Traité des maladies du sein. Paris
reconnaîtrez le chancre du sein. Ce chancre a une physionomie Loul autre ; il a surtout d'autres signes que je vais vous «lire.
Mais quelques mots au préalable sur son origine, sur son siège habituel, sur le nombre des lésions par lesquelles s'accuse généralement en ce point l'infection primitive.
Comme origine, d'abord, le chancre mammaire peut dériver, cela va sans dire, de toute cause ayant pour résullal un contact entre le sein et la matière virulente. Vous savez déjà qu'il résulte quelquefois d'une contagion transmise par l'adulte, et cela soit dans un attouchement érotique, soit dans une pratique des plus morales, telle que le dégorgement du sein chez les nouvelles accouchées, le « façonnement du bout de sein > chez la femme enceinte, etc. Rappelez-vous à ce propos l'épidémie de Condé dont je vous parlais dans l'une de nos dernières réunions. Mais ce n'est là que l'exception. Presque toujours, dix-neuf fois sur vingt environ, le chancre du sein dérive du nourrisson et est transmis dans l'allaitement.
Comme nombre^ en second lieu, ce chancre est plus souvent
1. Dans un cas absolument exceptionnel et que je citerai simplement à litre de curiosité scientifique, j'ai obsei'vé vingt-trois chancres mammaires tiéveloi>pés sur une femme infectée par un nourrisson syphilitique. Ces vi igt-trois chancres étaient répartis fie la façon suivante : sept sur l'aréole du mamelon gauciie, et seize sur l'aréole du mamelon droit.
Voici ce cas extraordinaire, dont j'ai tenu à conserver la reproduction parle moulage et dont on pourra se rendre un compte très-exact en examinant la bcil'^ pièce, due à M. .Iiimelin, qui se trouve déposée au musée de l'hôpital Saint-Louis, smis le numéro 275 (collcclion particulière).
« D... A..., i\p;ée de "26 ans, est admise à l'iiôpital Saint-Louis (salle Saint-Thomas n^ai), le i août 1877.
Femme dp. conslitulion moyenne. — Santé habituelle excellente — Aucune autre maladie depuis l'cnrance ([ue des inilispnsitinus passaiïères.
O.lte feinnie est accoucliéc le 1 1 janvier ISTO. Sou enfant est vivant et jouit d'um^ santé parfaite.
Lo S mars 1870, elle prit un nnurrissun (]u'elle allaita en môme teni;i< que son enfant, (je nourrisson s'est toujours li ès-hien porte. Kn ce qui nous concci ne, un certificat émané du médecin qui accoucha la femme D . constalc que « celte femme n'a jamais présenté d'acridctils syphilili(|ues, non plus que son propre enfant ni l'etifanl qui lui a été confié. Ce n'est diuic que postérieurement au sevrage de ces deux eus fanls quela syphilis a pu être conlraclée. »
Le 21 mars 1877, la fcnime D. ., voulant utiliser son lait, prend un nouveau nourrisson. iT Celui-ci, dit le certificat du mèm-- méli-cin, après avoir eu un cori/jfl asscx prononcé et une conjonctivite catarrhalc d'une durée assez longue, a présenté sur le-
unique que mulliple *, mais cela dans une proportion numérique hissez faible. Un de mes élèves a trouvé, dans un relevé fait sur •cinquante-six cas :
30 cas de chancres mammaires uniques, et 26 cas de chancres mammaires multiples.
Ces chancres multiples du sein — ou des seins, pour mieux .^[yQ — sont en général au nombre de deux ou trois. Parfois cependant on a observé quatre, cinq, six, et jusqu'à huit érosions ■chancreuses groupées en cercle à la base des mamelons.
membres inférieurs et sur 1h siège des éruptions caiactéristiques de syphilis; peu après, il est surviiiiu autour des lèvres buccales des érosions ayant tout à fait le caractère des plaques muq'te.useA » L'enfa it fut alors soumis à un traitement hydrargyrique et parut en éprouver une amélioration notable pour un certain temps. Plus tard, il dut être sevré, et mourut quinze jours après que sa nourrice eut cessé de lui donner le sein.
Ce fut en juillet que les premiers symptômes de contagion se manifestèrent sur la malade. Elle fut aff.;ctée à ceUe époque de « boutons n nombreux sur les deux seins. Elle montra ces boutons à un médecin qui, dit-elle, « en méconnut la nature mauvaise », la rassura et lui dit qu'elle pouvait continuer à donner le sein. Le mal persistant, elle alla trouver alors un autre médecin, le docteur ù...,qui lui conseilla de cesser aussitôt l'allaitement et me l'adressa.
Je la vis vers la fin de juillet et reconnus sur elle, d'une façon incontestable, Fexistence de la syphilis. Sur mes instances, elle se décida à entrer à Thôpital, où elle. fut admise le 4 août
i août, étal actuel .' Santé générale satisfaisante. — Intégrité des grandes fonctions. Apyrexie. — L'affection, exclusivement locale (en apparence, bien entendu), consiste dans une série de lésions mammaires se présentant sous l'aspect suivant :
Sur l'aréuledu mamelon gauche, sept petites érosions, les unes couvertes de minces croiitelles brunâtres, les autres (en moins grand nombre) privées de croûtes et se présentant oous forme d'éraillures ou d'écorchures superficielles.
