TERMINAISON
suppuré, comme accident du chancre syphilitique, est un fait aussi rare, aussi exceptionnel que possible. — C'est là, Messieurs, ce qu'a eu le mérite, le grand mérite, d'étabhr comme loi pathologique le maître illustre dont j'ai reçu les leçons. « Par lui-même et en dehors de toute excitation étrangère, a dit M. Ricord, le huhon symptomatique du chancre infectant ne suppure jamais. » Cela, tous les syphiliographes le répètent aujourd'hui; tous sont d'accord pour regarder comme absolument exceptionnelle la suppuration de l'adénopathie qui se produit à la suite du chancre infectant. Les statistiques sont formeUes à ce propos et déposent toutes dans le même sens. Ainsi :
1° Sur 265 chancres indurés, observés cliez rhommc, trois fois seulement l'adénopathie symptomatique du chancre a abouti à un abcès. Et, dans ces trois cas, la suppuration ne s'est produite qu'à la suite d'une dégénérescence strunieusc des ganglions.
2° Sur 20i chancres syphilitiques observés sur la^ femme, 5 l'ois seulement nous avons noté des suppurations ganglionnaires.
3" M. A. Guérin dit même n qu'en quatre années passées à l'hôpital de Lourcine il n'oserait pas affirmer avoir vu un seul bubon symptomatique du chancre infectant donner lieu à un abcès » '.
Etc., etc.
Et rien d'étonnant à ce que le bubon symptomatique du chancre infectant ne suppure pas. Puisque ce bubon est une adénopathie essentiellement froide et aphlegmasique, il ne saurait aboutir à la suppuration, laquelle est l'expression ultime et le terme le plus élevé du processus inflammatoire.
En somme, ce dont il importe. Messieurs, que vous restiez bien convaincus, c'est que le bubon suppuré ne fait pas partie du cor-
1. Maladies des organes génilaux externes de la femme ; Paris, 1861, p. 88. — Je dois mentionner toutefois ici qu'une statistique produite par M. Uollet donne une proportion notablement différente de celles qui précèdent, à propos du bubon suppuré symptomatique du chancre infectant. Sur 320 cas de chancres syphilitiques, M. Rollet dit avoir observé 17 cas de suppuration ganglionnaire. Je ne saurais discuter cette statistique, n'en connaissant pas les éléments; mais je puis dire que les résultats m'en paraissent excessifs. Certes l'on n'observe pas, en général, plus de deux ou trois fois sur 100 cas le bubon suppuré à la suite du ciiancrc syphilitique. Y a-t-il eu dans les cas de M. Uollet des circonstances particulières (complications inflammatoires, prédispositions strumeuses, etc.) qui ont influé sur la terminaison du bubon? Cela me paraît plus que probable, pour expliquer le chiffre élevé de ces suppurations ganglionnaires.
•72 ADÉNOPATHIE PRIMITIVE.
lègchabiluol de la syphilis. Car, ainsi que je vous le disais au débul, de notre réunion de ce jour, en vertu de cette tendance qui porto ù attribuer des manii'estations graves à des maladies graves, on accepte trop facilement en général cette double idée répandue dans le public, à savoir : que la syphilis doit s'accompagner de Ijubons sérieux, importants, volumineux, suppuratifs, chancreux, etc. ; — et que, réciproquement, un bubon de ce genre doit appeler à sa suite d'autres symptômes d'un pronostic proportionnel, témoigner d'une infection profonde et préluder à des accidents redoutables. Or, ces deux idées, ces deux inductions rationnelles sont également et absolument fausses. La vérité sur l'un et l'autre de ces points, c'est d'abord : que la syphilis ne produit presque jamais que des bubons essentiellement bénins, plus que bénins même, anodins, si j'ose ainsi dire, et souvent ignorés, latents; — c'est ensuite que le bubon qui suppure, n'appartenant pas à la syphilis quatre-vingt-dix-sept fois sur cent en moyenne, ne présage rien pour l'avenir; que, loin d'être une menace, un indice alarmant, un bubon de ce genre constitue tout au contraire, en général du moins, une sauvegarde, une garantie.
