SEIZIÈME LEÇON
DES HYPERALGÉSIES HYSTÉRIQUES [suile et fin).
I. Présentation d'une malade atteinte de péritonisme hystéiique. Discussion du diagnostic.
IL Vomissements hystériques incoercibles. Examen d'un cas clinique.
III. Accidents hystériques simulant la méningo-encéplialite chronique. Exemple.
IV. Accidents hystériques simulant la méningite tuberculeuse. Exemple. Diagnostic diffé-
rentiel entre la méningite tuberculeuse vraie et la pseudo -méningite hystérique.
Messieurs,
Les hyperalgésie.s viscérales d'origine hystérique peuvent simuler une foule de maladies et donner lieu aux erreurs de diagnostic les plus imprévues. Je vous en ai montré plusieurs exemples dans la dernière leçon, je veux vous en soumettre quelques autres aujourd'hui.
Voici une malade qui présente les principaux symptômes de la péritonite chronique: elle vomit la plus grande partie des aliments qu'elle ingère; elle a une constipation opiniâtre; son ventre est dur, tendu, ballonné, et si douloureux à la pression qu'il est presque impossible de le palper. Cependant, elle n'a aucune lésion des organes abdominaux; elle n'est atteinte que (\q péritonisme hystérique.
Écoutez son histoire :
Observation I. — Marie Ar..., âgée de vingt ans, est une femme maigre, brune, à allures modestes et timides, cachant sous des dehors patelins une rouerie profonde et des instincts très vicieux.
194 DES HTPERALGÉSIES HYSTÉRIQUES.
Ses antécédents héréditaires sont loin d'être irréprochables. Sa mère était violente, brutale et lascive. Son père avait des attaques nerveuses, ressemblant à des attaques de somnambulisme spontané, sur lesquelles nous n'avons pu obtenir de renseignements précis.
Dès l'âge de cinq ans, Marie a commencé à avoir des crises de gastralgie qui duraient quelquefois quinze ou vingt jours et s'accompagnaient de vomissements continuels. Ces crises survenaient sans causes connues; elles cessaient brusquement, et, dans leurs intervalles, la malade mangeait et digérait très bien.
A neuf ans, elle fut placée dans un orphelinat où elle resta jusqu'à l'âge de dix-huit ans. Durant son séjour, elle eut plusieurs fois des accidents abdominaux caractérisés surtout par un gonflement énorme du ventre. Une fois, ces accidents la retinrent au lit pendant deux mois consécutifs. Le médecin de la maison déclara alors que l'enfant avait le carreau, mais ce diagnostic était évidemment erroné, car la maladie disparut brusquement sans laisser aucune trace.
Vers l'âge de douze ans, Marie commença à se livrer à la masturbation. Elle devint en même temps sujette à des tristesses profondes, sans motifs, avec besoin de sangloter et de pleurer. A cette époque, elle eut une grande émotion morale qui détermina la première attaque d'hystérie convulsive. Elle était sur le point de faire sa première communion, et elle avait caché à son confesseur -ses habitudes de masturbation. Au milieu d'un sermon sur l'enfer, qui l'impressionna vivement, elle perdit tout à coup connaissance et resta plusieurs heures en convulsions. Depuis ce jour, elle a eu un très grand nombre d'attaques analogues, soit spontanément, soit à la suite de contrariétés.
A dix-huit ans, elle quitta l'orphelinat où elle avait été élevée et profita aussitôt de sa liberté pour se livrer à un jeune homme qui l'abandonna après l'avoir rendue enceinte. Les attaques convulsives devinrent alors très fréquentes; le ventre se ballonna, les vomissements apparurent, et Marie, repoussée par sa famille et dénuée de moyens d'existence, entra dans notre service après avoir fait un séjour de plusieurs mois dans l'hôpital de Blaye.
Elle présentait alors, Comme elle présente encore aujourd'hui, des stigmates hystériques non douteux : anesthésie totale et complète de presque tout le corps (fig. ii), rétrécissement des champs visuels, diathèse de contractures, zones spasmogènes et spasmo-frénatrices disséminées sur différents points de la surface du corps. Elle était, en outre, très facilement hypnotisable.
