‹ Leçons cliniques sur la syphilisChapitre 6 sur 263 · I. — La première est ainsi conçue · texte numérisé non relu

I. — La première est ainsi conçue

« La syphilis n'a pas de genèse spontanée, actuellement du moins. Elle résulte toujours d'une contagion, d'une inoculation, de la pénétration matérielle d'une substance virulente spéciale dans l'organisme. »

Il est certain, Messieurs, qu'il y a eu autrefois un premier syphilitiquey lequel n'a pu gagner la syphilis d'un autre syphilitique. Comment cela s'est-il fait? Nous n'en savons rien, absolument rien. Mais ce qui n'est pas moins certain, c'est qu'aujourd'hui les choses ne se passent plus de même, et l'on peut regarder comme un axiome la proposition suivante :

Quand on gagne la syphilis, c'est quon Va ^jrise de quelqu'un, et de quelqu'un en puissance de syphilis.

La syphilis, en effet, n'est pas de nos jours le résultat de causes morh'iûques individuelles ; elle n'est pas élaborée primitivement dans l'économie; elle ne résulte pas de prédispositions latentes, d'excès fonctionnels, d'usure d'organes, de détérioration de systèmes, de vices constitutionnels se préparant lentement et sourdement dans l'organisme; elle ne s'abat pas sur le malade à l'instar d'une tuberculisation pulmonaire, d'un cancer, d'une dartre, d'une hémorragie cérébrale succédant à des lésions vasculaires, d'un infarctus viscéral, etc., etc. Non : elle est toujours, dans tous les cas, le résultat d'une cause accidentelle de provenance extérieure, le dérivé d'une contagion. Cela n'est pas douteux; l'expérience journalière, commune, générale, le confirme, et il serait vraiment superflu d'insister sur ce point.

Or, c'est là simplement. Messieurs, ce qu'exprime notre première loi.

II. — La seconde est tout aussi simple, comme vous allez le voir :

« Le premier phénomène appréciable qui résulte de la contagion

ne se manifeste jamais qu'après un laps de temps plus ou moins long, constituant une incubation véritable. »

En d'autres termes, lorsqu'un sujet s'est exposé à la contagion, ce n'est pas immédiatement qu'il en ressent les effets, mais bien après un temps plus ou moins long. — Précisons par un exemple.

Voici un sujet qui s'expose le 1" janvier, je suppose, et qui, ce jour, contracte la vérole. Est-ce immédiatement, est-ce {après quelques heures, quelques jours, qu'il présentera les premiers symptômes de son mal? Nullement. Sera-ce le 2, le 3, le 5 janvier? Examinez-le à ces dates successives, vous le trouverez parfaitement sain. Sera-ce le 6, le 7, le 8? Pas davantage encore. Bref, ce n'est que plus tardivement, le 15, le 20, le 25, le 30 janvier, et peut-être même plus tard, que vous verrez quelque chose de morbide apparaître sur lui; puis ce quelque chose deviendra les jours suivants une lésion évidente, laquelle sera le premier indice sensible de la maladie et constituera ce qu'on appelle Vaccident primitif ou le chancre.

Donc, dans ce cas, un certain espace de temps, voire assez long, aura séparé la contagion du moment où se seront révélées les premières manifestations de la maladie. — Eh bien, c'est à ce laps de temps qu'on donne, en langage technique, le nom d'wcubatioti.

Cette incubation est^réelle et constante. Pour vous le démontrer, je pourrais invoquer ici la clinique et vous citer cent observations de malades qui, s'étant exposés à une contagion de date connue et ne s'étant plus exposés ultérieurement, n'ont vu paraître sur eux les premiers rudiments de leur mal que quelques semâmes plus tard, et cela malgré un examen quotidien des plus mmutieux. Mais je ne veux pas faire intervenir ici la clinique, toujours sujette à caution en matière aussi délicate. J'ai mieux d ailleurs que des observations cliniques à vous produire; j'ai de meilleures pièces à conviction par devers moi. J'ai ces faits de syphilis expérimentale dont je vous ai entretenus au commencement de cette leçon. Consultons-les. Ils vont nous donner sur ce point la vérité vraie, l'observation la plus strictement rigoureuse; car tout y est nettement déterminé : d'une part, l'heure, l'instant

même où la matière virulente a été introduite dans l'organisme; — el, d'autre pari, l'heure, l'instant même où s'est produite la première a])parition des premiers phénomènes morbides.