Donc, Messieurs, conclusion pratique (et c'est là que j'en voulais venir) : si, interrogeant un malade sur des antécédents vénériens que vous avez intérêt à connaître, vous trouvez dans les commémoratifs un bubon suppuré, ne concluez pas de là, comme on le fait souvent, au soupçon d'une syphilis antérieure. Loin d'attester la syphilis, en effet, ce bubon témoigne énergiquement contre elle. Si, à propos d'un chancre, il s'est produit une suppuration ganglionnaire, il y a tout lieu de croire, il y a 97 à parier contre 3, que ce chancre n'était pas de nature syphilitique. Yos malades vous diront : « J'ai eu la vérole, puisque j'ai eu un bubon suppuré. » Dites-leur inversement: « Il y a toute chance pour qu(i vous n'ayez pas eu la vérole (de par ce bubon toutefois), puisque ce bubon a suppuré. » Car, sinon jamais, du moins presque jamais la vérole ne produit de bubon qui suppure.
11 est des cas, toutefois, où le chancre syphilitique s'accompagne d'adénites inflammatoires qui peuvent aboutir et qui abou-
SUPPURATION. 17a
tissent parfois à un abcès'. Mais ces cas sont extrêmement rares; ils constituent l'exception minime. On n'en compte guère plus d'un à trois exemples sur cent malades. Si rares cependant qu'ils puissent être, ces cas existent, et il faut en tenir compte. C'est qu'en effet, si l'adénopathiedu chancre syphilitique n'a pas de tendance par elle-même à s'enflammer et à suppurer, elle n'esL pas exemple pour cela des complications vulgaires qui peuvent relentir sur elle et y déterminer un processus phlegmasique. 11 ne lui est pas défendu de s'enflammer sous l'influence d'une provocation quelconque, telle que marche, fatigue, danse, pansements irritants, cautérisations intempestives, etc. Il ne lui est pas défendu non plus de subir la réaction de l'organisme sur lequel elle s'est développée, de dégénérer, par exemple, en une adénopathie strumeusechez des sujets lymphatiques ou scrofuleux. Puis, il est des natures chez lesquelles tout est prétexte à suppuration, chez lesquelles le moindre accident provoque la formation du pus. Et enfin nous ne savons pas, nous n'oserions dire si la syphilis n'est pas apte par elle-même, en quelques circonstances données, à déterminer .la suppuration de ses adénopathies. Quoi qu'il en soit, il est certain, je vous le répète, que le bubon du chancre peut, en certains cas exceptionnels, aboutir à un abcès.
Et alors, quand il suppure, comment suppure-t-il'ï Ici encore nous allons enregistrer une particularité curieuse qui différencie ce bubon de l'adénite propre au chancre simple. — Remarquez bien ceci :
1. Tel est le cas pour les adénopathies sous-maxillaires symplomatiques du chancre des lèvres, de Li face, du menton. J'ai remarque plus d'une fois que ces adénopalliies peuvent se présenter avec un processus inflammatoire plus ou moins accentué (ganglions volumineux, douloureux à la pression , avec empâtement périphérique, tension de la peau, menace de suppuration, etc.). Presque toujours, il est vrai, cette tendance phlegmasique n'est qu'épiiémère et cède rapidement à quelques antiphlogistiques (bains, cataplasmes, etc.). Mais elle n'en est pas moins remarquable, en raison du fait exceptionnel qu'elle constitue. Quant à l'explication de ce fait, j'avoue qu'elle m'échappe absolument.
Au reste, qu'on ne se méprenne pas sur la remarque qui précède. Je suis bien loin de donner comme habituelle cette tendance inflammatoire des adénopathies sous-niaxillaires, laquelle en somme n'est qu'assez rare. Je dis seulement que, proportions gardées et relativement aux bubons d'autre siège, ces adénopatliies sous-maxillaires se présentent quelquefois avec un cortège de phénomènes subaigus qu'on n'a pas l'habitude d'observer en compagnie du chancre syphilitique.
1^1 ADÉNOPATIIIE PRIMITIVE.
Quand re bubon suppure, il suppure à la façon d'une adénite simple. Il forme un abcès; cet abcès s'ouvre ou est ouvert par le chirurgien; il s'évacue, puis il se ferme. Et tout est dit, tout est . fini. Rien de plus ne se manifeste. C'est là tout le bubon syphilitique suppuré.
