‹ Leçons cliniques sur la syphilisChapitre 12 sur 263 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Sommaire. — Du chancre. — Critique de cette dénominatiou. Comment 11 importe de la conserver, tout imparfaite qu'elle puisse être.

Question de la fréquence réelle du chancre chez la femme. — Le chancre syphilitique est-il rare chez la femme, comme on le dit généralement? — Réfutation de ce préjugé. — Statistiques.

Siège du chancre. — Question préalable : quelles sont pour la femme les sources de la contagion syphilitique? — I. Contagions provenant de l'homme (de beaucoup les plus fréquentes). — 11. Contagions provenant de la femme. — Syphilis transmises aux sages-femmes dans la pratique des accouchements. — Syphilis contractées par la succion du mamelon et le façonnement du bout de sein. — Épidémie de Condé. — 111. Contagions transmises par des intermédiaires inanimés. — Exemples. — In térèt qui se rattache à la connaissance de ces contagions insolites. — IV. Source de contagion spéciale à la femme : Allaitement. — Syphilis transmises aux nourrices par les nourrissons. — Fréquence de cet ordre de contaminations. — Autres sources hypothétiques de contagion : 1° par le sperme : — 2° par le fœtus dans l'accouchemenf. — Contagion par le fœtus in utero. — Discussion.

I. Le chancre syphilitique peut s'observer sur toute l'étendue de l'enveloppe tégumentaire, cutanée ou muqueuse. — II. Son siège le plus habituel est la région génitale.— III. Chez la femme plus souvent que chez l'homme, le chancre est extragénital. — Pourquoi? — Intérêt clinique se rattachant à ce dernier point. — Un mot de médecine légale à propos du chancre de l'anus.

Des cliancres génitaux. — Fréquence relative des ciiancros génitaux de divers sièges. — Du chancre utérin. — Sa fréquence réelle. — Ce chancre est infuiiment plus commun qu'on ne le croit en général. — Du ciiancro du vagin. — Excessive et jnexplicai)le rareté de ce d(>rnior accident.

Ciiez la femme connue ciipz 1 homme, les lésions do la syphilis primilive sont toujours discrètes et souvent solitaires. — Cependant, fréquence plus grande des chancres multiples chez la femme que chez l'homme. — Identité numérique des chancres extra-génitaux d'un sexe :\ l'autre.

Je VOUS (li.^ais, Messieurs, eu leruiinanl uoire dernière conlerenec. que la lésion iniliale de la syphilis, celle qui succède la première à l'inlroduclion de la malière syphilitique dans l'organisme, avait reçu la dénomination de chancre.

Si l'on eût choisi à dessein, pour qualifier cette lésion, le nom qui lui convînt le moins, on n'aurait certes pas mieux rencontré que cette appellation de chancre.

Qui dit chancre en effet dit, de par l'étymologie même de ce mot, plaie rongeante, ulcère qui dévore. Qui dit chancre appelle aussitôt à l'esprit l'idée d'un ulcère de mauvais aspect, de tendance extensive, et plus spécialement encore d'un ulcère creux, à bords taillés à pic, décollés ou renversés, à fond anfractucux ou irrégulier, à suppuration abondante, à pus auto-inoculable, etc., d'une plaie en un mot de caractère waiin, à progrès menaçants, à durée plus ou moins longue, à opiniâtreté particulière.

Or, de tous ces caractères que l'esprit et le langage rattachent par habitude à ce vieux terme de chancre, il n'en est aucun — aucun, entendez-le bien — qui appartienne à la lésion que je vais vous décrire. Ces caractères sont ceux que précisément il n'a pas. Si bien, contraste curieux, qu'après vous avoir dit : « C'est le chancre qui constitue l'expression initiale de la syphilis », je suis forcé d'ajouter aussitôt : « N'attribuez à cette dénomination de chancre aucun des caractères qu'elle peut, qu'elle doit même éveiller dans vos esprits ». Car, plus une plaie se rapprochera par ses attributs du type vulgairement dit chancreux, plus il y aura de chances pour qu'elle ne soit pas un chancre, du moins un chancre syphilitique. Plus une lésion prendra la physionomie, l'allure de ce qu'on appelait autrefois le chancre, plus elle sera différente de l'accident spécial que je vais vous décrire comme manifestation primitive, comme exorde de la syphilis.

