‹ Leçons cliniques sur la syphilis [electronic resource]Chapitre 119 sur 252 · PLAQUES LISSES DE LA LANGUE · texte numérisé non relu

PLAQUES LISSES DE LA LANGUE

muqueuses, la syphilis détermine quelquefois sur la langue une éruption spéciale (spéciale du moins quant à sa physionomie, quant à ses caractères apparents), qu'on ne retrouve sur aucun autre point. Cette éruption consiste en des plaques plus ou moins étendues qui se localisent exclusivement sur le dos de la langue, plaques tantôt circonscrites et lenticulaires, tantôt étalées sur une assez large surface, rougeâtres et d'un rouge plus vif notamment que celui des parties saines environnantes, régulières de contour plutôt que déchiquetées et assez souvent arrondies ou ovalaires; — plaques sèc/ies, plaques non érosives (notez bien cela), et différant des érosions en ce qu'eUes ne se laissent pas colorer en blanc par le nitrate d'argent ou le nitrate acide de mercure ; — plaques enfin remarquablement lisses, comme polies ou vernies, contrastant donc avec l'apparence villeuse des tissus voisins. On dirait, à voir ces plaques, que les papilles linguales ont disparu à leur surface, qu'elles ont été rasées. Cette clépapillation (pardonnez-moi le barbarisme) est-elle réelle ou n'est-elle qu'apparente, je ne saurais le dire, n'ayant pas encore eu l'occasion d'examiner histologiquement une langue affectée de la sorte. Toujours est-il que de visu les papilles ne sont plus appréciables au niveau de ces plaques, et c'est là précisément ce aui donne à cette lésion un aspect tout à fait spéciale

Je quahfîe cette variété de syphilides sèches du nom de plaques lisses de la langue, dénomination préférable, je crois, à :elle de psoriasis lingual, sous laquelle paraissent l'avoir désignée certains auteurs et qui, mal définie, se trouve appliquée dans la science à des états pathologiques très différents.

3° Venons en dernier lieu au troisième foyer des syphilides buccales, je veux dire à la gorge.

Il est bien rare que, dans le cours de la période secondaire, les malades n'aient pas à souffrir une ou plusieurs fois de la gorge. Et ces douleurs presque inv ariablement reconnaissent pour origine des syphilides muqueuses de l' arrière-bouche.

1. M. Cornil,qui a étudié cette singulière lésion, en compare l'aspect à celui « d'wn cercle fauché dans une prairie ». Il croit cet aspect dû à la chute des prolongements cornés des papilles filiformes. « On sait en effet, dit-il, que les papilles filiformes qui

■iSS SYPUiLIDES GUTTURALES.

De toutes les lésions secondaires de la cavité buccale les plus communes, sans contredit, sont celles qui se développent sur la région amygdalicnne, c'est-à-dire dans cet espace triangulaire où se trouve embrassée l'amygdale entre les deux piliers du voile, La région amygdalicnne est le foyer par excellence des syphilides buccales. Elle constitue un véritable nid à syphilides. Aussi faut-il toujours tenir en surveillance la gorge des malades que l'on traite; aussi est-ce là, dans les cas douteux, qu'il faut aller dépister des signes d'infection. L'examen de la région amygdalicnne, soyez-en sûrs, éclaire bien souvent des diagnostics incertains.

La forme la plus habituelle qu'affectent là les syphilides est celle d'érosions, d'érosions absolument plates en général, quelquefois très légèrement papuleuses, petites, mesurant l'étendue d'une lentille ou d'une amande, rougeâtres, mais souvent aussi grises, cendrées, blanchâtres, opalines (rappelez-vous ce dernier aspect, très commun en cette région), discrètes enfin on confluentes, et confluentes parfois au point de recouvrir entièrement les amygdales et les piliers. Ces lésions déterminent une gène plutôt qu'une douleur véritable dans la gorge*. Souvent même, alors qu'elles ne sont pas irritées par le tabac, c'est-à-dire chez la

constituent comme des touffes d'Iierbe sur le dos de la langue présentent un piquant, une longue saillie composée de cellules cornéesimbriquéîs le3unessur les autres et dont les plus inférieures sont implantées sur une petite papille à peine saillante. La partie épitliélique cornée a une trèc grande longueur, un demi-millimètre, un millin?è're et plus. Que ces énormes prolongements épidermiques tombent, et ils tombent en réalite au niveau des plaques muqueuses que nous étudions, vous aurez une surface liise, plane, recouverte simplement par les couches stratifiées du corps muqueux, mais privée de ses prolongements filiformes de l'épiderme corné. La plaque paraît dans son ensemble d'autant plus lisse, d'autant plus déprimée, qu'autour d'elle les prolongements cornés des papilles filiformes sont conservés avec leur longueur, accrue encore par rinfiammation linguale, etc.. ». Du reste M. Cornil avoue n'avoir pas encore eu l'occasion de pratiquer l'examen histologique de cette lésion. — Voyea Leçons ^ar la syphilis, Paris, 1879).