Détail négatif, très-essentiel à spécifier ici : Jamais ce bubon ne suppure à la façon de certains bubons qui, après avoir constitué une collection et après s'être ouverts, s'ulcèrent largement, se creusent, sécrètent un pus qui s'inocule aux parties saines, et se convertissent finalement en un clapier chancreux, lequel tend à persister ou môme parfois à envahir par destruction progressive une vaste étendue des tissus ambiants. Non, jamais, au grand jamais, le buboD syphilitique ne suit cette marche, n'affecte cette allure. D'abord, le pus qu'il sécrète n'est pas auto- inoculable. Ce pus a été inoculé plus d'une fois et toujours sans succès\ De plus, l'abcès qui le fournit se ferme toujours sans la moindre tendance à s'élargir, à s'irradier, à se convertir en un foyer chancreux. Ce qu'on appelle Vabcès chancreux des ganglions, le chancre ganglionnaire, est un accident tout spécial dont n'est pas susceptible le bubon du chancre syphilitique; c'est un accident qui appartient en propre aune autre maladie, c'est un accident qui est Vapanage exclusif du chancre simple, lequel, seul, peut déterminer une complication de ce genre. Le véritable bubon chancreux ne saurait s'observer avec le chancre syphilitique, pas plus qu'on n'observe l'angine de la scarlatine avec la rougeole, pas plus qu'on ne rencontre la pustulation variolique dans la scarlatine, etc.
Sachez bien cela. Messieurs, et quand vous rencontrerez un bubon de cette espèce, un bubon converti en une plaie chancreuse, largement ouvert, creux, ulcéreux, béant, s'irradiant sur les parties voisines, ou phagédénique à plus forte raison, ne vous
1. M. Ricord a même dit que le pus de l'adéiiopathie syphilitique « est un pus simple, phlcgmoneux, vulgaire, et sans mélange de virus ». Cela peut être, niais cela n'est pas démontré. Je ne sais et personne ne sait encore ce que produirait l'inoculation de ce pus à un sujet sain. 11 est bien possible que, résultant d'une innanimation simple ou d'une dégénérescence strumcuse de la glande, cette suppuration soit innocente et dépourvue de toute spécificité. Cependant, sécrétée par un organisme infecté, fournie par une glande qui s'est abcédée à l'occasion, sinon par relTct d'un chancre, elle pourrait à bon droit, ce me semble, être tenue pour suspecte. En tout cas, l'expérience n'a pas été faite, et elle est assez périlleuse pour qu'on se garde de l'instituer.
laissez pas aller à l'eiTcur commune qui, jugeant de la maladie par la gravité du symptôme, rapporte un tel accident à la syphilis. Affirmez en pleine assurance (vous y êtes autorisés) qu'un bubon de ce genre ne dépend pas de la vérole, qu'il n'a pu être provoqué par la vérole, car ce n'est pas là un symptôme qu'elle ait le droit de produire, car cet accident lui est tout aussi étranger que le serait une pneumonie ou une variole. Affirmez qu'une autre maladie est cause de ce bubon; et cette maladie, que vous pouvez spécifier sans hésitation, c'est le chancre simple.
A chaque espèce morbide ses manifestations propres. Au chancre simple le bubon cliancreux, le grave, le terrible bubon chancreux, susceptible d'ulcérer toute Faine et de déverser ses ravages sur les régions voisines. — A la syphilis, le bubon froid, indolent, apblegmasique, le bubon ne suppurant que d'une façon très-exceptionnelle et ne suppurant jamais qu'à la façon de l'adénite la plus simple, le bubon en un mot inoffensif et anodin.
Tel est, messieurs, le bubon du chancre syphilitique dans sa l'orme la plus commune, sous son type le plus usuel. — Pour en compléter le tableau, laissez-moi vous dire actuellement quelques mots sur les modifications qu'il peut subir, sur les variétés d'importance secondaire qu'il peut présenter.
