YINGT-HUITIÈME LEÇON TEIGNES
Messieurs,
Je vous parlerai aujourd'hui des teignes et particulièrement du favus.
Cette maladie est assez fréquente à la Clinique des Enfants. Aussi je désire que vous sachiez, avant de quitter le service, ce que vous aurez à faire toutes les fois que vous vous trouverez en présence d'un cas de ce genre.
Et d'abord qu'est-ce que le favus?
■ On peut le définir d'une façon générale : une maladie parasitaire, du cuir chevelu le plus souvent, liée à la présence d'un champignon que l'on appelle l'achorion Schonleinii.
Le favus ne se limite pourtant pas exclusivement au cuir chevelu ; on peut le rencontrer en effet sur bien d'autres parties du corps.
Ici même, dans le service, il y a un an environ, nous avons observé la teigne sur l'avant-bras d'une enfant convalescenle de rougeole. Elle ^avaitaw5s^ à la tête. Mais nous avons vu également des godets de favus entre les épaules d'un enfant qui n'en avait pas la moindre trace au cuir chevelu.
On a observé cette maladie en bien d'autres points
encore et, principalement, là où il existe des poils : dans l'aisselle, aux organes génitaux, etc., etc.
A quoi reconnaît-on le parasite de la teigne?
Après avoir dissocié les croûtes dans la soude caustique, on les examine au microscope et l'on aperçoit : un mycélium, un réceptacle et des spores ou conidies.
Le mycélium est formé de filaments simples ou ramifiés; le réceptacle, de tubes isolés ou accolés, vides ou contenant des spores placées bout à bout (d'Espine et Picot).
Les spores sont sphériques, leurs dimensions varient de 3 à 1 1 /X tandis que celles de l'herpès tonsurant, assez généralement ovoïdes, peuvent atteindre jusqu'à 4 ^ de largeur et 1 1 de longueur.
Voilà pour l'examen microscopique. Voyons maintenant quels sont les caractères cliniques de la maladie.
La teigne favique peut se propager d'homme à homme ou des animaux à celui-ci. Une des causes les plus efficaces de sa propagation est la malpropreté.
On l'observe, pour ce motif, plus fréquemment chez l'enfant qu'on ne la rencontre d'ordinaire chez l'adulte.
L'usage d'un même peigne, d'un même chapeau, etc., suffit pour la propager.
Au point de vue symptomatique, le favus est facile à reconnaître. Le malade, au début, est porteur de croûtes jaune soufre, ayant la forme de godets, comme vous avez pu le voir chez l'enfant couché au n" 2 de la salle Saint-Joseph, chez lequel on a négligé le traitement de la teigne pendant la coqueluche grave qu'il vient de traverser.
Toutes les fois que, pour un motif quelconque, nous négligeons de traiter un teigneux, nous voyons apparaître aussitôt les godets caractéristiques.
Vous constatez aussi, facilement, leur existence chez nos entrants en général, avant que soit institué, chez eux, le traitement que -vous me voyez appliquer tous les jours avec succès, dans cette maladie pourtant si tenace et si essentiellement chronique.
C'est précisément la constatation de ces croûtes jaunes sur une partie quelconque du corps qui vous permettra de porterie diagnostic : favus.
Si vous n'observez pas généralement ces godets à la Clinique, vous pouvez les voir bien plus communément à la consultation, parce qu'ils existent surtout quand on ne traite pas la maladie.
Toutefois, quand celle-ci est fort ancienne, les godets peuvent faire, même sans traitement spécial, entièrement défaut. Il me paraît utile de développer aussitôt ce point de pratique particulièrement intéressant.
Le godet est, par conséquent, la caractéristique mao^oscoinque de la forme de teigne appelée favus.
Vous ne rencontrerez cependant pas ces godets chez la plupart des teigneux faviques anciens, à cause, d'abord, de la démangeaison considérable qu'ils éprouvent.
Le grattage fréquent, en effet, qui en est la conséquence immédiate, exph que facilement et suffisamment leur disparition.
Les malades, en outre, s'écorchent de cette façon et il en résulte : de l'eczéma, de l'ecthyma, de VimjJétigo, qui n'ont rien de commun avec la teigne.
On voit même des abcès intradermiques résulter assez fréquemment de ce grattage.
Les godets peuvent être détruits, se fusionner les uns avec les autres ou même se mélanger à la suppuration.
Il n'y a plus alors qu'une croûte uniforme et nullement caractéristique.
Il estbon d'examiner, ainsi que ces croûtes, les cheveux, après les avoir dissociés dans la potasse caustique. Ils présentent en effet des altérations spéciales. C'est dans la partie épidermique du poil que se développe le parasite. Ce dernier se creuse là de petites loges entre le poil et sa gaine, de sorte que celui-ci, se trouvant comprimé latéralement à sa partie inférieure, se coude et devient, de ce fait, extrêmement cassant.
