DIX-NEUYIÈME LEÇON D EUX CAS D'ÉPILEPSTE. GUÉRISON
Messieurs,
Je désire vous entretenir aujourd'hui des deux épileptiques couchés l'un au 7 l'autre au n° 10 de notre salle Saint-Joseph.
Et d'abord, voici l'observation du premier de ces malades telle que l'a recueillie mon aide de clinique M. J. Giral.
Le 1" octobre 1890, est entré au service le nommé H. G..., âgé de 14 ans, qui se trouve à l'hôpital, comme orphelin, depuis déjà quatre ans.
Il s'amusait avec ses camarades, il y a cinq ans environ, lorsqu'il reçut un coup de pioche sur la tête. 11 en résulta une blessure longitudinale, à direction antéro-postérieure, située tout près de la suture bipariêtale, un peu en avant et à droite toutefois.
On peut encore en apercevoir la cicatrice à ce niveau.
Cette blessure donna lieu sur-le-champ à une hémorrhagie assez considérable, la suppuration dura ensuite quatre mois et la cicatrisation fut très difficile à obtenir.
La plaie resta longtemps couverte de croûtes qui tombaient et se renouvelaient incessamment.
C'est alors qu'apparurent brusquement les attaques d'épilepsie pour disparaître aussitôt.
DEox CAS d'kpilepsie. 231 Certain jour, étant sorti do l'hôpital chez son oncle, le malade eut sa première attaque, dont il ne peut pas bien rendre compte. Gela le prit subitement au dîner, le soir, et il resta agité (furieux^i toute la nuit. C'était en 1889.
Il monta le lendemain à l'infirmerie, où il fut soigné par M. le D"" Battle, qui lui prescrivit du bromure de potassium.
Il resta ensuite trois ans sans en avoir d'autres.
Au mois de septembre 1890, le malade prétend avoir eu peur et, à cette époque, ses attaques ont recommencé. Elles étaient très fortes.
H. G... tombait tout d'un coup, sans comiaissance.
Une fois à terre, il se raidissait d'abord; puis se tordait de mille façons, enfin il s'agitait violemment et, au bout de quelques minutes, tout mouvement cessait.
On le couchait alors et il ne tardait pas à se réveiller, mais il avait l'air tout hébété.
A cette époque, ses attaques ont atteint le chiffre de 7 par jour. C'est alors qu'il présenta aussi de la tendance au suicide.
Il a essayé plusieurs fois de se jeter par la croisée. Il voulait qu'on lui donnât un couteau pour se tuer. Il se heurtait la téte contre le mur ou contre les barreaux de son lit. Pendant ses attaques, il se frappait avec violence sur la poitrine.
En mon absence à ce moment-là, M. Magnol, interne du service, prescrivit au malade du borate de soude à la dose de 1 gram. par jour.
Ce moyen produisit de bons effets, les attaques diminuèrent, elles furent même supprimées pendant un ou deux jours.
Le borate de soude fut alors remplacé par le bromure de potassium.
Lorsque je repris le service (octobre 1890), ayant remarqué l'existence de cicatrices au pourtour de l'anus et s ongeant à la possibilité d 'une lésion spécifique, je prescrivis de l'iodure de potassium et, en raison de l'anémie, du fer réduit par l'bydrogène (Ob', 03 au repas), enfin du vin de quinquina (20 gram. matin et soir) et du phosphate de chaux (O^^ôO par jour).
Les attaques turent encore assez nombreuses. On en prit note régulièrement. Malheureusement ces renseignements nous manquent aujourd'hui pour cette époque. L'iodure fut à son tour remplacé par le bromure.
Le 6 janvier 1891, nouvelle attaque. — On suspend le bromure de potassium que l'on remplace par 1 gram. d'iodure.
Le 7 au soir, une autre attaque. Le malade a pleuré, disant qu'il voyait quelqu'un qui lui faisait peur. ' Le 8 au soir, céphalalgie.