I. — Il est d'abord des différences de degré dans le développement du bubon.
Ainsi, le bubon peut s'accuser faiblement, ne consister qu'en une tuméfaction ganglionnaire de volume presque minime. — Gela n'est pas très-rare chez la femme.
Inversement, et ceci est plus commun, l'intumescence ganglionnaire dépasse parfois les proportions que nous lui avons assignées comme habituefies, pour prendre par exemple le volume d'une noix, d'un petit œuf, d'un œuf de poule, etc. On dit même avoir rencontré des bubons syphilitiques plus considérables encore; mais il est probable que, dans ces cas exceptionnels, le développement excessif de l'adénopathie résultait de complications inflammatoires ou d'une dégénérescence strumeuse des ganglions.
Notons incidemment, à ce propos, qu'il n'est pas de relation
176 ADÊNOPATHIE PRIMITIVE,
fixe à établir entre la tumélaclion ganjjlionnaire d'une part, lU, d'autre part, l'étendue ou l'induration du chancre. Si parfois on observe un bubon volumineux avec un chancre assez large ou fortement induré, parfois aussi on rencontre un bubon moyen ou petit avec un chancre dépassant la moyenne iiabituclle comme étendue et comme induration, ou. inversement. Il n'est rien de régulier, d'absolu à cet égard.
H. — Uindolence et l'absence de phénomènes inflammatoires ne sont pas toujours absolues. — Il n'est pas rare que le bubon syphilitique devienne légèrement douloureux et tende à prendre le caractère de l'adénite, lorsqu'il est soumis à des causes d'irritation, telles que la marche, la fatigue, l'excitation du chancre par la malpropreté, par l'urine, par des cautérisations intempestives, par des topiques qui ne lui conviennent pas, ou bien encore lorsque avec le chancre coexistent des accidents inflammatoires de vulvite, d'urélhrite, d'intertrigo, etc. Mais le plus souvent ce processus phlegniasiqûe est aussi léger qu'éphémère et cède en quelques jours à de très-simples soins (repos, bains répétés, cataplasmes, pansements méthodiques, hygiène, etc.).
Il y a plus, et ceci est bien digne de remarque. J'ai vu en certains cas le bubon syphilitique, soumis aux influences d'excitation que je viens de dire, aboutir à un abcès, devenir fluctuant, se ramollir, puis, chose curieuse, ne pas s'ouvrir, rester fluctuant pendant plusieurs jours, diminuer, se concentrer, se résoudre et disparaître. Ce bubon semblerait donc constituer de la sorte un ahcès susceptible de résorption spontanée. Plusieurs fois j'ai été témoin de faits de ce genre. J'avais cru tout d'abord m'être laissé abuser par un sentiment de fausse fluctuation; mais, dans les cas ultérieurs qui çe sont présentés à moi et que j'étudiai avec une attention minutieuse, j'ai constaté dûment une fluctuation trèsmanifeste, ne pouvant laisser de doute sur l'existence d'un abcès ou du moins d'une collection liquide, et j'ai très-positivement vu cet abcès, celte collection disparaître sans s'ouvrir, se résorber d'une façon spontanée.
111. — Le bubon syphilitique n'est pas toujours polyganglion-
naire. Et cela, non pas seulement dans les régions pauvres en ji-anglions, mais là même où les ganglions abondent, à l'aine par exemple. Sur quelques-unes de nos malades, nous n'avons pu constater dans les régions inguinales qu'une seule glande engorgée par le fait du chancre. — C'est là, je dois le dire, un fait rare, |)resque exceptionnel.
lY. — Quand le bubon est polyganglionnaire, les ganglions qui composent la pléiade ne sont pas toujours isolés et indépendants. Parfois ils se groupent, deviennent cohérents et semblent se fondi'e en une seule masse. Ils forment alors une tumeur unique (mais composée), plus ou moins volumineuse, qui fait dans l'aine une saillie marquée, globuleuse, ovoïde, à grand axe parallèle au pli de la cuisse.
M. Bassereau, qui a eu l'occasion de disséquer quelques-uns de ces bubons à tumeur unique, les a trouvés constitués par des ganglions cohérents, que réunissaient les uns aux autres de gros vaisseaux lymphatiques indurés et des couches épaissies de tissu cellulaire.
