‹ Leçons cliniques sur la syphilisChapitre 214 sur 263 · TROUBLES DE L'APPÉTIT · texte numérisé non relu

TROUBLES DE L'APPÉTIT

advenir d'un semblable état de choses, lorsqu'à un moment donné la détente se fit, les aliments furent supportés, et, tant bien que mal, les fonctions digestives se rétablirent.

Dans cette inappétence invincible de certaines femmes syphilitiques, dans ce dégoût insurmontable pour la nourriture, il est évidemment. Messieurs, quelque chose de spécial, témoignant d'un trouble grave survenu dans la vie splanchnique. Certainement aussi, ce phénomène se rattache à un état morbide du système nerveux, car il rappelle exactement l'anorexie singulière, absolue, de certaines névroses, de l'hystérie en particulier.

Pour le dire en passant, ces dérangements et, à fortiori, cette abolition de l'appétit ne laissent pas, en pratique, de créer au médecin des embarras sérieux. Quel traitement prescrire à des malades qui ne mangent plus? Ne tolérant pas les aliments, ils tolèrent moins encore les remèdes. Ils s'anémient, ils s'affaiblissent, ils s'étiolent, et la diathèse a beau jeu, dans de telles conditions, pour multiplier ses coups. Que faire cependant? Insister sur la médication interne? Peine perdue ; cai' presque toujours le mercure administré par l'estomac ne fait, en pareil cas, qu'exagérer l'intolérance gastrique. Prescrire les frictions, les injections mercurielles hypodermiques, les lavements iodurés, les préparations amères et peptiques, etc. ? J'ai essayé de tout cela sans grand profit, — réserve faite toutefois pour les frictions, qui, sur quelques malades, m'ont fourni des succès réels, — et je crois qu'en somme les ressources pharmaceutiques ne viennent ici qu'au second plan comme effets curatifs. En semblable occurrence il y a moins à compter, je l'affirme, sur les meilleurs remèdes que sur le changement de vie, d'habitudes, de milieu, d'hygiène. Ce qui est le plus rationnel et le plus efficace, c'est de s'attacher avant tout à relever V appétit et à le relever par ses excitants naturels, à savoir : la marche, l'exercice, le grand air de la campagne ou de la mer, la gymnastique modérée (celle qui peut seule être conseillée en pareil cas), le massage, les douches froides, les stimulants extérieurs, etc. Ce traitement préalable aboutit presque infailliblement à rendre un certain ressort aux fonctions digestives et permet de reprendre plus tard, avec tout avantage, la médication spécifique.

En li-oisième lieu, la syphilis secondaire détermine parfois un trouble absolument inverse de ceux qui précèdent, consistant en une exagération temporaire de Vappétit, laquelle même, en certains cas, atteint les proportions d'une boulimie véritable. Permettez-moi d'insister avec quelques détails sur ce curieux phénomène.

Je reconnais immédiatement ce qu'un trouble morbide de ce genre peut éveiller de défiance, en raison de sa bizarrerie même. Je m'attends à ce que sa nature, son essence syphilitique, semble contestable et soit contestée. Je pressens d'autant plus les oppositions qu'il rencontrera que moi-même j'ai mis en doute tout d'abord sa connexion pathogénique avec la syphilis. Mais ces doutes n'ont pu subsister devant les faits et l'évidence clinique. L'étude scrupuleuse d'une soixantaine d'observations m'a convaincu que le phénomène singulier dont il va être question se rattache certainement à la syphilis comme un effet à sa cause, et constitue une manifestation diathésique imputable au bilan déjà si chargé de la vérole. Cette conviction, je désire et j'espère, Messieurs, vous la faire partager.

Déterminons d'abord en deux mots les conditions dans lesquelles se présente ce trouble spécial de l'appétit chez les sujets syphilitiques.

1° C'est un phénomène qui se produit exclusivement dans la période secondaire de l'infection, à des termes assez variés, généralement dans les premiers mois, quelquefois aussi au début même de cette période, coïncidemmcnt avec la première poussée des accidents généraux.

2° C'est un symptôme inlinimcnt plus commun chez la femme que chez l'homme.

Sans être fréquent chez la femme, il n'est pas rare cependant, puisque dans l'espace de six années je l'ai rencontré sur une soixantaine de mes malades de Lourcine. Il est, au contraire, exceptionnel dans le sexe masculin. Dilïérence toute naturelle et rmi pouvait être prévue à priori, car ce phénomène est de l'ordre des manifestations nerveuses de la syphilis, lesquelles, très communes dans le sexe féminin, ne s'observent jamais dans le nôtre

BOULIMIE SECONDAIRE. (îai

que d'une façon rare, comme aussi avec une intensité de symptômes cliniques très amoindrie K

S" C'est un accident qui ne se produit guère que dans certaines formes de syphilis remarquables à la fois par la multiplicité et par le caractère nerveux de leurs manifestations. Dans presque tous les cas où je l'ai observé, je l'ai vu coïncider avec d'autres symptômes attestant tout particulièrement un trouble plus ou moins grave du système nerveux.

