SYPHILIS IGNORÉES
Et, d'ailleurs, si peu qu'on y réfléchisse, on se rend facilement compte que la vérole puisse parfois échapper à l'attention ou être méconnue. D'une part, elle n'a pas toujours de ces manifestations évidentes, patentes, qui frappent les malades, qui les instruisent forcément de leur état, qui les obligent à consulter un médecin. D'autre part, les symptômes par lesquels elle s'accuse ne sont pas toujours tellement spécifiques, tellement accusateurs, qu'ils ne puissent être confondus avec ceux d'une autre affection. De cela. Messieurs, voulez-vous la preuve? Je vais vous la fournir immédiatement.
Vous m'accorderez qu'une syphilis légère ou moyenne peut se borner au groupe déjà passablement complexe des symptômes suivants : un chancre; — une syphilide cutanée, telle qu'une roséole, par exemple, ou une syphilide papuleuse; — quelques syphilides muqueuses; — quelques adénopathies; — quelques croûtes du cuir chevelu et un peu d'alopécie; — quelques douleurs dans la tête, à la gorge, dans les articulations, dans les membres; — quelques troubles nerveux, etc. Eh bien! prenons comme base de discussion un cas de ce genre, et voyons si des divers accidents qui le composent il en est un seul qui ne puisse être méconnu.
Vous parlerai-je du chancre tout d'abord? Non, car vous savez de reste si lechancre, chez la femme particulièrement, a de bonnes raisons pour être méconnu en tant que chancre, ou même pour passer inaperçu.
Quant aux syphilides cutanées, elles ont pour caractère de ne provoquer aucun prurit, aucune douleur. Souvent elles sont partielles, et, se bornant par exemple au tronc ou aux membres, n'atteignent pas le visage. Elles peuvent donc à divers titres ne pas attirer l'attention. La roséole, spécialement, la plus commune de toutes les syphilides, reste maintes et maintes fois ignorée; nous la montrons plus souvent aux malades que les malades ne nous la montrent. — D'autre part, sont-elles reconnues comme symptômes, les syphilides peuvent être méconnues comme nature^ et rapportées alors à des éruptions vulgaires, à des dartres, voire à
1. Citons comme exemple l'cclhyma syphilitique, si souvent pris pour une éruption de « clous » par les gens du peuple, voire par des malades d'une classe plus élevée.
des causes absolument imaginaires. Que de fois n'ai-je pas entendu certaines malades de cet hôpital nous contester, à nousmème, la nature syphilitique de leurs syphilides, et nous les présenter, avec raisonnements à l'appui, comme de simples « éruptions de sang », des a âcretés d'humeurs » ou « des laits répandus » !
De même, les syphilides des muqueuses, lorsqu'elles ne sont pas trop intenses, sont souvent taxées de simples « boutons » , d'écorchures, d'éraillures, d'aphthes, d'échauffements, etc. Ajoutons que fréquemment aussi elles restent latentes, comme je vous l'ai dit, parce qu'elles ne sont pas douloureuses. — De même encore l'angine secondaire est généralement confondue (toujours par les malades, s'entend) avec l'angine commune, le mal de gorge vulgaire, résultant d'un coup de froid.
Pour les adénopathies (adénopathies primitives ou secondaires), en raison de leur indolence habituelle elles ne préoccupent guère les malades, qui souvent ne s'en aperçoivent même pas.
Discrètes et non prurigineuses, les éruptions du cuir chevelu sont également peu remarquées. — L'alopécie, j'en conviens, est mieux faite pour éveiller l'inquiétude et le soupçon. Mais, temporaire et modérée en général, elle est facilement mise au compte d'une cause banale. Les cheveux, d'ailleurs, ne tombent-ils pas pour des motifs très divers ou même sans motifs connus?
Que la spécificité des troubles nerveux secondaires échap pe aux malades, rien que de très naturel à cela. Quel rapport avec un mal vénérien pourraient avoir, aux yeux des gens du monde, une paralysie de l'œil ou de la face, des crises hystériques ou épileptiques, des palpitations, des névralgies, etc. ? — Les maux de tête sont-ils plus suspects? Nullement encore. Presque invariablement, ils passent pour d'innocentes « migraines ». — Et, enfin, quant aux douleurs des articulations et des membres, le rhumatisme n' csl-'û p^is toujours là pour en assumer complaisamment l'cnlière responsabilité?
De sorte qu'au total, Messieurs, un malade peut avoir éprouvé, de pai- la vérole, tout ou partie des accidents qui précèdeni, sans se douter qu'il ait eu la vérole. Conséquemmenl, il la niera en