestliésie à cet affaiblissement des sensibilités cutanées.

L'anesthésie peut qïvq partielle. Il existe même plusieurs variétés d'anestJiésies partielles, car l'un ou l'autre des différents modes de la sensibilité cutanée peut être aboli alors que les autres sont conservés. Je vais vous montrer quelques exemples des principales variétés de l'anesthésie partielle.

a) Yoici une malade qui ne ressent pas la moindre douleur lorsqu'on soumet sa peau à des excitations violentes, bien qu'elle perçoive encore très nettement le simple contact des corps étrangers, le frôlement et le chatouillement. Les yeux fermés, elle se rend parfaitement compte de la forme, de la dimension, de l'état lisse ou rugueux des objets qu'on place dans sa main. Elle peut reconnaître, par le simple contact, une étoffe de soie ou de toile; elle distingue un corps sec d'un corps mouillé; et cependant si nous traversons de part en part la pulpe de ses doigts avec une épingle, elle n'en éprouve pas de douleur. Un jour elle s'est brûlée profondément la main avec un fer k lisser sans s'en apercevoir. Elle se rendait bien compte qu'elle touchait un fer chaud, mais comme elle ne souffrait pas à son contact, elle ne pensait pas qu'il fût assez chaud pour brûler les chairs. Cette variété d'anesthésie partielle, dans laquelle les sensations tactiles sont conservées tandis que les sensations douloureuses sont abolies, a reçu le nom iVannlr/èsie.

ANESTHESIES PARTIELLES. 03

b) La thermoanesthésie est une autre forme de dissociation morbide des sensations cutanées. Les malades qui en sont atteints perçoivent les contacts, ils souffrent quand on les pince ou quand on les pique, mais on peut les brûler profondément sans qu'ils en aient conscience. Ils ne sentent pas les excitations thermiques. Voici un jeune homme hystérique qui présente ce phénomène de la thermoanesthésie sur tout le membre inférieur gauche. On peut plonger indifféremment son pied gauche dans de l'eau glacée ou dans de l'eau très chaude, sans qu'il en soit impressionné. On peut, comme je le fais maintenant, promener le thermocautère rougi sur la peau de sa cuisse, sans qu'il en éprouve la moindre souffrance; et cependant il sent les contacts et se plaint vivement si on le pince ou si on le pique.

c) Chez quelques malades on observe une perte absolue des perceptions tactiles et douloureuses, sauf de celles qui résultent des excitations thermiques. M. Frahz Millier a publié un cas de ce genre. Jl s'agissait d'une petite hystérique qui était hémianesthésique du côté gauche. Elle ne sentait plus, de ce côté, ni les contacts, ni les pincements, ni les piqûres, mais elle percevait très bien les sensations de chaud et de froid ^

d) Il arrive quelquefois que les sensations électriques sont seules abolies. Les sensibilités cutanées au contact, aux températures, à la douleur sont intactes, et cependant les malades ne ressentent pas la sensation spéciale à laquelle donne lieu, chez les sujets normaux, le passage à travers la peau d'un courant faradique intense.

e) On a constaté enfm, chez quelques malades, la persistance de la sensibilité électrique sur des parties du tégument où tous les autres modes de sensibilité étaient abolis. M. Charles Richet^ a fait connaître en France cette variété particulière d'anesthésie partielle qui se trouve nettement signalée dans une thèse soutenue à Berlin, en 1869, par M. von Rabenau '^ et qui du reste n'est pas très rare.

1 Franz MûUer, communication au Congrès médical de Steyermark, séance du 30 mars 1885, à Graz. Anal, in Giornalc di neuropatologia, 1885, p. 126.

^ Ch. Piichet, Gazette médicale de Paris, 1876, n" 9.

3 Friedrich von Rabenau, Ueber die Sensibilltàtsstôrangcnhei Hysterischen, Berlin, 1869. « Ebenso sah ich, bei einer sonst total aniisthetischen Haut, das ein faradisclies Strom von so gei'inger Intensitàt, dass andere Kranke and Gesunde ihn auf dem Dorsum Manus Icaum als enipt'enlich bozeichneten, von der Kranken empfiuiden wurde

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En voici un exemple tout à fait typique. Albertine M... est anesthésique du côté gauche du corps. Je pince, aussi fortement que je le puis, la peau de son avant-bras gauche, sans qu'elle en éprouve la moindre douleur; je la pique profondément, je la brûle, sans que la malade s'en aperçoive; mais si je fais passer un courant faradique de moyenne intensité à travers la peau de ces mêmes régions qui sont insensibles à la piqûre, à la brûlure et au pincement, elle se plaint très vivement.

