SYPHILIS DÉNUTRITIVES, CO N S OM PT I VES
muqueuses, de forme superficielle et bénigne. En revanche, dès les premiers temps de la maladie et avant même que le traitement spécifique eût été institué (j'ai besoin de préciser cela pour les adversaires du mercure, qui ne manqueraient pas d'attribuer à ce remède les accidents dont je vais vous parler), des troubles nutritifs assez sérieux se produisirent. La malade commença à perdre l'appétit et à pâlir. A plusieurs reprises, elle éprouva de véritables crises d'anorexie, pendant lesquelles aucun aliment n'était accepté par l'estomac; dans l'une de ces crises même, elle resta trois semaines sans presque rien manger. Peu à peu elle en arriva à c?t état de langueur générale, de chloro-anémie, d'asthénie fonctionnelle, de dénutrition^ de vitalité défaillante, que je vous décrivais il y a quelques instants sous le nom de débilitation syphilitique. Rien ne fut négligé, je vous l'assure, pour modifier cet état. Huile de foie de morue, fer, bains sulfureux, toniques de tout genre, habitation à la campagne, séjour au bord de la mer, hydrothérapie, équitation, massage, etc., etc., tout fut mis en œuvre, mais presque inutilement, pendant plus de trois ans. Aujourd'hui, il est vrai, celte malade est mieux; elle mange, elle digère, elle a repris quelques forces; elle est sur la voie, assurément, d'un rétablissement prochain; mais combien elle est changée de ce qu'elle était autrefois ! Assez grasse jadis, rosée de teint, bien portante, vive d'allure et d'humeur, elle est encore — même actuellement — chétive, maigre, pâle, languissante, abattue, attristée, « éteinte », suivant sa propre expression : « Je ne me reconnais plus moi-même, m'écrivait-elle récemment, et les gens qui ne m'auraient pas vue depuis cinq ans ne me reconnaîtraient certes pas... Cependant je vais bien... Mais comment cette maladie a-t-elle pu me changer de la sorte? Je ne suis plus que V ombre de moi-même, etc. »
C'est là en effet, je vous le répète, Messieurs, ce que fait parfois la vérole sur certaines femmes. Elle ne se borne pas à les affliger de douleurs, d'exanthèmes, de symptômes extérieurs. Souvent elle les attaque dans leur vie splanchnique, dans leurs fonctions nutritives; et, par l'intermédiaire des troubles qu'elle excite vers le système assimilateur, elle aboutit alors à miner sourdement les principes de la vie, à débiliter l'organisme, à transformer l'individu, à lui conférer, si je puis ainsi dire, un tempérament nou-
veau, bref — je reprends le mot à dessein — à ruiner la sanlé pour un temps plus ou moins long.
Et à ce propos, Messieurs, laissez-moi placer ici une remarque incidente. Les syphilis qui dégénèrent de la sorte en maladie consomptive ne sont pas toujours celles qui sont le plus fécondes en accidents visibles ou tangibles, en manifestations cutanées, muqueuses, osseuses, etc. Quelquefois aussi, et plus souvent qu'on ne le croit généralement, les syphilis qui procèdent sans fracas, qui sont avares de manifestations extérieures, s'en prennent à la vie splanchnique et compromettent d'une façon grave les fonctions assimilatrices (exemple, la jeune malade que je viens de vous citer). Aussi ces dernières formes de syphilis sont-elles particulièrement insidieuses et redoutables. Bénignes d'allure, elles sont en réalité malignes d'essence et de fond.
Un pas de plus sur cette pente de la débilitation progressive amène l'organisme à ce qu'on appelle la cachexie.
On pourrait croire que la cachexie syphilitique, à l'instar de certains dépérissements de l'économie, n'est jamais qu'une conséquence de lésions organiques graves entravant une fonction essentielle à la vie, de suppurations prolongées, de souffrances chroniques, etc. Cette vue serait fausse. Sans doute, il est des cas où, de par les raisons précédentes, la syphilis aboutit à la cachexie; mais le plus souvent elle y arrive par une voie différente, et cette voie est celle des troubles nutritifs que nous venons d'étudier.
