III. Paralysie de la sixième paire
Infiniment plus rares sont quelques autres types qu'on a cru pouvoir rattacher à la syphilis secondaire, tels que : paralysie de la quatrième paire, paralysie d'un mcmiire, etc.
Comme symptômes, les paralysies secondaires ne présentent rien de spécial. Elles sont, de par la syphilis, ce qu'elles sont en toute autre circonstance, car un nerf n'a pas deux façon? de traduire la perte de ses fonctions motrices. Il me suffira donc,
Messieurs, de dénommer simplement ces paralysies, sans m'arrêter à vous retracer ici la caractéristique banale de chacune d'elles.
Ce qui constitue, en effet, l'intérêt unique de ces paralysies, c'est leur nature, c'est la spécificité de leur origine. Vous comprenez s'il importe en pratique de savoir que la vérole peut produire des accidents de ce genre. Car de cette notion dérive, avec un diaonostic précis de la cause, une thérapeutique spéciale, qui va droit à son but et qui presque infailliblement fait rapide et bonne justice de tels symptômes.
De ces paralysies, la plus commune (et de beaucoup) est l'hémiplégie faciale. En seconde ligne, toujours par ordre de fréquence, vient la paralysie du moteur oculaire commun, laquelle peut être générale ou ''partielle. Bien plus rare est celle de la sixième paire.
Ajoutons que, de ces paralysies, la plus précoce comme apparition est, sans le moindre doute, l'hémiplégie faciale. On l'observe de temps à autre dès le sixième, le cinquième, le quatrième mois de la contagion. On l'a même vue (mais exceptionnellement) se produire avec les premiers phénomènes secondaires, coexister avec la roséole ^ Plus tardives notablement sont les paralysies oculaires.
Qu'adviendrait-il de ces paralysies secondaires, si elles venaient à être abandonnées à elles-mêmes? Je ne saurais vous le dire, Messieurs, car l'expectation pure et simple n'est'pas du goût des malades pour des phénomènes de ce genre, qui s'imposent à l'attention et éveillent une inquié tude bien naturelle. Ce qu'il y a de certain, ce que je sais par 'expérience, c'est que, dans le cas où leur origine spécifique est méconnue, ces paralysies persistent, persistent du moins un temps fort long, et qu'il est en-
1. Voyez, entre autres exemples, les deux observations suivantes : P. Marty : Paralysie du nerf facial au début de la syphilis fCas. deshôpUaux, 1865 p. 473).
Bahuaud (d'Angers) : Observation de paralysie faciale syphilitique arrivant au début des accidents secondaires {Gaz., des Hôpitaux, 1863, p. 582).
suite fort difficile d'en obtenir la résolution. Deviendraieni-elles définitives, si le traitement spécifique ne finissait par intervenir? Je n'ai pas par devers moi d'observations suffisamment probantes pour l'affirmer.
Soumises à la médication anlisyphilitique, les paralysies secondaires guérissent, guérissent complètement et toujours. Du moins jusqu'à présent je n'en ai pas rencontré une seule absolument rebelle. Il est bon toutefois d'être prévenu en pratique des deux particularités suivantes. C'est, d'abord, que l'action du traitement spécifique ne s'exerce parfois que d'une façon assez lente sur les accidents de cet ordre; c'est, en second lieu, qu'elle exige souvent, pour se produire, des doses médicamenteuses assez énergiques, assez élevées.
D'un certain nombre d'observations il m'a paru ressortir encore ceci, relativement à la thérapeutique de ce genre d'affections: le mercure seul est moins actif contre elles que le traitement mixte. Je conseille donc de les attaquer par l'emploi combiné de l'iodure et des^mercuriaux.
Si la syphilis ne détermine guère, à la période où nous l'étudions actuellement, que des paralysies circonscrites, il n'est pas moins essentiel de savoir qu'en certains cas rares, presque exceptionnels, elle peut être l'origine de paralysies beaucoup plus importantes cliniquement, beaucoup plus étendues. Elle peut produire, retenez bien ceci. Messieurs, des paralysies d'une moitié du corps, d cshémiplégies.