Cela dit, venons au fait clinique.

Ce fait en lui-même est des plus simples. Il consiste en ceci : une exagération morbide de l'appétit, s' élevant souvent aux proportions d'une boulimie véritable, associée quelquefois à une augmentation notable de la soif, et susceptible de déterminer à sa suite divers troubles gastriques ou intestinaux.

Cette exagération de l'appétit se manifeste en général ou paraît se manifester d'une façon assez brusque, tout au moins assez rapide. D'un jour à l'autre la malade s'aperçoit qu'elle mange davantage, qu'elle « a plus faim que de coutume » , que sa ration habituelle ne lui suffit plus, qu'un appétit insolite et bizarre la sollicite à prendre des aliments entre ses repas et même la nuit. Puis cette faim singulière devient chez elle un phénomène habituel et continu, du moins pour un certain laps de temps.

Il y a des degrés dans cette exagération de l'appétit. Parfois elle reste assez modérée pour échapper à l'attention, du moins en tant que symptôme pathologique. La malade ne la remarque alors que pour s'en féliciter, la considérant comme un témoignage de favorable augure % interprétation que le plus souvent

1, Chez l'homme, toutefois, et surtout chez Thomme très jeune, on rencontre de temps à autre la boulimie syphilitique. Pour n'en citer qu'un exemple, je donne actuellement mes soins à un jeune homme de dix-neuf ans, qui, trois semaines environ après l'explosion des premiers phénomènes secondaires, a été pris subitement et sans cause d'une exagération extraordinaire de l'appétit. — Mais ce qui est à remarquer, c'est que les sujets de notre sexe sur lesquels se produit ce symptôme sont presque toujours des individus qui se rapprochent plus ou moins des attributs du sexe féminin, et cela soit par le caractère lympiiatique de leur tempérament, soit par leur constitution délicate, soit surtout par une susceptibilité nerveuse exagérée.

2. Aussi, en nombre de cas, le trouble morbide en question passo-t-il inaperçu ; et

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d'ailleurs le médecin ne songe pas à contredire. — Mais, d'aulres fois, cet appétit insolite devient inquiétant pour les malades ellesmêmes par le seul fait de son intensité singulière. Instinctivement, ces femmes devenues subitement faméliques sentent qu'elles mangent au delà de leurs besoins, au delà « de leur nécessaire », comme elles le disent. Ce grand appétit ne leur semble pas « naturel » ; elles en prennent souci et s'en plaignent au médecin. On apprend d'elles alors, èn descendant aux détails, qu'elles sont affamées d'une façon extraordinaire ; qu'au lieu de manger quatre à cinq rations d'hôpital (ce qui constitue une dose d'aliments amplement suffisante à un adulte en bonne santé) ^ elles en absorbent six, sept, huit, neuf, dix et quelquefois même davantage ; qu'elles s'emparent avidement des restes de leurs compagnes et de ce qui leur tombe sous la main; qu'elles se procurent d'une façon ou d'une autre des suppléments de nourriture (gâteaux, biscuits, friandises, fruits, etc.); qu'elles mangent non seulement aux heures des repas, mais entre les repas et la nuit; qu'après avoir déjeuné ou dîné, elles ont encore faim et se remettraient volontiers à table; bref, qu'elles sont tourmentées d'un bout à l'autre de la journée par un appétit irrésistible et insatiable.

Quelquefois même, mais beaucoup plus rarement, cette boulimie s'exagère encore et devient excessive, au point de pouvoir être comparée à celle du diabète. Une de nos malades nous racontait qu'un jour, après avoir déjeuné très copieusement, elle avait profité des restes de ses compagnes pour faire, séance tenante, un second déjeuner poui' le moins équivalent au premier. — Une autre mangeait quotidiennement douze portions de pain (1200 grammes), non compris sa ration de soupe, de viande et de légumes, non compris les suppléments nombreux qu'elle se procii-

cel.'i pour la raison très siiiiplc que, prenaul pour un Icuioignajie de sanlé celle exagération du Tappélil, les malades s'abslienucnt d'eu parhM' au luédeciii.

I . D'après le nouveau règlement en vigueur dans nos hôpitaux, la ration quotidienne d une malade bien portante (ce qu'on appelle les quatre portiom) est comi»oséc comme il suit :

Pain blanc, 400 grammes ; — deux soupes de 30 centilitres chacune, l'une maigre et l'autre grasse; — vin, 36 centilitres, ou, au choix des malades, vin, 18 ceulilitrcs, et lait, I litre.

Celle ration, comme quantité, suffit amplement à la plupart de nos malades, qui sont presijue toutes des femmes jeunes et en bonne r-anl'-.