Sur l'aréole du sein droit, seize lésions absolument si'inblables,' la plupart couvertes -de croùlelles brunâtres, de couleur chocolat foncé, d'autres à l'état d'érosions à vif.
Toutes ces lésions sont remarquables par leur circonscription bien nette en rn«me temps que par leur petit diamètre. Ce sont, d'une part, des érosions de forme régulière, la plupart arrondies, quelques-unes ovalaircs , très-distinctes les unes des autres quoique situées à une faible distance réciproque. D'autre part, ce sout, au moins pour ■la plupart, des lésions véritiiblement minimes, quelques-unes comparables à une petite lentille, d'autres, en plus grand nombre, inférieures à l'aire d'une lentille et ne mesurantguère que 2 à 3 millimètres de diamètre. Une seule, située sur le sein gauche et résultant, selon toute probabilité de la fusion de deux érosions originairement contiguës, offre les dimensions et la forme d'un petit haricot.
Ces érosions sont toutes remarquablement superficielles, et aucune ne mériterait véritablement le qualificatif d'ulcération Elles efllcurent plutôt qu'elles n'enta nent le derme Qncl.^ues-unes, plus creuses à leur centre que sur leur partie circonférenciidle, présentent l'aspect dit cupuliforme. D'autres sont absolument plates, planes, de niveau avec les tissus sains péi ipliériques.
Leur fond est lisse, uni, poli; ce qui, joint à Taspect naturtUemeut humide de toute érosi <n, leur donne une apparence vernissée. Ce fond est uniformément rouge, de couleur chair musculaire.
La contagion peiil porter sur un sein ou sur les deux et presque indifféremment sur l'un ou sur l'autre ^ Quant au point pré-
Explorée à sa base, chacune de ces lésions fournit la sensation d'une rénitence lamelleusc sous-tendant la surface érodée. Plusieurs peuvent être dites, suivant l'expression consacrée, parc/ieminées de base; d'autres n'offrent que la variété rudimentaire d'induration dite foliacée ou paprjracée.
Ces petites lésions suintent plutôt qu'elles ne suppurent. Elles ne fournissent qu'une quantité minime de sérosité trouble, tachant la ciiemise en gris jaunâtre.
Dans les aisselles, plusieurs ganglions durs, indolents, roulant sous le doigt. A gauche, un de ces ganglions atteint le volume d'une petite noix.
Rien à la peau; rien sur les diverses muqueuses, et notamment (ce qui était essentiel à constater en l'espèce) aucune trace d'accidents syphilitiques à la vulve, dans le vagin, sur le col. — Vulve absolument saine. — Drètre sain. — Pas de développement des ganglions inguinaux.
Sans aucune hésitation, nous portons le diagnostic : Chancres syphilitiques des deux seins, simplement remarquables par leur multiplicité extraordinaire. — Adcnopathies axillaires symptomatiques.
Traitement : Pansement avec pommade au calomel. — Bains tièdes tous les deux ou trois jours. — Une pilule de proto-iodure de 5 centigrammes.
Réparation et cicatrisation très-rapides des lésions mammaires. — Quelques-unes sont guéries dès la première semaine. — D'autres se cicatrisent dans le courant de la semaine suivante. Deux ou trois persistent plus longtemps. — Cicatrisation complète et définitive vers le 24 août.
Toutes ces lésions laissent après cicatrisation quelques petites macules brunâtres, légèrement papuleuses , et parcheminées de base. Pendant plusieurs semaines, celte induration survit d'une façon très-nette et très-facilement appréciable.
Le diagnostic des lésions locales était assez formel pour que nous pussions annoncer l'invasion prochaine d'accidents secondaires. Et, en effet, cette facile prédiction ne tarda pas à se réaliser. Trois semaines après l'entrée à l'hôpital, le corps de la malade se couvrait de roséole. Et, plus tard, diverses manifestations de même ordre se produisaient, à savoir : éruptions croùtcuses du cuir chevelu; alopécie , ganglions cervicaux; — poussée nouvelle de syphilide papuleuse, rendue discrète très-certainement par l'inlluence du tCaitement ; syphilides papulo-érosivcs vulvaires ; — céphalée; — syphilides érosives des amygdales; — fièvre syphilitique, etc.
Aujourd'hui, 23 novembre, la malade, en bon état, reste en observation dans le service. — On peut encore retrouver sur les seins quelques vestiges de l'affection primitive sous forme de petites taches brunes, dont plusieurs conservent un certain degré de rénitence au palper. »
(V. Deux cas rares de chancres syphilitiques inammaires. Note lue à la Société médicale des hôpitaux de Paris. — Union médicale 1878, t. I., p. 193).
1. Une statistique dressée par M. le D"^ Audoynaud fournil les résultats suivants :
Nombre de cas observés
Cas où les deux seins furent affectés 24
Cas où un seul sein fut affecté 24
Cas à siège indéterminé 3
Total 5<