SEPTIÈME LEÇON
DE L'ANESTHÉSIE CUTANÉE DES HYSTÉRIQUES (fin).
SOMMAIRE
I. Symptômes de l'anesthésie cutanée des hystériques : 1" abolition des réflexes au chatouillement, sauf, dans quelques cas, du réflexe de Piosenbach; 2" conservation des réflexes vasculaires, érecteurs, sécrétoires, et du réflexe sensitif pupillaire; S*» absence de sensations subjectives désagréables et d'incommodités notables. Indifférence remarquable avec laquelle les hystériques supportent leur anesthésie. Conséquences pratiques de cette indifférence.
IL Phénomènes morbides éventuellement associés à l'anesthésie cutanée : 1" abaissement de la température locale et ralentissement de la circulation capillaire; 2° absence d'hémorragies après les piqûres, causes de ce phénomène; il n'est pas en rapport constant avec l'insensibilité cutanée; autres anomalies des réactions vaso-motrices de la peau des hystériques; 3" amyosthénie.
III. L'anesthésie cutanée ne peut être simulée. Moyens à employer pour déjouer les supercheries.
Messieurs,
J'ai cherché à vous faire connaître, dans la leçon précédente, les différentes variétés de l'anesthésie cutanée des hystériques. Je voudrais vous parler aujourd'hui des phénomènes morbides qui accompagnent la perte de la sensibilité de la peau. Parmi ces phénomènes, les uns dépendent directement de l'anesthésie dont ils sont, à proprement parler, les symptômes; les autres coexistent souvent avec l'anesthésie, mais ne sont pas liés à elle par un rapport nécessaire de causalité. Nous nous occuperons tout d'abord des premiers.
Les principaux symptômes de l'anesthésie cutanée des hystériques sont : r l'abolition de la plupart des réflexes consécutifs au chatouillement de la peau; 2° la conservation des réflexes dits
organiques et du réflexe pupillaire sensitif; 3° l'absence de sensations subjectives et d'incommodités notables.
1° Abolition des réflexes consécutifs au chatouillement de la peau. — En règle générale, les réactions motrices qui suivent le chatouillement de la peau sont directement proportionnelles au degré de la sensibilité cutanée; elles sont violentes si la peau est très sensible, elles sont faibles si la peau est hypoesthésique, elles sont abolies si la peau est complètement insensible.
Vérifions tout de suite cette règle sur quelques-unes de nos malades.
Voici une hystérique dont la sensibilité cutanée est conservée sur le côté gauche du corps et abolie sur le côté droit. Si l'on vient à passer légèrement les doigts sur la plante de son pied gauche, on détermine une réaction musculaire très vive dans tout le membre correspondant. Si on la chatouille sous l'aisselle gauche, elle frémit et repousse précipitamment la main de l'expérimentateur. Rien de semblable ne se produit lorsqu'on excite la peau du côté droit anesthésique. Les frictions légères ou énergiques de la plante du pied droit, le chatouillement de la moitié latérale droite du thorax ne déterminent ni sensations ni mouvements réflexes.
Chez toutes nos autres malades, les réflexes au chatouillement sont abolis dans les parties anesthésiques de la peau.
Il convient pourtant de faire quelques réserves au sujet du réflexe abdominal décrit par M. Rosenbach \ D'après cet observateur, l'excitation superficielle de la peau des parties latérales de l'abdomen déterminerait, à l'état normal, une contraction brusque des muscles sous-jaccnts. Ce réflexe serait aboli dans certains cas de lésions cérébrales, mais dans l'hystérie il serait toujours conservé sans atténuation, même dans les cas où il y aurait anesthésie de la peau.
Formulée dans ces termes absolus, la loi de M. Rosenbach n'est pas à l'abri de toute critique. Il est certain toutefois que le réflexe abdominal n'est pas en rapport aussi direct avec la sensibilité cutanée que les autres réflexes au chatouillement, que le réflexe plantaire en particulier. Notre malade va nous en fournir la preuve. Chez elle, la peau de la moitié droite du ventre est complètement anesthésique, et cependant les muscles du ventre se
' 0. Rosenbach, CentrcûhlaU: fur NervpnhranhheUen, von Erlenmeyer, 1879, n» 9, p. 193.
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contractent si l'on vient à passer légèrement le doigt sur la région de riiypocondre droit. Le réflexe est beaucoup plus énergique quand l'excitation est portée sur le côté gauche de l'abdomen, mais il n'est pas totalement aboli à droite, malgré l'anesthésie totale et complète de la peau de ce côté. J'ai vu d'autres hystériques, hémianesthésiques, chez lesquelles le réflexe abdominal était aboli des deux côtés. Il n'y a donc pas lieu d'attribuer à ce symptôme la valeur diagnostique que semblaient devoir lui donner les recherches de M. Rosenbach.