Le 10. En auscultant le malade je trouve de l'hypertrophie cardiaque. La rate n'est pas augmentée de volume.
Le 12 au matin, G. . . souffre de la tète.
Le 13. \]ne attaque. — lodure de potassium l*', 50.
Le 17. Une autre attaque. — lodure de potassium 2 gram.
Il a eu de la céphalalgie avant l'attaque. Cette douleur de tête est locahsée à droite et en arrière. Le 22 . Nouvelle attaque.
Le 27. Autre attaque.
Le 3 février. Encore une attaque. — Le vin de quinquina est remplacé par la décoction de la même substance (20 gram. matin et soir dans une tasse de lait sucré).
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Le 16. Nouvelle «itoçwc. Leur intervalle s'accroît déplus en plus.
Le 3 mars. Autre attaque. Ce fut la dernière.
Voilà, Messieurs, jusqu'à ce jour l'observaLion de ce malade telle que l'a recueillie mon aide de clinique.
Voici maintenant quelques détails qui m'ont été fournis par sa mère.
Elle a donné le sein à son enfant pendant qu'elle était enceinte de nouveau, et cela jusqu'au troisième mois de la nouvelle grossesse.
H. G... a été sevré à 8 mois.
A 4 ans, il eut la rougeole.^ en Afrique.
A 8 ans, avant de recevoir le coup de pioche, il avait eu du mal à la tète.
Était-ce de la teigne ? C'est bien probable . Il était soigné à cette époque dans un couvent, à Béziers, oîi se trouvaient de nombreux enfants atteints de la même maladie.
C'est à 8 ans et demi qu'il a reçu le coup de pioche sur la tête. A 10 ans, il eut so. première attaque.
Après avoir dîné chez son oncle, il sentit que le manger lui pesait et il eut tout à coup du vertige.
On lui fit boire un peu de rhum pour le remettre, mais, le vertige étant devenu plus fort, G. . . tomba et perdit connaissance.
11 fut transporté à l'hôpital dans cet état. La nuit fut très mauvaise et très agitée. C'est alors que M. Battle prescrivit du bromure de potassium.
Cette prétendue attaque demeura isolée et le malade n'a plus rien eu jusqu'à fin septembre 1890, c'est-à-dire pendant trois ans.
Il eut, à cette époque et en quelques jours, six attaques.
C'est alors qu'il entra au service, où il en eut jusqu'à sept par jour.
Il y a deux ans, il eut la fièvre (?), ce qui nécessita son séjour à l'infirmerie.
A 8 ans et demi, il avait présenté de Y incontinence d'urine (à Béziers) avant de recevoir le coup de pioche.
Vous savez, Messieurs, que l'épilepsie débute parfois par l'incontinence nocturne (Trousseau) due probablement, dans ces cas, à des attaques qui peuvent passer inaperçues..
Lorsque j'ai repris le service, à la rentrée des vacances, j'ai remarqué chez ce malade des cicatrices au pourtour de l'anus. J'ai cru qu'il y avait là des traces de syphilis, mais la mère m'a affirmé qu'il n'y avait rien de pareil, à sa connaissance du moins.
Yoici, en outre, quelques détails qu'elle m'a fournis sur ses grossesses successives .
Première. Accouchement laborieux qui nécessita l'emploi du forceps. L'enfant, mort-né, était à terme. La mère eut, cette fois, des attaques d'éclampsie.
Deuxième. Garçon, né à terme, hienportant. Il a aujourd'hui 15 ans et demi.
Troisième. Garçon né à terme. C'est notre malade actuel.
Quatrième, Fille, née à terme, morte de convulsions à l'âge de 5 jours.
Cinquième. Fille, née à terme, morte de convulsions à l'âge de 10 mois.
Sixième. Fille, née à tm-me, morte de la variole à l'âge de 5 ans.
La mère n'a yawaw eu de fausse couche.Or, si elle avait éto syphilitique, elle aurait eu très probablement quelque avortement.Elle a actuellement 38 ans et jouitd'uneboniie santé.
