SYMPTOMES ET MARCHE
comme la carie, le tubercule des os, les autres ne sont autre chose que les suites éloignées de l’ostéomyélite du jeune âge ou ostéite de développement.
Ces faits, déjà entrevus par Gerdy, signalés par Gosselin (art. Ostéite du Dict. de Jaccoud), ont été étudiés récemment, sous le nom d’ostéomyélite prolongée, par Lannelongue, dont les travaux ont projeté le plus grand jour sur cette importante question (Lannelongue et Gomby, Arch. de médecine , 1879).
Commencé dans l’enfance, le travail pathologique peut se prolonger, non seulement pendant quelques mois ou quelques années, mais pendant vingt, trente, et même quarante et cinquante ans, c’est-à-dire pendant toute la vie. Nous nous rappelons avoir observé autrefois dans le service de M. Périer, à l’hôpital Saint-Antoine, un vieillard chez lequel les lésions osseuses dont il était porteur remontaient à plus de cinquante ans. Ce qui empêche quelquefois de rapporter les lésions à leur véritable origine, ce sont les modifications survenues dans le membre sous l’influence du développement. L’os s’est accru en longueur par apposition de nouvelles couches osseuses au voisinage de l’épiphyse malade; de là, le déplacement des cicatrices cutanées ; de là encore le déplacement des lésions profondes, séquestres et abcès. Situées d’abord au voisinage de l’extrémité épiphysaire atteinte, cicatrices cutanées et lésions osseuses se sont, peu à peu rapprochées du centre de la diaphyse, et elles en sembleraient complètement indépendantes, si l’on n’avait présente à l’esprit l’évolution qu’elles ont subie. Il se passe là un fait analogue à ce qu’on observe pour les exostoses de développement.
Voici un malade qui va nous présenter un exemple intéressant de cette ostéomyélite, prolongée : c’est un
10 OSTÉITE DE DÉVELOPPEMENT.
homme de vingt-huit ans, exerçant la profession de menuisier, qui, à l’âge de dix-sept ans, fut pris de douleurs vives dans la cuisse gauche ; presque en même temps se montrèrent chez lui une fièvre intense, des frissons et des troubles digestifs. Au bout de six mois, un abcès s’ouvrit à la partie inférieure et externe de la cuisse, laissant à sa suite une fistule persistante. Puis, un nouvel abcès se montre, donnant issue, au bout de deux mois, à un fragment osseux. Toutefois la guérison est assez complète pour que le malade soit reconnu apte au service militaire; mais le fémur restait volumineux, et de temps en temps, des douleurs se faisaient sentir dans la cuisse gauche, surtout à la suite de fatigues.
En quittant le service militaire, notre malade reprend le métier de menuisier, et il le continue pendant six mois. Mais, en janvier 1884, il est forcé de suspendre son travail, à cause des douleurs. Quinze mois plus tard, en mars 1886, un abcès s’ouvre à la face antérieure de la cuisse, donnant naissance à une fistule. Le mois suivant, le gonflement s’étend par en bas, du côté du genou. Le mollet et le pied deviennent tuméfiés ; le genou surtout est douloureux. Un nouvel abcès s’ouvre à la partie supérieure et interne de la jambe. Cette fois, il n’y eut point d’esquilles éliminées. A la fin de juillet 1886, la suppuration est tarie ; mais le genou est ankylosé dans une position vicieuse, et le malade ne peut reprendre son travail. C’est ce qui l’amène aujourd’hui à l’hôpital.
Nous constatons que le genou est fléchi à 1 10° environ, et ne possède que des mouvements d’extension et de flexion presque imperceptibles. La partie supérieure de la cuisse est le siège d’une atrophie qui contraste avec le gonflement de son tiers inférieur. A 8 centimètres au-dessus de la rotule, la cuisse malade présente une
OSTÉOMYÉLITE CHRONIQUE.
circonférence de 2 centimètres supérieure à celle du côté sain. Celte exagération de volume est due à l’hyperostose du fémur, surtout prononcée en dedans, et en arrière, dans le creux poplité. Le fémur hyperostosé est le siège de douleurs.
Ainsi, voilà un malade chez lequel les lésions osseuses actuelles se rattachent à une ostéomyélite aiguë qui s’est manifestée pour la première fois il y a douze ans. C’est là un exemple d’hyperostose ; mais l’ostéomyélite prolongée peut aussi se manifester sous forme d’abcès intraosseux. J’en donnerai pour exemple un homme observé par moi à Saint-Antoine, à la fin de 1881. Il était âgé de trentehuit ans, et portait un abcès de l’extrémité supérieure du tibia droit, pour lequel je pratiquai 1a. trépanation. Or, chez lui, cet abcès se rattachait à une ostéomyélite qui s’était montrée à l’âge de quatorze ans, c’est-à-dire vingt-quatre ans auparavant. De même, l’année dernière à Necker, j’ai pratiqué dans le service du professeur Le Fort la trépanation du tibia pour un abcès de l’extrémité supérieure de cet os, chez un homme de trente-six ans, dont la maladie remontait à vingt-et-un ans, puisque chez lui, elle avait débuté dans le cours de la quinzième année.
Enfin, à côté de l’hyperostose et des abcès des os, une lésion très fréquente dans l’ostéomyélite chronique, c’est
Fig. 2. — Séquestre comprenant la presque totalité de la diaphyse péronière.
OSTÉITE DE DÉVELOPPEMENT.
la nécrose. On peut dire que presque toutes les nécroses diaphysaires des os longs reconnaissent une semblable origine. Vous en avez un exemple dans ce séquestre que je mets actuellement sous vos yeux (voy. fig. 2), et qui répond à la presque totalité de la diaphyse du péroné. Enlevée dernièrement par moi à l’hôpital Necker sur un jeune garçon de seize ans, cette pièce est intéressante en ce qu’elle nous sert de transition entre l’ostéomyélite prolongée et une autre forme à laquelle convient le nom d’ostéomyélite chronique. En' effet, la forme chronique n’est pas toujours un des modes de terminaison de l’ostéomyélite aiguë. La maladie peut débuter lentement, insidieusement, en l’absence de phénomènes généraux, en un mot, revêtir d’emblée la marche chronique. Le professeur Trélat a tout spécialement attiré l’attention sur cetle forme particulière de l’ostéomyélite, et il a inspiré sur ce sujet la thèse récente de son élève, M. Demoulin (1888). Chez le jeune garçon dont je vous présente ici le séquestre, la marche de l’affection avait été si lente, l’allure du mal tellement chronique, que certaines personnes avaient pu penser tout d’abord à une ostéite tuberculeuse.
Influence de /’ ostéomyélite sur le développement idtérieur du membre . — Lésions viscérales. — L’ostéite de développement peut exercer sur l’avenir du membre deux actions tout à fait inverses. Tantôt, en effet, le cartilage épiphysaire est entièrement détruit, ou tout au moins sa vitalité est diminuée; il en résulte un raccourcissement plus ou moins considérable. Tantôt le travail inflammatoire qui s’est produit dans son voisinage a eu pour effet d’exagérer la vitalité de ce même cartilage, et il en est résulté une production osseuse plus abondante, aboutissant à un allongement plus marqué que