Pour arrêter les progrès du mal, il est nécessaire de 1 recourir à Vépilation.
C'est donc dans l'épaisseur de l'épiderme que se déve- 1 loppe le parasite. Aussi n'est-il pas rare, lorsqu'on examine 1 les godets, de trouver de nombreuses cellules épithéliales
■ à leur surface.
Lorsque ceux-ci disparaissent et tombent, on constate, k leur place, l'existence de dépressions dermiques résultant de leur chute. C'est là un caractère qui permet d'établir le diagnostic différentiel entre le favus d'une part, l'herpès I tonsurant et la pelade d'autre part.
Gardez-vous bien, Messieurs, d'appeler teigne l'eczéma impétigineux de la face et du cuir chevelu, chez l'enfant, que les anciens dénommaient tijiea lactosa (teigne de lait). Il s'en sépare de la façon la plus complète'.
A côté de ces altérations cutanées il en existe, souvent, I bien d'autres que le praticien doit connaître.
' Voir plus haut, pour plus de détails sur ce sujet, ma leçon inliLulée:
■ l'eczéma de la face et du cuir chevelu accident de dentition.
Certains malades, en effet, présentent à noter une rougeur plus ou moins intense du cuir chevelu.
Ils ont de Vérythème cutané ; chez d'autres on observe des poussées, uniques ou multiples, (Teczéma^ enfin, des adénites cervicales consécutives.
Je traite d'ordinaire le premier de ces accidents par le sublimé, résolutif parasiticide qui combat aussi le favus, le second par les cataplasmes et la vaseline iodoformée (1-4 pour 30).
Chez ces malades on doit calmer d'abord l'inflammation cutanée, avant de chercher à guérir la maladie parasitaire, et cicatriser les exulcérations eczémateuses par lesquelles pourrait se faire une absorption mercurielle trop intense.
Lorsque, par l'épilation, la peau du crâne a été complètement mise à nu, on y voit, assez souvent, une éruption érythémateuse d'un rouge vif intense, quelquefois même parsemée de pustules. Ces éruptions sont généralement dues à l'épilation elle-même.
Je ne veux point dire, par là, que la maladie parasitaire, favus, soit incapable à elle seule de les produire.
L'épilation toutefois me parait jouer le plus grand rôle pathogénique à leur égard.
Le trichophyton tonsurans donne lieu à l'herpès tonsurant ou teigne tondante. On a appelé cette maladie herpès tonsurant depuis que Bazin a démontré que V herpès circiné est déterminé par le même parasite.
Le sycosis de la barbe est une maladie parasitaire reconnaissant une origine identique.
Il en serait de même du pytiriasis alba.
Dans l'herpès tonsurant il n'existe pas de godets. Les cheveux, dissociés par le parasite qui se développe au
centre même do leur cavM, présentent la forme de petits balais au niveau de leur cassure. Leur nutrition est plus défectueuse encore, si c'est possible, que dans le favus. Le poil présente parfois l'aspect wonî7i/brwe, c'est-à-dire la forme en chapelet. Enfin c'est par tonsures plus ou moins nombreuses et étendues que se manifeste la maladie.
Au microscope, les réceptacles ou sporophores et le mycélium n'ont pas de caractères bien différents de ceux qui sont propres à l'achorion Schœnleinii, si ce n'est toutefois que le mycélium est peu abondant et formé de tubes cylindriques courbés et ramifiés en fourche (d'Espine et Picot), tandis que dans le favus ce sont, je vous l'ai déjà dit, des filaments simples ou ramifiés.
Les spores sont un peu différentes, ainsi que je vous l'ai indiqué précédemment.
Le traitement doit être plus énergique encore dans l'herpès tonsurant que dans le favus.
De là, dans le premier cas, l'application, sur le cuir chevelu, de substances irritantes auxquelles on n'a pas recours dans le second.
On emploie, dans ce but, soit de la teinture d'iode, soit de l'huile de crotontiglium, soit même des vésicatoires, de la teinture de cantharide, etc., etc.
Dans la pelade, enfin, on trouve des points plus ou moins étendus du cuir chevelu où les cheveux manquent complètement.
Certains auteurs veulent voir là, simplement, des troubles trophiques et nerveux.
Le parasite de cette maladie, admis par les uns, est contesté par les autres . Se développant, d'après les premiers,
334 VINGT-HUITIÈME LliÇOiV.
dans les parLios les plus superficielles de l'épiderme, il serait, de ce fait, extrêmement difficile à rencontrer.
Autour des parties atteintes, les cheveux tombent d'euxmêmes ou à la moindre traction. Dans ce cas encore, on conseille l'épilation.