Que nous apprennent, donc les faits en question? Ceci : c'est que toujours et dans tous les cas (sans exception, notez-le bien) il s'est écoulé un laps de temps plus ou moins considérable entre le moment où l'on a pratiqué l'inoculation et celui où la première lésion est apparue. Or ce temps, quel a-t-il été exactement? Voici les chiffres précis :

10 jours dans un seul cas; et dans les autres: 15, 17,18,18, 20, 21, 23, 24, 25, 25, 25, 27, 28, 28, 28, 29, 34, 35, 39, 42 jours, etc.; ce qui donne une moyenne de vingt-cinq jours environ.

Jamais — jamais, j'insiste à dessein — la lésion première n'est apparue immédiatement, ni le lendemain, ni le surlendemain, ni le troisième ou le quatrième jour de l'inoculation, ni même dans la première semaine. Parfois, à la suite de l'inoculation, il s'est bien produit quelques phénomènes locaux de nature inflammatoire, résultat naturel de la piqûre du derme, de l'introduction dans la peau d'un liquide étranger virulent ; mais ces accidents de traumatisme s'effaçaient rapidement, et ce n'est que plus tard qu'apparaissait la première lésion syphilitique, après un stade d'élaboration silencieuse plus ou moins prolongé. Toutes les obsei'valions, je vous le répète encore, concordent sur ce point.

Qu'est-ce que cela. Messieurs, sinon une vérité mathématiquement démontrée?

Cette démonstration faite de par les données irréfutables de l'expérimentation, consultons actuellement la contagion clinique.

Toujours, à la suite de cette contagion, il s'écoule un certain temps ])ondanl lequel no? ne se produit, pendant lequel le futur syphilitique a le droit de se croire indemne. Et ce temps, remarquez bien cela, est le même q\ie dans les cas de syphilis expérimentale : le même, en ce qu'il peut osciller d'un sujet à un autre en de certaines limites; le même aussi comme durée moyenne habituel h-.

11 esl variable, ai-je dit, d'un sujet à un autre. Quelquefois, en effet, assez court (dix, douze jours), il atteint plus souvent une

durée de vingt, vingt-cinq, vingt-huit jours, et se prolonge même parfois jusqu'à trente, trente-cinq et quarante jours, — Ici donc, comme dans toute affection virulente, il est des conditions inconnues qui augmentent ou diminuent la durée de l'incubation.

En second lieu, la durée moyenne habituelle de cette incubation est la même que dans les cas d'inoculation artificielle, c'est-à-dire de trois à quatre semaines en\ir on. C'est à ce chiffre que sont arrivés la plupart des observateurs contemporains, et c'est à ce chiffre que j'ai abouti mc^-même dans mes recherches. Ce n'est donc que trois ou quatre semaines après s'être exposé à la contagion que le malade verra un premier accident, le chancre, se développer sur lui. — Voilà un fait certain, et un fait qu'à divers égards il importe de connaître pour la pratique.

Pour la pratique, en effet, il dérive de là un enseignement que je ne veux pas négliger de vous faire connaître.

Nombre de fois il vous arrivera d'être interrogés par des clients qui, ayant des soupçons sur un coït aventureux, viendront sefaire examiner par vous et réclamer de vous un bill d'immunité. C'est là, par exemple, l'éternelle histoire des voyageurs en tournée ou des maris en vacances : ils ont commis quelques peccadilles à Paris, donné quelques coups de canif dans le contrat; la veille de leur départ ils accourent chez un médecin, pour savoir s'ils n'ont, rien à craindre et s'ils peuvent rentrer en toute assurance au logis conjugal.

Consultés dans de telles conditions, je suppose, vous examinez votre client, et vous ne trouvez rien sur lui. Il est sain, au moins en apparence, parfaitement sain. Cela constaté, qu'allez-vous lui dire? Allez-vous le rassurer absolument et lui délivrer une patente nette? Agir ainsi, Messieurs, serait une légèreté coupable, serait même une faute grave qui pourrait avoir les plus déplorables résultats. Car, fort de votre assurance, ledit consultant rentrerait chez lui en pleine sécurité, se croyant à l'abri de toute crainte; et SI, quelques jours, quelques semaines plus tard, une lésion légère (ce qu'est toujours le chancre à son début) venait à se manifester sur lui, il pourrait n'y pas prendre garde, la taxer d'érosion insignifiante, « d'échauffement, d'herpès, d'écorchure, » la considérer en

un mot comme non contagieuse, et pai- suite s'exposer à la communiquer.

