‹ Leçons cliniques sur les lunettes, et les états pathologiques consécutifs à leur usage irrational ... Première et deuxiême partiesChapitre 5 sur 9 · F!N DE LA PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

F!N DE LA PREMIÈRE PARTIE

§ XXV. — Deuxième variété de la myopie acquise.

Myopie acquise compliquée (T amblyopie.

Cette variété survient chez les personnes dont la vue a été beaucoup fatiguée par un travail assidu et par un rapprochement excessif des objets. Quand cela a lieu vers l’époque de la puberté, où le corps et tous les organes n’ont pas encore acquis leur développement complet, les suites de cette amblyopie sont particulièrement fatales. Elle ne diffère pas essentiellement de la variété précédente ; seulement, comme le foyer de la vision a été interverti plus brusquement, la myopie se développe d’une manière plus rapide, à un degré plus prononcé. Par la même raison , elle s’accompagne d’une amblyopie dont le caractère est ordinairement asthénique, mais qui peut quelquefois présenter des symptômes d’irritation congestive cérébro-oculaire. Le malade, quelque presbyte qu’il ait été auparavant, s’aperçoit que sa vue se raccourcit considérablement, et généralement avec moins de lenteur que dans la première variété ; mais il reconnaît en même temps qu’elle décline de plus en plus. Il ne peut plus se livrer à un travail de longue durée sans éprouver une fatigue des yeux qui peut quelquefois finir par causer de la souffrance. La sensation de pression douloureuse , mentionnée comme un symptôme de la

copiopie par MM. Bonnet et Pétrequin, me semble appartenir principalement à la myopie, acquise avec amblyopie et à quelques autres variétés de la copiopie, plutôt qu’à l’amblyopie presbytique, dans laquelle, d’après ce que j’ai observé jusqu’ici, elle est très-rare. Pour revenir aux caractères de cette affection , la vue n’a plus la même netteté ni de loin, ni de près. Pendant le travail, le malade voit quelquefois comme un voile sombre ou un nuage obscur s’étendre entre lui et les objets ; il est forcé de s’interrompre de temps à autre pour laisser la vision se reposer et revenir à son état normal ; ce qui ne se fait que lentement et après un laps de temps d’autant plus long que l’affection est plus ancienne et que les symptômes sont plus prononcés. Il ne distingue plus les gros objets ni d’aussi loin, ni avec la même précision. Quand il continue longtemps à regarder au loin, il éprouve une fatigue qui jusqu’alors lui était inconnue , fatigue qui, au bout d’une certaine durée de l’affection , survient de plus en plus vite. Il est probable qu’au début la maladie présente plus ou moins les symptômes d’une amblyopie presbytique, que la personne affectée ne reconnaît pas, et qui, par conséquent, passent inaperçus.

Tout me porte à croire que si, dans la première période, le médecin était consulté, il guérirait cette myopie par le traitement que nous avons recommandé contre l’amblyopie presbytique. Quelquefois même l’affection succède cette même amblyopie qui s’est développée avec tous ses caractères. La presbytie se transforme peu à peu en myopie, par les efforts que fait le malade pour accommoder sa vue à la distance à laquelle il se voit forcé de placer les objets pendant ses occupations. L’amblyopie persiste avec les symptômes les plus marquants. C’est ainsi que se forme une des variétés de ce qu’on a nommé copiopie et regardé comme l’apanage exclusif des myopes. Lorsque le malade vient^ réclamer les secours de l’art, — du moins en était-il ainsi pour tous ceux que nous avons eu occasion d’observer et de traiter, — déjà il n’y voit pas mieux pour le travail en se reposant et en éloignant les objets, non plus qu’avec des lunettes convexes, D.'jà sa vue est meilleure de loin lorsqu’il fait usage de verres concaves, à l’aide desquels il peut môme lire en plaçant le livre

à une distance plus grande que celle à laquelle il lit à l’œil nu’. Cela s’explique facilement. La plupart des malades, avant de s’adresser au médecin, à l’homme spécial et expert surtout, ont déjà laissé s’écouler un laps de temps considérable, en continuant toujours leurs travaux avec des interruptions insuffisantes, en rapprochant les objets de plus en plus, et enfin, ce qu’on peut regarder comme la cause la plus efficace et la plus fâcheuse , en se servant de lunettes convexes. Ces lunetles , en mettant un obstacle presque absolu à l’exercice de la faculté d’ajustement , fixent d’une manière invariable le foyer visuel et confirment définitivement le changement de la presbytie en myopie.

On conçoit, après tout ce que nous venons de dire , qu’entre la myopie acquise simple , la myopie compliquée d’amblyopie et l’amblyopie presbytique , il pourra se rencontrer dans la pratique une foule de nuances intermédiaires, difficiles et inutiles à décrire, mais que le véritable praticien saisira aisément et qu’il pourra traiter avec bonheur. Dans le fond, toutes ces affections peuvent être regardées comme essentiellement identiques. L’amblyopie presbytique en est le premier degré; son plus haut développement, suivi d’une altération permanente du foyer, est la myopie acquise et compli- «{uée d’amblyopie. Le point important qui les distingue sous le rapport pratique, c’est que le secours des verres, utile dans l’une de ces affections , serait pernicieux dans l’autre. Dans l’amblyopie presbytique, des besicles convexes sont avantageuses et souvent même nécessaires. Dans la myopie acquise simple, ordinairement le malade peut, sinon rétablir entièrement, du moins considérablement alonger la portée de sa vue; il doit donc, au début, s’abstenir complètement de l’usage de verres concaves. Avec les progrès de l’âge, il pourrait même quelquefois avoir besoin de recourir de nouveau aux lunettes convexes. Si, après une durée plus longue de l’affection, il ne peut se passer de verres concaves , il doit au moins les choisir les plus faibles possible. Quand le malade atteint de myopie amblyopique acquise vient à guérir de l’amblyopie, je l’ai toujours vu, jusqu’à présent , rester myope et ne pouvoir exercer au loin la faculté visuelle sans verres concaves.

Traitement. — Il est toujours extrêmement difficile. Dans tous les cas, l’amblyopie est très-dangereuse. Si les secours de l’art ne sont pas demandés en temps opportun, elle peut persister, ou même se terminer par l’amaurose complète et incurable. H faut, avant tout , la traiter d’après son caractère , avec interdiction complète et prolongée du travail.

Il n’est pas rare de vior cette affection accompagnée d’irritation congestive cérébro-oculaire. Dans ee cas , il ne faut pas craindre une antiphlogose dérivative modérée, proportionnée au degré d'intensité des phénomènes. On remplira cette indication par des applications d’un nombre peu considérable de sangsues à l’anus et aux extrémités inférieures , et réitérées selon le besoin ; par une petite saignée du pied, si la congestion est plus forte; par des purgatifs, des pédiluves irritants, des sinapismes et des ventouses sèches aux extrémités inférieures et à la région lombaire ; par des fomentations froides sur les yeux et sur la tête , et enfin par un régime doux et peu nourrissant , etc. Tant que la congestion n’a pas cédé , on continuera ce traitement. Quelquefois on sera contraint d’y associer l’usage général et local des mercuriaux avec celui des préparations belladonées, car le travail forcé et l’exercice constant de la faculté d’accommodation qui produisent la maladie, peuvent quelquefois même donner lieu à une subinflammation ou à une véritable inflammation chronique de la rétine. On se gardera surtout de recourir trop tôt aux liniments excitants et aux vésicatoires volants appliqués dans le voisinage de l’organe affecté. Il vaut mieux, vers le déclin de l’irritation, établir un large vésicatoire entre les épaules et le transporter plus tard à la nuque. Ensuite on en place successivement d’autres plus petits en haut de la nuque et derrière les oreilles : on se ménage ainsi une transition aux liniments excitants employés en frictions dans le voisinage des yeux et aux vésicatoires volants promenés sur le front, les tempes et les pommettes.

Si l’on doit défendre tout travail , on devra au contraire recommander l’exercice de la vision sur de gros objets distants, et surtout au grand air, comme dans l’amblyopie presb} tique; seulement on prescrira de l’interrompre plus fréquemment, et de porter plus sou-

vent la vue sur de gros objets moins éloignés , afin que cette sorte de redressement de la vue ne produise jamais une sensation de fatigue. Il ne faut pas oublier qu’à l’opposé de l’amblyopie presbytique, ici l’organe visuel éprouve de la lassitude et de la faiblesse, même quand les objets sur lesquels on dirige son action sont placés à distance. On interdira tous les verres à foyer, quels qu’ils soient, (convexes ou concaves ; on défendra la lecture, l’écriture et tout autre travail. Ce ne sera qu’après la disparition complète des symptômes d’amblyopie que l’on permettra au malade de lire, d’écrire, ou de se livrer à d’autres occupations analogues, toutefois avec le soin d’éloigner beaucoup les objets et de se reposer d’abord au bout d’une minute de travail. On prolongera et on multipliera successivement ces exercices , tant que le malade ne ressentira pas de fatigue ni même de pressentiment d’une lassitude dans l’organe de la vue. Ce traitement guérit en général l’amblyopie, même lorsque déjà elle touche de près à l’amaurose. Quanta la myopie, au contraire, je l’ai toujours vue persister ; seulement , plus le malade met de docilité et de persévérance à suivre le traitement, plus elle diminue sensiblement. Celui qui , dans le commencement, réclamait des verres concaves pour lire, peut se conduire même sans lunettes et voir de loin avec des verres beaucoup plus faibles que ceux dont il avait jusqu’alors fait usage. Je n’ai jamais vu aucune personne atteinte de cette affection redevenir presbyte. C’est ainsi que, il y a quelques années, un des meilleurs élèves de la Faculté de Paris , fils du docteur C.* praticien distingué de cette capitale, a été traité par moi d’une affection semblable déjà arrivée au degré d’amaurose commençante. Cejeune homme, primitivement très-presbyte, d’une conduite irréprochable, et qui ne s’était jamois exposé à l’action d’aucune cause débilitante, s’était livré avec ardeur au travail scientifique à un âge où le développement du corps exigeait encore du ménagement et surtout de l’exercice au grand air. Occupé assidûment de travaux de cabinet et d’amphithéâtre, il finissait par sentir sa vue se raccourcir et s’affai blir très-notablement. C’est alors qu’il vint me consulter. La myopie qu’il avait déjà contractée l’avait forcé de faire usage de verres concaves assez forts , et l’amaurose congestive commençante qui vint

compliquer celte première affection, ne céda que lentement. La myopie diminua, mais ne fut point détruite ; cependant il finit par pouvoir travailler sans besicles et avec autant d’assiduité qu’auparavant; il vit même de loin avec des verres d’un foyer beaucoup plusfaible. Depuis quatre ans environ qu’il s’est remis à travailler huit à douze heures par jour, et que plusieurs fois dans les concours le succès est venu couronner ses efforts, sa vue n’a jamais été ni troublée ni fatiguée.

