SCIATIQUE
symptômes que nous observons ici journellement. Je la signale à votre attention comme l'une des névroses les plus communes de la période secondaire, du moins chez la femme.
Moins fréquentes sont les autres névralgies de la tête (névralgie temporale, cervico-occipitale, etc. ). Celles-ci d'ailleurs sont généralement assez vagues dans leur expression, assez indécises dans leur trajet, pour devoir être taxées de douleurs névralgiformes plutôt que de véritables névralgies.
Par ordre de fréquence, après les névralgies de la tête mentionnons immédiatement la sciatique.
La sciatique n'est pas rare comme symptôme de syphilis secondaire. Si elle paraît moins commune qu'elle ne l'est en réalité, c'est que souvent, le plu% souvent, sa véritable cause, son origine diathésique reste méconnue. Ainsi que l'a remarqué avec raison un judicieux observateur, « dans la plupart des névralgies on se préoccupe trop exclusivement de la douleur et l'on ne s'enquiert pas assez des causes; aussi, dans la plupart des cas, l'origine réelle, première, de ces névroses, passe- t-elle inaperçue » (Réveillé-Parise).
Inutile de vous dire. Messieurs, que la sciatique secondaire ne se différencie cliniquement de la sciatique commune par aucun symptôme, pas même par les exacerbations nocturnes qu'on observe souvent dans les névralgies les moins spécifiques. C'est qu'en effet, comme vous le comprenez de reste, il n'est pas deux façons pour un nerf d'exprimer ses souffrances, quelle qu'en soit d'ailleurs l'origine.
Un détail clinique mérite ici toutefois d'être relevé. La sciatique secondaire n'affecte presque jamais le nerf dans toute l'étendue de sa distribution. Elle consiste toujours, du moins d'après mon observation particulière, en une sciatique partielle, lombo-fessière, lombo-crurale, ne descendant guère au delà du genou, moins encore vers l'extrémité du membre.
Au troisième rang, toujours par ordre de fréquence, signalons encore quelques névralgies qui se présentent bien moins communément à l'observation, mais que cependant on rencontre de temps
590 TSÉVRALCIEB SECONDAIRES.
à autre chez la femme comme manifestations imputaèles à la diat'hè&e, à savoir :
la névralgie intercostale;
la mévralgie lombo^abdominale ;
la névralgie crurale;
la névralgie mammaire {madod/yme).
Cette deî^niere est une affection assez cardeuse et assez rare, que je n'ai rencontrée encore 'Cyme dams m'iie dizaine de icas. Elle consiste en des douleurs et une sensibilité morbide des seins à la pression, sans modification dams le volume, la forme et la coloration des mamelles. Elle alTecLe en général les deux seins ;à la fois. Elle 'est souvent assez rebelle ; je l'ai même vue plusieurs fois résister opiniâtrément à tous les remèdes pendant quelques semaines, et n'éprouver presque aucun soulagement des médications soit spécifiques, soit vulgaires.
Enfin, pour ne lùen -omettre, signalons encore quelques autres névralgies bien plus rares, exceptionnelles imême : les névralgies cervicales^ fiervico-hrachiales, etc.
Toutes ces névralgies spécifiques présentent la symptomatologie des névralgies voiilgaires. Il serait donc superflu de vous retracer la description de chacune d'elles.
Elles sont plus ou moins aiguës, plus ou moins intenses. Il n'est pas rare qu'elles déterminent des douleurs d'une violence excessive, intolérable.
Elles sont souvent assez capricieuses dans leur marche, sujettes à des exacerbations ou à des rémissions que rien n'explique, sujettes également à des recrudescences après sédation temporaire, à des récidives après guérison apparente, etc., etc.
Il est positif que l'influence du soir ou de la nuit se traduit souvent sur elles par une exaspération marquée des douleurs. Ce signe toutefois n'est rien moins que constant; il n'offre d'ailleurs rien de pathognomonique, comme je vous l'ai dit précédemment.
Un seul caractère, mais celui-ci bien net, bien tranché, différencie les névralgies spécifiques des névralgies vulgaires : c'est V action qu'exerce sur elles le traitement anti-syphilitique. De même que la plupart des symptômes diathésiques, les névroses doulou-
DIAGNO.STILC. mH
reuses de la ^-ërole soiniL en général très rapidemienL modifiées et giuéries par le mercure. Gela est de motion comimume, à ce poiint ■qu'en pratique 'le mercure est souvent interrogé « comme pierre de Louche >d pour juger de la nature spécifique de certaines névralgies. Et, en réalité, merveiUeuse est parMs 'l'infliuence qu'il exerce sur les accidents de cet (ordre. Que de fois n'ai-jje pas w, .que de foiis tout médeoim m'a-t-iil pas <vu des névralgies qui, méconnues quant à leiu' naftuire, avaienit résisté opimiâtrément à toutes les médications les plus énergiiques, céder et :se dissiper comme .par emchantemenl devant le traitement mercuriel !
