‹ Leçons cliniques sur la syphilis [electronic resource]Chapitre 31 sur 252 · COULEUR · texte numérisé non relu

COULEUR

nous voyons le chancre s'éloigner du type conventionnel auquel on l'a si longtemps assujetti. Cela justifie amplement ce que je vous disais dans notre précédente réunion et ce que je vous rappelle aujourd'hui : <c Une ulcération étant donnée, plus elle se rapprochera par l'ensemble de ses caractères de ce qu'on appelle communément le chancre, plus il y aura chance pour qu'elle ne soit pas un chancre, j'entends un chancre syphilitique. » Cela explique aussi comment le véritable chancre a été si fréquemment méconnu chez la femme, considéré comme exceptionnel, et confondu, ainsi que je vous le démontrerai plus tard, avec certaines formes de manifestations secondaires.

Mais laissons ces questions, qui nous entraîneraient loin du sujet actuel, et poursuivons notre étude clinique.

La coloration du chancre a beaucoup préoccupé les syphiliographes. S'il fallait en croire certains auteurs, le chancre se distinguerait facilement de tout autre accident rien que par la teinte de son fond, que l'on a comparée soit à la couleur du jambon, soit à celle du cuivre. Je passerais encore condamnation sur la teinte jambon dont, à la rigueur, le ton du chancre se rapproche quelquefois. Mais quant à celle du cuivre, je m'insurge, je me révolte. Soit dit incidemment, on a singulièrement abusé du cuivre dans la symptomatologie de la vérole; « on en a mis partout ». Eruptions cutanées, lésions diverses des muqueuses, ulcérations secondaires ou tertiaires, chancre lui-même, tout cela a été comparé au cuivre, a été taxé d'aspect cuivreux. Or, pour ne parler que du chancre actuellement, je nie que jamais, au grand jamais, soit chez la femme, soit chez l'homme, il ait présenté le ton du cuivre; cette nuance si spéciale n'est pas de celles qu'il affecte, et on l'en a doté bien gratuitement.

Ce qu'il y a de vrai sur ce point, c'est, d'abord, que le chancre n'a pas de coloration qui lui soit ahsolume^it spéciale et qui puisse le faire reconnaître du premier coup d'œil; c'est ensuite qu'il est susceptible de teintes variées, et cela suivant des conditions diverses qui sont loin de nous être toutes connues.

Chez la femme et à la région génitale, il .se présente le plus souvent sous l'un des deux aspects suivants ;

1° Tantôt il offre une coloration grisâtre, d'un gris sale, terne ou légèrement ardoisé, rappelant soit la nuance de certaines productions diphthéritiqucs, soit la coupe de ces tumeurs qu'on appelait autrefois des squirres, soit mieux encore l'aspect terne du vieux lard qui commence à rancir.

Cette coloration est duc à un exsudât pelliculaire ou pseudomembraneux, mince et demi-transparent, qui tapisse le fond do la plaie et qui lui adhère assez intimement pour n'en pouvoir être détaché. Comme cet exsudai ne couvre en général que les portions centrales du chancre sans se continuer jusqu'à ses bords, il arrive le plus souvent que le centre seul de la lésion présente la teinte grise dont je viens de parler, tandis que la, zone circonférencielle conserve une coloration rouge ou rougeâtre, laquelle n'est autre que celle de l'érosion chancreuse.

Voici un bel exemple de ce premier aspect du chancre. Cette jeune femme présente sur la face interne de la petite lèvre gauche un type de chancre syphilitique. Examinez soigneusement la lésion au point de vue qui nous occupe et vous remarquerez ceci : Au centre de l'érosion et dans les trois quarts de son étendue, une surface absolument grise, ardoisée, empruntant évidemment cette teinte à l'enduit pelliculaire qui la recouvre; — en dehors de cette surface, une zone circulaire qui lui sert de bordure et qui s'en distingue par une coloration d'un rouge vif; c'est là l'érosion même du chancre, vue à découvert avec la teinte qui lui est propre.

2" Tantôt, et d'une façon plus commune encore peut-être, le chancre de la femme se présente avec une coloration tout autre, qu'on peut définir d'une façon assez juste en la comparant à celle de Isi chairmusculaire, à celle du muscle fraîchement disséqué.

J'appelle votre attention, messieurs, sur cet aspect peu connu du chancre. Il est très fréquent. Je n'oserais vous le donner comme caractéristique ; mais ce que je puis vous affirmer, c'est qu'il est assez frappant en bon nombre de cas pour fournir au diagnostic une utile donnée.

Je vais en placer un exemple sous vos yeux. Cette femme, qui est entrée depuis hier seulement dans nos salles, offre un accident d'une disposition assez curieuse : c'est un chancre qui, partant

du gland du clitoris, se divise sur la face interne des petites lèvres en deux languettes horizontales et symétriques. Quel est l'aspect de cette lésion? Celui d'une surface érosivc, absolument rouge, d'un rouge brun et sombre, tout à fait comparable à la teinte de la chair musculaire, au ton du muscle incisé ou disséqué.

En d'autres circonstances vous verrez le chancre affecter des colorations différentes, une teinte rouge jaunâtre ici, là rouge livide, ailleurs encore jaune sombre, etc.

Parfois aussi vous trouverez sa surface semée d'un piqueté hmn constitué par de petits exsudats sanguins, par de petites apoplexies miliaires. Cet aspect (fort bien reproduit sur cette belle pièce due au talent de M. Jumelin ne se rencontre guère qu'avec le chancre syphilitique, et je crois pouvoir vous le donner comme un signe presque pathognomonique en l'espèce.

D'autres fois encore, mais bien plus rarement, vous observerez le chancre multicolore, c'est-à-dire présentant une série de zones concentriques de tons différents, ce qui lui donne l'aspect d'une cocarde (chancre dit en cocarde).