Ainsi se produisent très communément, n'en doutez pas, les contagions syphilitiques dans le mariage. J'ai déjà vu bien des cas de ce genre pour ma seule part, et c'étaient invariablement après le mal accompli, après la contamination transmise, les mêmes doléances de la part du mari : « Aurais-je pu m'attendre à cela? 11 y avait trois, quatre, six semaines que je n'avais vu de femme; j'étais allé d'ailleurs, avant mon départ, me faire visiter par un médecin, lequel m'avait dit que je n'avais rien, que j'étais absolument sain. C'est ce médecin qui est coupable et non moi. S'il m'avait averti, je n'aurais pas donné la vérole à ma femme; etc. »

Ne tombez pas dans cet écueil, Messieurs. Consultés pour des cas semblables, et vous le serez souvent, sachez répondre ce que vous devez répondre, ce que vos notions actuelles sur l'incubation vous permettent seulement de répondre, et dites à votre client : « Oui, quant à présent vous n'avez rien. Mais les accidents syphilitiques se déclarent quelquefois tardivement, plusieurs semaines après la contagion. Donc, ne vous croyez pas absolument à l'abri; observez-vous, et si le moindre phénomène, quelqm léger qiCilpûf être, venait à se manifester, abstenez-vous, car il pourrait y avoir pour votre femme danger de contagion. »

Cette réponse ne sera peut-être pas du goût de vos clients, mais elle sera dictée par la prudence, elle sera légitimée par une saine notion de la maladie. Et, mettant votre responsabilité à couvert, elle préviendra plus d'une fois, soyez-en sûrs, de bien regrettables accidents.

Un mot encore pour compléter rhistoirc de rincubation.

La durée de l'incubation syphilitique peut certainement dépasser les moyennes que je vous ai données précédemment comme étant les plus communes. D'abord, elle est souvent de trente jours, comme j'en pourrais citer de très nombreux exemples. — En second lieu, elle dépasse parfois ce terme pour atteindre trentetrois, trente-cinq et quarante jours. — Je crois même avoir observé un cas oû elle atteignit le terme prodigieux de deux mois et demi * ;

i. Recherches sur l'incubation dp. la syphilis. Paris, 18Gi.

ACCIDEiNT PRIMITIF. 13

et M. A. Gucrin en a cité un autre où, suivant toutes probabilités, elle fut de soixante et onze jours

Mettons de côté, si vous voulez, ces deux derniers cas, qui sont véritablement exceptionnels et auxquels on pourrait reprocher l'absence de garanties suffisantes d'authenticité. Toujours est-il — et c'est là le point que je signale à votre attention -- que parfois l'incubation atteint un terme variable entre trente et quarante jours; ce qui est énorme, relativement à la durée qu'on lui attribue généralement, ce qui surtout est en contradiction flagrante avec ce que professaient, il y a quelques années encore, les médecins les plus autorisés.

ni. — Notre troisième loi est très importante cliniquement. Je vous la rappelle :

« Le premier phénomène appréciable qui résulte de la contagion ou de l'introduction artificielle de la matière virulente dans l'organisme, se manifeste toujours au lieu même où a pénétré cette matière, en ce lieu et non ailleurs. »

C'est là, en d'autres termes, ce que disait M. Ricord sous une forme plaisante : « En fait de vérole, on est puni d'abord par où l'on a péché. » Si l'on s'est exposé par la verge et par elle seule, c'est à la verge que l'on est frappé. Si l'on s'est exposé par la bouche ou par l'anus, c'est à la bouche ou à l'anus que se manifestent les premiers 'accidents. Voyez les nourrices : elles s'exposent par le sein, c'est au sein que tout d'abord elles sont affectées. Et de même pour tant d'autres exemples qu'il serait superflu de citer.

Tels sont de même les résultats fournis par les expérimentations qui ont été tentées sur l'homme. Dans ces expériences, l'inoculation a été faite sur diverses régions : bras, avant-bras, cuisse, nuque, verge, etc. Eh bien, c'est invariablement au lieu même de rinoculation, quel qu'il fût, que se sont produits les premiers phénomènes morbides; toujours là, là seulement, et jamais ailleurs.

Voilà donc encore, Messieurs, une vérité que je puis vous donner

1. Maladies des orgams génitaux externes de la femme. Paris, 1864.

u LOIS D'ÉVOLUTION.

comme péremptoirement démontrée, uu-dessus de toute contestation possible.

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