J'appelle sur ce dernier point toiiite V'Otre attention, Messieurs, d'autant que les névroses de la vérole ne se présentent pas toujours len compagnie de phénomènes propres â en révéler le cairactère spécifique. Parfois elles existent sett^es, isolées, comme manifestations exclusi^'es .de ia 'diathèse, et cela chez la femme plus spécialement encore que chez Tihomme. 'Or, ai-je à vous dire 'que • les réticences ou les dis&imula-ti'Ons féminines ne sont guère de nature à éclairer le diagnostic en pareil cas? Soyez donc prévenus de cette difficulté pratique, et m'oubliez pas que le mercure peut être parfois le som'eraiin remède .à certaines névralgies d'origine obscure et d'opiniâtreté singulière.
Laissez-moi par un exeraiple fixer ce poinit en vos souvenirs.
J'ai eu l'occasion, l'année dernière, d'être appelé près d'une jeuTie dame qui depms quatre à cinq mois souffrait d'une affreuse névralgie faciale. Tous les traitements imaginables (sulfate de ■quinine, opium, belladone, chloral, injections hypodermiques, vésicatoires, etc., etc.') .avaient été mis en usage et n'avaient riem .produit, ou n'avaient produit que des sédations médiocres de courte durée. Cet insuccès des médications les plus rationnelles et les plus énergiques siir nne femme jeune, de bonne santé habituelle, et n'ayant présenté jusqu'alors aucune affection nerveuse, me parut tout d'abord cpaelque peu suspept. Je cherchai la cause de cette névralgie, je la cherchai longtemps et partout; je ne la trouvai pas. Ne la trouvant pas, je songeai qu'elle pouvait m'être cachée. J'examinai alors la malade au point de vue de la syphilis et ne découvris rien en ce sens. J'interrogeai, et n'obtins que dénégations formelles, voire irritées. Toutefois, comme les confrères
592 NÉVRALGIES SECON DAI R 1£ S.
qui m'avaient précédé ne m'avaient rien laissé à faire contre une névralgie d'ordre vulgaire, je me décidai à prescrire le mercure « comme pierre de touche », et je le prescrivis même, sous son pseudonyme d'hydrargyre, à doses assez énergiques. Ce l'ut un véritable coup de théûtre. Dès le second jour de ce nouveau traitement, la malade, qui n'avait pas dormi depuis plusieurs nuits, put goûter quelques heures de repos; une semaine plus tard il ne restait pas trace de la névralgie! J'étais donc tombé juste, à tout hasard, sur une névralgie syphilitique. Syphilitique, oui; le succès de la médication le démontrait assez, à défaut des tardifs aveux qui me furent faits ultérieurement, alors que je n'en avais plus besoin.
Rappelez-vous ce fait. Messieurs. Il comporte d'abord un intérêt clinique, car c'est un exemple de névralgie constituant une manifestation isolée de la diathèse. De plus, c'est un chapitre de physiologie féminine pris sur nature. Certaines femmes sont ainsi faites qu'elles ne veulent jamais avoir eu la vérole; même à leurs dépens, elles mentent sur ce point. Mentir à son médecin, mentir contre ses intérêts et au péril de sa santé, c'est absurdité insigne, c'est ineptie de la pire espèce. N'importe. Mentir en pareil cas est, paraît-il, besoin de nature, affaire de tempérament pour quelques femmes. Cela peut être bon à dire aux jeunes médecins, car, à coup sûr, ils ne l'imagineraient pas.
Mais pardon de cette digression. Je reprends mon sujet et derechef j'insiste près de vous. Messieurs, pour bien spécifier cette particularité essentielle de l'histoire des névralgies secondaires, à savoir ; qu'elles sont parfois, à un moment donné de la diathèse, seuls phénomènes cliniques par lesquels s'accuse l'infection. Tel est encore le cas d'une jeune malade que vous pouvez actuellement observer dans nos salles. Cette femme est entrée ici, il y a trois mois environ, pour des douleurs sciatiques très violentes, sur la nature desquelles nous n'avons pu d'abord être fixés. Avait-elle eu la syphilis antérieurement? Cela était possible, cela même était probable d'après quelques renseignements assez obscurs que nous donnait la malade; mais en somme cela restait d'autant plus indécis que nous ne trouvions aucun signe actuel d'infection. Divers traitements (sulfate de auinine térébenthine,
injections sous-cutanées, etc.) avaient été employés sans succès au dehors de l'hôpital. Nous avons prescrit le mercure, et le mercure a déterminé un soulagement immédiat des douleurs, puis une guérison complète en quelques jours. Le succès de ce traitement ne pouvait laisser aucun doute sur la spécificité de la névralgie. Plus tard d'ailleurs, nous avons eu la confirmation de notre diagnostic, car la malade, étant restée dans nos salles comme infirmière, a été affectée consécutivement d'une syphilide papuleuse des plus évidentes.