J'ai déjà vu pour ma part une demi-douzaine déjeunes sujci> syphilitiques être pris d'hémiplégie dans le cours de la période secondaire, à une époque même peu avancée de cette période, telle que le sixième mois par exemple. Or, les conditions dans lesquelles ces hémiplégies s'étaient produites ne pouvaient guère en laisser douteuse la nature spécifique. D'une part, les sujeb affectés étaient tous jeunes, à la fleur de l'âge; ils ne présentaient aucune lésion du cœur ou des vaisseaux, aucune prédisposition héréditaire, personnelle, professionnelle ou autre, aux maladie^ du cerveau. D'autre part, ils avaient été frappés en plein état de
HÉMIPLÉGIE SEGONDAIlî E. ' 013
santé, sans la moindre cause incidente, à la suite d'accès violents de céphalée, et presque toujours coïncidemment avec des poussées plus ou moins intenses de la diathèse. Enfin, dans tous les cas, ces hémiplégies guérirent d'une façon complète et rapide sous l'influence du traitement mixte, concurremment avec les autres manifestations de la maladie, et ne furent suivies d'aucun trouble cérébral. Je ne saurais donc, quant à moi, conserver la moindre arrière-pensée sur la spécificité de leur origine, sur leur nature syphilitique
11 s'en faut. Messieurs, que l'hémiplégie secondaire soit admise par nos classiques, et longtemps encore sans aucun doute elle sera discutée. Son histoire, d'ailleurs, ne peut qu'être ébauchée actuellement. Ce quej'en sais, pour ma part, se résume à ceci :
D'abord, elle se produit sans attaque, c'est-à-dire sans cette espèce de sidération subite à laquelle on donne vulgairement le nom d'apoplexie, de coup de sang. Les malades, au moment où ils sont frappés, ne tombent pas, ne perdent pas connaissance, ne passent pas soudainement de l'état de santé à l'état de coUapsus, de résolution générale. Tout se passe au contraire sans fracas, sans ictus, lentement, sourdement, de la façon suivante. Dans les jours qui précèdent la paralysie, les malades sont généralement obsédés par un mal de tète violent, gravatif, continu, « absorbant », suivant leur propre expression. Ils sont comme engourdis, hébétés; ils éprouvent des vertiges, des éblouissements. Quand ils marchent, on s'aperçoit,comme ils le disent eux-mêmes du reste, qu'ils ne sont plus « solides sur leurs jambes ». Puis la sensation de vertige devient plus intense;
I . Tel est, comme exemple, un cas que j'ai observé, ces dernières années, avec le professeur Lorain, de si regrettable mémoire.
Un jeune homme de vingt-cinq ans, syphilitique depuis six mois, fut affecté subitement d'hémiplégie, à la suite d'effroyables crises de céphalée et coïncidemment avec une violente poussée de syphilido ccthymatcuse. L'examen le plus minutieux ne nous permit, à M. Lorain et à moi, de rapporter les i)hénomènes paralytiques à aucune cause autre que la syphilis. Le traitement spécifique fut conseillé |)ar nous et administré à fortes doses. En quelques jours, la céphalée, l'hémiplégie et les syphilides furent amendées d'une façon surprenante, puis disparurent simultanément, d'un pas égal, de façon à ne pas nous laisser le moindre d<iute sur la spécificité des symptômes cérébraux.
614 ■ UÉMIPL ÉGIE SE CON DA IRE.
— une des jambes commence à traîner dans la marche; des faux pas, des heurts, des chutes se produisent ; — le bras du môme côté s'alourdit, ne se meut qu'au prix d'un certain effort, n'est plus soulevé qu'avec peine; — la bouche se dévie, insensiblement d'abord, puis d'une façon de plus en plus marquée. Tout cela se fait sans secousse, tout cela s'accomplit graduellement en l'espace d'un ou deux jours, en l'espace de quelques heures même parfois, sans autres phénomènes qu'un état de malaise général et de torpeur plus ou moins accentuée.
Ces troubles de motilité continuant à s'accroître, l'hémiplégie se trouve bientôt confirmée. Elle n'est jamais complète, absolue. Ainsi le membre inférieur, bien qu'incapable de soutenir le poids du corps, reste susceptible de certains mouvements ; — le supérieur, très diminué comme force, peut encore se soulever; — impuissants à serrer, à saisir un objet, les doigts conservent quelque motilité; — la paralysie faciale n'est également que partielle; l'œil (comme dans les hémiplégies d'origine cérébrale) peut se fermer; la parole n'est embarrassée que pour l'articulation des consonnes labiales, etc. La bouche, en revanche, est toujours fortement déviée, et la distorsion des traits, surtout dans le rire ouïes grands mouvements de la face, est des plus marquées.
Je n'ai pas trouvé que la sensibilité fût compromise parallèlement à la motilité. — Quant aux autres fonctions, elles restent à peu près indemnes ou ne sont influencées sympathiquement que d'une façon légère et sans intérêt.