Enfin, et ceci est plus important, la grossesse imprime au chancre des modifications toutes spéciales; elle le. rend livide, brunâtre, et parfois même très exactement violet, d'un violet noir qui rappelle tout à fait le ton de cette belle fleur de nos jardins qu'on appelle vulgairement la pensée.

En dernier lieu, nous arrivons à un autre caractère du chancre, caractère presque aussi important à lui seul que tous ceux qui précèdent, à savoir V induration.

Nous avons vu précédemment, à propos du chancre expérimental, que toujours, au lieu même où l'inoculation avait été pratiquée, il se produisait un certain épaississement des tissus; qu'il se formait là, par le fait d'une sorte d'infiltration du derme, une nodosité, une plaque rénitente, laquelle servait, pour ainsi dire, de doublure à l'érosion chancreuse et lui constituait une sorte de lit, de base, de socle ou d'assise.

1. Pièce déposée au musée de l'hùpital Saint-Louis (collectioti particulière de l'auteur, 11» 217).

Eh bien, le môme phénomène s'observe aussi pour le chancre de contagion, et cela chez la femme comme chez l'homme.

Cette infiltration, cette néoplasie sous-chancreuse , si je puis parler ainsi, fournit, quand elle est suffisamment accusée, un signe diagnostique des plus précieux, connu en clinique sous le nom d'induration.

Si donc, un chancre syphilitique étant donné, vous venez à en palper attentivement la base, d'après certaines règles que je vous formulerai bientôt, vous sentirez là quelque chose que vous ne sentiriez pas sous une plaie simple. Au-dessous d'une plaie simple les téguments restent souples ; ou bien, si celte plaie s'enflamme, ils offrent une rénitence particulière, décrite sous les noms d'empâtement, d'engorgement, d'œdème inflammatoire. Or, tout autre est la sensation que vous fournira la base du chancre. Vous percevrez là une résistance, une dureté sj/écmZe, et spéciale à deux titres surtout qu'il importe de déterminer nettement:

Spéciale, d'une part, par sa circonscription : elle existe là où existe le chancre, ne le débordant au plus que d'un ou de quelques millimètres ; elle cesse brusquement là où se termine le chancre, sans se continuer, sans se perdre par degrés insensibles dans les tissus voisins*;

Spéciale^ en second lieu, par la sensation qu'elle fournit. Elle offre au toucher une résistance propre, qui n'est ni celle de l'œdème, ni celle de l'empâtement inflammatoire. C'est une dureté sèche, élastique, presque sui generis, qu'il est à peu près impossible de définir, et que l'on a comparée avec plus ou moins d'exactitude à celle du carton, du parchemin, du cartilage, etc. On a dit encore avec assez de justesse qu'elle donne aux doigts « la sensation d'un corps étranger résistant introduit sous les téguments. »

Cette induration ne se rencontre pas toujours avec les mêmes

1. C'est là ce qu'avait très-bien indiqué Huntcr en disant : «... Il survient un épaississement local, qui, d'abord et tant qu'il est de nature vraiment vénérienne, est très circonscrit, no se perd point d'une manière jjraducUc et insensible dans les parties environnantes, mais se termine brusquement, <i\.c. . . (Trad. de Ilichelol, du Chancre, ch. I.)

M. Ricord a de même insiste sur ce sv^no. on divers passages. — Voyez, comme exemple, Leçons sur le chancre, deuxième cdit., p. 126.

caractères. Je crois qu'il est essentiel, chez la femme, de lui reconnaître deux formes qui sont les suivantes :

1° Induration noueuse, calleuse, ou profonde. — Celle-ci se présente sous forme d'une nodosité plus ou moins volumineuse, qui s'enfonce à une certaine profondeur dans les tissus sousjaccnts. Elle donne aux doigts la sensation d'un véritable calus situé sous le chancre, d'un noyau dur et épais implanté dans les chairs jusqu'à une certaine profondeur*.

2° Induration en surface, ou induration lamelleuse. — Très différente de la première, elle consiste en une infdtration tout à fait superficielle des tissus affectés par le chancre. C'est une induration qui s'étale en surface, pour former au-dessous du chancre une sorte de lamelle mince et aplatie comme une pièce de monnaie, comme une feuille de papier.

Cette forme comporte deux variétés ou plutôt deux degrés. Si la lamelle rénitente qui sert d'assise au chancre présente une certaine épaisseur,, une certaine rigidité, elle fournit au toucher une sensation que M. Ricord a très bien définie, en la comparant à celle d'un pajx/imin qu'on essaye de ployer entre les doigts. Il est positif en effet que le chancre qui s'indure suivant ce mode semble doublé d'une lamelle de parchemin. Si vous venez à exercer sur lui une légère pression, en le prenant aux deux extrémités d'un de ses diamètres, vous sentez très-nettement qu'il résiste sous vos doigts, exactement comme ferait un parchemin dans les mêmes conditions.

C'est à cette première variété de l'induration lamelleuse qu'on a donné — ou, pour parler plus justement, que M, Ricord a donné — le nom à' induration parcheminée' .

Mais il s'en faut que l'induration lamelleuse, chez la femme spécialement, se présente toujours aussi fortement accentuée. Souvent elle est moindre, moindre comme lésion,[et moindre aussi conséquemment comme expression morbide, comme signe sensible. Souvent, chez la femme, l'infiltration néoplasique qui se

1. Les anciens ont très bien connu cette première forme d'induration, cette induration noueuse, à calus sous-ciiancreux. (Voyez sur ce point ma Collection choisie des ancieiis sijphiliograplies, et notamment Jean de Vigo, du Mal français. Avant-propos, ■ p. 20 et 21.)

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