Que sont ces névralgies secondaires? Les uns les considèrent comme purement dynamiques, c'est-à-dire comme se produisant sans lésions, sine mater iâ, sous la seule influence de la diathèse; les autres ne les admettent qu'au titre de névroses symptomatiques, symptomatiques de lésions intéressant soit la substance même des nerfs, soit leur névrilème, ou réagissant sur eux par compression, par irritation de voisinage. On a longuement disserté et l'on pourra disserter longtemps encore sur ce point, car les pièces à conviction font défaut au procès. L'anatomie pathologique ( s'il en est une ) des accidents que nous venons de décrire reste toute à faire. Ce que nous pouvons simplement préjuger de la question est ceci : Il est vraisemblablement deux ordres de névralgies secondaires, les unes tenant à une lésion, les autres se produisant sans lésion. L'existence des premières, rationnelle en principe et par analogie, semble confirmée par quelques faits; mais, quant à présent et dans l'état actuel de nos connaissances, il y a tout lieu de considérer les secondes comme également acceptables en théorie et surtout en fait comme plus fréquentes. Ce qui, sous toutes réserves, paraît autoriser à admetti'e comme purement dynamiques la plupart des névralgies secondaires, ce n'est pas seulement l'impossibilité de les rattacher à une lésion connue, déterminée; c'est de plus un certain ensemble de caractères qui leur sont propres, tels que la multiplicité qu'elles affectent en certains cas, leur mobilité, leur disparition parfois très rapide et peu compatible avec l'existence d'un désordre matériel, etc. Au surplus, ne commettons pas la faute de discuter à vide. Posons la question simplement, indiquons-la, mais gardons-nous de lui
594 TItOUBLES DE S EN S I lî I L I T É .
assigner une solution que nous ne sommes pas en mesure de lui donner scienlifiquement.
V. — Troubles de sensibilité; analgésie. — La syphilis secondaire ne fait pas, Messieurs, que surexciter la sensibilité de façon à éveiller des névroses douloureuses. En d'autres cas, et cela d'une façon IVéquenle, très fréquente, elle raffecle suivant un mode tout différent, absolument opposé.
Au lieu de phénomènes douloureux, ce qu'elle produit alors, c'est une diminution, une obtusion, voire une abolition complète de la sensibilité.
Et, chose curieuse, lorsqu'elle s'adresse ainsi à la sensibilité pour l'amoindrir ou l'éteindre, c'est dans l'un de ses modes particuliers, la perception de la douleur, qu'elle l'affecte le plus ordinairement, donnant lieu de la sorte à des accidents analgésiques, déterminant une véritable analgésie secondaire.
Ces troubles de sensibilité, à la période secondaire de la diathèse,sont des plus curieux. Ils n'ont pas encore, que je sache, été décrits; ils sont presque ignorés. Il importe, en conséquence, que je vous en fasse l'histoire avec quelques détails, d'autant qu'ils sont presque spéciaux à la femme
Avant tout, établissons l'authenticité de ces troubles par un exemple emprunté à la clinique.
Voyez cette jeune femme. Elle a contracté la syphilis il y a cinq mois environ, et elle en présente aujourd'hui de nombreuses manilestations, à savoir : unesyphilidepapuleuse, des croûtes du cuir chevelu, des adénopathies cervicales, un certain degré d'alopécie, des douleurs arthralgiques, de la céphalée vespérine, etc. Je vais la piquer avec une épingle sur les divers points du corps, et l'ex-
i. Les premiers résultats de mes recherches sur les troubles de sensibilité dans la période secondaire ont été' publiés en 1869, dans le tome I des Annales de dermatologie et de sijphiligrnphie. — Plus tard, un de mes élèves a fait de celte question le sujet de sa dissertation inaugurale. Je recommande ce dernier travail à l'attention de mes lecteurs (Des troubles de la sensibilité générale dans la période secondaire de la syphilis, et notamment de l'analgésie syphilitique, par le docteur Mouslapiia Faïd. Thèses de Paris, 1870).