Nous venons de passer en revue les principales variétés de l'anesthésie cutanée des hystériques. Pour vous en faciliter l'étude, je vous engage à jeter un coup d'œil sur le tableau synoptique suivant :

VARIÉTÉS DE l'ANESTHÉSIE CUTANÉE DES HYSTÉRIQUES.

i° Totale, c'est \ à dire portant sur / a. Complète : anesthésie proprement dite. toutes les^ percep- ( y^^ Incomplète : hypoesthésie.

tions sensitives.

a. Perte des sensations douloureuses avec conservation des sensations tactiles : analgésie.

h. Perte des sensations thermiques avec conservation des sensations tactiles et douloureuses : thermo-

H \ 2° Partielle, I anesthésie

w I c est a dire portant j ç, Perte des sensations tactiles et douloureuses avec

^ I sur ceitaines sen- . conservation des sensations thermiques : anes-

sations, les autres j ^/^^;^^g ^^^,^^ thermoesthésie.

étant conservées.

Perte isolée des sensations électriques : électroanesthésie.

Conservation isolée des sensations électriques : anesthésie avec électroesthésie. ,

Je ne dois pas vous laisser ignorer que toutes les formes d'anesthésie qui figurent sur ce tableau ne sont pas également fréquentes. L'anesthésie complète, l'hypoesthésie et l'analgésie sont très communes, La thermoanesthésie et l'anesthésie avec électroesthésie sont moins fréquemment observées. Quant aux autres variétés, elles sont tout à fait exceptionnelles.

Vous remarquerez. Messieurs, que je n'ai pas fait figurer dans ce tableau la perte isolée des sensations tactiles. C'est qu'en

iiud eine geringe Steigerung schon als Schmerz bezeichnet wurde. Ich sah dièses Verhalten vier Mal ausserdem; hei einer der Kraiiken weis ich zwar nicht anzugeben, in welches Slài'ke der Stroni angewendet wurde. Bei den drei ûbrigen lûanken Avurdeii Sti'onie mitllefcr Intcnsilut bel sonst totalci' Anasthesic percipirt. » (P. 15.)

HAPIIALGESIE. 05

effet cette forme d'anestliésie partielle n'appartient pas à l'hystérie. On l'observe souvent chez des malades atteints de lésions organiques de la moelle ou des nerfs périphériques, mais on ne la rencontre pas chez les hystériques.

Je ne vous ai pas parlé non plus, pour les mêmes raisons, de certains troubles des perceptions sensitives qui sont très communs dans les affections organiques du système nerveux, par exemple du retard et du redoublement des perceptions, des erreurs dans la localisation des sensations, etc. Ces phénomènes sont habituellement sous la dépendance de lésions matérielles des nerfs périphériques ou de la moelle épinière. Par cela seul qu'on constate leur existence chez un malade, on doit presque éliminer l'hypothèse de l'hystérie.

On a quelquefois signalé chez des hystériques une perversion des perceptions thermiques, par suite de laquelle les corps froids donnaient aux malades une sensation de brûlure insupportable, tandis que les corps chauds leur paraissaient glacés; mais cette forme de paresthésie est tout à fait exceptionnelle. En revanche, il n'est pas excessivement rare d'observer, chez les malades de ce genre, une forme très singulière de perversion sensitive, à laquelle j'ai donné le nom àliaphalgésie et sur laquelle je dois vous fournir quelques détails.

L'haphalgésie (à'fri, contact, et aX-pq, douleur) est une variété de paresthésie caractérisée par la production d'une sensation douloureuse intense à la suite de la simple application sur la peau de certaines substances qui ne provoquent, à l'état normal, qu'une sensation banale de contact. Une de nos anciennes hystériques, que j'ai priée de venir aujourd'hui à la clinique, présente à un haut degré ce singulier phénomène.

