‹ Leçons cliniques sur les maladies de l'enfance faites à l'hôpital Sainte-EugénieChapitre 5 sur 16 · DE LA FIÈVRE INTERMITTENTE CHEZ LES ENFANTS · texte numérisé non relu

DE LA FIÈVRE INTERMITTENTE CHEZ LES ENFANTS

A l'occasion des phénomènes morbides offerts par une petite fille de cinq ans et demi, couchée au n° 8 de la salle Sainte- Marguerite, et dont je vais vous rapporter l'observation dans un instant, j'ai le désir de consacrer cette conférence à l'étude de la fièvre intermittente dans le bas âge. C'est là une affection d'un très-haut intérêt, et qu'ont passée sous silence tous les praticiens qui se sont occupés de la pathologie de l'enfance. J'ai été le premier à en faire la description il y a treize ans , et l'ébauche que je tentai à cette époque n'est pas restée stérile , car j'ai vu bientôt mes recherches confirmées par celles de quelques observateurs très-recommandables.

On s'explique jusqu'à un certain point comment il a pu se faire que la fièvre intermittente chez les jeunes sujets soit restée méconnue pendant un temps aussi long , lorsqu'on songe aux profondes modifications que l'âge apporte à la maladie , à la diversité de ses formes, à l'irrégularité de ses accès , et à l'absence du frisson initial, ce grand caractère qui, à une autre phase de la vie , met si sûrement sur la voie du diagnostic dans cette pyrexie.

Il existe dans les archives de la science des faits vraiment curieux, de fièvre intermittente congéniale. Les organiciens purs sont extrêmement embarrassés pour en donner une explication plausible à cause de la transmission des accidents fébriles de la mère à l'enfant ; mais les médecins qui professent des opinions moins exclusives et moins sévères considèrent comme réellement possible cette hérédité de la maladie.

Le professeur Stokes (de Dublin) prétend avoir vu une femme enceinte et affectée de fièvre tierce, qui tous les deux jours , et alors qu'elle était dans l'apyrexie , percevait très-nettement des mouvements convulsifs et prolongés de son fœtus.

M. Pitre-Aubanais a observé deux femmes grosses et atteintes de fièvre intermittente à type tierce, qui donnèrent le jour à deux enfants portant une hypertrophie considérable de la rate. Les nouveau-nés fébricitèrent presque aussitôt, et leurs accès se manifestèrent le même jour et à la même heure que chez les deux mères.

M. Jacquemier a cité le cas d'une femme enceinte pour la troisième fois , qui fut prise dans le second mois de sa grossesse d'une fièvre quarte très-rebelle. Dans le dernier mois de la gestation, avant ou après le paroxysme de sa fièvre, elle sentait le fœtus s'agiter, trembloter, se rouler manifestement d'un côté à l'autre. Enfin , après un violent accès , elle accoucha d'une fille, qui, à la même heure que sa mère, subit une forte atteinte de la maladie qu'elle supporta pendant sept semaines.

Ces faits sont bien extraordinaires sans doute, et peut-être ne faut-il pas leur accorder une confiance absolue, mais enfin je les admets jusqu'à un certain point.

La fièvre intermittente est le plus ordinairement produite par les effluves paludéennes. Elle s'observe chez les enfants de tous les âges , et la plupart des petits malades que j'ai vus arrivaient de localités où l'affection maremmatique est endémique. A Paris, on la voit se développer chez des enfants des classes pauvres, élevés dans des habitations basses, humides, malsaines, sombres, où le soleil ne pénètre jamais , et qui n'ont pour nourriture que des aliments insuffisants et de mauvaise qualité. Ces causes-là ne sont cependant pas celles qui ont agi sur la petite fille du n° 8 de^la salle Sainte-Marguerite, dont voici l'histoire clinique : elle a cinq ans et demi, ses parents et sesfrères et sœurs sont très-bien portants. Dans ses premières années, elle a eu des gourmes, quelques glandes, la varioloïde, la rougeole , mais jamais de convulsions ni de diarrhée. Il y a trois mois, elle a eu la grippe pendant une quinzaine de jours, et depuis ce moment elle ne s'est pas rétablie : elle tousse beaucoup, et est prise chaque jour à une heure de frisson et de tremblement; elle se plaint alors du froid, et demande à se mettre au lit. Après y être restée quatre ou cinq heures environ, elle se réchauffe et veut se lever. L'appétit est

presque nul , le sommeil bon ; il n'y a ni vomissements ni diarrhée, mais l'enfant est triste et maigrit visiblement.