ANALGÉSIE SECONDAIRE. 595
pression de son visage vous dimsuffisammenl si je détermine ainsi quelque douleur. J'enfonce d'abord l'épingle profondément dans la peau de la main droite; la malade reste impassible. Je traverse de part en part la peau de l'autre main; encore aucun signe de souffrance. J'implante de même l'épingle dans les téguments des avant-bras, des bras, du cou, de la face, du crâne, des cuisses, des jambes, des pieds, delà poitrine, du sein, de l'abdomen, du dos, et partout je constate la même insensibilité à la douleur. Cette femme est donc profondément analgésique, et analgésique sur tous les points de l'enveloppe cutanée.
Or, notez bien ceci : en entrant dans cet hôpital il y a quelques semaines, cette malade sentait parfaitement la douleur déterminée par l'épingle, comme nous nous en sommes assurés à diverses reprises; elle n'est devenue analgésique que tout récemment, et je puis être facilement prophète en vous annonçant que, dans un temps plus ou moins rapproché, elle aura recouvré complètement sa sensibilité normale.
Donc, cette femme, comme j'espère vous le démontrer parce qui va suivre, est actuellement analgésique par le fait de la syphilis; et, lorsque chez elle'.la syphiUs, soit par l'effet du temps, soit sous l'influence du traitement spécifique, se sera modifiée, amendée, vous verrez ce symptôme analgésie s'atténuer et disparaître avec ]es autres manifeststions de la diathèse.
Eh bien, gardez-vous, Messieurs, de considérer comme exceptionnel le phénomène dont vous venez d'être témoins. Déjà je vous ai présenté plusieurs de nos malades affectées de divers troubles de la sensibilité générale, analgésie, anesthésie, diminution du sens de la température, etc. Je vous en montrerai quelques autres encore dans le cours de cette conférence. C'est qu'en effet ces altérations de la sensibilité pendant la période secondaire sont très communes chez la femme. Constamment ici, dans nos salles, nous en avons plusieurs exemples. J'en ai observé plus de deux cents cas depuis cinqans^
C'est l'analogie pathologique qui m'a conduit, ces dernières
1. Depuis l'époque où ces leçons ont été professées, les cas de cet ordre se sont tellement multipliés sous mes yeux que je ne les ai plus comptés.. fe puis dire que l'analgésie est un symptôme banal de sypliilis secondaire chez la femme.
596 ANALGÉSIE SECONDAIRE.
années, à rechercher quel était l'état do la sensibilité générale chez les femmes syphilitiques. Voyant que bon nombre d'intoxications avaient pour résultat de troubler cette sensibilité à des degrés divers et sous des modes dilTérents, je me suis demandé si le poison syphilitique ne déterminait pas de phénomènes semblables. J'ai établi une enquête scrupuleuse sur ce pomt, et j'ai été stupéfait de constater qu'en effet, sur un très grand nombre de nos malades, la sensibilité était altérée d'une façon très remarquable. Je dis stupéfait, parce que des phénomènes aussi accentués et aussi facilement saisissables que ceux dont je vais vous entretenir ne me semblaient guère de nature à avoir pu échapper jusqu'ici à l'attention des observateurs, Encouragé par les premiers résultats obtenus, j'ai continué cette étude, et je puis vous donner aujourd'hui comme certain que la syphilis secondaire détermine d'une façon commune chez la femme des troubles divers de la sensibilité générale.
Ces troubles sont variés quant à leur forme. Ils affectent la sensibilité de différentes façons, suivant différents modes.
Tantôt ils ne portent que sur la perception de la douleur, c'està-dire neconsistentqu'en ce qu'on appelle Ffma/f/ésie-Tantôt, mais d'une façon bien moins commune, ils intéressent à la fois et le sens des perceptions douloureuses et le sens du tact, de façon à rendre les malades simultanément analgésiques et anesthésiques. D'autres fois encore ils altèrent simultanément le sens de la température.
Première forme : analgésie simple.
L'analgésie simple, isolée, avec conservation de la sensibilité au contact et à la température, constitue la forme la plus habituelle sous laquelle s'observent ces troubles. Tel est, par exemple, le cas de la malade que je vous présentais il n'y a qu'un instant. Cette femme est, comme vous l'avez vu, profondément analgésique. Mais, ne sentant pas la piqûre et n'en souffrant en aucune façon, elle sent très bien le contact de l'épingle. Lorsque vous la piquez sur une région quelconque du corps, elle n'accuse là aucune douleur, mais elle sent parfaitement, suivant son exprès-