Aussi bien ne serait-il pas sans avantage peut-être de délaisser cette dénomination surannée de chancre et de lui substituer un néologisme quelconque, mieux approprié à la qualification de l'accident. Cette réforme serait d'autant plus légitime que, pour comble de confusion, le mot chancre se trouve désigner aujourd'hui deux lésions très-différentes : l'une qui est le symptôme initial de la syphilis, et l'autre qui constitue une maladie étrangère à la syphilis, le chancre simple. Toutefois, il faut le reconnaître, une modification dans la nomenclature généralement acceptée soulèverait, aujourd'hui bien des résistances. Si convenable qu'elle pût être, une dénomination nouvelle serait bien

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difficile à introduire dans le langage, alors siirloul que ce vieux terme de chancre se rattache à tant d'écrits anciens et modernes, à tant de travaux, à tant de débats. L'usage a implanté prolondément ce mot dans la science; d'illustres maîtres l'ont consacré; ne serait-ce qu'en leur souvenir, en leur honneur, conservons-le. Mais conservons-le, en nous disant bien ceci tout d'abord : c'est, là un mot qui se dépouillera pour nous de son acception étymologique ou vulgaire ; c'est là un mot qui perdra pour nous sa signification ancienne, banale, et qui n'aura d'autre sens que celui-ci : accident initial de la syphilis, lésion primitive de contamination syphilitique.

Gela entendu et convenu entre nous, abordons actuellement le sujet qui doit nous occuper aujourd'hui.

Si le chancre, ainsi que je vous l'ai dit, constitue chez la femme comme chez l'homme la lésion initiale de la syphilis, il faut de toute nécessité qu'il s'observe sur la femme avec un certain degré de fréquence. Cela est évident, n'est-ce pas? Car, en admettant même que, pour des raisons faciles à concevoir, bon nombre de femmes ne se décident à venir réclamer nos soins qu'à une époque plus ou moins avancée de leur mal, il doit forcément s'en trouver quantité d'autres qui, plus soigneuses de leur santé, moins pudiques ou plus souffrantes, accourent vers nous dès les premiers symptômes d'une contagion redoutée. S'il n'en était pas ainsi, si le chancre, d'une façon générale, restait à l'état de rareté dans le sexe féminin, s'il constituait ici, dans cet hôpital, un phénomène exceptionnel, cela seul pourrait éveiller quelques soupçons et donner à penser que la syphilis fait son éclosion chez la femme d'une autre façon que chez l'homme, c'est-à-dire qu'elle s'écarte chez elle de ces lois d'évolution à l'exposé desquelles j'ai consacré notre première conférence.

Or, messieurs, c'est une croyance commune que le chancre est rare, très rare chez la femme. C'est une opinion très répandue que dans cet hôpital, spécialement consacré, comme vous le savez, au traitement des vénériennes, le chancre ne s'observe que d'une façon exceptionnelle. Vous trouverez signalée par beaucoup

d'auteurs cette prétendue rareté du chancre féminin. Un do mes très estimés collègues me disait récemment n'avoir rencontré ici même que trois chancres syphilitiques dans le cours d'une année. Un élève de cet hôpital donnant, dans une thèse intéressante à divers titres *, le relevé des observations recueillies dans le service de notre regrettable prédécesseur, M. Legendre, pendant l'année 4852, parle seulement de cinq chancres « sûrement infectants » sur un total de 348 malades.

Trois chancres en une année, cinq chancres sur 348 malades, quelle infime proportion, messieurs! Pas n'est besoin de commentaires pour faire ressortir la signification de tels chiffres.