Le père de G... est mort à l'âge de 32 ans, au Brésil, emporté par la fièvre jaune. Il n'était pas alcoolique, il
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fumait beaucoup et n'avait jamais été malade auparavant.
Vous voyez, Messieurs, qu'il y a eu dans ce cas quelques circonstances particulières qui méritent bien d'être notées.
Je me demande si cet enfant ne serait pas un alcoolique et surtout un nerveux Aerdc^itow-e (attaques d'éclampsie de la mère à sa première grossesse).
Sous l'influence du bromure et de l'iodure de potassium alternés, les attaques ont totalement disparu et ne se montrent plus désormais
A côté de cet enfant nous en avons un autre, couché au n° 10 de la même salle, qui présente des phénomènes analogues; mais, chez celui-ci, les attaques se rapprochent peut-être un peu plus de l'hystérie que de l'épilepsie. Voici d'ailleurs son observation:
Le 24 août 1890, est entré à la Clinique des enfants le nommé P. G..., âgé de 13 ans.
Cet enfant, envoyé par l'hôpital de Nimes, vient au service comme épileptique. Ses attaques remontent au mois d'avril 1890. Il a eu la premièrele 26, jour de la mort de sa mère.
D'après lui, cette mort aurait été la cause unique des attaques. Le jour des obsèques, il en eut six. Auparavant, il n'avait rien présenté de semblable.
Allaité par sa mère, il ne l'avait jamais quittée.
A 10 ans, il a souffert de douleurs rhumatismales (?) dans la jambe droite.
Du 26 avril au 24 août il a eu des attaques presque chaque jour et même jusqu'à «i'a; par jour. Une fois entré à l'Hôpital Général, il est resté un mois sans en avoir.
' Cet enfant est sorti du service guéri depuis plusieurs mois, et aujourd'hui encore, c'est-à-dire plus d'un an et demi après, sa guérison ne s'est pas un seul instant démentie.
Certain jour, la vue d'un enterrement lui ayant rappelé la mort de sa mère, il eut plusieurs attaques dans la journée.
On le fit monter à la Clinique, c'était à la fin d'août 1890.
Antécédents héréditaires. — La mère avait parfois des faiblesses, mais le malade ne peut nous fournir sur cellesci aucun détail.
Elle est morte d'une liémorriiagie, dont il n'a pas pu davantage nous préciser le siège.
Le père est mort, il y a quatre ans, d'une attaque d'apoplexie. Il avait à peine 39 ans.
Un frère, plus jeune que notre malade, est mort de la variole. Deux sœurs, plus jeunes aussi, sont mortes du choléra.
Dès son entrée dans le service, cet enfant a une attaque par jour environ.
Ces attaques durent assez longtemps, le malade les sent venir. Il éprouve tout d'abord une pesanteur de tête et même de la céphalalgie, puis les jambes faiblissent, et il perd connaissance.
Lorsque l'attaque est terminée, il est fatigué et un peu hébété.
L'examen microscopique des matières fécales (décembre 1890) fait découvrir dans celles-ci la présence d'oeufs de trichocéphale .
Au bout d'un mois, les attaques s'arrêtent. Elles ne reparaissent qu'un mois plus tard ; mais elles ont la même intensité et la même fréquence qu'auparavant. Cet enfant est très amaigri et profondément anémique.
Son appareil dentaire est des plus défectueux.
Il existe un petit abcès au niveau de la troisième molaire supérieure gauche.
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Les deux secondes grosses molaires supérieures sont sur le point de sortir.
Je lui prescris du fer réduit par l'hydrogène, de la décoction de quinquina, du phosphate de chaux, et l'on alterne une potion au bromure de potassium avec une autre à l'extrait de belladone (une semaine chacune).
Sous l'influence de ce traitement, les attaques ont sensiblement diminué et à l'heure actuelle, 8 juin 1891, il n'en a pas eu depuis le 1 1 mai.