Il reste dans l’étude de la myopie acquise un point encore obscur et qui, peut-être par sa nature même, s'est soustrait à l’observation. 11 s’agit de décider quel est le point où une personne est encore presbyte et celui où elle est déjà véritablement myope. Les transformations successives de la portée de la vue sont tellement insensibles, que la solution de la question devient quelquefois très-ardue. Toutefois , il est déjà quelques propositions que l’expérience et l’analyse des faits nous permettent de formuler sans crainte de nous tromper. Toutes les fois qu’une personne qui a pour habitude de lire ou de travailler à une distance assez rapprochée, peut encore continuer ses travaux après avoir éloigné les objets d’une manière insensible, mais à une distance considérable, et qu’elle ne sent point pour cela sa vue se troubler ni se fatiguer, il y a très-forte présomption de myopie acquise. Cette probabilité se change presque en certitude quand, après avoir lu pendant quelque temps à une distance plus grande que celle qui lui est habituelle , le prétendu myope peut lire avec des verres convexes faibles ou modérément forts, à la même distance ou à une distance un peu moindre qu’avec l’œil nu, et cela sans que les objets lui paraissent considérablement grossis. Cette certitude est encore augmentée quand, à l’aide de verres convexes faibles, le malade peut prolonger sans fatigue le travail beaucoup plus qu’avec l’œil nu. La personne doit alors être regardée comme ayant été primitivement presbyte ; il y a même, dans ces cas, espérance de ramener la vue à son foyer primitif, ou au moins à une portéè qui s’en rapproche beaucoup, nonobstant l’usage des besicles concaves.

Nous avons déjà dit, dans le § XXV ù, que les malades, à la suite de

l’usage de lunettes convexes trop fortes, peuvent se raccourcir la vue de manière à finir par lire sans lunettes, mais à une distance moindre que celle qui leur était naturelle avant l’usage de ce moyen d’optique. Nous ajouterons encore que les personnes qui se servent de lunettes convexes fortes, prennent l’habitude, lorsqu’elles les quittent passage rement, d’approcher beaucoup les objets. On peut dire, en général, quelque paradoxal que cela paraisse , que les verres convexes rendent myope, et que, par conséquent, il faut s’en garder doublement, surtout chez les personnes jeunes, affectées de l’espèce d’amblyopîe presbytique qu’on peut regarder comme le premier degré de l’amblyopie congénitale avec presbytie. Cela nous mène à revenir en quelques mots sur cette affection. Mais, pour en finir avec le sujet que nous venons de traiter , nous recommandons de n’accorder qu'avec une extreme réserve des lunettes convexes un peu fortes à des personnes encore jeunes, qui, après s’en être servies une partie de la journée, seraient obligées d’achever leur tâche en ôtant leurs lunettes et en rapprochant notablement les objets. Cette circonstance est fâcheuse ; elle finirait par leur donner une myopie acquise, surtout celle de la plus mauvaise espèce, celle qui est compliquée d’amblyopie.

En traitant de l’amblyopie congénitale avec presbytie, nous avons noté déjà (§ XXIV, vol. XIV, p. 15) que cette affection est facile à confondre avec la myopie simple, surtout lorsque le malade, à force de rapprocher les objets ou de se servir de verres convexes très-forts, a déjà notablement raccourci la portée de sa vue. Après une action plus ou moins prolongée de ces causes, la presbytie congénitale peut se transformer en myopie. Alors rien n’est plus difficile que de préciser le diagnostic et d'asseoir le traitement, particulièrement lorsque le malade a fait un long usage de verres concaves. Peut-être même, après avoir subi cette transformation , l’affection est-elle absolument incurable sans la myotomie. Parmi les cas de copiopie opé • rés avec succès par la myotomie, il semble y en avoir un certain nombre de cette nature. C’est dans l’amblyopie presbytique congénitale, conijiliquée de myopie acquise, que cette opération me parait avoir son indication la plus positive et promettre les résultats les plus brillants. 9

§ XXVII (l). — De la myopie acquise ou proprement dite. — Des

, différents degrés et variétés de la myopie.

Nous avons déjà dit ( § IV, t. XIII, p.’;l l) combien il est difficile de déterminer exactement la portée visuelle qui doit caractériser la myopie, et d’en déduire d’imé manière fixe, bien tranchée, la définition de cette affection oculaire. A ce propos, nous avons donné les signes auxquels on la reconnaît, et dans le nombre, outre la nécessité d’approcher les objets plus ou moins, afin de les bien distinguer, nous avons signalé la faculté de voir considérablement mieux de loin avec des lunettes concaves. Nous y avons joint l’impossibilité de se servir de lunettes convexes un peu fortes pour la lecture et le travail, sans approcher beaucoup son livre ou son papier , et sans que les lettres parussent notablement grossies. Nous allons ajouter un nouveau critérium pratique, qui consiste dans une expérience facile à exécuter. On commence par faire lire sans lunettes, à l’extrême limite de sa vision distincte , l’individu sur lequel on veut expérimenter; puis on lui fait prendre des verres concaves un peu forts, du n'^ 13 à 9 environ, et on répète le même exercice sur le livre placé à la même distance. S’il est presbyte, il n’y verra plus du tout; s’il est myope, il y verra distinctement : la vision s’effectuera encore assez nettement en approchant le livre davantage, et beaucoup plus nettement en le mettant plus loin.

En général, rien qu’au port du sujet , à sa manière de regarder de lire et de travailler, la myopie est facile à reconnaître; cependant, les cas douteux n’étant pas trop rares, les épreuves que nous venons d’indiquer peuvent quelquefois devenir indispensables. En effet, les degrés de cette affection variant à l’inflni, il n’y a rien d’étonnant qu’au bas de l’échelle, c’est-à-dire dans son état le moins prononcé, elle paraisse se confondre avec la presbytie ; ce qui rend le diagnostic parfois très-embarrassant. A son plus haut développe-, ment, au contraire, elle peut quelquefois toucher à l’amblyopie. Néanmoins il est très-rare que cette forme se montre primitivement ; presque toujours elle est causée par un abus, un emploi vicieux des

(1) Le paragraphe précédent a par erreur reçu le d’ordre XXV au lieu de XXVI.

organes visuels, par la négligence que l’on apporte dans l’observation des règles hygiéniques spéciales. Entre ces deux points extrêmes *se trouvent une foule de degrés intermédiaires et de variétés dont la spécification est inutile, même impossible ; et cependant le véritable praticien est tenu de savoir les apprécier. Parmi ces variétés, il en est une qui, à ma connaissance, n’a pas été signalée encore, et qu’il importe de ne point négliger; voici ce en quoi elle consiste :

La myopie n’est pas toujours également sensible pour les différentes distances ; ainsi , il y a des individus qui peuvent distinguer des objets d’un petit volume à une distance relativement assez grande. Maintenant supposons qu’il s’agisse d’objets beaucoup plus volumineux, placés, bien entendu, dans unjéloignement que l’on proportionne à leur grosseur, un éloignement double, quadruple, etc., s’ils ont une dimension deux fois, quatre fois plus grande, ce qui semblerait devoir mettre l’organe visuel dans des conditions égales : eh ! bien , le même individu qui distinguait nettement à une assez grande distance un objet minime, qui, par exemple, lisait couramment à la distance de 50 à 50 centimètres (1 à 1 pied), deviendra incapable de voir un arbre, une maison, par exemple, quand ils sont très-éloignés , mais encore visibles pour des personnes modérément presbytes. Cette particularité dont on doit sentir l’importance, et qui mérite assurément qu’on lui consacre quelques considérations particulières, n’a pas été sans attirer un grand nombre de fois mon attention, autant sur moi-même que chez les autres; elle y a été de nouveau dirigée, il y a quelque temps, par un observateur attentif et habile, M. Kerst, professeur à l’hôpital d’instruction à Utrecht. M. Cimier a eu l’obligeance de me communiquer une lettre de ce médecin, datée du 9 mars 1845, et dont je vais citer ce qui suit : « En passant l’inspection des élèves de notre école, j’ai trouvé trois <( fois des individus qui lisent couramment un caractère ordinaire à <( la distance de 15 et même 20 pouces ( 40 à 55 centimètres) , et « qui cependant ne voient pas à 12 ou 20 pieds (4 à 7 mètres) des <( objets assez grands; qui, par exemple, ne peuvent lire des lettres « de 5 à 4 pouces (7 à 10 centimètres) de hauteur tracées en blanc « sur un tableau noir placé à cette distance. N’est-ce pas là une es-

« pèce de myopie, quoique je n’en aie trouvé aucune mention dans « les ouvrages d’ophthalmologie ?» — La réponse à cette question ne saurait être qu’afïirmative : il y a là, très-certainement, une variété de la myopie, variété qui même n’est pas rare. J’y reconnais un degré modéré de cette affection, qui a été enrayée dans son développement , ou qui même a rétrogradé, par l’accommodation fréquente de la vue à des objets éloignés, mais dans des limites trop étroites et avec trop d’uniformité. Je m’explique : Le pouvoir d’ajustement aux différentes distances a lieu sur une si grande échelle ; d’un autre côté, lorsqu’on l’applique exclusivement à de certaines distances ou à des objets d’une dimension restreinte, il peut être si facilement vicié, que ce n’est point assez de l’exercer simplement; il faut encore mettre beaucoup de variété dans le volume des choses que l’on regarde et dans la distance où on les place. Prenons un exemple ; Vers une certaine époque de sa vie, un myope, à 15 ou 20 centimètres (6 à 8 pouces), lit couramment un caractère ordinaire, et forcé de s’habituer à éloigner graduellement son livre, il finit, avec le progrès de l’age, à gagner jusqu’au double de distance et au delà; mais il lit et écrit trop, et n’exerce pas assez sa vue sur de gros objets éloignés. Supposons que la portée de ses yeux était de 3 à L mètres (9 à 12 pieds) pour des objets de grande dimension et de 2 à 3 mètres ( 6 à 9 pieds ) pour ceux d’une dimension moyenne , tels que les chiffres un peu forts du cadran d’une pendule ; eh bien , quelle que soit l’assiduité qu’il puisse mettre à éloigner les livres et les cahiers pendant le travail, quelle que soit l’étendue dont il ait prolongé le champ visuel pendant la lecture, il n’augmentera point proportionnellement la longueur de sa vue en dehors de ses occupations habituelles ; il ne verra pas de beaucoup plus loin le cadran dont il distinguait les chiffres, ni les objets volumineux plus distants, et fussent-ils à la même place : après tout ce qu’il aura gagné pour la lecture, il ne sera pas plus avancé pour tout le reste. S’il veut de ce côté faire aussi des progrès, il lui faudra un exercice spécialement dirigé dans ce but; après des épreuves prolongées et journalières , continuées pendant des années sur de gros objets distants, il peut être assuré du succès. Il reconnaîtra ces objets de plus loin , et les

— lOi —

verra plus nettement en les plaçant aux endroits qu’ils occupaient dans ses expériences antérieures. Moi-même je puis servir à conürmer les opinions que je viens d’émettre. Pendant plus d’un quart de siècle je me suis appliqué, avec une persévérance continuelle, à éloigner le plus possible les livres où je lisais et les papiers sur lesquels j’écrivais ; aussi j’ai doublé la portée de ma vue pour les travaux de cabinet, et comme je l’ai dit plus haut, sous ce rapport, on pourrait au premier abord me prendre pour un presbyte. Mais quand il s’agit de regarder les gros objets distants, ou même des individus placés à quatre mètres (12 pieds) et moins, je suis resté au même point, et tout le monde reconnaîtra aisément que je suis myope, rien qu’à ma manière de regarder ou de saluer. Il y a donc une différence immense entre les résultats de l’accommodation pour les pe tits objets modérément éloignés et pour ceux qui sont plus volumineux, mais situés à une plus grande distance. La disproportion entre ces résultats est d’autant plus grande, qu’il y a des myopes qui primitivement voient de plus loin les objets minimes, d’autres qui distinguent mieux ceux d’une dimension plus étendue, suivant les variétés inlinies de la myopie, qui rendent sa définition extrêmement difficile.