1. Je dois remarquer toutei'ois que les syphilides gutturales ne rendent pas toujours compte de toutes les douleurs de gorge dont se plaignent les syphilitiques. J'ai vu plus d'une fois des malades accuser des douleurs d'angine sans présenter à la gorge, sur les amygdales ou dans le pharynx, la moindre lésion appréciable. Ce fait m'a trop vivement frappé pour que Je ne l'aie pas étudié avec rigueur, et je le tiens pour absolument authentique. Quelle peut être, dans les cas do ce genre, l'origine des douleurs qu'éprouvent les malades? Je ne saurais le dire. — Je me borne du reste pour Tinstant à signaler cette particularité, sur laquelle j'aurai Toccasion de revenir dans l'une des leçons suivantes.

RÉGION AMYG DALIENNE. 439

femme plus souvent que chez l'homme, elles sont assez indolentes pour passer absolument inaperçues et rester ignorées. Chaque jour, ici, iinous arrive de découvrir des syphilidcsamyydaliennes ou péri-amygdaliennesdont nos malades ne se doutent pas, dont ailes sont fort surprises d'apprendre l'existence. « C'est singulier, nous disent-elles alors, je ne sentais rien et je ne sens rien encore à la gorge; comment puis-je y avoir du mal? » — En d'autres cas, inversement, la réaction locale plus accentuée se traduit par les phénomènes communs de toute angine : chaleur âpre de la gorge, sensation incommode de sécheresse, difficulté de déglutition, douleurs plus sensibles pour la déglutition de la salive que pour celle des aliments, etc.. — Certains auteurs ont même prétendu que ces phénomènes douloureux « subissent une recrudescence évidente durant la nuit » ; je considère cette assertion comme toute théorique et plus que contestable.

Enfin, les syphilides gutturales, qui constituent ce qu'on appelle Vangine secondaire \releniissenl très habituellement sur les ganglions situés au voisinage des amygdales, en avant des muscles sterno-mastoïdiens, et constituent là desadénopathies dont j'aurai bientôt l'occasion de vous parler.

Parfois encore vous rencontrerez. Messieurs, sur là région amygdalienne des syphilides ulcéreuses, entamant le derme muqueux, pultacées ou rougeâtres de fond, arrondies ou irrégulières de contour, douloureuses, et gênant même d'une façon notable les mouvements de déglutition. Mais ce dernier ordre d'accidents est incomparablement plus rare que la forme érosive des lésions gutturales.

1. On a décrit encore sous le nom d'angine secondaire soit une éruption tachetée, dite roséoZe de la gorge, soit un érythème en nappe auquel on a attribué, comme d'usage, « un aspect tout spécial, pathognomonique ». — Pour la roséole de la gorge, je suis encore à la chercher; jamais je n'ai observé sur le palais, sur les amygdales ou dans le pharynx, d'éruption disséminée sous forme de taches circonscrites, lenticulaires, susceptibles d'ôtrc assimilées à la roséole de la peau. — L'érythèmeen nappe de la gorge ne me paraît pas moins hypothétique. Certes, j'ai vu bien souvent des malades syphilitiques présenter une certaine rougeur de l'isthme guttural; mais, d'une part, cette rougeur ne m'a jamais paru dotée d'attributs spéciaux; et, d'autre part, je l'ai rencontrée non moins souvent chez des sujets sains, non entachés do syphilis. Je no saurais donc la considérer comme spécii^que.

440 SYI'HILIDES liUCOALES.

Sur le voiie palatin, sur les piliers, sur la luette, les syphilides muqueuses sont encore très communes. Elles sont moins fréquentes sur la portion dure du palais, sur la muqueuse des joues et sur le plancher de la bouche. — Elles présentent sur ces diverses régions des caractères à peu près identiques à ceux des autres syphilides buccales. Ce sont le plus souvent de simples érosions plates ou très légèrement papuleuses, limitées, rougeâtrcs ou opalines; plus rarement elles constituent des ulcérations véritables.