Voici la date des dernières attaques : 24 janvier, 3 mars, 15 avril, 1 1 mai ' .
Voilà, Messieurs, les renseignements que je puis vous fournir sur ce malade.
Nous pouvons en conclure que l'état nerveux s'est développé ici sur un terrain admirablement préparé.
La mère, en effet, avait de temps à autre, d'après le malade lui-même, des faiblesses. Reste à savoir si elles étaient simplement hystériques ou au contraire épileptiques.
Cet enfant est en outre très anémié, ce qu'explique suffisamment d'ailleurs le mauvais état de sa dentition (dyspepsie par mastication incomplète).
Le jour de la mort de sa mère, sa sentimentalité habituelle a été exaltée au plus haut point et il a eu, ce jour-là, plusieurs attaques.
Indépendamment de cet état nervewv et anémique, il est porteur de parasites intestinaux.
■ Les auteurs de pathologie infantile prétendent qu'il ne
' Ce malade, que j'ai i-evu eu aoùl 1892, n'a pas eu depuis ceUe époque de nouvelle aUaque. Nous avons donc le droit de le considérer comme délinitivement guéri.
faut pas accorder une grande importance à la présence du trichocépliale dans l'intestin.
C'est pourtant un parasite qui se montre très fréquemment et auquel on a peut-être tort de dénier tout rôle pathogénique quand on l'accorde au tasnia, aux lombrics, aux oxyures, etc., etc.
Chaque fois que mon aide de clinique a. sur ma demande, fait l'examen microscopique des matières fécales, il a trouvé des œufs de trichocépliale.
La présence de parasites intestinaux, indépendamment de l'anémie, suffirait donc pour expliquer les phénomènes nerveux observés chez ce malade.
De plus, cet enfant a des dents cariées et des dents en évolution. Cela seul pourrait, à la rigueur, rendre compte de la production des attaques en dehors de l'influence exercée dans ce cas par l'émotivité.
Je ne veux point dire par là que l'évolution dentaire puisse produire de toutes pièces l'épilepsie ; mais elle peut, il faut le reconnaître, en favoriser singulièrement l'apparition.
J'ai tenu, Messieurs, à vous montrer par ces deux observations que vous ne devez jamais vous considérer comme désarmés, même en présence de cette maladie redoutable qu'on appelle l'épilepsie.
Elle n'est pas facile à guérir tant s'en faut. Mais une thérapeutique bien dirigée peut amener dans certains cas, vous le voyez, d'excellents résultats.
Sanguis moderator nervorum est un vieil adage médical qui restera toujours plein de vérité. C'est pourquoi chez les anémiques, atteints de névrose, il nous faut recourir aux préparations de fer et de quinquina. C'est ce que nous avons fait, avec succès, chez nos deux malades.
DEUX CAS d'épilepsie. 239 J'ai vu, je ne saurai l'oublier, un capitaine marin do 50 aas environ, guérir d'épilepsie et d'aliénation mentale, dans le service de mon regretté Maître le professeur Cavalier. Que ne doit-on pas, à plus forte raison, tenter et espérer pour l'enfant?
Du reste, n'obtiendrait-on qu'un répit de plusieurs années que ce serait déjà énorme dans une maladie réputée incurable comme l'épilepsie.
Je ne sais pas jusqu'où nous pourrons aller dans la cure de ces deux malades.
Je suis persuadé toutefois qu'en continuant le traitement institué nous parviendrons, chez l'un comme chez l'autre, à enrayer le mal au moins pour une période plus ou moins longue, si nous ne parvenons pas à le guérir radicalement et pour jamais, ce qui n'est pourtant pas absolument impossible, à mon avis'.
' Avec ce même traitement (fer, bromure, quinquina) associé ou non à l'hydrothérapie, il m'a été permis de guérir certains cas très graves d'hystérie qui avaient jusque-là résisté à tous les moyens thérapeutiques dirigés contre eux.