V. — Le bubon syphilitique, enfin, peut subir la dégénérescence strumeuse.
Cette déviation du bubon syphilitique (permettez-moi de la (jualifier ainsi) n'est pas rare chez la femme. Elle s'observe non pas seulement chez les malades manifestement scrofuleuses, mais chez les jeunes femmes à tempérament lymphatique, à constitution affaiblie, à chairs blanches et molles, à tendance scrofuleuse latente.
Quand elle se produit, le bubon spécifique perd ses caractères pour prendre ceux de l'engorgement strumeux. Les ganglions augmentent de volume; ils se réunissent, ils se soudent les uns aux autres et deviennent cohérents, de façon à ne plus constituer qu'une seule masse; de plus ils contractent adhérence avec le tissu cellulaire périphérique et même avec la peau qui s'immobilise à leur surface. La dureté spécifique fait place alors à un empâtement diffus. Plus tard la tumeur devient mollasse, fongueuse, se
178 ADÉNOPATHIE J'IlliMlTIVE.
ramollil cl suppure, en suivant l'évolution propre aux engori^ements ganglionnaires de la scrofule.
C'est là ce qu'on appelle le bubon sî/philo-slrumeux; syphilostrumeux, parce que, né et développé par le fait de la syphilis, il subit plus tard l'influence de la scrofule, qui s'en empare, pour ainsi dire, qui se l'approprie et lui imprime les caractères, la physionomie, le mode pathologique de ses adénopathies spéciales. Ce bubon mixte n'est plus alors qu'une sorte de produit métis de deux diathèses. — Règle presque absolue, il aboutit à suppuration, et à une forme de suppuration froide, lente, chronique, qui crée des fistules, des clapiers souterrains à suintement presque intarissable. — Quelques auteurs ont donné, non sans raison, à cette dernière variété d'adénopalhie les noms d'/mmettrs froides vénériennes, d'écrouelles syphililiques inguinales, etc.
Mais passons sur ces variétés comme sur d'autres encore d'importance moindre dont je pourrais vous entretenir, et achevons ce qui a trait au retentissement du chancre sur le système lymphatique par quelques mots au sujet des lymphangiles.
Les ganglions ne sont pas les seuls départements de ce système sur lesquels s'exerce l'influence du chancre. Les vaisseaux lymphatiques sont également affectés par lui en quelques circonstances, et cela chez la femme comme chez l'homme. Mais il n'est aucune parité de fréquence à établir entre ces lymphangites, accident éventuel du chancre, et l'adénopathie, symptôme constant, manifestation obligée de l'infection primitive. — Voici un bel exemple de ces lymphangites symptomatiques du chancre.
La jeune femme que vous voyez en ce moment porte à la dernière phalange du doigt indicateur un chancre syphilitique envoie actuelle de réparation. Ce chancre s'accompagne d'une adénopathie axillaire bien accusée, que vous pouvez facilement sentir. Mais ce n'est pas tout; promenez vos doigts sur la face interne du bras, et dans les trois quarts supérieurs du membre vous percevrez sous la peau la sensation d'un cordon dur, rénitenl, tout à fait analogue comme forme et comme volume à ce qu'est le canal déférent exploré à travers les bourses. Ce cordon suit tout le bord interne du membre et se perd dans l'aisselle. Nul doute qu'il ne
LYMPHANGITE. 179
soit conslitué par un lymphatique induré, allant aboutir aux gano-lions axillaires. C'est donc là, messieurs, une hjmphangile symptomatique du chancre digital.
Aux régions sexuelles il n'est pas rare de sentir, entre le chancre et le bubon, les lymphatiques intermédiaires tuméfiés et indurés d'une façon spéciale. Ils forment sous les téguments de petits cordons du volume et de la forme d'une ficelle, mobiles, déplaçables sous le doigt, très-durs et d'une dureté comparable à celle de la base du chancre, quelquefois enfin noueux et moniliformes sur certains points de leur trajet.