Cette différence dans la portée de la vue, eu égard aux conditions que nous venons de spécifier, différence que nous venons de considérer comme se rattachant à une myopie stationnaire, quand il s’agit d’objets éloignés, et plus ou moins diminuée pour les objets rapprochés, pourrait aussi, par contre, venir, dans certains cas, d’une myopie acquise. Ainsi, qu’un jeune presbyte, adonné à l’étude, cesse d’exercer la vue de loin et l’applique trop assiduement à la lecture, à l’écriture ou au dessin, etc. , mais qu’il ait soin de ne pas trop rapprocher les objets : bientôt, pour les grands objets distants, sa vue se raccourcira et il ne les reconnaîtra plus d’aussi loin qu’auparavant. Sa vue deviendra en même temps moins longue |)Our le tra- Viiil, mais à un degré beaucoup moins sensible, de manière que l’altération ne sera guère perceptible que lorsqu’il s’agira de voir à distance.

Quelle que soit l’origine de cette variété de la vue basse, il convien dra de la combattre comme une myopie véritable, par la cessation

ou la diminution temporaire du travail et par l’exercice le plus fréquent delà vision sur de grands objets distants. 11 est surtout d’une importance extrême de s’opposer le plus longtemps possible au désir qu’ont de pareils individus de porter des lunettes concaves, et, lorsqu’il n’y a plus moyen de contrarier leur volonté, de ne leur accorder qu'un numéro faible, avec l’injonction de l’employer aussi "■rarement que faire se peut. L’usage continu de besicles pour voir de loin raccourcit la portée des organes visuels, non-seulement pour les grandes distances, mais encore pour le travail.

Ce qui vient d’être dit prouve de nouveau la place importante qu’occupe dans l’optique physiologique le pouvoir d’ajustement ; combien il est nécessaire pour le médecin d’en ^faire une étude sérieuse;pour tout le monde de l’exercer rationnellement. Il en ressort également qu’il ne suffit pas, pour diminuer la myopie, d’éloigner les objets en travaillant , mais qu’il faut en outre de longues promenades et l’action de voir des choses volumineuses et lointaines. Il faut habituer les enfants, et surtout ceux affectés de myopie, à indiquer les détails des édifices placés à distance, leur faire reconnaître et décrire en détail des arbres, des collines, etc., ou même des objets mouvants, des hommes, des animaux qui marchent ou des oiseaux qui volent. II faut les faire jouer aux quilles, les habituer «à lancer des projectiles vers un but déterminé, avec la main ou à l’aide d’un arc, d’un arbalète ; tous exercices malheureusement peu prisés par les pédagogues et les proviseurs de collège. Néanmoins, nous ne craindrons pas de le dire , ils sont d’un bien plus grand poids dans la balance, pour l’avenir de la jeune génération et du bien-être individuel, que quelques phrases d’un latin le plus souvent moderne, imprimé avec des caractères émoussés, généralement trop petits, avec de l’encre trop pâle, sur un papier grisâtre. On ne saurait en général rien imaginer de plus pernicieux pour la vue que notre système d’éducation. Les anciens étaient autrement sages que nous dans l’éducation de lajeunesse et dans leur habitude de déambulation pendant les études de l’âge mûr. A toutes les excellentes raisons sur lesquelles ils se fondaient, on pourrait encore joindre celles-ci : rien n’est plus salutaire que de délasser fréquemment la vue dans les intervalles de lecture, et , après un certain

temps de travail, d’exercer la faculté d’accommodation sur des objets volumineux et placés à distance. Aussi, quand des élèves de collège ou des étudiants nous consultent, soit pour la fatigue de la vue, soit pour la myopie stationnaire ou croissante, leur prescrivons-nous constamment de vaquer à une partie de leurs études dans un des grands jardins publics de Paris. Nous leur conseillons de s’y promener, un livre à la main, lentement, car la lecture pendant une marche rapide ou en voiture fatigue au contraire beaucoup les yeux; enfin, nous les engageons à s’interrompre fréquemment pour regarder au loin. Fût-ce même dans l’intérieur d’une chambre , une déambulation pareille est utile, et les intervalles du travail peuvent être en même temps avantageusement remplis par la méditation sur le sujet de la lecture, par sa récapitulation et par les exercices de mémoire.

§ XXVIII. — De la myopie symptomatique de maladies oculaires,

Les gens du monde et un grand nombre demédecins croient que la myopie doit toujours se déceler par une conformation particulière de l’œil et par d’autres signes qui, en réalité, n’existent que chez un certain nombre de sujets. Ainsi ; tantôt le globe oculaire est plus volumineux et plus proéminent; tantôt la cornée transparente seule est plus convexe et plus saillante : d où il suit que la chambre antérieure parait plus grande. Il est aussi digne de remarque que la myopie est en général plus fréquente chez les individus qui ont l’iris de couleur foncée. Ordinairement les myopes ont l’ouverture pupillaire plus étroite que les presbytes. Mais , dans la grande majorité des cas, l’affection qui nous occupe n’est jœconnaissable à aucun signe extérieur. Quelquefois on voit des personnes que , d’après leurs globes oculaires très - convexes , très-volumineux, on pourrait croire myopes à un degré plus ou moins considérable, et l’on est tout étonné d’apprendre qu’ elles sont presbytes. D’autres personnes, au contraire, ont la vue basse, malgré des globes oculaires petits et des cornées plates, comme on ne les rencontre d’ordinaire que chez des presbytes. Il est donc bien évident que la myopie est loin de se trahir constamment par l’aspect extérieur. Cela s’explique tout na-

tarellement quand on réfléchit que le volume et la saillie de l’œil peuvent être compensés par une densité et une quantité moindres des milieux réfringents. Parmi les malades qui sont aiïectés d’hydrophthalmie, ne voit-on pas les uns qui sont myopes , les autres presbytes ?

Lorsque, dans la myopie, la proéminence et le volume de l’œil sont très-considérables, cette affection, loin d’être produite par une simple aberration de la conformation primitive, résulte le plus souvent d’un véritable état pathologique.

Alors il peut exister un certain degré d’hydropbthalmie, presque toujours congénitale, mais susceptible d’augmenter, et qui se reconnaît aux signes suivants : tout le globe oculaire est plus volumineux, la cornée plus large et plus convexe ; l’iris, pendant les mouvements de l’œil, présente un léger treinblottement. Quand on presse le globe oculaire, la pupille se déplace dans le sens opposé de cette «pression. Si, par exemple, le doigt comprime la partie supérieure externe du globe , la marge pupillaire supérieure externe devient irrégulière; elle se déplace en bas et en dedans, et la pupille devient ovalaire ou ellipsoïde diagonaleinent, en haut et dedans,, en bas et dehors. On voit évidemment que tout l’intérieur^ est trop plein et qu’il y a augmentation de la quantité des milieux réfringents, surtout de l’humeur aqueuse. Il peut arriver que cette affection congénitale présente des chances de guérison ; souvent aussi elle reste stationnaire. Des lunettes concaves très-fortes augmentent la 'portée de la vue, mais à un degré presque toujours minime. 11 faut à tout prix empêcher les malades de prendi^e des verres trop forts qui ne serviraient qu’à augmenter la myopie. Quand elle est acquise, cette hydrophthalmie dépend quelquefois d’un certain degré de phlegmasie, particulièrement dans la membrane de Jacob. Dans ce cas, on peut espérer de guérir la maladie, ou d’enrayer sa marche, par un traitement antiphlogistique modéré, joint à 1 usage externe et interne des mercuriaux , des diurétiques et des révulsifs.

La myopie peut aussi résulter d’un exophthalmos, et alors , au moins d’après ce que j’ai observé jusqu’ici, elle n’existe que d’un seul œil. Si, quand le malade vient consulter l’homme de l’art, l’af-

feclion est encore à son début, on la combat d’après les règles générales. Mais plusieurs fois j’ai vu un exophthalmos , congénital sans doute et dépendant d’un développement excessif du tissu cellulograisseux de l’orbite d’un seul côté, donner lieu à cette myopie unioculaire, sur des individus âgés qui, ne lui ayant opposé aucun moyen curatif, l’avaient laissée arrivera un très-haut degré.

Cette affection qu’on ne peut attribuer qu’à une aberration de la première conformation ou à une maladie contractée pendant la période intra-utérine, ne me semble point curable. Pour ma part, au moins, je n’ai pas cru rationnel d’essayer un traitement ; car les personnes sur lesquelles j’ai eu l’occasion de l’observer étaient toutes âgées de 40 ans environ, âge auquel de pareilles maladies résistent d ordinaire à toute espèce de médication. Elles avaient d’ailleurs tellement négligé l’œil malade, qu’on ne pouvait plus raisonnablement rien espérer de l’exercice de cet organe. Sur de jeunes enfants, j’essaierais, par des moyens appropriés, d’atrophier une partie du coussinet cellulo-adipeux de l’orbite. Dans ce but, j’emploierais les purgatifs répétés, les petites émissions sanguines réitérées périodiquement , de faibles doses de préparations mercurielles, comme médication altérante, et surtout l’iode à l’extérieur et à l’intérieur. ( Voyez mon mémoire sur une espèce d’exophtbalmie, etc., Bullelin thérapeutique, février 1846. ) On ne devrait pas non plus négliger de mettre en usage les moyens hygiéniques et auxiliaires que nous indiquerons lorsque nous traiterons de la portée inégale des deux yeux et de la manière d’y remédier. Quant à la comprespression, il serait absurde d’y songer , à moins de l’employer seulement comme auxiliaire et avec les gradations les plus prudentes.

