‹ Leçons cliniques sur la syphilisChapitre 216 sur 263 · BOULIMIE SECONDAIRE · texte numérisé non relu

BOULIMIE SECONDAIRE

La durée qu'affecle l'exaltalion de l'appétit dans la syphilis secondaire est très variable. Quelquelbis elle n'est qu'éphémère, ne dépassant pas dix à douze jours. — D'autres fois, et c'est là le cas le plus habituel, les phénomènes boulimiques persistent plusieurs semaines. Il n'est même pas rare qu'ils se prolongent, avec des exacerbations et des rémissions alternantes, deux, trois ou quatre mois. — Ils peuvent être plus opiniâtres encore : ainsi je les ai vus durer -au moins sept mois chez l'une de nos malades, et cela avec une intensité extraordinaire. Enfm, ils sont parfois sujets à récidives. — Tel est, comme exemple, le cas d'une autre malade dont voici la curieuse histoire.

Cette femme entra ici en juin, une première fois, pour des chancres syphilitiques vulvaires. Vers la fin de juin, l'explosion des accidents généraux s'annonça d'abord par des maux de tête violents, des douleurs multiples dans les membres, des accès fébriles intermittents, des phénomènes analgésiques, puis par une syphilide de forme papuleuse. Pendant trois à quatre semaines, cette femme (( dévora », sans exagération, ne mangeant pas moins de dix rations d'hôpital, non compris les suppléments qu'elle pouvait se procurer. Au sortir de table, après avoir copieusement déjeuné ou dîné, elle se remettait à manger avec une voracité surprenante. Tous ces phénomènes s'apaisèrent bientôt sous l'influence du traitement spécifique, et la malade quitta l'hôpital en bon état. Mais voici qu'en novembre se produisit une poussée nouvelle de syphilis, s' accusant par des syphilides buccales, par des syphilides vulvaires, par des accès fébriles, des douleurs multiples dans la tête, le thorax, les membres, etc. Tout aussitôt la faim s'exagéra derechef; tout aussitôt la boulimie reparut de plus belle, pour durer ce que durèrent les accidents de cette seconde poussée et se dissiper avec eux. — Soit dit en passant, cette double apparition de la boulimie coïncidemment avec des poussées successives de syphilis n'est-elle pas bien faite pour nous édifier sur la pathogénie du phénomène et nous montrer l'origine dont il dérive?

La boulimie syphilitique n'est pas une manifestation grave, parce que le plus habituellement elle se dissipe avant d'avoir eu le temps de devenir grave. Ce n'est pas cependant une manifesta-

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tion indilïércnte, car elle entraîne souvent à sa suite des désordres gastriques et intestinaux qui sont de nature à retentir sur la nutrition et sur la santé générale. D'autre part, elle ne se produit guère que dans les syphilis de forme nerveuse, lesquelles comporient toujours une série d'accidents plus ou moins sérieux et, sinon graves, du moins pénibles et rebelles pour la plupart. Des manifestations de cet ordre c'est même une des plus importantes, en raison du système qu'elle affecte et des fonctions qu'elle compromet.

Au point de vue thérapeutique, je ne crois pas que les troubles de l'appétit dont nous venons de parler donnent lieu à des indications spéciales. Symptôme d'une diathèse, la boulimie syphilitique réclame le traitement de cette diathèse, et c'est tout. Seulement, expression habituelle de syphilis à déterminations nerveuses multiples et généralement assez rebelles, elle me paraît légitimer l'intervention d'un traitement plus énergique que celui dont on a coutume de faire usage dans la plupart des cas. Il en est d'elle, à cet égard comme d'un certain nombre de symptômes nerveux secondaires qui sont bien plus difficilement influencés par la médication spécifique que les autres accidents de la diathèse, notamment que les éruptions cutanées ou muqueuses. C'est là un fait qui ressort de l'expérience et dont il importe en pratique d'être prévenu. Si l'on n'oppose aux manifestations de ce genre que le traitement ■usuel, aux doses courantes, on n'obtient aucun résultat. Mais si, dépassant les doses habituelles, on proportionne l'action du remède à la résistance connue de cet ordre d'accidents, on ne tarde guère en général à constater les heureux effets de la médication.