C'est le plus habituellement dans la région génito- crurale qu'on rencontre ces lymphangites. Elles suivent la direction du pli de la région, à un centimètre environ au-dessus ou au-dessous de ce pli, et figurent comme des cordons, des ficelles situées sous la peau. Plusieurs de ces petits cordons semblent parfois se réunir pour former un ruban aplati de 2 à 3 millimètres de largeur, — Inappréciables à la vue et perceptibles seulement par un palper délicat, ces lymphangites, lorsqu'elles sont très-accusées, se dessinent quelquefois par un très-léger relief à la surface des téguments; ce dernier cas cependant est des plus rares.
Parfois encore ces lymphangites s'observent au niveau du mont de Vénus. Elles forment là des tumeurs plus volumineuses, des espèces de renflements ou de nodosités semblables à un pois, à un haricot, nodosités très-dures, qu'en raison même de leur dureté on distingue facilement au milieu du pannicule graisseux de la région.
Les lymphangites symptomatiques du chancre infectant n'ont pas plus de gravité que le bubon. Elles sont absolument indolentes et passent le plus habituellementinaperçues. Elles n'offrent aucune tendance à s'enflammer. Spontanément elles se résorbent en quelques semaines, quelquefois même d'une façon plus hative, sans donner jamais lieu à la moindre complication. Le seul symptôme qui en révèle parfois l'existence est un certain degré (ï œdème dur des grandes, ou des petites lèvres.
De sorte qu'en définitive toutes les manifestations du système
180 A DÉNOPATIllE PIUMITIVE.
lymphatique qui se produisent au voisinage et à l'occasion du chancre sont douhlement remarquables : l°par leur excessive bénignité d'un bout à l'autre de leur évolution; — 2° par leur tendance à la résorption spontanée.
Aussi, conséquence naturelle, ces accidents ne donnent-ils guère d'embarras en ce qui concerne le traitement à leur opposer, traitement dont il faut que je vous entretienne actuellement.
On a préconisé contre l'adénopathie symptomatique du chancre infectant quantité de médications et de méthodes thérapeutiques. Et toutes ces médications, toutes ces méthodes, au dire de leurs inventeurs, ont été couronnées de succès éclatants; elles ont toutes & fait merveille ». Je l'admets sans peine et n'en suis pas surpris. Le bubon syphilitique est de nature, en effet, à préparer des triomphes faciles à tons les remèdes, à tous les procédés qu'on met en œuvre contre lui, et cela pour une bonne raison, c'est qu'il guérit seul, ssLïis qu'on lui fasse rien. Aussi l'expectation, aidée de l'hygiène, fournit-elle des succès égaux à ceux de toute thérapeutique, et c'est à elle qu'il faut s'en tenir sagement dans la presque totalité des cas. Dix-neuf fois sur vingt, pour le moins, ce bubon ne réclame aucune intervention de Varl, parce qu'il ne gêne en rien les fonctions, parce qu'il n'offre aucune tendance à s'enflammer, à se compliquer, parce qu'enlin il se résout seul et sûrement en un temps donné.
Dans l'énorme majorité des cas, la conduite à tenir se résume donc en ceci : s'abstenir de toute médication locale ; — recommander simplement aux malades d'éviter la fatigue, les marches forcées, la danse, et toutes causes d'excitation qui pourraient retentir sur l'engorgement ganglionnaire.
Se manifcste-t-il une légère tendance inflammatoire dans les ganglions, quelques soins d'hygiène en auront promptement raison : repos, bains répétés, cataplasmes émollients, etc. — Si l'inflammation devenait plus intense, alors seulement il y aurail lieu de recourir à des antiphlogistiques plus actifs et de mettre en œuvre le traitement de l'adénite aiguë; mais ce cas ne se présente que très rarement.
TKAITEHENT. 181
Lorsque après s'être cnllammée, la tumeur (ce qui est plus rare encore) se ramollit et suppure, elle doit être ouverte et évacuée comme un abcès. Toutefois, même dans ce cas, l'incision n'est pas toujours indispensable; car cette variété de bubon, ainsi que nous l'avons dit précédemment, est encore susceptible de se résoudre après avoir offert des signes non douteux de suppuration. Si donc le foyer ne paraît pas considérable, s'il n'y a pas menace de décollements étendus, on peut allendre et différer l'ouverture. J'ajouterai que, dans ce cas, l'application d'un large vésicatoire sur la tumeur m'a semblé n'être pas sans avantage pour favoriser la résorption du pus.