Les maladies que nous venons de décrire comme cause de myo pie, ayant en général une marche lente, ne la produisent qii’insen siblement. Quant à celles que l’on a mentionnées comme la développant d’une façon brusque sur des individus qui antérieurement n’en étaient pas affectés, il est infiniment probable qu’il en est comme du développement subit de la presbytie (voir § XII). Tout me fait pré sumer qu’ici encore l’affection préexistait à un certain degré et que le changement instantané consistait imiquement dans une augmentation considérable de la myopie. Ainsi il n’est pas tout à fait rare de

- iOC)

rencontrer des individus qui prétendent être devenus myopes soudainement, à la suite d’une congestion cérébrale. Théoriquement on peut concevoir une pareille interversion du foyer visuei par l’effet de l’affîux trop abondant du liquide sanguin dans le globe oculaire , dont la convexité, le volume et la densité éprouveraient une modification notable. Je ne conserve parmi mes notes qu’une seule observation prise, en 1854, sur un individu de 22 ans. Ce jeune homme, élève en pharmacie, avait la tête grosse, le cou court ; il était petit, trapu et sujet à des congestions sanguines au cerveau. Tandis qu’il préparait du baume d’Opodeldoch, une assez grande quantité de ce médicament lui était entrée dans les yeux et avait provoqué une conjonctivite avec congestion cérébro oculaire. Cet état ne céda complètement qu’à un traitement antiphlogistique dérivatif prolongé. Ce malade, presbyte de l’œil gauche et myope de l’œil droit, m’assura que la myopie de ce dernier ne lui était survenue qu’à seize ans. 11 me dit qu’à cette époque, à la suite de grandes fatigues , il avait éprouvé une congestion cérébrale, plus forte du côté droit et caractérisée par des maux de tête et des étourdissements. Après un traitement antiphlogistique énergique, la congestion s’était dissipée lentement; mais la myopie avait persisté. En effet, l’examen confirmait que l’œil gauche était presbyte et le droit myope. Mais qu’estce qui prouve que la myopie, bien qu’elle fût restée inaperçue, n’existait point déjà avant la première congestion, au moins à un certain degré ? L’afflux sanguin ne peut-il pas avoir été seulement la cause fortuite qui a fixé l’attention sur la différence de foyer de l’œil droit, ou qui, tout au plus, a concouru à l’accroissement de cette différence congénitale ? De toute façon, comme je ne possède point les éléments nécessaires pour résoudre plus positivement cette question, ainsi que celle dont je me suis occupé dans le § XV, jusqu’à plus ample informé, je dois suspendre mon jugement.

§ XXIX. — Règles d'hygiène oculaire à observer par les myopes.

— La myopie congénitale existe moins souvent à un degré très-avancé qu’à l’état de simple prédisposition ou de léger commencement. Bien qu’on ait soutenu l’opinion contraire dans des traités de phy-

si(|ue et d’optique, l’expérieuce prouve que la myopie de naissance diminue généralement avec les progrès de l’âge , si toutefois on n'a rien fait pour l’augmenter ; si, loin d’entraver l’action des lois physiologiques, on a secondé les évolutions naturelles. Pour obtenir ce résultat favorable, le myope doit exercer continuellement la faculté d’accommodation, en éloignant le plus possible les objets sur lesquels il travaille habituellement. î! doit surtout se garder de fixer longtemps la vue sur des objets d’un trop petit volume et ne point lire des caractères trop lins, qu‘ils soient imprimés ou écrits à la main. Ces conditions négatives ne suffisent point ; il faut de plus qu’il exerce beaucoup la vue sur de gros objets distants, qu’il fasse usage de lunettes le plustard possible, et qu’il choisisse un numéro faible, pour donner seulement un peu plus de netteté aux objets , sans les rapetisser ni les rapprocher. Encore ne devra-t-il les employer que dans les cas d’absolue nécessité, exclusivement pourvoir de loin, et non pour lire ou écrire. Si la myopie est très-prononcée, on n’oubliera pas de quitter les lunettes au moins pour écrire , lire et travailler. On en fera de même dans l'intérieur de la maison et dans tous les endroits où l’on peut se conduire sans difficulté. Si la nature des occupations et le degré de la myopie rendent leur emploi tout à fait indispensable, il sera nécessaire de prendre un des numéros les plus faibles, et beaucoup plus faible que celui dont on se sert pour voir de loin. Souvent on est forcé d’accorder à des personnes encore très-jeunes des verres concaves, pour déchiffrer de la musique et pour suivre des démonstrations qui dans les pensionnats, les collèges et les cours publics, se font sur un tableau noir. 11 est très-important que le numéro de ces verres soit choisi de manière à permettre tout juste la vision à la distance voulue, sans aller au delà, et que leur usage soit strictement restreint aux circonstances désignées. Cependant mieux vaudrait s’en passer, et s’efforcer par un fréquent exercice d’augmenter graduellement la portée de la vision. Très-souvent on entend les myopes alléguer la nécessité absolue pour justifier l’usage de verres concaves pendant le travail. A les entendre, sans le secours de ces moyens d’optique, il leur serait impossible d’y voir à la distance exigée par leurs occupations. Il faut bien se garder d’ajouter trop grande foi à leurs doléances et de

les considérer toujours comme étant bien fondées. Quand ils prennentune bonne résolution, appuyée d’une volonté ferme et patiente, le plus souvent ils trouvent moyen de parer à tout. S’agit-il d’un travail d’écriture qui fatigue la poitrine, en forçant l’individu à se courber trop, on peut faire confectionner, à peu de frais, un pupitre mobile sur lequel on travaille debout. Comme ce pupitre se relève et s’abaisse à volonté, rien n’est plus facile que de l’ajuster au champ visuel, de façon qu’on n’ait plus besoin de pencher la tête. Si ce pupitre est muni d’une crémaillère à petits crans, on se procure même sans beaucoup de dépense un moyen d’augmenter tous les huit ou quinze jours la distance visuelle d’une quantité minime bien déterminée, et d’allonger ainsi graduellement la portée des yeux. S’agit-il d’une jeune personne qui se plaint de ne pouvoir déchiffrer au piano sans trop incliner le buste en avant et sans se donner une attitude qui la gêne, la fait souffrir , et pourrait à la longue lui devenir nuisible, il suffit d’adapter au piano un pupitre mobile qui glisse d’arrière en avant, ce qui permet de le rapprocher des yeux indéfiniment. On obtient encore un moyen d’allonger graduellement la vue en faisant reculer le pupitre petit à petit , ne fût-ce que d’un millimètre toutes les semaines. Ces pupitres existent maintenant dans le commerce ; on en trouve de tout faits chez les facteurs de pianos. Ces règles sont générales, et les exceptions, peu nombreuses , deviendront de plus en plus rares, si on accoutume les myopes d’abord à exercer leur vue de loin, ensuite à ne pas prendre de lunettes trop tôt et d’un numéro trop élevé. Les moyens que nous avons proposés sont d’une application difficile au travail d’écriture sur des livres de commerce d’un très-grand format et à l’étude du violon à livre ouvert. Quand la myopie est considérable , on ne peut se dispenser de mettre des lunettes pendant ces occupations. Si l’on a affaire à des individus très-jeunes, il vaut mieux ajourner de pareils travaux jusqu’à ce que de fréquents exercices aient réussi à diminuer la myopie d’une manière plus ou moins notable. Si cet ajournement est impossible, on devra du moins n’accorder que des lunettes peu fortes, n^^S-f à 18, ouaudegTé strictement nécessaire pour le travail exigé. On aura soin de le faire interrompre fréquemment, de recommander que dans ces intervalles de repos on

dépose quelques instants les besicles et que l’on porte la vue sur de gros objets assez éloignés. De cette façon on parviendra à maintenir le pouvoir d’accommodation aux distances , sinon dans toute son étendue, du moins à un degré sulïisant, et l’on empêchera par ce moyen la vue de décliner et de devenir beaucoup plus basse.

Pour ce qui concerne les exercices chez les individus dociles et d’une volonté ferme, ceux que nous venons d’indiquer, joints à d’autres que nous exposerons plus bas, peuvent suffire. Rarement il est nécessaire d’employer autre chose que leur attention soutenue, réveillée encore par de fréquentes exhortations. Chez des individus plus jeunes, certains appareils, inventés il y a quelques années, peuvent devenir d’une très-grande utilité et offrir une précieuse ressource. C’est ainsi qu’il y a dix ans , j’ai fait confectionner par MM. Giraux, pour un de nos princes, une espèce de pupitre à l’aide duquel on devait marquer la distance à prendre pendant le travail , distance qui, pour la diminution graduelle de la myopie , devait être augmentée peu à peu. Depuis cette époque, le professeur Berthold, de Gôttingue, a inventé et décrit un instrument semblable , mais plus compliqué, et auquel il a donné le nom de myopodiorthoticon, ou appareil pour corriger la myopie. Celui du savant professeur et le mien peuvent devenir, l’un et l’autre , d’une trèsgrande utilité pour les personnes auquelles leur jeune âge ne permet pas encore de le remplacer par les seules forces d’une volonté assez puissante. Le plus souvent il suffit du secours de ce genre d’appareil, convenablement employé , pour augmenter la portée de la vue, surtout avec le progrès des années. Mais il y a une condition expresse : c’est qu’on n’aura point fait usage de lunettes, ou qu’on les aura employées rarement et d’un numéro très-faible, il n’est pas moins indispensable de rejeter le maniement trop fréquent des autres instruments de dioptrique, tels que loupes, microscopes, etc.

Comme nous l’avons dit en commençant, la diminution delà myopie avec l’âge n’est pas admise partout le monde. L’opinion qui la nie compte parmi ses partisans un de mes maîtres, feu Rudolphi, proprofesseur de physiologie à la Faculté de Berlin, homme à qui le savoir autant que la probité scientiGque donnent une grande autorité.

— no

Il trouvait dans lui-même un exemple pour ne pas croire à ce changement dans la vue du myope. L’âge, disait-il , n’avait diminué en rien sa myopie. A ce raisonnement nous n’avons qu’un mot à répondre. Cet homme célèbre a consacré une grande partie de sa vie à faire des recherches microscopiques, ce qui explique tout naturelment comment, par suite de l’uniformité el de l’assiduité de ses occupations qui ne lui ont point permis d’exercer et de fortifier le pouvoir d’ajuslementde sa vue aux distances, celle-ci ne s’est point allongée. Une autre circonstance que je me rappelle aussi parfaitement, c'est qu'assez fréquemment il se servait de lunettes. Si ces raismis n’étaient point assez convaincantes, je pourrais lui opposer encore l’expérience que j’ai faite sur beaucoup d’autres personnes, et notamment sur moi-même. Je suis myope de naissance à un degré assez marqué ; eh bien ! par un exercice souvent répété, je l’ai déjà dit, par ma constance à ne me permettre que rarement des lunettes, ce qui, dans ma jeunesse m’a beaucoup privé et souvent fait ia risée des autres, je suis parvenu à rendre ma vue de moitié meilleure. Actuellement je lis et j’écris à une distance une fois plus grande environ qu’il y a vingtcinq ans. Au premier abord, on pourrait , en me voyant lire, me croire presbyte, tandis que je suis très-myope pour les objets placés dans l’éloignement : je ne puis les distinguer nettement qu’avecdes verres concaves des n®® 46 à 12, dont je me sers seulement lorsque je ne puis faire autrement. Aujourd’hui encore que successivement je suis arrivé au n° |6, je puis voir avec presque tous les verres de myope. Les lunettes de presbyte me forcent de rapprocher considérablement les caractères d’impression et d’employer les verres presque en guise de loupe.