Voici, en quelques mots, l'histoire de notre malade :

Thérèse C..., âgée de trente-trois ans, est la fille d'un père apoplectique et d'une mère nerveuse d'un caractère extrêmement violent. Vers l'âge de dix-sept ans, elle est devenue sujette à des évanouissements périodiques, accompagnés de raideur des membres et survenant à peu près régulièrem.ent à toutes les époques menstruelles. Mariée, à dix-neuf ans, avec un gabarier, elle fut depuis lors débarrassée de ses évanouissements. Elle eut, peu de

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temps après son mariage, deux grossesses qui se terminèrent heureusement.

Le 20 août 4877, un orage violent éclata à Bordeaux. Thérèse G... était fort inquiète, parce que son mari se trouvait, ce jour-là, en voyage sur l'embouchure de la Gironde. Au plus fort de la bourrasque, elle s'approcha de la fenêtre de sa chambre pour en assurer la clôture; mais, à ce moment même, un éclair traversa le ciel, et la fenêtre, mal assujettie, s'ouvrit violemment. Thérèse, épouvantée, tomba à la renverse et perdit connaissance. Elle eut alors une attaque convulsive qui dura pendant neuf heures consécutives (de huit heures et demie du soir à cinq heures du matin), malgré toutes les tentatives faites par un médecin du quartier pour l'arrêtei'.

A partir de ce jour, Thérèse G... a été constamment en proie à des accidents hystériques variés : péritonisme, convulsions, délire, paralysies ou contractures des membres, etc. Elle est entrée pour la première fois à l'hôpital en 1882, à cause d'une chorée hystérique, et quand je procédai à l'examen régulier de sa sensibilité cutanée, je constatai déjà les mêmes phénomènes que je vais vous montrer.

Tout le côté gauche du corps est anesthésique. Les frôlements légers de la peau, les pincements énergiques, les piqûres, les brûlures, les excitations électriques, même très fortes, ne donnent lieu à aucune perception; mais si on vient à appliquer sur cette peau anesthésique certains métaux, la malade éprouve aussitôt une sensation très désagréable et se recule vivement. Le cuivre, le laiton, l'argent et l'or senties métaux dont l'action haphalgésique a le plus d'intensité. Vient-on à placer dans la main gauche de Thérèse une pièce de monnaie, la main se ferme vivement et se contracture avec une telle énergie qu'il faut développer des efforts considérables pour la rouvrir. Pendant ce temps, la malade s'agite, pousse des cris et, après quelques secondes, elle a une attaque convulsive.

Les mêmes phénomènes se produisent lorsqu'elle touche un bouton de porte métallique ou un chandelier en cuivre. Elle à dû proscrire de son ménage tous les objets en cuivre, à cause des accidents auxquels leur contact involontaire donnait lieu. Elle ne peut toucher des bijoux en or ou compter de l'argent que de la main droite, dont la sensibilité est normale. Elle compare la douleur que lui fait éprouver le contact de ces métaux à une sensation indéfinissable de vibration chaude, plus désagréable assurément que celle que provoque du côté opposé le passage d'un fort courant faradique. Bien que la conctracture musculaire accompagne la douleur, il est à remarquer que la sensation douloureuse est tout à fait indépendante do la contraction des muscles. En voici la preuve : j'applique une pièce d'or sur le lobule de l'oreille de la malade, et celle-ci se plaint tout aussi vivement que lorsque le métal est placé en contact avec des parties de peau qui recouvrent des masses musculaires.

Quand on constate, pour la première fois, des phénomènes étranges romme ceux dont je viens de vous entretenir, on est

liAPHALGÉSIE. 67

toujours un peu disposé à les attribuer à des supercheries des malades ou à des influences imaginaires. Je n'ai pu me défendre de ce sentiment, et pour m'édifier sur sa légitimité, j'ai fait fabriquer, avec des métaux différents et avec diverses substances non métalliques (verre, porcelaine, caoutchouc, bois, etc.), des disques d'un diamètre uniforme. Puis, après avoir soigneusement bandé les yeux de la malade, j'ai appliqué successivement ces diverses substances au contact de sa peau. En procédant ainsi, j'ai pu m'assurer que certaines substances (cuivre, laiton, or, argent) étaient toujours très actives; que d'autres (plomb, étain, porcelaine, verre, ivoire, caoutchouc, bois d'ébène et de buis) étaient toujours indifférentes; que d'autres enfin (fer, acier, zinc, bois de noyer) donnaient lieu à une sensation désagréable, mais supportable. L'expérience, refaite plusieurs fois et à des intervalles assez prolongés, ayant toujours donné les mêmes résultats, j'en ai conclu que l'hypothèse d'une supercherie volontaire ou d'une répulsion purement imaginaire pour certaines substances devait être écartée, et j'ai recherché sur d'autres malades le phénomène de l'haphalgésie.