Enfin, la dégénérescence strumeuse, qui complique parfois le bubon syphilitique, donne lieu à des indications d'un ordre spécial. Elle appelle l'intervention d'un Iraiten.ent général destiné à combattre l'élément scrofuleux : iodiques, huile de foie de morue, ferrugineux, toniques, amers, bains salés ou sulfureux, bains de mer, alimentation reconstituante, campagne, aération, etc.
Et maintenant. Messieurs, après vous avoir décrit chez la femme le bubon symptomatique du chancre, si nous venions à le comparer à ce qu'il est chez l'homme, quels résultats nous fournirait ce rapprochement?
Un premier fait, un fait saillant et principal ressortirait aussitôt de ce parallèle. C'est que le bubon de la femme est presque absolument calqué sur celui de l'homme. Identité de phénomènes sur toute la ligne : même époque d'apparition à la suite du chancre; même début insidieux et ignoré; mêmes caractères de l'adénopathie à l'époque de son développement complet (indolence, multiplicité, dureté, processus aphlegmasique, etc.); même évolution ultérieure, même absence habituelle de complications, même bénignité générale, etc.
Tout au plus ce rapprochement nous fournirait-il quelques dilt'érences de détail, quelques nuances entre ces deux bubons. Ainsi :
i° Toutes choses égales d'ailleurs, le bubon syphilitique est souvent moins apparent, moins manifeste chez la femme que
182 ADÉNOPATIIIE PRIMITIVK
cliez l'homme; conséquemmcnl, il a chez elle plus de chances de passer inaperçu, de rester ignoré. — Celapeul tenir et tient même certainement à ce que les ganglions sont masqués chez la femme par la surabondance du tissu cellulo-adipeux, 11 en est du bubon de la femme comme du bubon des hommes très-gras, chez lesquels les ganglions disparaissent dans un panniculc graisseux considérable, ou du moins sont difficilement accessibles à l'exploration.
2° A part cela, il est certain que le bubon reste parfois chez la femme, plus souvent que chez l'homme, au-dessous de son développement moyen, habituel. C'est là une remarque que j'ai eu l'occasion de faire plusieurs fois. A quoi cela peut-il tenir? Je l'ignore.
8° Il est positif aussi que le bubon persiste moins longtemps, en général, chez la femme que chez l'homme, qu'il se résorbe chez elle un peu plus rapidement. Pourquoi? Gela n'est peut-être qu'un corollaire de cet autre fait que vous connaissez déjà, à savoir la disparition plus hâtive chez la femme de l'induration chancreuse, du néoplasme spécifique qui se produit sous l'accident de contagion. Quoi qu'il en soit, la raison de ces deux faits nous échappe absolument .
Mais, à ces quelques détails près, l'adénopalhie du chancre se produit dans l'un et l'autre sexe avec une identité complète de phénomènes et d'évolution. — A priori, cela devait être; de par la clinique, cela est.
Par lui-même, en tant que lésion, le bubon n'offrirait qu'un intérêt médiocre; car en somme, c'est un symptôme sans gravité, c'est un accident qui ne réclame pas d'intervention thérapeutique. On pourrait le méconnaître que le mal ne serait pas grand en vérité. Mais ce qui fait son importance, ce qui m'a engagé à insister sur lui avec tant de détails, c'est qu'il constitue pour la syphilis un élément séméiologiquc d'une valeur énorme, d'une utilité clinique des plus incontestables. Le bubon est un agent de
blGNIl'lGATlON DIAGNOSTIQUK. 183
diagnostic par excellence, si je puis ainsi parler. G'esL un signe que nous avons à consuUer chaque jour et dont nous tirons invariablement le plus utile profit. C'est un signe d'une utilité égale à celle du chancre pour le diagnostic de la syphilis; — que dis-je, égale! je me reprends, — d'une utilité supérieure à celle du chancre, bien supérieure chez la femme spécialement. Jugez-en au surplus par les trois considérations suivantes :
i" Le chancre, chez la femme, est souvent un accident minime, assez dépourvu de caractères pour ne pas permettre d'instituer un jugement. — Or, inversement, chez la femme comme chez l'homme, le bubon est presque toujours formulé d'une façon bien plus précise, bien plus saisissable, bien autrement positive. Il vient donc en aide au diagnostic; il apporte un appoint; alors que le chancre dit peu, lui, bubon, il dit ou peut dire beaucoup. Somme toute, c'est lui qui fait la lumière dans plus d'un cas indécis, en donnant au chancre une signification particulière.