Comme vous avez pu le voir parce rapide exposé, les syphilidcs de la bouche, à cela près de quelques détails relevant d'influences locales, dilîèrent peu d'un siège à un autre. Filles se rapprochent encore par un certain nombre de caractères communs, caractères que j'ai laissés de côte jusqu'à présent pour n'avoir pas à vous les répéter à propos de chaque variété de siège, et dont je dois vous dire un mot en terminant.

i° Peu douloureuses en général, surtout à leur début, les syphilidcs buccales ne laissent pas de déterminer une certaine gêne, voire une souffrance réelle, lorsqu'elles sont ou négligées ou irritées par une cause quelconque (mauvais état de la bouche ou des dents, alcooliques, tabac, etc.). Elles s'accompagnent alors d'un phénomène commun à toutes les inflammations buccales, à savoir la salivation. Cette salivation, bien entendu, n'est en rien comparable à celle de la stomatite mercurielle ; elle est toujours minime au contraire; elle ne consiste qu'en une certaine exagération de la sécrétion salivaire, avec besoin de cracher plus fréquent.

2" Toutes ces syphiUdes sont des lésions essentiellement bénignes. Elles peuvent bien durer plus ou moins longtemps, se montrer même assez rebelles en quelques cas; mais en somme elles finissent toujours par guérir, et par guérir sans laisser traces de leur passage. Elles sont donc très différentes en cela des lésions tertiaires qui produisent si souvent sur cette même région des délabrements et des mutilations irréparables.

3° En revanche, elles présentent, au moins pour la plupart, une faculté surprenante de récidive. Il est très habituel de les voir se

répéter coup sur coup, renaître en venant de s'éteindre, comme aussi reparaître à échéance éloignée. Il est des malades (femmes) qui subissent trois, quatre, cinq, dix récidives de ces accidents. Et c'est bien autre chose chez l'homme. J'ai vu sur d'incorrigibles fumeurs les syphilides buccales repulluler incessamment et, pour ainsi dire, rester en 'permanence plusieurs années de suite.

4° Gomme dernier détail symptomatologique, toutes ces lésions, quel qu'en soit le siège, sont susceptibles d'affecter telle ou telle variété de ce type si cher aux syphilides, le type circiné. Vous rencontrerez donc à la bouche des syphilides cerclées, demicerclées, annulaires, semi-annulaires, etc. — Voici, par exemple, une femme qui présente à la lèvre deux papules géométriquement circulaires. — Voici de même deux autres malades qui portent, l'une à la lèvre supérieure une syphilide érosive en forme de demianneau, et l'autre au palais une lésion de même ordre figurant un fer à cheval parfaitement dessiné e

Enfin, Messieurs, quelques mots de pratique pour en finir avec ce sujet.

Sachez bien ceci tout d'abord : les syphilides secondaires de la bouche cèdent bien moins facilement à un traitement général, même énergique, qu'au traitement local le plus simple. Si vous en attendiez la guérisondu mev cuve seul, vous pourriez l'attendre en vain pendant plusieurs mois, tandis qu'avec une médication topique vous en ferez justice en quelques jours. Le mercure n'est bon qu'à prévenir ces accidents, à en modérer la repuUulation habituelle, à en tarir la source; mais .une fois produits, il n'exerce sur eux, en général du moins, qu'une action curative des plus lentes.

Aussi est-ce à la médication topique qu'il faut s'adresser dans tous les cas, pour débarrasser hâtivement les malades de ces lésions incommodes, souveni peninies, toujours dangereuses au point de vue de la contagion. — En quoi consiste cette thérapeutique locale? Le voici en quelques mots :

D'abord, soins d'hygiène, préventifs autant que curatifs rpro-

1. Plusieurs de ces curieuses lésions ont été dessinées et sont conservées au musée de l'hôpital Saint-Louis (collection particulière).

442 SYPllILIDES BUCCALES.

prêté minutieuse de la bouche ; — gargarismes ; — surveillance de l'état des dents ; — proscription de tous les irritants, du tabac en première ligne. (Et, soit dit incidemment, cette dernière recommandation n'est pas toujours inutile alors qu'elle ne s'adresse pas à un homme. Car certaines femmes — voire du meilleur monde ou de celui qui est considéré comme tel — sont coutumières du péché mignon de la cigarette, et ne s'en accusent pas toujours à leur médecin).