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rait sur ses propres ressources. Encore resl;iil-ellc toujours sur sa faim, malgré cette absorption considérable d'aliments, car, d'après son dire, « elle eût mangé bien davantage si elle n'eût écouté que son appétit ».

Une semblable exagération de la faim est le plus souvent accompagnée d'une excitation plus ou moins vive de la soif. La plupart de ces malades faméliques boivent bien plus qu'à leur ordinaire (2 à 3 litres de liquide par jour et quelquefois davantage). Toutefois, il n'est pas de. parité à établir entre ces deux symptômes morbides. Le premier domine toujours le second, comme importance et comme pathogénie; c'est-à-dire que la boulimie est le fait principal, le trouble primitif, et que la polydipsie, relativement moindre, semble n'être qu'un phénomène consécutif, subordonné, semble n'être qu'une conséquence de l'absorption exagérée d'aliments solides, spécialement d'aliments amvlacés *.

On serait tenté de croire à priori que l'ingestion d'une quantité excessive d'aliments ne peut manquer d'entraîner à sa suite des désordres gastriques ou intestinaux plus ou moins graves. Cette prévision rationnelle n'est pas toujours confirmée par l'expéi'ience. Plusieurs de nos malades, affectées d'une boulimie véritable et mangeant avec un appétit extraordinaire, n'ont éprouvé, contre notre attente, aucun trouble sérieux des voies digestives. Toutefois, le fait de beaucoup le plus habituel est que cette boulimie, surtout lorsqu'elle se prolonge, détermine divers symptômes morbides vers l'estomac ou l'intestin.

Ces désordres consécutifs, d'après nos observations, ont con-

1 . Je dois reconnaître toutefois que, dans quelques-unes de mes observations, cette exagération de la soif a existé seule, indépendamment de toute surexcitation de Tappétit, et que, dans quelques autres, après avoir coexisté avec la boulimie, elle a persisté seu/e, alors que cette dernière était calmée. Cela prouve que la polydipsie n'est pas toujours subordonnée à la boulimie et qu'elle peut se montrer à l'état de symptôme isolé, indépendant. Mais il est rare qu'on l'observe sous cotte forme ; la règle, c'est qu'elle ne se produise, comme je l'ai dit, qu'au titre d'épipliénomène d'un trouble primitif plus important et plus accentué, la boulimie.

Incidemment je dois noter que je n'ai jamais constaté la présence de la giijcme dans les urines des malades affectés de boulimie ou de polydipsie secondaire.

sisté principalement en ceci : 1° pour l'eslomac, phénomènes douloureux, varies comme expression : malaise gastrique, pesanteur après les repas; crampes, tiraillements, tortillements, véritables coliques stomacales; ou bien troubles dyspeptiques, aigreurs, éructations, lenteur et difficulté des digestions; nausées, vomiturilions et vomissements; —2° pour l'intestin, borborygmes, coliques fréquentes, sourdes, tension et ballonnement du ventre, entéralgie, et surtout diarrhée.

De ces désordres secondaires les plus communs sont les troubles dyspeptiques, les vomissements et la diarrhée.

La diarrhée notamment s'ajoute à la boulimie comme une complication assez fréquente. Rien d'étonnant à cela, car l'absorplion d'une quantité surabondante d'aliments doit être une cause continue d'indigestion intestinale, et l'on sait d'ailleurs que la boulimie, quelle qu'en soit l'origine, devient souvent l'occasion de troubles diarrhéiques plus ou moins intenses.

Cette diarrhée, dans plusieurs de nos observations, s'est montrée singulièrement opiniâtre, entretenue qu'elle était par la cause qui l'avait provoquée. Presque toujours elle résistait à nos remèdes, ou ne s'apaisait un jour que pour reparaître le lendemain. Puis, lorsque l'appétit devenait moindre, lorsque les malades ingéraient une dose moins considérable d'aliments, alors elle se calmait tout aussitôt. Il est don-c à croire qu'on en aurait facilement raison si l'on pouvait, d'une façon ou d'une autre, restreindre l'alimentation à de justes limites. C'est là ce que j'ai souvent essayé de faire, mais sans succès. L'appétit morl)ide est tellement impérieux en pareils cas, qu'il est presque impossible de résister à ses sollicitations incessantes.

Ce flux diarrhéique s'accompagne le plus souvent de coliques, de ballonnement et de malaise abdominal. Il fatigue alors beaucoup les malades, surtout quand il est tant soit peu abondant. Je ne l'ai vu qu'une seule fois se compliquer d'une légère cnlérorrhagie.

Sur une malade, que nous avions dans nos salles l'année dernière, cette diarrhée symptomatique a persisté, coïncidcmment avec une boulimie violente, pendant plus de sept mois. Entretenue par une cause que nous étions impuissants à dominer, elle a ré-

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