2° Le chancre chez la femme disparaît souvent d'une façon rapide, hâtive, et cela sans laisser de traces. — L'adénopathie, au contraire, est bien autrement persistante. Elle survit toujours au chancre. Elle est encore là comme un témoin posthume du chcmcre, qui le révèle, qui l'atteste alors qu'il a disparu, qui en accuse môme à la fois et l'existence et le siège. De la sorte elle permet souvent certains diagnostics qui sans elle, convenez-en, resteraient pour le moins obscurs, si ce n'est impossibles.
3° Le chancre enfin, chez la femme, passe fréquemment tna-perçu, pour des raisons que je vous ai dites. — Le bubon,, au contraire, grâce à ses caractères plus accentués, risquemoins d'échapper au médecin. Lorsque le chancre a été mé-connu, c'est l'adénopathie seule qui peut mettre sur &os traces. Aussi, est-ce l'adénopathie qui révèle souvent l'existence de chancres ignorés ou dissimulés, qui dit : « Un chancre a existé là, voici la porte d'entrée de la vérole )>. Plus d'un, cas. obscur ou extraordinaire d'infection syphilitique n'a reçu son explication naturelle que grâce aux données fournies par les ganglions. Le plus souvent en effet (je pourrais presque dire toujours), la nature d'un chancre situé en dehors de la. région génitale est méconnue parles malades; et, lorsque ce chancre a
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disparu, il ne reste plus que les ganglions pour en attester le passage. J'ai eu l'occasion, par exemple, de voir trois jeunes gens qui, présentant des accidents syphilitiques non douteux, soutenaient de la meilleure foi du monde n'avoir jamais eu de chancres. Ce fut l'état des ganglions épilrochléens ou axillaires qui me conduisit, dans ces trois cas, à découvrir que l'infection reconnaissait pour origine des chancres digitaux. Les faits de ce genre abondent dans la science. M. Ricord notamment en a cité plusieurs des plus curieux ^ Ces derniers jours encore, j'ai eu l'occasion d'en observer un tout semblable, qui peut-être vous intéressera. Le voici :
Une jeune sage-femme présentait des accidents non douteux de syphilis secondaire, mais elle ne savait, et l'on ne savait quelle pouvait avoir été l'origine de l'infection. Le mari de cette femme était sain ; elle-même n'avait jamais été affectée, d'après son dire, de la moindre lésion aux organes génitaux, et l'examen de ces parties, fait avec le plus grand soin, ne fournissait aucun signe suspect, aucune cicatrice, aucune macule. D'où pouvait être née cette syphilis? On se mit en quête des ganglions. Dans l'aisselle droite, je découvris un gros ganglion, dur, indolent, mobile, du volume d'une noix. Plus de doute. Le chancre devait avoir affecté ou le sein, ou le bras, ou l'avant-bras, ou les doigts. Et, en effet, cette jeune femme, rassemblant alors ses souvenirs, nous raconta que deux à trois mois auparavant elle avait souffert d'un « singulier mal de doigt »; que ce mal, qui siégeait à l'index droit, au pourtour de l'ongle, avait duré longtemps « sans vouloir se cicatriser» ; ((u'ellc l'avait considéré comme « un panaris », puis comme une insigniiianle « lourniole », et nes'en était pas occupée davantage. Elle se rappelait aussi que, quelque temps avant d'être affectée de ce mal, elle avait accouché deux femmes syphilitiques, dont l'une notamment « avait la vulve toute couverte de boutons ulcérés au moment du travail », etc. Bref, ce prétendu panaris, cette prétendue tourniole n'avait été rien autre qu'un chancre, et bien manifestement la malade avait reçu l'infection par le doigt. L'origine de cette syphilis se trouvait donc ainsi découverte, mais décou-