Et beaucoup d'entre vous, j'en suis certain, sont entrés ici avec cette opinion que le chancre était une lésion exceptionnelle dans cet hôpital. « On ne voit pas de chancres à Lourcine », dit-on. Gela se répète, cela s'imprime; c'est chose convenue actuellement. Or rien, messieurs, rien n'est plus faux; rien n'est en opposition plus flagrante avec l'observation journalière. Je ne veux pas que vous sortiez d'ici avec ce préjugé dans l'esprit, et je ne réussirais pour aujourd'hui qu'à effacer de vos croyances cette étrange et regrettable erreur, que le résultat de cette conférence ne serait perdu ni pour vous ni pour moi.

Non seulement en effet le chancre n'est pas rare chez la femme en général et chez nos malades de Lourcine en particulier, mais il est, je puis dire, d'observation commune. Quelques chiffres vont vous convaincre.

Dans une période de deux années, 908 malades sont entrées dans nos salles pour des affections diverses, vénériennes presque toutes ^ Sur ce nombre 599 étaient amenées à l'hôpital par des manifestations syphilitiques.

1. Leroux, une Année à l'hôpital de Lourcine, thèse de Paris, 1855, page 22.

2. Voici le détail de la statistique à laquelle ces chiffres sont empruntés : Malades entrées dans nos salles pendant une période do deux années : 908.

Piépartition par nature de symptômes :

Chancres simples 53 malades.

Ciiancres syphilitiques (sans manifestations secondaires) 81 —

Chancres probablement mixtes 4.

Chancres de nature restée douteuse 9

Cliancrcs syphilitiques et accidents secondaires 50

Accidents secondaires ono

Or ces 599 malades se sont présentées à nous avec les accidents suivants :

398 affectées de lésions secondaires ; ii — d'accidents tertiaires ;

10 — de syphilis latente, sans manifestations actuelles; 30 affectées d'accidents syphilitiques secondaires associés à des chancres simples, résultat d'une contagion ultérieure;

15 affectées d'accidents syphilitiques dont il n'a pas été possible de déterminer la nature primitive ou secondaire;

Et 135 (135, notez bien ce chiffre) affectées soit d'accidents primitifs, de chancres, sans autres manifestations, soit àQ,cliancres associés à des manifestations consécutives. C'est-à-dire, en somme, que :

1° Sur un chiffre de 908 malades admises dans nos salles comme le hasard nous les présentait, nous en avons rencontré 135 affectées de chancres syphilitiques. — Proportion : un chancre sur 7 malades environ.

2° Sur un chiffre de 599 malades syphilitiques, nous en avons trouvé 135 affectées de chancres. — Proportion : un chancre sur 4 ou 5 malades syphilitiques.

Ces chiffres portent leur signification avec eux. Ils témoignent aussi péremptoirement que possible de la fréquence du chancre

Accidents tertiaires 11 malades.

Syphilis latente (sans accidents aclucls) 10 —

Accidents syphilitiques dont il n'a pas été possible de dolcr-

mincr la nature primitive ou secondaire 15 —

Accidents secondaires et chancres simples ultérieurs 30 —

Cas où la sypiiilis, bien que probable, est restée douteuse ... 11 —

Affections blcnnorrhagiques 82 —

Herpès 22 —

Ulcérations ou lésions diverses restées douteuses 18 —

Végétations ••• -12 —

Adénite simple 1 —

Bubons rhancreux 2 —

Affections utérines, volvaires, vajîinalos, etc. (non vénériennes). -^7 —

Lésions diverses, affections vulgaires 22 —

Total 908 —

.le dois dire qu'une autre statistique portant sur un total de cinq années nous a fourni des résultais presque identiques, dans lesquels toutefois la fréquence du chancre se trouve quelque peu abaissée (1 chancre sur 8 entrées à rhOqiital; 1 chancre sur 5 malades syphilitiques).

chez la femme dans la pratique nosocomiale. Ils sont donc en opposition formelle avec l'opinion généralement répandue qui présente le chancre delà femme comme un accident d'observation exceptionnelle.