Les myopes doivent donc exercer le plus possible la faculté d’ajustement aux distances, sous peine de perdre cette faculté et de voir leur affection augmenter de plus en plus. C’est surtout aux enfants qu’il faut défendre d’approcher trop les objets ; il est urgent de ne jamais leur donner, dans le jeune âge, des jouets très petits qu’ils sont forcés de trop rapprocher des yeux. JNon-seulement cela if frend myopes ou augmente leur myopie de bonne heure ; mais encore on a Vu le strabisme en devenir la suite. Les axes visuels

convergent naturellement lorsque nous fixons les regards sur des objets peu éloignés. Plus cet acte se répète, plus aussi cette convergence devient habituelle; elle finit par être permanente et se convertir en strabisme. De là vient que cette déviation des axes visuels se produit si facilement à l’âge de quatre à six ans, époque vers laquelle on commence le plus ordinairement à faire apprendre leurs lettres aux enfants. Cet accident a surtout lieu lorsqu’en même temps il existe une inégalité entre le foyer des deux yeux. C’est un point sur le(iuel nous nous proposons de revenir plus au long dans un autre chapitre de ce travail.

§ XXX. — Du choix des lunettes.

Pour la myopie, on ne saurait commencer par des lunettes d’un nu» méro aussi faible que que pour la presbytie, attendu que dans la première l’excès de pouvoir réfringent auquel il faut remédier est plus grand que son défaut dans la dernière. Aussi est-il rare qn’un myope, même au début, puisse se contenter de verres des numéros intermédiaires entre 96 et 36, et même des n®® 36 à 24. Cela se verrait peutêtre plus souvent si, dès le commencement, la myopie n’avait pas été artificiellement augmentée par la nature des occupations et la manière de s’y livrer. Presque toujours c’est entre les numéros 24 , 16, et même 14, qu’on devra choisir ; encore n’est -il pas commun de trouver un myope dont le premier choix, si on l’abandonne à luimême , se borne à ces numéros. Mais à partir de 14, on doit descendre lentement jusqu’à 12, 11, 10 au plus ; on ne devra que trèsrarement dépasser ou même seulement atteindre ce dernier chiffre. Lorsque, chez de très-jeunes individus, les numéros 12 à 10 ne suffisent plus, la myo{)ie alors est presque toujours symptomatique d’un véritable état pathologique, soit congénital, soit acquis , de l’ordre de ceux dont nous avons parlé dans le paragraphe précédent.

Quand les verres concaves sont convenablement choisis, ils ne doivent ni rapetisser, ni rapprocher les objets, ni produire une trop grande netteté de la vision qui peut aller quelquefois jusqu’à l’oxyopie, nom donné à un état particulier où l’excès de netteté avec la-

quelle les objets sont perçus par l’œil surexcite cet organe et lui fait éprouver des éblouissements. Encore moins les verres doiventils donner une sensation de gêne, de pression, de douleur dans les , yeux, ou de fatigue après un usage un peu prolongé; il en est de même de tous les phénomènes anormaux. Au moment où l’on dépose ses lunettes, la vue ne doit pas devenir plus trouble pour les petites distances qu’elle ne l’était auparavant ; il ne doit pas non plus rester devantles yeux une espèce d’ombre ou d’image mal dessinée qui représente la forme soit des lunettes et de leur monture, soit des objets que l’on a regardés.

De tout ce qui précède, il ressort que nous sommes bien loin d’approuver les tableaux de la succession des verres concaves , tels qu’on les présente encore aujourd’hui, d’après le système des opticiens. C’est ainsi que M. Bonnet [Traité des Sections tendineuses, p. 226), en suivant en cela M. Chevallier (Manuel des Myopes , etc.), dit que la troisième série des verres concaves, depuis len° 9 jusqu’au n® 4, est encore employée, et que M. Mackenzie abonde à peu près dans le même sens. Malheureusement le fait est vrai ; mais bien loin de constituer une règle à suivre, à ériger en principe, il faut considérer ce fait comme issu d’une erreur dont les suites fâcheuses sont faciles à constater. Je puis dire, pour ma part, qu’après avoir depuis longues années étudié ce sujet avec une attention toute spéciale, je n’ai jamais vu employer assidûment, non pas seulement les numéros 9 à 4, mais encore les numéros 9 à 7, sans qu’il n’en soit arrivé des résultats fâcheux, résultats positifs, si tard qu’ils se soient manifestés, et qui m’ont toujours contraint à substituer d’autres verres plus faibles aux premiers. Une observation sévère démontre que les individus jeunes, qui n’ont point dépassé l’âge delà puberté, et qui n’ont point employé de lunettes, n’ont réellement aucun besoin de verres d’un numéro aussi fort ou plus fort que le n^^ 9. Quand on les voit en faire usage, c’est que déjà antérieurement ils avaient pris des lunettes disproportionnées à la portée de leur vue; c’est qu’ils y ont eu recours d’une manière trop continue et sans observer les préceptes d’hygiène que dictent la raison et l’expérience; c’est, enfin, que la première fois qu’ils ont essayé des lunettes, on aura

négligé de leur présenter des numéros assez faibles , et que , séduits par la grande netteté donnée aux objets par le premier verre démesurément concave que le hasard ou un mauvais conseil leur aura fait prendre, ils s’en seront emparés avec joie et n’auront pas voulu s’en dessaisir. Je ne connais d’exception que dans quelques cas peu fréquents d’un très-haut degré de myopie congénitale, et, je me hâte de le dire, ces cas rentrent presque tous dans la caté^ gorie d’affections dont la myopie n’est que le symptôme. Nous nous en sommes déjà occupé au § XXVI ïl.

Je ne dois pas omettre une circonstance extrêmement nuisible, et qui, le plus souvent, échappe à l’observation des médecins. Beaucoup de personnes qui se servent habituellement de lunettes cou-, caves, portent en outre un lorgnon, dont la destination primitive était de servir en l’absence des besicles qu’ elles n’ont pas toujours sur elles, ou qu’elles ne veulent pas se donner la peine de mettre. Mnis très-souvent il arrive, lors même que les yeux sont armés de lunettes, que ces mêmes personnes superposent leur lorgnon, afln d’y voir avec plus de netteté encore. Par là elles augmentent à un haut point la propriété disperçante des verres concaves, ce qui leur est d’autant plus nuisible que le numéro est plus bas d’échelle , et qu’elles en font un usage plus continuel. Toutes les fois qu’il s’agira d’affections de la vue reconnaissant ponr cause l’abus de cette es^ pèce de verres, il ne faudra point oublier de questionner le malade sur cette circonstance. Eh cas d’affirmative, on interdira immédiat tement l’emploi simultané des lunettes et du lorgnon, et on réduira notablement le numéro de tous les deux.

Des suites fâcheuses que peoduisent chez les myopes l’infraction AUX règles de l’hygiène, et surtout l’usage irrationnel de verres concaves.

§ XXXI. De l’augmentation progressive de la myopie.

Examinons maintenant ce qui arrive quand le myope n’observe' pas les règles hygiéniques que nous venons d’établir.

A force de trop rapprocher les objets et, par conséquent, d’accommoder constamment la vision à de petites distances , on augmente la myopie de plus en plus, et Ton finit parla porter à un très-haut degré, surtout quand on néglige de délasser la vue par intervalles, en regardant de gros objets distants. Le myope alors, pour toute espèce de travail, serait forcé de baisser la tête notablement ; il ne distingue plus les choses les plus volumineuses que lorsqu’il est pour ainsi dire dessus. C’est alors qu’il ressent plus particulièrement le besoin de se servir de lunettes, quand toutefois la myopie n’était déjà très -prononcée dès la naissance ; dans ce cas le malade n’attend point jusqu’à cette période. Toujours est-il qu’à l’époque où le besoin des lunettes se fait sentir, et principalement lorsqu’à la suite d’un travail sur des objets rapprochés, la myopie a pris un accroissement considérable, il est dangereux d’obtempérer au désir du malade. A cette période de l’affection, le médecin doit s’opposer de tout son pouvoir à l’usage des lunettes. Il doit conseiller de reposer les yeux pendant quelque temps, prescrire des promenades au grand air, les fomentations fréquentes des yeux et des régions voisines avec l’eau froide, et l’exercice souvent répété de la vue sur de gros objets distants ; toutes choses que le malade continuera d’observer quand il retournera à ses occupations, et surtout le dernier précepte , celui de regarder fréquemment au loin, pour lequel il devra souvent interrompre son travail. Ce n’est qu’au bout d’un certain temps qu’il essaiera des lunettes, en ayant soin de se contenter des numéros qui rendent les objets un peu plus nets, sans les rapprocher et les rapetisser. Ce choix est plus grave qu’il ne pense, son avenir en dépend. Il importe extrêmement de lui défendre de se livrer à ses instincts, qui semblent lui faire une nécessité des moyens d’optique; car il arrive fréquemment qu’il porte déjà, dès ce moment, le germe d’une arablyopie produite par le travail trop assidu à de trop petites distances.

Il ne faut pas l’oublier : les lunettes, en général, diminuent et finissent par anéantir le pouvoir d’accommodation ; elles fixent la portée de la vue dans de certaines limites d’où elle ne peut plus sortir. De là vient que les verres concaves fixent la myopie, puis l’augmen-

tent, et l’augmentent d’autant plus qu’ils sont plus forts. Il nous suffira de citer les jeunes conscrits qui, pour se faire réformer, s’exercent à lire avec des verres très- puissants ; ils finissent par acquérir et conserver pour toujours un degré de myopie bien supérieur à celui qu’ils avaient naturellement. Quand on s’est servi de lunettes d’un foyer un peu court, il est rare de voir la myopie diminuer avec l’âge, à plus forte raison quand on a toujours employé le même numéro pour voir de loin comme pour travailler, ce qui rend toutes les suites fâcheuses beaucoup plus marquées.