Je ne l'ai rencontré, je dois le dire, qu'un petit nombre de fois. Il était cependant très net chez cette jeune fille de dix-huit ans, nommée Pauline T,.., que vous avez vue pendant près de cinq mois au n° 12 de la salle 7. C'était une hystérique k accès convulsifs très violents et très fréquents. Elle était anesthésique du côté gauche du corps. Lorsqu'on venait à toucher sa peau avec de l'argent, elle éprouvait au point de contact du métal une sensation de brûlure qui augmentait rapidement d'intensité et devenait assez vive, si on prolongeait l'application, pour provoquer des cris et donner lieu à l'explosion d'attaques convulsives. Chez elle, l'haphalgésie existait aussi bien du côté droit (non anesthésique) que du côté gauche (anesthésique). La sensation de brûlure était même plus vive à droite qu'à gauche. Le cuivre, le laiton, le plomb, le zinc, l'acier, l'étain, la porcelaine avaient une action à peu près semblable à celle de l'argent, mais cependant moins intense. Le fer, l'ivoire, le verre, le bois, le caoutchouc ne provoquaient qu'un léger agacement. L'or était absolument inactif.

Je n'essaierai pas. Messieurs, de vous fournir une explication physiologique plausible de cetétrange phénomène de l'haphalgésie K Je me contente de vous signaler son existence chez certaines

1 Voii^ sur ce sujet: Alfred Binet, Contribution à l'étude de la douleur chez les h]jstériques {Revue ■philosophique, août 1889).

68 ANESTHÉSIE CUTANEE.

hystériques et de vous dire qu'il a très vraisemblablement une valeur séméiologique sérieuse, car je ne l'ai jamais rencontré que chez des malades atteints d'hystérie avérée.

Il résulte de l'étude que nous venons de faire ensemble des différentes variétés de l'anesthésie cutanée des hystéTiques, que pour avoir des notions exactes sur l'état de la sensibilité de la peau chez les malades de ce genre, il ne suffit pas, comme on le fait trop souvent, de piquer ou de pincer quelques points du tégument, et de conclure d'après cet examen sommaire. Il faut étudier successivement et avec méthode les divers modes de la sensibilité cutanée. Il n'est pas nécessaire de se munir pour cela des instruments qui ont été proposés par divers auteurs pour mesurer la sensibilité. Les œsthésiomètres de Weber, de Sieveking, de Manouvriez peuvent être utiles dans certaines recherches spéciales; ils ne sont pas indispensables dans les explorations cliniques habituelles. Ce qui importe au clinicien, c'est de découvrir les troubles sensitifs existants, non de les mesurer mathématiquement. Vous arriverez au but en procédant de la manière suivante :

Après avoir fermé les yeux du malade, vous rechercherez l'état de sa sensibilité tactile, en passant légèrement le bout du doigt ou un corps étranger sur différents points de sa peau, ou encore en plaçant dans sa main de petits objets dont vous le prierez d'indiquer la forme et la nature. La façon dont votre malade supportera les piqûres et les pincements vous donnera des indications sur l'état de sa sensibilité à la douleur. Vous serez fixés sur le degré de sa sensibilité électrique en lançant à travers sa peau des courants faradiques d'intensité graduellement croissante. Vous apprécierez l'état de sa sensibilité thermique en laissant tomber, sur différents points de son corps, des gouttes d'eau froide ou chaude. Enfin, bien que Vhaphalgésie ne soit pas très fréquente et que sa valeur séméiologique ne soit pas encore exactement déterminée, je vous engage à terminer votre examen par la recherche de cette variété de paresthésie.

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