DE L’EXTRÉMITÉ SUPÉRIEURE DE L’HUMÉRUS
rivions point à déterminer de la crépitation. Il y avait donc du doute sur la nature exacte de la lésion. Du reste, l’enfant souffrant beaucoup poussait des cris affreux et faisait de violents efforts pour échapper à notre exploration. Aussi dûmes-nous avoir recours au chloroforme pour pouvoir compléter notre examen et porter un diagnostic définitif. A peine l’enfant fut-elle endormie, que nous constatâmes de nouveau cette mobilité excessive qui nous avait tant frappé dès le premier abord. Après quelques recherches, nous arrivâmes à nous convaincre que le centre des mouvements anormaux était très près de l’articulation scapulo-humérale ; et même, en reproduisant à plusieurs reprises les mouvements anormaux, une main appliquée sur l’épaule, tandis que l’autre embrassait la diaphyse humérale, nous arrivâmes à percevoir une légère crépitation. Ce n’était pas une grosse crépitation, comme dans les fractures, mais bien une crépitation légère, fine, égale, comme celle que l’on trouve dans les épanchements sanguins ou dans les arthrites. Rapprochant immédiatement les différents symptômes que nous venions de constater de l’âge de la malade (douze ans), nous arrivâmes à nous convaincre qu’il s’agissait chez elle d’un décollement épiphysaire de l’extrémité supérieure de l’humérus. Par là se trouvaient expliqués, et la mobilité extrême du membre supérieur, et le siège de cette mobilité anormale tout à fait voisin de l’articulation scapulo-humérale, et enfin cette crépitation particulière dont les caractères se rapprochent beaucoup plus des frottements articulaires que de la grosse crépitation des fractures. Une des personnes qui examinaient la malade en même temps que nous, émit l’idée qu’il s’agissait peut-être d’une fracture du col de l’omoplate. Mais, embrassant avec la main l’extrémité
DÉCOLLEMENT ÉPIPHYSAIRE.
supérieure du scapulum (acromion et apophyse coracoïde), je montrai que la crépitation ne se produisait pas quand on cherchait à mobiliser cette partie supérieure sur les portions inférieures de l’os. Il fallait chercher la mobilité anormale au niveau même de la tête humérale pour produire la crépitation. Et d’ailleurs l’hypothèse d’une fracture du col de l’omoplate n’eût pas suffi à expliquer ce déplacement de l’extrémité supérieure de l’humérus, qui pouvait en imposer pour une luxation de l’épaule, en avant, et cet autre fait que, dans ces déplacements, l’extrémité supérieure de l’humérus n’est pas accompagnée par la tête de l’os. 11 est donc surabondamment démontré qu’il s’agit bien ici d’un décollement épiphysaire de l’extrémité supérieure de l’humérus. Quant au traitement, il est des plus simples : le bras étant rapproché du corps, il n’y a aucune tendance au déplacement, aucune apparence extérieure de difformité; il suffit d’immobiliser le membre dans celte attitude au moyen d’une écharpe de Mayor pour voir la consolidation se produire dans de bonnes conditions.
La lésion que vous avez sous les yeux chez cette enfant et dont je viens de vous rappeler l’histoire appartient aux cas les plus rares de la pathologie chirurgicale. Vous devez donc ne pas négliger l’occasion qui vous est offerte d’en examiner un exemple intéressant, et à ce propos, étudier dans vos livres classiques le chapitre que tous consacrent au décollement des épiphyses. Je dois, du reste, vous rappeler que le décollement épiphysaire peut s’observer dans deux conditions très différentes. Chez certains malades, en effet, il se montre comme complication d’une affection inflammatoire de l’os; c’est dans le cours de l’ostéomyélite de croissance qu’on observe cet épiphénomène, et quel que soit l’intérêt qui
DÉCOLLEMENTS TRAUMATIQUES.
s’y rattache, son histoire est dominée de beaucoup par celle de la redoutable affection au cours de laquelle il survient. Une autre variété de décollement épiphysaire est constituée par ceux qui se montrent chez les jeunes enfants atteints de syphilis osseuse héréditaire. J’ai à peine besoin de vous rappeler à ce sujet les recherches du regretté professeur Parrot, devenues aujourd’hui absolument classiques. Vous savez que ces lésions voisines des épiphyses, et l’impotence fonctionnelle à laquelle elles donnent lieu, ont valu tout d’abord à cette affection la dénomination de pseudo-paralysie des membres d'origine syphilitique.
Avec les décollements traumatiques des épiphyses nous revenons au cas qui fait l’objet de cette leçon. Bien que cet accident se rencontre surtout dans l’enfance, de sept à douze ans par exemple, on peut l’observer aussi chez les adolescents, et même chez le fœtus et le nouveau-né. Mais il est possible de se demander si, dans ce dernier cas, il n’existait pas souvent des altérations préalables de l’épiphyse qui ont préparé son décollement. Presque tous les os longs des membres ont pu être le siège de décollements épiphysaires. D’après Malgaigne (1), le décollement des épiphyses a été constaté par la dissection : 1° à l’une et à l’autre extrémité de l’humérus; 2° à l’extrémité inférieure du radius ; 3° sur l’une et l’autre extrémité du fémur; 4° sur t’une et l’autre extrémité du tibia. Les auteurs sont du reste loin de s’entendre sur le degré de fréquence avec lequel le décollement se montre sur chacune des épiphyses osseuses. D’après Collignon (2), auteur d’une bonne thèse sur ce sujet, les
(1) Malgaigne, Traité des fractures et des luxations , t. I, p. 69, 1847.
(2) J. Collignon, De la disjonction traumatique des épiphyses, thèse de doct., Paris, 1868, n° 226.
Kirmisson. — Leçons. 19
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épiphyses du membre supérieur sont plus souvent affectées que celles du membre inférieur. Sur 59 cas rassemblés par cet auteur, 35 siégeaient sur l’humérus et le radius ; 24 seulement sur le fémur ou le tibia.
Plus les sujets sont jeunes, plus la lésion se produit avec facilité; chez les jeunes enfants, le décollement épiphysaire peut présenter une grande netteté. Au contraire, plus les malades avancent en âge, plus la résistance au décollement est grande. Dans ces dernières conditions, il est très habituel de voir, en même temps qu’un décollement épiphysaire, une fracture qui a détaché du reste de l’os un fragment plus ou moins large, en un mot, on a affaire à une lésion mixte.
Les signes des décollements épiphysaires sont ceux que nous avons énumérés chez notre malade actuelle, savoir, l’impotence fonctionnelle du membre, la déformation, la mobilité anormale, et dans certains cas même, la crépitation, mais une crépitation fine et régulière, qui diffère beaucoup de la grosse crépitation des fractures. Ces signes, comme vous pouvez en juger, n’ont rien de vraiment caractéristique. Étant donné le voisinage très proche d’une articulation, on pourrait songer tout d’abord à l’existence d’une luxation; on pourrait aussi, vu la similitude presque complète des signes, croire à une fracture pure et simple. L’âge du malade doit être pris en grande considération. Enfin, dans les cas où, comme dans notre fait actuel, on peut, pendant l’exploration sous le chloroforme, s’assurer que la tête osseuse est demeurée en rapport avec la cavité articulaire; quand, pendant les mouvements anormaux imprimés au membre, on perçoit plu tôt un frottement rugueux qu’une véritable crépitation, ces signes, rapprochés de tous ceux que nous avons précédemment signalés, ne