Ainsi, quand on emploie assidûment des verres concaves, on fixe d’abord, pour ainsi dire, la myopie; puis on s’expose à la faire augmenter incessamment. Parmi leurs mauvais effets, c’est là le premier et le point d’où partent tous les états pathologiques consécutifs à l’abus des lunettes. Entre les différents degrés de l’altération delà force visuelle qu’elles produisent , il n’existe aucune délimitation tranchée, et l’on ne saurait assigner aucun terme aux progrès de l’affection. Toutefois, dans leur action nuisible, il y a une certaine gradation. Ce que nous allons exposer est en général la succession que Ton peut observer. Rémarquons d’abord que les effets sont plus sensibles, plus prompts , et que leur succession est plus rapide quand on fait un emploi constant de verres ; quand, au lieu de les réserver exclusivement pour voir de loin , on les porte aussi pour se conduire, etc., et, ce qui est plus pernicieux encore, quand, pour lire, écrire, travailler, on ne les ôte pas, ou du moins qu’on n’en prend pas de beaucoup plus faibles. Loin de voir sa vue s’amender, loin de continuer à distinguer aussi nettement de loin avec un numéro donné, le malade s’aperçoit que sa myopie s’accroît. Il sent la nécessité de recourir à des verres plus concaves; mais il faut bien' se garder de se rendre au désir qu’il exprime : c’est la marche inverse qu’il est urgent de suivre. Le meilleur, l’unique remède dans cette circonstance, c’est de suspendre temporairement, un ou plusieurs mois s’il se peut, toute espèce de travail, ainsi que l’usage des lunettes. Il faut, de plus, que le malade, pendant de fréquentes et longues promenades, exerce sa vue au loin, et pour les occupations les plus indispensables, qu’il travaille à l’œil nu, en observant les règles tracées

plus haut § XXTX, c est-à-dire qu il soit debout pendant le travail , qu’il éloigne les objets, qu’il s’interrompe souvent pour porter sa vue à une plus grande distance, etc.

Lorsqu’il sera impossible au malade de continuer davantage cette interruption au moins partielle du travail, il essaiera toujours d’en atténuer l’influence fâcheuse, d’abord par les moyens hygiéniques que nous avons exposés, ensuite en employant les lunettes le plus faibles possible, et qui doivent au moins être de plusieurs numéros au-dessous de celles qui servent à voir de loin ; encore les emploiera-t-il le plus rarement que l’on pourra. H ne négligera pas les longues promenades entre les heures de travail, promenades durant lesquelles il devra regarder au loin et sans lunettes. I.orsqu’il sera forcé de rentrer dans son activité ordinaire , un point sur lequel nous ne saurions trop insister, c’est de réduire les verres concaves jusqu'au dernier numéro qu’admettent les yeux et la nature des occupations.

Si, loin d’exécuter ces conseils basés sur l’expérience, ils n’observent aucune des règles hygiéniques que nous venons de tracer, les myopes verront leur infirmité augmenter de plus en plus, atteindre infailliblement son plus haut degré, et se compliquer d’autres affections pathologiques, comme nous le dirons dans la suite.

La myopie, arrivée à cet état, rétrograde difficilement, même par remploi rigoureux de tous les moyens que nous venons de conseiller. Probablement que la guérison, à ce degré, exige toujours la myotomie oculaire. N on- seulement chez les enfants, mais encore chez les adultes, le trop grand rapprochement des objets produit le strabisme, surtout lorsqu’un œil est plus faible ou plus myope que l’autre. Néanmoins, chez les adultes, il est plus commun d’observer l’augmentation d’un strabisme déjà existant que de voir le strabisme survenir par les deux causes précédentes : faiblesse ou myopie plus intenses d’un œil que de l’autre. Si le travail à l’œil nu sur des objets trop rapprochés est nuisible, l’usage de lunettes concaves fortes l’est encore davantage, surtout lorsqu’on ne les ôte ou ne les change point durant les occupations. Cependant, les effets fâcheux des verres diffringents ne sont pas aussi prompts que ceux des

verres convexes ; souvent même, comme nous le verrons bientôt avec plus de détails, ils se font sentir si tard, que ni les malades, ni les opticiens, ni les médecins ne veulent croire à la véritable cause de cet alfaiblissement visuel. Comme parmi les médecins et les ophtbalmologistes, je crois être le premier qui ait signalé la plupart de ces variétés d’affections rétiniennes consécutives à l’abus des lunettes concaves, et comme une observation réitérée, attentive, les a mises hors de doute à mes yeux, c’est un point d’une haute importance que je crois devoir recommander à l’attention de mes confrères. Je ne le recommande pas moins instamment à tous ceux qui, comme les opticiens, peuvent s’en occuper aussi souvent que les gens de l’art et empêcher, par leurs conseils, les déplorables suites d’une ignorance qui, journellement, cause le plus grand mal.

§ XXXII. De la myodopsie, considérée comme un Ides effets les plus constants de l’usage de verres concaves trop forts.

Un des effets les plus constants de l’usage de verres concaves est la myodopsie ou vision de filaments voltigeants. Elle précède d’ordinaire les autres altérations de la vue que nous aurons à signaler: elle peut survenir même sans l’emploi de lunettes, lorsque le myope raccourcit son foyer par le trop grand rapprochement des objets ; à plus forte raison quand il emploie des verres trop puissants, et surtout lorsque ces verres ou môme des verres faibles servent continuellement, autant pourvoir de loin que pour travailler. Cette espèce d’hallucination de la vue suit de si près l’usage irrationnel des verres concaves, qu’en voyant entrer à ma consultation des malades avec des lunettes sur les yeux, je ne manque jamais de les questionner sur l’existence do cette névrose rétinienne. Il ne faut pas croire que cet effet des verres concaves n’ait pas lieu lorsqu’ils ont une teinte bleuâtre ou verdâtre. Au contraire, lorsqu’on les garde indifféremment à tous les degrés de lumière, même par un jour sombre ou à la demi-obscurité, leur coloration favorise les accidents dont il est question. Mais telle est la force du préjugé et de l’habitude, qu’on a toujours la plus grande difiBculté pour faire abandonner aux malades cette teinte inutile ; il en est de même des lunettes

trop concaves et de leur usage habituel. Les personnes qui vous consultent vous répondent par des arguments qui d’abord vous paraissent assez spécieux. Tantôt elles vous disent qu’ü leur est impossible de voir sans lunettes, ou, du moins, de se conduire et de reconnaître les passants ; tantôt elles vous allèguent que la myodopsie n’est survenue que très-tard, après que les lunettes ont été portées un IrèS'grand nombre d’années, et que depuis longtemps le numéro n’a pas été même changé. On comprend qu'un malade devra trouver singulier qu’au bout d’un espace de temps aussi long l’action de verres, dont le numéro n’a pas été changé depuis dix et même vingt ans, produise un phénomène tel* que la myodopsie, ou, comme nous allons le voir, l’amblyopie. Cette filiation des accidents morbides n’en est pas moins réelle, tout inexplicable quelle paraisse d’abord. Et d’ailleurs on s’en rend compte tout aussi bien que d’une foule d’altérations physiques qui se produisent à la longue et d’une manière latente. Ce n’est qu’au bout d’un grand nombre d’années , lorsque leurs actions se sont accumulées pour ainsi dire, qu’elles deviennent manifestes. Aux personnes lettrées qui refusent de se rendre à ces arguments, j’ai quelquefois eu besoin de rappeler ce vers d’Ovide:

Gutta cavat lapidem, consumitur annulas usu.

En effet, l’action des verres concaves, pas plus que celle de la chute régulièrement continue d’une goutte d’eau, n’est sensible durant les premières années.

Cette espèce de myodopsie, qui, d’après ses causes et ses symptômes, ne peut être regardée comme l’effet d’une altération des milieux réfringents de l’œil, doit être assimilée à une véritable hallucination de la vue ; elle est du reste sans aucun danger. Elle s’arrête et diminue avec la myopie, ou avec la cessation des causes qui l’ont produite. Elle peut même disparaître entièrement, lorsque le malade abandonne l’usage des verres concaves. 11 suffit quelquefois, pour que ce résultat ait lieu, qu’il en emploie de plus faibles , et seulement quand il veut voir de loin; mais il faut qu’il suive les autres règles hygiéniques que nous avons données pour lesmyopcs. Cette myodopsie n’exige pas d’autre traitement, si ce n’est dans le

cas où elle est accompagnée de congestion cérébro-oculaire et dé conjonctivite, c’est-à-dire d’une irritation congestive des membranes externes et internes de l’œil. Elle devient alors le symptôme d’une véritable arablyopie congestive. Quand il en est ainsi, les filaments voltigeants perdent peu à peu leur caractère le plus essentiel : la mobilité, et peuvent se transformer plus tard en véritable scotôme. Ici un traitement antiphlogistique dérivatif est indispensable ; mais le plus souvent la guérison de l’amblyopie n’amène pas la disparition, pas même toujours la diminution de la myodopsie.

§ XXXIII. De la copiopie symptomatique d'un <haut degré de myopie f ou consécutive à l'abus de verres concaves.

Lorsque le travail à une trop petite distance, ou l’emploi abusif de verres concaves a été continué plus longtemps, il survient ce degré de faiblesse de la vue qui constitue la première période de l’amblyopie, et que des auteurs distingués ont décrit sous le nom de copiopie, c’est-à-dire de fatigue de la vue ou lassitude oculaire. Nous en avons déjà indiqué les symptômes (voir § XHI bis, tome XIII, p. 55). Parmi ceux-ci, il faut mettre au premier rang la sensation de lassitude oculaire, douloureuse quelquefois, et l’augmentation de la myopie accompagnée d’un certain trouble de la vision, même pour les petits objets rapprochés. Cette dernière circonstance, le trouble de la vue , doit attirer toute l’attention du médecin dès qu’elle se présente, car elle n’est nullement inhérente à la myopie. Au contraire, un des caractères essentiels de celle-ci est la faculté de travailler longtemps, et sans fatigue, sur les petits objets. Celte copiopie myopique forme donc l’alîection correspondant à l’amblyopie presbytique, avec cette différence toutefois, que cette dernière peut survenir, dans la presbytie 'excessive, malgré la stricte observation des règles hygiéniques, tandis que, chez les myopes, la copiopie ne se produit qu’après qu’on les a négligées Eneffet,le presbyte n’est point né pour travailler de près, sur des objets menus. Le myope, au contraire, qui, incapable de planer sur un vaste horizon et

d’embrasser l’ensemble d’un beau paysage, a été privé d’une foule de jouissances, par une juste compensation a reçu de la nature la faculté précieuse de pouvoir se livrer aux travaux minutieux; et cela sans fatigue ni suites fâcheuses, pourvu qu’il en use sagement, qu’il ne s’écarte pas des lois d’hygiène quelle lui a tracées, et qu’il exerce le pouvoir d’accommodation, dont il jouit comme ceux qui voient de loin, mais dans des limites moins étroites quand il s’agit des objets rapprochés.

Nous n’avons indiqué que sommairement les symptômes de cette espèce de copiopie ; cela suffît cependant pour assurer le diagnostic. Le praticien exercé saura toujours reconnaître celte affection , quand bien même, comme cela n’est pas rare, elle revêtirait une forme un peu différente et plus ou moins extraordinaire. C’est ainsi que, sur les myopes qui ont abusé de verres concaves d’une grande force, ne fût-ce que pour le travail, on voit quelquefois dans les symptômes la variation suivante. Le malade lit très-bien avec ses lunettes; mais après une lecture un peu prolongée, il lui survient un léger trouble de la vue qui le contraint de s’arrêter et de se reposer. En outre, ces mêmes verres lui sont insuffisants pour voir de loin, ou du moins il éprouve le besoin de verres plus forts pour les grandes distances ; mais il faut bien se garder de se rendre à son désir.