Est-il avantageux, en l'espèce, d'associer au traiiemeni spécifique quelques-uns de ces nombreux agents qui composent la thérapeutique banale des phénomènes nerveux et des névroses? Je ne saurais le dire. Très fréquemment dans le but de combattre plus efficacement ces troubles de l'appétit, j'ai tenté de combiner à l'emploi des mercuriaux et des iodiques soit l'administration de l'opium, du bromure et d'autres antispasmodiques, soit encore l'hydrothérapie, les douches sulfureuses, les bains sulfureux, etc. Mais telle est, même indépendamment de l'intervention de l'art,

nOULlMIK SECONDAIRE. ^>'>''

la variabililédcs phénomènes que nous venons d'éludier, telle est surloul. l'inconstance de leur marche et de leur durée, que je n'oserais encore rien affirmer de positif sur la valeur réelle de cette médication mixte et de ces derniers agents en particulier. Je ne ferai de réserve que pour l'hydrothérapie qui, en pareil cas, m'a toujours paru seconder d'une façon efficace les effets du traitement spécifique.

Quant aux accidents qui compliquent parfois la boulimie secondaire et qui sont produits par elle (troubles gastriques ou intestinaux), je crois véritablement illusoire de s'attacher à les combattre par un traitement spécial. Il est impossible de s'en rendre maître tant que persiste la cause qui leur a donné naissance et qui les entretient. Tout ce qu'on peut faire contre eux, c'est d'en modérer l'intensité en leur opposant une médication purement palliative.

Pour achever ce qui a trait aux accidents gastriques de la pé-

1. Est-il besoin, après Texposé qui précède, de justifier la nature sijphiliUque tlu symptôme important que nous venons de décrire? J'ai longuement discuté ce point dans un mémoire spécial auquel je prie le lecteur de se reporter {Noie sur certains cas curieux de boulimie et de polyclipsie d'origine syphilitique, m Gazette liebdom. de médecine et de chirurgie, Paris, 1871), et je ne crois pas que le moindre doute puisse subsister à cet égard. Qu'il me soit permis de reproduire ici quelques passages empruntés à ce travail.

« ... Ce n'est pas certes . sans hésitation ni sans mûr examen que je suis arrivé à rattachera la syphilis les troubles singuliers de l'appétit que je viens de décrire. Longtemps je me suis tenu en défiance, me demandant si je n'étais pas victime d'une illusion. Longtemps j'ai recherché si celte exagération morbide de l'appétit n'était pas un simple fait de coïncidence, sans relation avec la diathcse syphilitique. D'une part, en effet, j'avais affaire à des femmes jeunes, très jeunes môme pour la plupart, que nous observions dans cette période de la' vie où l'appétit est le phis vif, le plus impérieux, et dégénère parfois en de véritables fringales. Ces malades, d'autre part, étaient /"emmes, et sujettes comme telles à toutes les bizarreries d'un système nerveux facilement excitable. Surgissait donc la question de savoir si la boulimie dont elles étaient affectées n'était pas le résultat d'une perturbation nerveuse quelconque étrangère à la syphilis (hystérie, névrose, ncrvosismc, affections cérébrales, etc.). Puis ce pliénomène ne pouvait-il pas reconnaître comme origine quelque autre cause de l'ordre de celles qui déterminent la boulimie vulgaire, non spécifique, telles que névroses gastriques, affections vermineuses, influence de certains remèdes, voire de certaines sui)Slances toxiques employées dans Tindustrie (sulfure de carbone, par exemple)? Ne pouvait-il pas enfin dériver d'autres causes plus simples encore, des privations antérieures, du changement de milieu, du séjour à rhôpital, dos modifications du régime, etc. ? Une

riode secondaire, il ne me reste plus mainlenanl qu'à vous signaler les deux ordres de phénomènes suivants :

1° Des troubles dyspeptiques ou gaslralgiques, analogues à ceux de la dyspepsie ou de la gastralgie commune. Ces troubles sont excessivement communs chez la femme dans les premières années

grande réserve et un contrôle sérieux m'étaient donc imposés avant de rien conclure sur un sujet aussi complexe et d'appréciation aussi délicate.