Pour moi et d'après ce que j'ai vu jusqu'à ce jour, la cachexie syphilitique reconnaît pour origine la plus habituelle l'atteinte portée primitivement et directement par la diathèse aux fonctions nutritives. 11 est bien plus rare, à mon sens, qu'elle dérive (au moins dans la période secondaire) d'une cause matérielle, d'une lésion quelconque, si importante et si grave d'ailleurs que puisse être cette lésion.
Cette pathogénie de la cachexie syphilitique ressort évidemment, ce me semble, de l'observation et de l'analyse. Voyez, en effets ce que nous montre la clinique. Dans tous les cas de syphilis — et ils
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ne sont pas rares — où les fonctions nutritives viennent à être affectées, même légèrement, même superficiellement, il se produit d'une façon constante un certain ensemble de phénomènes qui ne sont, pour ainsi dire, qu'une cachexie en ébauche, qu'une cachexi» embryonnaire. N'atteignant alors qu'un certain degré, ces phénomènes prennent les noms de chlorose, d'anémie, de langueur, de débilitation syphilitique. Mais, au total, ils ne diffèrent que par ie degré de ce qu'on observe dans la cachexie. Supposez qu'ils s'exagèrent, ils constitueront la cachexie, et cela même en dehors de tout accident surajouté. Inversement, si les troubles nutritifs font défaut, la cachexie ne se produit pas, alors même que les malades sont affligés d'une véritable nuée d'accidents. De cela nous avons ici cent exemples par an. Que de fois déjà ne vous ai-je pas présenté de malheureuses femmes ayant le corps criblé d'éruptions, souffrant de douleurs multiples, offrant tous les symptômes extérieurs d'une vérole grave, et conservant néanmoins une santé moyenne ou même satisfaisante ! Aussi, sachez-lebien. Messieurs, ce ne sont pas les malades le plus rudement éprouvés en apparence par la vérole qui sont les plus exposés à la cachexie. Les dangers de la consomption syphilitique ne sont en rien proportionnels à la quantité des manifestations; ils le seraient plutôt à la qualité des accidents. Et, de ces accidents, ceux qui prédisposent, qui conduisent le plus sûrement à la cachexie sont, à coup sûr, les troubles importés par la diathèse dans le système assimilateur.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs de cette pathogénie, un fait bien certain est que la cachexie syphilitique se produit chez la femme d'une façon plus fréquente — pardon, je devrais dire moins rare — que chez l'homme. Pour les deux sexes, elle est assurément un aboutissant exceptionnel de la diathèse, mais il n'est pas douteux qu'on l'observe plus souvent dans le sexe féminin, soit à l'état confirmé, soit surtout à l'état d'imminence prochaine. Cela dépend-il de la force moindre de la femme, de son tempérament plus disposé à l'anémie et au lymphatisme, de ses habitudes moins hygiéniques (défaut d'exercice, vie plus sédentaire, etc.)? Il me semble rationnel de le croire ; car, pour toutes ces raisons, la constitution
féminine doit offrir moins de résistance à une affection chronique ot dépressive telle que la vérole.
Quant à déterminer pourquoi la vérole conduit certaines femmes à la cachexie plutôt que certaines autres, c'est là un problème bien autrement difficile et délicat. Parfois on trouve la raison du fait .dans l'absence de traitement et d'hygiène, les troubles antérieurs de la santé, la faiblesse de la constitution, l'appauvrissement préalable de l'organisme par les excès, la débauche, la misère, etc. Mais parfois aussi toutes ces explications font défaut, et l'on voit des malades qui ne paraissaient pas plus que d'autres prédisposées à la cachexie, qui même pouvaient y sembler moins prédisposées que d'autres, devenir néanmoins cachectiques, sans qu'il soit possible d'en trouver la cause. Cette cause existe cependant, cela est bien certain; mais elle nous échappe, comme nous échappent en général les raisons de la mahgnité.