Toutes les fois que la copiopie n’est pas accidentellement compliquée d’irritation primitive ou secondaire, nerveuse ou sanguine, soit du cerveau , soit de la rétine, et qu’elle est encore à son début , il suffit, pour la dissiper, de rétablir la nature dans le jeu normal de ses fonctions par l’observation des règles que nous venons de tracer pour le traitement de la myodopsie. Lorsque , invétérée , elle se présente à un degré plus avancé, on pourra encore , dans la plupart des cas, la guérir à l’aide des mêmes moyens, pourvu que le malade soit en position de faire précéder leur emploi par une cessation complète de toute espèce de travail ; mais il faudra que ce repos se prolonge beaucoup plus longtemps, quatre à six mois par exemple ; il faudra que, pendant cette suspension de travail, la vue s’exerce sur de grands objets distants et doucement éclairés. Si ce

traitement est sans résultat, ou si les exigences de la position sociale du malade l’empêchent de le mettre en usage, alors il y a indication pour recourir à la myotomie oculaire. Cette opération, sur laquelle j’aurai encore quelques mots à dire ailleurs, présente , dans ces cas, une précieuse ressource. Il n’est plus permis d’en douter, après les faits que rapportent MM. Bonnet, Pétrequin, Cimier, J. Guérin et d’autres encore. Cependant, je dois le dire, je ne suis pas entièrement de l’avis des deux premiers chirurgiens que je viens de nommer; je ne crois point que dans ce cas la myotomie réussisse aussi souvent et aussi complètement qu’ils le pensent. Tout en étant convaincu que dans certaines copiopies la section musculaire soit applicable, je ne l’ai pas employée jusqu’ici, parce que les circonstances où elle est réellement indiquée ne me semblent pas encore nettement définies. Je pourrais , à l’appui de cette assertion, citer plusieurs observations détaillées de copiopie que j’ai par devers moi, et où la myotomie, exécutée par des mains habiles, après avoir amené dans l’état de la vision une amélioration trompeuse, n’a pas empêché, au bout de quelque temps, l’affection de récidiver, à tel point que les malades ont été contraints de recourir à mes conseils. Peut-être publierai-je ces observations dans un des prochains numéros des Annales (ï Oculistique. Elles me paraissent démontrer que plus on ajourne l’opération, plus on a de chances de réussir.

Lorsque le malade continue à travailler sur des objets trop rapprochés et à se servir de lunettes sans discernement, la copiopie est suivie tôt ou tard d’une véritable amblyopie. Souvent même Tamblyopie survient sans que la copiopie Tait précédée, ou, du moins, sans que le malade ait attaché d’importance à cette dernière et s’en soit plaint au médecin. Cette successoin des deux affections prouve suffisamment que la première n’est qu’un degré moins avancé de la seconde. Cette preuve est encore corroborée par la manière dont la copiopie se transforme en amblyopie et par la nature même de la première affection, dont nous allons donner les caractères distinctifs, que, pour plus de clarté, nous avons remis à la fin de ce paragraphe.

Tant que dure la copiopie, le malade voit encore nettement dans

les mstants de repos et au commencement de son travail; mais au bout d’un certain temps, qu’il s’est livré à ses occupations, sa vue se fatigue et se trouble. Ces accidents augmentent en raison directe de la durée du travail, qui, au bout d’un laps de temps variable et le plus souvent de courte durée, finit par devenir tout à fait impossible. Tl en est autrement pour l’amblyopie. Dès qu’elle commence , le trouble de la vue est permanent, il existe même pendant le repos complet ; seulement, et ceci fait le plus ressortir l’analogie entre l’amblyopie presby tique et la copiopie, il augmente pendant le travail et proportionnellement à sa durée. Plus on tarde à le suspendre, à. éloigner les causes morbifiques, plus le malade prolonge l’usage des lunettes concaves, même pendant ses occupations, plus surtout les lunettes sont fortes, pinson les porte constamment , et plus aussi la maladie fait des progrès rapides et considérables. Il faut encore remarquer que la seule habitude de trop rapprocher les objets amène la copiopie sur les myopes, comme sur les presbytes ; elle amène enfin finalement la myopie acquise avec amblyo pie, affection que l’on a aussi citée comme une des formes de la copiopie. Il en est autrement de l’amblyopie myopique, comme nous le verrons dans le paragraphe suivant.

§ XXXIV. Da l^amUyopie et de Vamaurose myopigues.

L’amblyopie dont il est ici question n’a guère lieu que dans deux circonstances : d’abord quand le malade s’est servi, à la fois pour se conduire et pour travailler, d’un même numéro , ce numéro fùt-il plus faible que dans le premier cas.

D’ordinaire, cette affection, outre ses causes et sa marche que nous avons déjà signalées, en dehors de la myopie et de la faiblesse de la vue, ne possède que des caractères négatifs, à savoir, l’absence de signes soit d’irritation et de congestion, soit d’asthénie, générales ou locales. Quelquefois cependant cette amblyopie naissante s’annonce par d’autres symptômes : tantôt par une légère injection ou des douleurs fugitives dans le globe oculaire par l’impression trop vive du fluide lumineux ; tantôt par une excessive sensibilité nerveuse des yeux qui pendant quelques instants conservent Timpres

sion de l’objet regardé ; de sorte que le malade croit le voir encor^e lorsqu’il y a déjà quelque temps qu’il s’en est détourné. En outre, les objets perdent plus ou moins de la nettete de leurs contours , ils présentent des formes anormales, et cette perturbation dans la faculté visuelle ne cesse point quand l’individu regarde de plus près. Si, avant d’avoir combattu cette amblyopie d’après sa nature, ou accordait l’usage des lunettes, ce serait infailliblement en précipiter la marche. C’est donc le point essentiel sur lequel le médecin doit porter son attention, et lorsqu’il n’a pas la certitude positive de a Inon-existence de cette affection, ou qu’il soupçonne son imminence, plus il entend le malade se plaindre de la diminution de sa vue, surtout quand cette diminution a été rapide, plus il doit se garder de lui accorder les verres qu’il réclame avec tant d’instance.

Cette amblyopie, qui résulte de ce que la vue a été pour ainsi dire usée par l’action des verres trop concaves, survient d’ordinaire trèstard, même après l’âge de 40 ans, lorsque l’usage des lunettes date de l’adolescence. Souvent elle se fait même sentir sur des personnes qui depuis un laps de temps considérable, depuis 20 ans par exemple, n’ont point changé le numéro de leurs verres. On conçoit alors, comme nous avons déjà eu occasion de le dire pour la myodopsie, qu’il devient très-dilEcile de prouver au malade que ses lunettes sont véritablement la cause de l’affaiblissement de sa vue. La réalité de cette étiologie n’en est pas moins hors de doute.

11 y a huit ans environ, j’ai été à même d’observer un employé presque septuagénaire. Cet homme, qui était myope depuis près d’un demi-siècle travaillait avec des lunettes concaves. Depuis vingt ans el plus il n’avait pas changé de numéro. Au moment où il vint me consulter , depuis plus d’un an sa vue s’était graduellement affaiblie ; si bien que, forcé par l’impossibilité absolue où il se trouvait de continuer ses occupations, il se décida enfin à consulter un médecin. 11 n’existait du côté du cerveau et de la rétine aucun symptôme ni d’irritation soit congestive, soit sub- inflammatoire, ni d’asthénie, que l’on pût attribuer à d’autres causes. Je déclarai que cette amblyopie, déjà arrivée à un degré tel que le malade ne pouvait plus ni lire ni écrire, et ne connaissait qu’avec beaucoup de peine de très*-

lU

grosses lettres, n’avait d’autre cause que l’usage de verres concaves beaucoup trop forts, n° 7, et employés constamment, même pendant le travail. C’est ce degré que j’appelle l’amblyopie avancée, t que beaucoup de médecins nomment amaurose. Je fis suspendre le travail, quitter les lunettes à l’intérieur de la maison, exercer la vision à l’œil nu sur de gros objets distants ; je ne permis que l’usage de lunettes beaucoup plus faibles (42 à 10) et seulement pendant les promenades ; je prescrivis des fomentations d’eau froide avec de l’eau-de-vie, et plus tard j’ordonnai un liniment excitant. Au bout de quelques mois de cette médication rationnelle , le malade reprit ses occupations accoutumées avec des lunettes réduites de plusieurs numéros et qu’il s’habitua de quitter le plus souvent possible. C’est seulement dans les premiers jours de 1846 qu’une cataracte commençante de l’œil gauche, l’œil droit étant cataracté depuis plusieurs années, le força dè nouveau d’abandonner ses occupations.

J’ai souvent observé des cas analogues qui forment la transition de l’amblyopie à l’amaurose, ou, si l’on veut, le premier degré de cette dernière affection ; mais celui-là peut passer pour le type de l’espèce. En effet, il est très-rare de voir l’amblyopie arriver si tardivement et être suivie d’une guérison aussi complète et aussi prompte, après s’être développée jusqu’à ce point.

On voit quel haut degré cette amblyopie peut atteindre ; il est naturel qu’arrivée à ces limites extrêmes, elle puisse se transformer en amaurose, quand le malade, au lieu de se soustraire aux causes du mal et de suivre les règles d’hygiène indispensables, le repos en première ligne, persiste à continuer ses occupations et à se servir de lunettes de plus en plus fortes. Alors|vient un moment où les lunettes du foyer le plus court, après avoir amélioré durant quelque temps la vue, ne produisent plus aucun effet , et où la cécité , devenue complète, reste le plus souvent incurable. Dans ces cas, les difficultés du traitement sont d’autant plus grandes que le diagnostic s’obscurcit davantage à mesure qu’on s’éloigne du point de départ de la maladie et qu’il devient plus impossible de s’en rendre compte par l’expérience directe de l’effet des lunettes qui n’est plus apprécia-

ble. Parmi les circonstances qui augmentent les difficultés du diagnostic et celles du traitement à suivre, il en est une de premier ordre : c’est que Firritation des membranes oculaires internes, soit que l’abus des lunettes Fait produite, soit qu’elle préexiste accidentellement avec toutes les complications qui peuvent s’y joindre , masque et obscurcit souvent les phénomènes primitifs et essentiels. Néanmoins, après avoir observé plusieurs fois cette espèce d’amblyopie optique dans toute la pureté de sa foiirae originelle, on arrivera encore quelquefois à la reconnaître sous son travestissement ; on parviendra à formuler quelques indications utiles et à faire ta part de la complication. D’ailleurs, cette complication de congestion rétinienne et, plus tard, cérébrale, ne survient qu’ exceptionnellement, lorsque le malade s’obstine à continuer ses occupations et à se servir de lunettes, malgré la fatigue qu’il en éprouve. Chez les individus robustes et sanguins, déjà affectés de congestion, l’affection peut en imposer de bonne heure pour une simple amblyopie congestive. Delà dérive cette règle générale, que , dans tout affaiblissement de la vue, quel qu’il soit , on ne doit jamais négliger d’examiner quel est actuellement le foyer visuel du malade et quelle peut avoir été sa portée primitive. La production d’une espèce d’amblyopie particulière chez les myopes, amblyopie qui vient à la suite du travail sur des objets trop rapprochés et de l’emploi de lunettes trop fortes , est un phénomène d’autant plus remarquable, que le myope, comme nous l’avons déjà fait observer, contrairement à ce qui a 'lieu chez le presbyte, est naturellement bien disposé pour les travaux minutieux, qu’il peut s’y adonner longtemps sans fatigue, sous condition seulement de placer les objets à une assez grande distance. Quand il ne rapproche pas trop les objets, il n’éprouve rien d’analogue à cette fatigue et aux autres symptômes qui caractérisent Famblyopiepresbytique. L’amblyopie alors, chez lui, est primitivement congestive, ou du moins les causes qui la font naître ne sont nullement liées au foyer de la vision. Chez le presbyte, au contraire, la nature seule de la portée de la vue, sans congestion ni autre état pathologique, amène très-fréquemment l’amhlyopie; ce qu’on peut formuler par cette proposition : L’amblyopie chez le presbyte est le plus souvent

optique ; elle est le plus souvent pathologique chez le myope.