On constate de la matité dans le côté droit de la poitrine, en arrière, et en ce point la respiration est rude, soufflante ; le retentissement de la voix est facile à apprécier, ainsi que les râles souscrépitantset muqueux. La rate n'est pas très-volumineuse, il n'y / a pas d'infiltration générale, et l'accès fébrile est ici symptomatique de la tuberculisation du poumon droit qui se ramollit. C'est qu'en effet les maladies chroniques exercent ici une action puis- \ santé et peuvent amener à la longue la fièvre intermittente.

Les accès pernicieux se montrent-ils dans le bas âge ? M. le docteur Alexandre, de Sparte, a publié les relations d'une épidémie de Jièvres pernicieuses chez des sujets de quatre à dix ans, et dont le sulfate de quinine a toujours triomphé. On en doit quelques-uns à M. le docteur Guiet , du Mans. J'en ai observé récemment un cas à Saint-Gloud dans la convalescence d'une fièvre scarlatine avec le docteur Tabère, puis un autre à Paris , rue Saint- Victor, avec le docteur Galtier. Du reste, ces accès revêtent les formes éclamptique, syncopale, dysentérique, cho- lériforme ; plusieurs observations, consignées dans les annales de la science , ne laissent aucun doute à cet égard.

Lorsque la fièvre intermittente dure peu, la nosohémie n'est pas très-marquée ; mais si elle se prolonge, on remarque bientôt une diminution des globules du sang, une altération qualitative de la fibrine, et toutes les conséquences pathologiques de cet état. C'est dire que les jeunes malades sont petits, maigres , fort peu développés pour leur âge, qu'ils ont les chairs molles, la peau flasque et d'un blanc jaunâtre, les gencives décolorées, le ventre très-volumineux (embonpoint illusoire et de mauvais aloi, dû à une infiltration séreuse qui pourrait mériter le nom d'oedème ou d'anasarque). L'hypochondre gauche renferme une tumeur mobile, assez grosse, quelquefois apparente, et qui est formée par la rate hypertrophiée. La percussion est inutile à employer pour fixer les limites de cet organe, car, attendu la maigreur des enfants et le peu d'épaisseur de la paroi abdominale antérievire, la rate fait saillie et se dessine fort bien au-dessous de la peau. On

la voit changer de place à chacun des mouvements du petit malade ; on la repousse et on la fait disparaître à volonté au moyen de la pression des doigts. Il est donc impossible de méconnaître cette augmentation de volume, et ici l'œil peut avantageusement suppléer à la percussion. Cela est si vrai que l'on peut circonscrire la rate ainsi hypertrophiée, et marquer avec le crayon de nitjate d'argent la place qu'elle occupe sur la peau. Le foie est dur, volumineux , mais il n'acquiert jamais comparativement la proportion de la glande hépatique chez l'adulte fiévreux. En même temps, des perturbations fonctionnelles se déclarent et des troubles intermittents de calorification.

Les types quotidien et tierce sont ceux qu'on observe le plus souvent ; les fièvres doubles quotidiennes , quartes , et les types plus éloignés, n'ont pas encore pu être retrouvés.

Jusqu'à l'âge de deux ou trois ans le stade de froid manque , ou si la sensation existe, elle ne se traduit pas au dehors par un tremblement général. Les phénomènes de calorification du second stade sont très-accentués ; les enfants deviennent rouges et brûlants , la peau est sèche, le pouls s'élève et accuse de 120 à 130 pulsations par minute. Au bout d'une heure ou d'une heure et demie, la chaleur s'apaise et la sueur commence ; elle n'est pas très-forte , et c'est plutôt de la moiteur qu'une véritable transpiration.