Je serai bref sur les symptômes de la cachexie syphilitique,, car ces symptômes ne diffèrent guère de ceux qui caractérisent toute cachexie, quelle qu'en soit d'ailleurs l'origine. Ils n'en diffèrent même que par l'addition tout éventuelle d'accidents propres à la diathèse, lesquels peuvent varier d'un sujet à un autre et même faire absolument défaut. En deux mots, ce qu'on observe est ceci :
Habitus de la consomption; — faciès étique, pâle, souffreteux, « vieillot » (il est peu d'affections consomptives qui vieillissent aussi vite les malades que le fait parfois la syphilis ; comme exemple, je vous invite à voir une malheureuse femme que nous avons actuellement dans nos salles et qui est devenue cachectique de par la syphilis ; cette malade a vingt-trois ans ; eh bien, vous lui en donneriez cinquante, si ce n'est plus); — teint plombé ou jaunâtre, de couleur paille, de couleur feuille morte; — yeux excavés, pommettes saillantes; traits tirés; rides du visage; physionomie exprimant la langueur, l'épuisement, l'affaiblissement, l'anéantissement; — peau du corps devenue terreuse, sèche, raboteuse, furfuracée, écailleuse même par places (pityriasis tabescentium); — alopécie crânienne et sourcilière; cheveux secs, ternes, comme pulvérulents ; — amaigrissement extrême, allant jusqu'à l'émaciation véritable et ne portant pas seulement sur le
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tissu ccllulo-adipeux, mais sur les masses musculaires, etje dirai presque sur tout l'êlre, qui semble comme atrophié, réduit, ratatiné; — affaiblissement proportionnel, rendant indispensable le séjour au lit, dans le décubitus horizontal; — perte d'appétit, dégénérant bientôt en une anorexie complète, invincible, absolue; — troubles digestifs multiples et variés : phénomènes dyspeptiques de tout genre, renvois, nausées, vomituritions, vomissements alimentaires ou bilieux, glaireux, séreux, etc. ; en un mot intolérance gastrique; — alternances de constipation et de débâcles diarrhéiques; puis, plus tard, diarrhée continue, incoercible, coUiquative ; lientérie ; — pouls remarquablement faible et petit, s'éteignant peu à peu jusqu'à devenir misérable et insensible*, — douleurs vagues des membres et du
1. Exemple : Une malade de nos salles, dont le pouls, à Tétat de santé, offrait le type représenté figure 37, tomba, par le fait de la syphilis, dans une cachexie progres-
i''iG. 37.
sive qui résista à tous nos efforts. Le pouls de cette femme s'affaiblit peu à peu et finit par devenir misérable, presque insensible. 11 ne fournissait plus alors au sphygmographe que des tracés tels que les suivants (fig. 38 et 39) :
FiG. 3'J
tronc; — troubles, du sommeil; rêves, cauchemars, agitation nocturne, insomnie rebelle; — sueurs profuses, par poussées intermittentes; — fièvre erratique d'abord, à retours irréguliers, capricieux; et, à une époque plus avancée, fièvre hectique continue, mais sans grande chaleur; — enfin, marasme accompli; langue devenant rouge et sèche, se couvrant de muguet; prostration; agonie lente, avec conservation de l'intelligence, et mort progressive, sans agitation, sans secousse. — Parfois encore, terme ultime accéléré soit par une pneumonie de la nature de celles qui servent de dénouement aux états consomptifs, soit par les progrès rapides d'une tuberculose pulmonaire.
A ces symptômes, où vous avez reconnu le tableau banal de toute cachexie, s'ajoutent fréquemment, comme traits plus caractéristiques, des lésions propres de la diathèse. Or, ces lésions, quel que soit l'âge de la maladie, appartiennent presque invariablement à l'ordre des manifestations tertiaires. Ce sont, par exemple, des syphilides profondes de forme ulcéreuse (ecthyma, rupia), des gommes, des gonflements osseux mal définis, des abcès ossifluents. Car la règle, dans les cas de ce genre, est que la vérole marche vite, précipite son évolution, devienne galopante, suivant l'expression conbacrée, et passe hâtivement des accidents secondaires à ceux d'une période plus avancée.
Je n'ai pas à vous dire, Messieurs, si un état de ce genre comporte un pronostic des plus graves. Arrivée à ce degré, la maladie ne fait plus guère que descendre une pente fatale, pour se terminer par la mort dans un délai plus ou moins court.
Il est des cas cependant — cas très rares, exceptionnels même, mais qu'il importe de connaître — dans lesquels cette cachexie, avant, bien entendu, d'avoir dépassé une certaine limite, a pu être enrayée dans sa marche et rétrograder. Pour ma part, en de telles conditions, j'ai vu deux fois déjà — et c'est beaucoup — des malades que je jugeais absolument désespérés revenir à la vie et guérir. J'ai dans mes salles actuellement, comme troisième exemple, une jeune femme qui, je l'espère, est sur la voie d'un complet rétablissement, après avoir été si bas dans la cachexie
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que chaque malin je m'attendais à trouver son lit vacant Ses camarades l'appellent « la réchappce », cl jamais surnom, je vous l'assure, n'aura été mieux mérité.