2° Conservation des réflexes organiques et du réflexe pitpillaire sensitif. — Si l'anesthésie des téguments abolit la plupart des réactions motrices consécutives au chatouillement, en revanche elle ne modifie pas d'une façon notable les réflexes vasculaires et sécrétoires. Ainsi les sinapismes déterminent habituellement la rubéfaction de la peau aussi bien sur les parties insensibles que sur les parties sensibles. Les vésicatoires se comportent identiquement de la même façon sur la peau normale et sur la peau anesthésique. Tout récemment j'ai fait placer à la même heure deux petits vésicatoires, l'un sur la cuisse droite anesthésique, l'autre sur la cuisse gauche sensible de Paule C... Huit heures après, l'épiderme était soulevé des deux côtés par une bulle remplie de sérosité, et les petites plaies ont guéri exactement dans le même laps de temps du côté gauche sensible et du côté droit complètement insensible.
Romberg signale parmi les symptômes de l'anesthésie cutanée la facilité avec laquelle les parties insensibles se mettent en équilibre de température avec les milieux qui les environnent. « Elles sont, dit-il, incapables de résister, comme le font les parties sensibles, aux variations de la température extérieure, et subissent par le fait de ces variations en plus ou moins, des modifications nutritives qui ne se produisent pas lorsque les nerfs cutanés ont conservé leur sensibilité ^ »
Cette observation de Romberg est parfaitement juste dans certains cas cl'anesthésie dépendant de lésion des nerfs périphériques, mais elle ne l'est pas dans l'anesthésie hystérique. J'ai fait souvent plonger pendant quelques minutes dans de l'eau très froide ou très chaude les mains ou les pieds de quelques-unes de
^ Romberg, Lehrbuch der Nervenkt'ankheiten des Menschen, 3"^ édit. Berlin, 1853, t. I, p. 240.
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nos hystériques hémianesthésiques, et je n'ai jamais pu saisir de différences appréciables dans les réactions vasculaires d'un côté à l'autre; toujours la température m'a paru s'abaisser ou s'élever également dans les parties immergées du côté anesthésique et dans celles du côté sensible. J'aurais été du reste fort étonné d'obtenir d'autres résultats, car j'avais déjà bien souvent remarqué que pendant l'hiver les hystériques ne sont pas plus sujettes à avoir des engelures dans les régions du corps où siège l'anesthésie que dans les autres, et que, pendant l'été, elles transpirent pareillement des parties sensibles et des parties insensibles du tégument.
11 serait intéressant de savoir d'une façon précise si les réflexes cardiaques et respiratoires succédant aux excitations cutanées sont modifiés par le fait de l'anesthésie de la peau. Mais, pour étudier cette question, il faudrait provoquer des excitations violentes, brutales, qu'il n'est pas possible d'utiliser dans l'expérimentation in anima nobili. Il est probable cependant que l'anesthésie cutanée ne supprime pas les réflexes dont nous parlons, car l'administration des douches froides détermine chez les hystériques atteints d'anesthésie générale les mêmes symptômes d'angoisse cardiaque et respiratoire que chez les personnes dont la peau est normalement sensible.
Briquet a remarqué que les organes érectiles peuvent devenir turgescents par suite de l'excitation de la peau qui les recouvre lors même que cette peau serait complètement anesthésique. Le fait est parfaitement exact. Yoici une malade dont le sein est totalement insensible. Je presse entre mes doigts son mamelon, je le traverse de part en part avec une épingle; cela ne produit aucune sensation. Néanmoins vous voyez que ce mamelon excité est devenu turgescent, qu'il est entré en érection. Briquet affirme que le clitoris anesthésique se comporte de la même façon que le mamelon. Cela est probable, mais pour des raisons sur lesquelles il est inutile d'insister, je n'ai pas contrôlé cette assertion.
Un autre réflexe qui persiste chez les hystériques malgré l'anesthésie de la peau, c'est le réjlexe pupillaire sensitif. Vous savez que, dans les conditions physiologiques, la pupille se dilate quand on excite un organe sensible quelconque. La pupille est un véritable œsthésiomètre dont MM. Schifif et Foa^ se sont servis
1 MM, Schilïet P. Foa, La pupUla corne estesiomelre {L'hnparzlale, 1874).