Mais ce n'est pas tout. De cette première statistique, recueillie à l'hôpital, permettez-moi d'en rapprocher une autre empruntée à la pratique privée.

Un médecin de mes intimes, qui s'occupe de ces matières et qui a l'habitude déconsigner en quelques notes tout ce qu'il observe, m'a remis les chiffres suivants qui résument, pour une certaine période, le relevé des cas qui se sont présentés à sa consultation particulière.

d71 femmes sont venues réclamer ses soins pour des affections syphilitiques ou des chancres simples. Or, d'après la nature de leurs accidents, ces malades pouvaient être exactement réparties de la façon suivante :

Accidents de syphilis secondaire..

Accidents de sypliilis tertiaire

Chancres simples

Chancres de nature restée douteuse Chancres syphilitiques

105 malades.

Total 171

C'est-à-dire, 39 chancres sur 162 femmes syphilitiques, ou, en chiffres ronds, 1 chancre sur 4 malades environ.

Remarquez, je vous prie, que cette seconde statistique reproduit presque exactement la proportion numérique que nous avait fournie la première. L'une confirme l'autre par conséquent.

Donc, messieurs, contrairement à ce qui se dit, à ce qui s'imprime, à ce qui s'est professé jusqu'à ce jour, le chancre est d'observation commune chez la femme. Si on l'a jugé rare, c'est ou bien

* Remarque incidente, curieuse à signaler, bien qu'elle soit étrangère au sujet qui nous occupe actuellement : le chancre simple ne fij^^ure dans celte statistique que pour 6 cas contre 162 qui reviennent à la syphilis. C'est qu'en effet, dans la clientèle de ville, le chancre simple est mfuiimcnt moins fréquent que le chancre syphilitique. Trèscommun parmi les gens du peuple, dans la basse classe, il devient de plus en plus rare a mesure qu'on s'élève dans l'échelle sociale. Je me suis expliqué ailleurs sur les raisons de cette différence. (Voy. Nouveau Dictionnaire de médecine et de chirurgie pratiques, t. VII, p. 67).

38 nu CHANCRE.

qu'on ne l'a pas recherché avec une atlention suffisante, ou bien que tout en le recherchant on l'a méconnu.

Et sur ce point, messieurs, pas de compromis, pas de moyen terme. Entre certains médecins affirmant la rareté du chancre chez la femme, et moi affirmant au contraire la fréquence de cet accident, il n'est pas d'accord ou de rapprochement possible. Il faut qu'il y ait erreur d'un côté ou de l'autre. Ou ces médecins se trompent et méconnaissent le chancre sous les diverses formes qu'il peut revêtir; c'est ce dont je me permets de les accuser; — ou bien c'est moi qui m'abuse et qui vois le chancre là où il n'est pas. Le dilemme est formel. A vous et à l'avenir de jug er si dans cette question la vérité est avec ou contre moi.

Où siège le chancre chez la femme? Quelles localisations aiïectet-il chez elle de préférence?

La réponse à cette question résulte des prémisses que nous avons posées. Puisque, en effet, le premier accident de la syphilis se produit toujours et invariablement au point même où le virus a pénétré dans l'organisme, le chancre qui constitue ce premier accident doit se manifester la, et là seulement, où s'est exercée la contagion.

Le siège du chancre est donc subordonné au mode suivant lequel se fait la contamination.

Conséqucmment, voyons tout d'abord comment se produit la contagion chez la femme; cela nous conduira à déterminer par avance les localisations diverses dont le chancre est susceptible sur elle.

De qui et dans quelles conditions la femme reçoit-elle le conlagium syphihtique? — Sur ce premier point, nous allons constater une différence importante entre les cicux sexes.

L'homme ne tient guère la syphilis que de l'une des trois sources suivantes :

'["De la femme (c'est le cas habituel, presque général, celui qui se présente au moins 0<S fois sur 100) ;

2° De r/<.o»imc (c'est l'exception, la très-rare exccpl ion, disons-le à riionncur des mœurs contemporaines) ;

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