Je me rappelle encore à ce propos quelques paroles de mon illustre maître, que je ne puis résister au plaisir de vous citer : » En fait de vérole, nous disail-il dans un de ces entreliens fami- » liers où son énorme expérience débordait en précieux enseigne- » ments, en fait de vérole, tout est possible, voire l'impossible » quelquefois. On n'a le droit de désespérer d'un malade que lors- » qu'il est mort... On rattrape parfois de véritables moribonds. » J'affirme avoir vu guérir, contre mes prévisions, contre toute » prévision rationnelle et scientifique, des malades in extremis, » exténués par la vérole, n'ayant plus que le souffle, cachectiques » au dernier degré, et qui certes n'auraient pas guéri s'ils n'avaient » eu le bonheur d'être cachectiques de par la vérole. »
De toutes les cachexies, en effet, « la meilleure », comme disait encore M. Ricord, ou la moins inexorable, est celle qui résulte de la syphilis. Caria cachexie syphilitique pardonne encore quelquefois — bien rarement, il est vrai ; — mais enfin il n'est pas impossible qu'elle pardonne, même dans un cas extrême où tout espoir semble devoir être abandonné.
Conséquence : il faut lutter, lutter à outrance, lutter jusqu'au bout, contre la cachexie syphilitique. Et comment? De deux façons : 1° en combattant les symptômes communs de l'état cachectique; — 2° en attaquant la cause spécifique de celte cachexie.
Le traitement de la cachexie proprement dite n'a pas à trouver place ici, et je vous en ferai grâce, Messieurs. C'est en effet le traitement banal de tous les dépérissements, de toutes les consomptions. Cela, vous le trouverez formulé dans vos livres. Rien de spécial à vous apprendre sur ce premier point. Passons.
Le second point, en revanche, doit nous arrêter. Combattre la cause de la cachexie implique en l'espèce l'intervention du traitement spécifique. Or, ici commencent les difficullés. Peut-on administrer le traitement spécifique à des malades épuisés? Comment
1. J'ai la salisfaclion de dire que cet licurcux pronostic s'est vérifié.
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faire accepler ce traitement par un organism} à fonctions défaillantes, à système digestif intolérant?
Donner le mercure en ces conditions, comme on le donne à des sujets bien portants, serait un non-sens thérapeutique. Non seulement, en effet, ce remède ne serait pas toléré, mais il ne ferait qu'accroître les troubles digestifs, déterminerait des vomissements, augmenterait la diarrhée, etc. Faut-il donc, et cela d'une façon absolue, renoncer au mercure? Nullement. Il faut s'abstenir seulement de l'administrer par la bouche, et le prescrire suivant une autre méthode. Cette méthode, que vous avez nommée déjà, est celle des frictions. C'est la seule qui soit applicable ici, la seule qui permette de faire tolérer le mercure par un organisme exténué et d'en obtenir les effets thérapeutiques qu'il peut encore produire.
Ce dernier traitement doit être institué avec une sage énergie. Ce qu'on peut en craindre, en effet, est loin de contre-balancer ce qu'on peut en attendre. Trop souvent d'ailleurs les malades, arrivés à cet état de dépérissement extrême où l'absorption ne se fait plus que d'une façon très imparfaite, restent insensibles à l'action du remède et n'éprouvent même pas les effets physiologiques habituels du mercure.
La même réserve n'est pas applicable à l'administration interne de l'iodure. Ce dernier peut, en général, être donné sans crainte aux malades, car il n'exerce sur l'économie qu'une action bienfaisante, en éveillant l'appétit et en excitant les fonctions digestives. Prescrit à doses modérées, en relation avec les forces et la tolérance de l'organisme, il est habituellement (je ne dis pas toujours) bien accepté par l'estomac. — Au besoin, d'ailleurs, reste la ressource de la voie rectale, Dans l'un des cas précités, des lavements d'iodure ont été quotidiennement administrés pendant six semaines environ.
C'est à ces deux remèdes, mercure et iodure, combinés à la ' médication tonique vulgaire, que je crois devoir les trois guérisons surprenantes dont je vous ai parlé.