Lorsque l'accès commence, le pouls se resserre , disparaît sous les doigts et leur échappe, à ce point qu'il est difficile de spécifier sa présence ; la face pâlit , le nez se pince , les lèvres se décolorent , la peau se grippe et les ongles bleuissent. A trois ans, les trois stades classiques de la fièvre intermittente de l'adulte sont parfaitement dessinés. Ainsi , je vous ai dit que la petite fille du n" 8 avait un frisson des plus caractérisés , que l'on constatait chez elle ce qu'on a appelé la chair de poule , et la sœur du service a fait devant vous la description de cette première période fébrile avec autant d'exactitude que si elle l'avait lue dans un traité de pathologie.

Tant que les enfants restent dans le milieu où ils ont pris la fièvre, les accidents persistent, et alors des complications sur-

viennent : l'anémie, le purpura hemorrhagica, les vomissements,' '^^Ç; Jk la diarrhée, le dépérissement rapide , la fièvre continue et les -»:-•- ^'' infiltrations séreuses, sont autant de phénomènes qui appellent une terminaison fatale.

Si, au contraire, on fait intervenir le changement de lieu, une plus stricte application des lois de l'hygiène et l'administration de l'agent spécifique, la guérison est la règle.

Je vous ai dit qu'il existait une fièvre intermittente symptomatique des maladies chroniques, et l'exemple qui s'est rencontré dans mon service a été pour vous une pièce de conviction. Eh bien, l'accès dans ce cas est peut-être moins complet, et dans l'intervalle des manifestations pyrétiques on observe encore un mouvement fébrile. Les affections organiques du cerveau , de l'intestin, des poumons , mais surtout les tubercules cérébraux , m'ont paru notablement influer sur la production de la maladie.

Quand un médecin prescrit pour l'enfant qui fébricite périodiquement le changement de milieu, l'air de la campagne, l'habitation dans un lieu sec et bien éclairé et une alimentation réparatrice, sans doute il a déjà fait quelque chose, mais la nosohémie reste et la diathèse est une puissance qu'il faut combattre d'une façon plus énergique. Il faut en plus qu'il conseille des préparations toniques , du vin , des infusions amères, et surtout le quinquina. Comme il est très- difficile, à cause de son amertume, de faire prendre du sulfate de quinine à des enfants de dix-huit mois ou de deux ans, il faut employer la quinine hrute (qu'il ne faut pas confondre avec la quinine pure) . C'est le principe actif du quinquina moins le ligneux ; il a l'apparence d'une masse grisâtre , résineuse , facile à ramollir dans les doigts, à fragmenter et à réduire en granules. Le lait, les sirops, la semoule ou les conserves de fruits, sont les véhicules les plus ordinaires du médicament, qui, une fois introduit dans le tube digestif , se transforme en principe soluble et assimilé. La dose de quinine brute est de 0,20 à 0,30 centigrammes pris le plus loin possible de l'accès, jusqu'à la cessation des phénomènes fébriles et jusqu'à la complète disparition du volume exagéré de la rate.

A défaut de quinine brute , on peut se servir du sulfate de quinine en lavement à la dose de 0,10 à 0,15 centigrammes par jour, dissous dans quelques gouttes de vinaigre et 40 grammes d'eau de guimauve; mais ce moyen est moins efficace.

Quelques praticiens ont eu recours au sulfate de quinine en frictions trois fois par jour sur tout le corps , et principalement à la face interne des cuisses et sous les aisselles. Gela peut être un adjuvant utile sans doute, mais cela ne m'est pas encore rigoureusement démontré.

Les accès pernicieux sont également combattus par ces mêmes armes , et à ce propos je vous donnerai le conseil de ne jamais attendre, pour prescrire le spécifique , que vous soyez largement édifiés sur la nature de la maladie : une seconde ou une troisième atteinte de la redoutable pyrexie peuvent survenir, et avec elles vous verrez diminuer de beaucoup les chances de curabilité.

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