Or, analysant scrupulcusomenl à ces divers points de vue l'état de mes malades, je ne trouvais rien sur elles à quoi pût être rapportée l'exagération insolite de leur appétit. Nul antécédent de symptômes identiques ; — nulle affection antérieure du système nerveux; — chez la plupart, aucun phénomène qui autorisât à soupçonner une hystérie jusqu'alors latente ; — pas de chlorose appréciable; — pas de diabète ; — pas d'affection vermiueuse (des remodes vermifuges ou tœnifuges administrés à plusieurs lie nos malades n'ont produit ni expulsion de vers, ni atténuation de la boulimie) ; aucune influence médicamenteuse ou toxique à invoquer (quelques-unes de nos malades avaient été soumises préalablement à Paction de l'iodure de potassium ou des ferrugineux; nous avons suspendu l'administration de ces remèdes sans que l'appétit ou la soif diminuât); — aucune autre condition individuelle et idiosyncrasique à suspecter; — aucune raison pathologique, en un mot, qui pût expliquer la production du phénomène.

Par cela seul, déjà, n'était-il pas rationnel de se demander si, en l'absence de toute autre cause, cette boulimie ne pouvait pas être rapportée à la syphilis, au même titre que les autres accidents contemporains que nous observions chez nos malades?

Me plaçant à ce point de vue, je trouvais nombre de raisons qui m'autorisaient à considérer cette interprétation comme acceptable et légitime. Ces raisons, qui me paraissaient et me paraissent encore démontrer jusqu'à l'évidence la nature syphilitique du symptôme à l'étude, peuvent être résumées sommairement de la façon suivante :

1° Fréquence même du sijmplôme chez les sujets syphilitiques. — Chacun conviendra que la boulimie est un phénomène rare en médecine commune. Or, le fait seul de l'avoir rencontrée près d'une soixantaine de fois, dans l'espace de quelques années, chez des sujets syphilitiques ne consdtuc-t-il pas déjà une forte présomption en faveur delà natuic syphilitique du symptôme? L'aurais-je observée avec une fréquence telle, si elle n'eût eu aucune liaison avec la syphilis, si elle n'eût apparu chez nos malades qu'au seul titre d'une fortuite coïncidence ?

T Identité des condiliom dans lesquelles se produit ce symptôme cliei les sujets syphilitiques. — C'est dans la période secondaire delà syphilis, et presque invariablement dans les premiers temps de celte période, souvent môme à son début et coïncidemment avec les premières manifestations constitutionnelles, que se manifeste 1,t boulimie, ainsi que nous l'avons précisé dans les pages qui précèdent. Or, se produirait-elle ainsi à terme fixe, à point nommé, pour ainsi dire, et à une époque de h maladie aussi catégoriquement déterminée, si le hasard seul des coïncidences en disposait, si le hasard seul présidait à son apparition?

3° Coïncidence du phénomène boulimie avec d'autres accidents syphilitiques et, ce qui est plus signinralif encore, avec d'autres accidents syphilitiques de même nature, évidemment imputables à un trouble général du système nerveux. Comment se refuser, en effet, à considérer ce symptôme comme syphilitique, alors qu'on le voit se produire en compagnie (l'nulres manifcsiations syphilitiques, en compagnie spécialemcnl d'autreaccidents de même ordre, relevant comme lui d'un état pathologique des centres nerveux (céphalée, insomnie, douleurs, névralgies, viscéralgics, troubles de la sensihilil' générale on spéciale, étourdissemcnis, défaillances, asthénie, accès convulsifs, Irem-

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