En second lieu, caïUérisaiion, suivie de quelques gargarismes.

La cautérisation simplement pratiquée avec le crayonde nitrate d'argent (lequel est un cathérétique plutôt qu'un caustique véritable) donne assez généralement de bons résultats. Toutefois elle est souvent insuffisante, et, par expérience, je préfère de beaucoup à la pierre infernale un caustique un peu plus douloureux, il est vrai, mais bien autrement actif et plus sûr, le nitrate acide d'hydrargyre. — Pour être bien manié, ce dernier agent demande un certain apprentissage. Voici comment je vous conseille de l'appliquer. Improvisez un pinceau en enroulant un peu d'ouate au bout d'une allumette ou mieux sur la fourche d'un porte-mèche. Trempez ce pinceau dans le liquide, exprimez-le, essuyez-le même, car il contient toujours trop de caustique, et promenez-le très légèrement sur la surface malade dont vous aurez soin de ne pas dépasser les limites. Puis, faites aussitôt gargariser le patient.

Dans les vingt-quatre ou quarante-huit heures qui suivent la cautérisation, bornez-vous à prescrire des gargarismes émoUients (eau de guimauve, eau de pavot, eau d'orge miellée, etc.). Plus tard, seulement, ayez recours aux gargarismes usuels de chlorate de potasse ou de borate de soude. Et surtout, conseil négatif qui n'est pas sans importance, gardez-vous des gargarismes au sublimé, dont l'affreuse saveur répugne aux malades et qui ne sont pas d'ailleurs sans inconvénients réels pour les dents.

Une seule cautérisation avec le nitrate d'hydrargyre suffit habituellement. Quelquefois cependant il est besoin de revenir une seconde et une troisième fois à l'emploi du caustique. En tout cas, lorsque les cautérisations doivent être répétées, il ne faut jamais les pratiquer coup sur coup, quotidiennement par exemple,

comme jele vois faire bien souvent. Il y a tout avantage au contraire à les distancer de plusieurs jours (cinq à six jours environ), pour attendre de chacune d'elles le résultat qu'elle peut produire.

Je vous le répète, le nitrate acide d'hydrargyre convient bien mieux, suivant moi, que le nitrate d'argent à la cautérisation des syphilides buccales. Pourquoi? Je l'ignore; c'est affaire d'expérience. — Cependant, en certains cas, on peut et même l'on doit recourir de préférence au crayon de nitrate. Telle est l'indication lorsque, par exemple, la lésion est minime (car alors tout réussit, et l'on n'aurait aucune raison d'imposer aux malades le choix d'un caustique douloureux) ; ou bien inversement lorsque la lésion est très étendue, car alors la cautérisation au nitrate d'hydrargyre serait par trop pénible. — Dans ce dernier cas toutefois, si l'emploi du caustique mercuriel paraît indispensable ou du moins particulièrement avantageux, on a toujours une ressource pour tourner la difficulté et ménager la sensibilité du malade : c'est de répartir la cautérisation en plusieurs séances, de façon à la rendre chaque fois plus supportable.

Je vous disais. Messieurs, en vous parlant dernièrement des syphilides génitales de la femme, que l'anneau vagino-vulvaire constitue comme une barrière opposée à ces lésions, lesquelles, prodigieusem.ent fréquentes en deçà de cet anneau, deviennent extrêmement rares au delà. Eh bien, il en est de même ici pour l'isthme du gosier. Au-devant de cet isthme, les syphilides muqueuses sont des plus communes ; en arrière, elles sont presque exceptionnelles, au moins relativement. Si bien qu'on a pu dire avec quelque raison : « Les piliers du voile palatin sont les colonnes d'Hercule de la plaque muqueuse )).Et cette bizarrerie, notez-le bien, est d'autant plus inexplicable en l'espèce que, par une singularité contraire, l'arrière-gorge est un véritable foyer de prédilection pour les accidents d'une période plus éloignée de la diathèse, pour les syphilides tertiaires.

Les rares lésions secondaires que l'on observe dans l'arrièregorge consistent soit en des érosions limitées, plates ou légèrement papuleuses, soit en des ulcérations un peu plus creuses, attaquant le derme muqueux.

Page 1