Avec an pareil cortège de symptômes, il était impossible de méconnaître l'hystérie. Mais vous savez que tous les accidents morbides qui surviennent chez les hystériques ne sont pas nécessairement sous la dépendance directe et exclusive de l'hystérie. — iJans le eus particulier que nous étudions, il se pourrait fort bien
PÉRITONISME.
qu'il y eût à la lois des manifestations symptomatiques résultant de l'hystérie et d'autres manifestations symptomatiques résultant de lésions organiques tuberculeuses ou non du péritoine. Théoriquement, cette hypothèse peut être défendue; dans l'espèce, elle est inadmissible.
En effet, si on analyse avec soin les accidents abdominaux dont souffre notre malade, on ne tarde pas à se convaincre qu'ils n'ont que des analogies apparentes avec ceux qui caractérisent les péri-
Fiu. 11 — DisLi'ibuLion de ruualgcsic cutanée chez Marie i\...r
tonites chroniques. Premièrement, ils ne s'accompagnent pas de réaction fébrile; deuxièmement, il n'y a pas d'épanchement liquide dans le ventre; troisièmement, l'état général est relativement bon et l'amaigrissement très modéré. Or, une péritonite chronique, évoluant depuis deux ans, aurait certainement donné lieu a des poussées fébriles, à de Tascite el à une détérioration profonde de l'organisme.
Ces raisons, je l'avoue, ne sont pas absolument convaincantes, et si je n'en avais pas d'autres à vous fournir, je n'oserais pas affirmer
catégoriquement que nous avons affaire à une simple hyperalgésie hystérique de l'abdomen. Mais en voici une qui est de nature à dissiper tous les doutes.
Je vous disais tout à l'heure que Marie était facilement hypnotisable. Elle accepte, dans le sommeil hypnotique, un certain nombre de suggestions. Si, par exemple, on lui affirme qu'elle ne souffre plus du ventre et qu'elle n'en souffrira plus après son réveil, on obtient un apaisement subit de tous les symptômes abdominaux. La tension douloureuse du ventre disparaît. On peut alors déprimer la paroi abdominale, explorer à loisir les organes sous-jacents, percuter le foie et la rate, palper la masse intestinale, et, dans ces conditions, on ne constate ni empâtement profond, ni induration viscérale. Les vomissements eux-mêmes sont supprimés. Malheureusement l'effet de la suggestion n'est pas de longue durée, nous n'avons jamais pu la prolonger au delà de deux ou trois jours. Ce n'est pas assez pour guérir la malade, mais c'est plus que suffisant pour donner au diagnostic la certitude qui lui manquait.
Les vomissements incoercibles qui constituent un des principaux symptômes du péritonisme hystérique et qui accompagnent souvent les gastralgies hystériques, surviennent quelquefois sans phénomènes douloureux d'aucune sorte, sans ballonnement du ventre, sans perversions de l'appétit, sans troubles généraux de la nutrition. Ils paraissent dus alors à une hyperesthésie spéciale de la muqueuse gastrique ou à une hyperexcitabilité réflexe de l'appareil nerveux présidant aux fonctions de l'estomac.
Les malades atteints de cette forme de vomissements hystériques éprouvent le besoin de manger; ils mangent sans répugnance, mais à peine ont-ils terminé leurs repas qu'ils le vomissent sans douleurs comme le font les femmes enceintes.
Voici un exemple de cette forme intéressante d'hystérie gastrique :
Ors. II. — Vomissements hystériques. — Madeleine M..., âgée de dix-huit ans, est une jeune fille des environs de Libourne, grande, pâle, amaigrie, et qui n'a pas encore été réglée. Elle est entrée il y a huit jours à l'hôpital pour des vomissements incoercibles persistant depuis trois mois.
Son père et sa mère paraissent jouir d'une bonne santé, mais elle a une sœur hystérique et elle-même a eu dès son enfance des accidents