En ce qui concerne l'évolution ultérieure, j'ai toujours vu l'hémiplégie secondaire, sous l'influence du traitement spécifique, s'amender et se dissiper complètement en quelques semaines. Dès le premier ou le second septénaire, l'action de ce traitement se traduit par une amélioration notable et rapide dans les mouvements des membres, tandis que relativement la déviation de la bouche n'est que peu modifiée. Au delà, l'influence thérapeutique ne s'exerce plus que d'une façon relativement lente. La distorsion labiale est généralement le dernier phénomène à disparaître.
1. C'csl an trailciiicnl mirie que j'ai lonjoiirs ou recours dans les différents cas d'hémiplégie secondaire qui se sont présentés à mon observation.
Tout commentaire serait superflu sur l'importance clinique de cette hémiplégie secondaire. Il suffit de signaler un tel symptôme pour que chacun de vous, Messieurs, comprenne l'intérêt considérable qui s'y rattache.
Un dernier mot sur les divers troubles de motilité qui se produisent dans la période secondaire.
En quoi consistent ces troubles ? Ont-ils ou n'ont-ils pas une raison anatomique?
Pour répondre à cette question, il nous faudrait, Messieurs, des autopsies. Or, fort heureusement, l'occasion de ces autopsies nous fait défaut, et cela pour une excellente raison : parce que ce ne sont pas là des désordres mortels, parce que ce sont là des désordres qui guérissent, que nous savons guérir. En l'absence de documents nécroscopiques le champ reste ouvert aux hypothèses. Pour quelques auteurs, ces paralysies seraient essentielles, idiopathiques, sine materiâ; pour la plupart, elles seraient au contraire symptomatiques d'altérations matérielles, de lésions. Ai-je besoin de vous dire que cette dernière opinion est de beaucoup la plus rationnelle, la plus acceptable? Il est à croire, certes, que les paralysies partielles de la période secondaire (hémiplégie faciale, paralysies oculaires, etc.) résultent soil d'une compression exercée sur les filets nerveux en quelque poin •, de leur trajet, notamment dans les conduits ostéo-fibreux qu'ils traversent, soit d'une lésion même de leur tissu, soit d'une cause matérielle quelconque encore inconnue. S'il en était différemment, comment expliquer la circonscription parfaite et rigoureusement anatomique de ces paralysies? Quant à l'hémiplégie du corps, il ne serait personne pour admettre qu'elle puisse ne pas résulter d'une lésion. Mais où réside cette lésion, et quelle en est la nature? Siège-t-elle, comme origine première, dans les os, dans les méninges, dans les vaisseaux? Ou bien affectc-t-elle d'emblée, primitivement, la substance cérébrale? Nous n'avons pas encore le moindre renseignement anatomique sur ces divers points.
616 TROOBLES DES SENS.
II. — Relativement aux trouble? nerveux des sens spéciaux durant la période secondaire, je n'ai, Messieurs, que peu de chose à vous dire. Je ne ferai que vous signaler :
i° Pour la vue : des éblouissemenls, symptôme assez fréquent chez la femme; — des troubles visuels passagers (brouillard, nuage devant les yeux, mouches volantes, etc.); — des paralysies de l'accommodation, analogues à celles qu'on voit si souvent se produire dans les anémies, dans les maladies graves qui portent une atteinte profonde aux forces vives de l'organisme; — et quelques phénomènes vagues d'amblyopie, dont l'ophllialmoscope ne rend pas compte, en dépit de l'examen le plus minutieux.
2" Pour l'ouïe : des bourdonnements, des tintements d'oreilles, qui fatiguent parfois les malades pendant des mois entiers; — des otalgies plus ou moins vives; — certains états transitoires de cophose, de dureté de l'ouïe; — tous phénomènes encore obscurs quant à leur localisation, quant à leur origine anatomique, et que je place ici, sous toutes réserves, dans la catégorie des troubles nerveux.
III. — Il est très rare que la syphilis secondaire affecte les fonctions intellectuelles. Toutefois, sous l'influence de la perturbation profonde qu'elle apporte parfois dans l'économie tout entière, elle arrive en certains cas à retentir jusque sur ces fonctions, et cela suivant différents modes que voici.
Le premier. consiste en une véritable atonie des facultés intellectuelles. J'ai vu plusieurs fois certaines de nos malades, dans le cours de la période secondaire, perdre de leur vivacité, de leur activité normale d'intelligence. Elles-mêmes d'ailleurs s'en apercevaient et s'en plaignaient. Elles étaient devenues, disaient-elles, moins aptes que de coutume à un travail d'esprit; elles pensaienl, comprenaient, calculaient surtout moins facilement; la lecture n'avait plus d'attrait pour elles; toute occupation de tète leur était pénible. Elles présentaient en un mot une sorte d'asthénie cérébrale analogue à l'asthénie physique qu'on observait sur elles.