Si l’amblyopie dont nous venons de parler est négligée, et surtout si l’on continue l’usage de lunettes trop fortes, particulièrement pendant le travail, elle peut se transformer en amaurose. Mais ce cas est rare. Le plus fréquemment le malade qui s’aperçoit des progrès du mal, cesse le travail, suspend l’emploi des lunettes, et l’amblyopie reste stationnaire. Cette espèce d’amaurose affecte le plus ordinairement un seul œil : celui qui primitivement était le plus faible. C’est une question que nous traiterons plus loin. Il n’y a pas d’autres règles à suivre que celles que nous avons données pour l’amblyopie : repos des yeux, promenades fréquentes, exercice delà vue sur les objets éloignés, mais sans fatigue; suspension complète de l’usage des verres, outout'au moins choix de numéros beaucoup plus faibles, et seulement pour voir de loin. Si l’amaurose est uni-oculaire, on exercera l’œil malade comme il sera indiqué plus loin. Tout en faisant observer ces règles d’hygiène, on traitera l’amaurose d’après son caractère qui est le plus souvent asthénique. Il est rare de trouver ici une complication congestive et subinflammatoire. On aura donc recours aux fomentations d’eau froide additionnée d’eau-de-vie, aux liniments excitants, enfin aux vésicatoires volants promenés à la racine du cuir chevelu, aux apophyses mastoïdes , sur le front, les tempes et les pommettes.

C’est ici le lieu de placer quelques exemples de l’amblyopie et de l’amaurose dont nous venons de parler, pour éclaircir et confirmer ce que nous avons dit plus haut.

Obs. I. — Un négociant d’une quarantaine d’années, très-myope, avait toujours employé des lunettes concaves d’une grande force, même pour le travail. Depuis plusieurs années il était arrivé au n® 5, qu’il portait constamment, même pour lire et écrire, et pour se conduire dans l’intérieur de sa maison. Cette habitude devait lui devenir d’autant plus pernicieuse, qu’à l’époque où il me consulta il pouvait encore, malgré l’état avancé de la maladie, se servir de l’œil le moins affaibli pour lire à la distance de 15 centimètres environ, et même de beaucoup plus loin et d’une manière passable, avec des verres concaves du n" 6 ; il pouvait enfin se conduire sans difficulté

dans ses appartements quand il n’avait pas ses lunettes. Toutes ces circonstances prouvaient assez que le numéro des verres avait été abaissé au delà de toute proportion et sans nécessité ; ce qui, joint à l’inégalité probablement congénitale des deux yeux, devait être regardé comme la cause principale de la maladie. Sur l’œil droit il existait une amaurose ancienne et presque complète, avec strabisme divergent. L’œil gauche était le siège d’une amblyopie dont le caractère congestif était compliqué d’une gastralgie et d’un état de constipation habituelle qui semblaient entretenir l’irritation des membranes oculaires internes. Voici ce qui fut prescrit lors de la première consultation, à la fin d’avril 1845 :

On substituera des lunettes plus faibles au n® 5, en commençant par 3 1/2, afin d’arriver à 4, 4 1/2 et 5. On peut s’en tenir de suite au n° 4 1^2 ou 4 pour se conduire dans la rue. Quant aux allées et venues à l’intérieur de la maison, à l’écriture et à la lecture , on s’abstiendra complètement de lunettes ; c’est tout au plus si, pour lire et pour écrire, on se servira du n® 12 environ.

Prendre de temps en temps un lavement purgatif ; après la pre mière purgation, poser huit sangsues à l’anus.

Matin et soir, avec gros comme une fève d’onguent napolitain, faire une onction douce sur le front et la tempe gauche ; se bassiner souvent les yeux avec de l’eau froide.

De temps en temps prendre, pendant deux à trois jours, 5 centigrammes de calomel le matin.

Après quelque temps de ce traitement, promener des vésicatoires volants derrière les oreilles, puis sur le front et la tempe gauche.

Au bout de trois mois, j’appris que l’œil gauche du malade était guéri et que, pour l’œil droit, on avait gagné de l’amélioration; je doute fort, que le mieux, pour cet œil, ait suivi une marche progressive. Du reste, n’ayant plus eu de nouvelles du malade, je l’ignore ; mais, en pareil cas, il arrive d'ordinaire que le malade, délivré de toute inquiétude pour l’œil le moins souffrant et le plus récemment affecté, ne se préoccupe plus de l’autre, atteint, selon lui, depuis trop longtemps et trop profondément pour qu’il vaille la peine d’être soigné. Dans ce dernier cas, l’amaurose et le strabisme divergent de l’œil

droit venaient de ce que , primitivement plus myope et plus faible , il avait été négligé , et , faute d’exercice , il s’était perdu peu à peu. La force visuelle de l’œil gauche, au contraire, avait été usée parle foyer trop puissant des verres qui, au début, ont pu produire une irritation rétinienne, entretenue par d’autres causes d’un ordre différent, mais agissant dans le même sens*; la constipation et la gastralgie.

Obs. II. — Un curé de village, âgé de 45 ans, très-myope, s’était servi, pour se conduire autant que pour travailler, de lunettes dont il avait successivement abaissé le numéro jusqu’au 5. Lorsqu’il vint me consulter, à la fin de mai 1844, il était atteint d’une amblyopie plus forte de l’œil droit. Je ne pus en découvrir d’autres causes que l’acttion des lunettes et l'inégalité congénitale des yeux. Il fût guéri par les moyens suivants :

Repos des yeux pendant quelques semaines.

S’abstenir le plus possible de l’usage de lunettes.

Pour se conduire dans les endroits les plus fréquentés, se servir de verres concaves du n® 12 au lieu du n® 5, et ne descendre au n» 11 ou 10 que dans le cas d’absolue nécessité.

Pour lire et écrire, pas de lunettes.

Se servir exceptionnellement du n° 12 pom' lire , quand on ne pourra faire autrement.

Se bassiner souvent les yeux avec de l’eau fraîche dans laquelle on ajoutera, par verre, une cuillerée à houche d’eau-de-vie.

Régime pas trop nourrissant.

Trois ou quatre fois par jour, faire une friction douce sur le front et les tempes avec une demi-cuillerée et, plus tard, avec une cuillerée à café du Uniment suivant :

Alcool de romarin.

Raumede Fioraventi

Essence de lavande

Mêlez. S., pour Uniment.

Prendre beaucoup d’exercice au grand air.

50 grammes.

Après quelque temps de ce traitement, promener des vésicatoires volants derrière les oreilles.

Ne pas supprimer les hémorrhoïdes, mais ne pas les augmenter par un régime trop excitant. Si elles devenaient trop abondantes, les modérer par quelques verres de limonade sulfurique. Si le Uniment est bien supporté, y ajouter plus tard un gramme d’ammoniaque.

A la lumière vive, porter des verres bleuâtres sans numéro.

Si ce malade avait eu le loisir nécessaire pour exercer souvent l’œil droit isolément, nul doute que cet œil n’eût pu être rétabP comme l’autre. (Voir les chapitres où nous traiterons de Xinégalité de la portée des deux yeux.)

Un troisième exemple enfin mérite d’être signalé, bien que, dans ce cas, je ne connaisse pas encore le résultat obtenu par les moyens que j’ai conseillés. Mon principal but, en le rapportant, c’est de montrer l’action des causes et la conduite à suivre pour les neutraliser.

Obs. III. — Un fonctionnaire public, myope dès son enfance, s’était servi de verres concaves de plus en plus forts. Depuis vingt ans il employait len® 41/2, même pour lire et écrire, et de temps à autre il le renforçait par un lorgnon du n® 9. Il en était résulté une amblyopie beaucoup plus avancée de l’œil droit qui de naissance, était plus myope et en même temps plus faible.

Je fus consulté vers la fin de novembre 1846. Longtemps avant cette époque il avait existé une légère congestion cérébro-oculaire dont je ne trouvai plus aucune trace , mais qui, dans le principe , pouvait avoir contribué à la production de cette amblyopie. Voici quelles furent mes prescriptions :

Suspendre le travail pendant un mois ou deux.

A l’intérieur de la maison, et même dans les rues, quand elles ne sont pas trop embarrassées, s’abstenir entièrement des lunettes. En cas de besoin, se servir du n” 8. Dans les autres circonstances , par exception et seulement dans les premiers temps , se servir du n” 6, dont on tâchera de se déshabituer peu à peu. Prendre un lorgnon du même numéro que les lunettes, et ne jamais s’en servir en le su-

perposant à ces dernières. Lire et écrire le plus souvent debout et à l’œil nu. Si l’on ne peut s’en dispenser, prendre, pour la lectnrc'et d’écriture, le n® 10, et plus tard le n*’ 12. Pendant le travail, éloigner graduellement les objets. Enfin, exercer souvent l’œil droit indépenidamment de l’autre, ?surtout pour se conduire. Se bassiner souv eut les paupières fermées avec de l’eau froide additionnée d’eau-devie. Employer deux flacons du liniment excitant formulé ci-dessus, puis en employer deux autres flacons, avec le soin de diriger, après *ehaque friction, la vapeur du liquide vers les yeux; pour deux .autres flacons encore, ajouter 50 centigr. d’ammoniaque, et plus tard 1 gramme à la quantité prescrite de liniment.

Comme nous l’avons dit plus haut, le malade n’est pas encore revenu rendre compte des effets du traitement.

Dans les différentes variétés d’affections produites par l’abus des verres concaves trop forts, dont nous venons de nous occuper, nous sommes loin d’avoir épuisé tout ce qu’on peut dire sur cette matière. Ce sont plutôt des jalons que nous avons voulu placer, jalons entre lesquels viendront se ranger les degrés et les variétés intermédiaires, les transitions entre les formes diverses que le praticien reconnaîtra et classera facilement , afin de les traiter suivant leur nature.

DES COMPLICATIONS DE LA MYOPIE QUI l’ AUGMENTENT, SOIT EN RÉALITÉ, SOIT

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