Avant de terminer ce que j'ai à vous dire sur les teignes, laissez-moi ajouter un mot de plus en ce qui concerne le favus ,
Abandonné à lui-même, il guérit difficilement, il dure jusqu'à des années entières.
D'une manière plus générale encore : excepté dans les hôpitaux et en dehors d'un certain milieu, vous verrez rarement bien soigner et guérir les teignes.
Un point important à noter, c'est l'état de la chevelure consécutif à la longue durée de la maladie. Il se produit d'ordinaire une alopécie, circonscrite ou générahsée, plus ou moins intense, mais, dans ce cas, habituellement définitive.
Vous verrez, à la suite de la teigne, des enfants très jeunes n'avoir plus un seul cheveu.
Et pourtant le traitement est bien simple et, institué à temps, bien efficace. Il suffit en effet d'être tant soit peu patient et persévérant.
Un enfant nous arrive couvert déteigne. Ou le fait net-, toyer tout d'abord. Les cheveux sont taillés courts. On ramollit les croûtes et on les fait tomber à l'aide de cataplasmes de farine de lin.
Puis on fait laver les parties malades avec de la liqueur de Van Swieten (solution de sublimé au i ^j^o), parasiticide aussi puissant que résolutif énergique.
Lorsque la tête a été bien lavée on commence Vépila tion.
Gomment doit-on pratiquer cette opération ?
On se sert pour cela de pinces, à mors mousses, de Bazin.
On arrache les cheveux un à un et, cela, chaque jour sur une surface de 3 à 4 cenlim. carrés.
Lorsque l'on épile une trop grande surface à la fois, il se déclare des abcès intradermiques ou sous-cuLanés en assez grand nombre qui font bien inutilement souffrir le malade.
Une épilation totale et complète du cuir chevelu ne suffit pas toujours. Il est quelquefois nécessaire d'y revenir cinq ou six sem^aines après ; dans quelques cas même plusieurs fois de suite.
Ce n'est pas là d'ailleurs le seul moyen thérapeutique mis en usage jusqu'ici. MM. Quinquaud, en France, et Unna, en Allemagne, ont préconisé il n'y a pas longtemps, contre l'herpès tonsurant, pour éviter l'épilation, l'usage de l'acide chrysophanique ou de la chrysarobine *.
J'ai essayé ces médicaments. Je n'en ai obtenu aucun bon résultat, et voici le traitement que je préfère de beaucoup à tous les autres. Vous le voyez appliquer tous les jours, avec succès, à la Clinique.
Après l'épilation, on fait des lotions avec la liqueur de Van Swieten et on applique des pommades au turbith minéral ou au calomel, à la dose de 4 gram. pour 30 de vaseline.
Si une rougeur plus ou moins vive se développe sur le cuir chevelu, j'emploie de préférence la pommade au calomel. Il est, en effet, antiphlogistique et parasiticide à la fois.
Le turbith est parasiticide lui aussi. Il l'est même doublement, par le mercure et par le soufre qui entrent dans
' Voir Semaine médicale du 9 juillet 1890, pag. cxiv.
sa composition . Son action est toutefois bien différente, car, comme sulfureux, il excite légèrement.
Nous y avons recours aussitôt que toute inflammation cutanée (cutite) a disparu.
Les pommades ont, sur les liquides, l'avantage immense de rester mieux en contact avec les parties atteintes.
Elles sont maintenues, pour le plus grand bien des malades, k l'aide d'une calotte en cuir qui recouvre leur tète.
L'isolement des teigneux, déjà assuré par l'affectation d'un quartier spécial de l'bôpital à ce genre de malades, est rendu encore plus efficace par ce moyen, qui rend moins dangereux leurs rapports accidentels avec les autres enfants.
Quelle est, en moyenne, la durée de la maladie ?
Chez un teigneux soigné dès le début, un traitement de quelques mois est généralement suffisant.
Mais si vous avez affaire à dt!S enfants négligés dès l'abord, comme la plupart de ceux qui viennent à la consultation ou qui eutrent au service, vous pouvez compter s\ir six mois en moyenne, parfois même, exceptionnellement toutefois, smun an ou même plus.
La guèrison est la conséquence fatale et régulière de l'application rigoureuse du traitement tel que je vous l'ai indiqué.
Messieurs,
Je désire vous entrntenir aujourd'hui de la scrofule chez l'enfant, à propos de la jeune malade récemment entrée à la Clinique et couchée au n" 1 de la salle Sainte-Julie.
Cette fillette, âgée de 7 ans, présente de nombreuses et anciennes cicatrices, sur les membres supérieurs et inférieurs, à l'angle externe de l'œil droit, à la tempe correspondante, sous le menton, à la joue droite avec altération eczémateuse actuelle et au bras gauche, qui suppure ainsi que l'oreille du même côté (otite externe).
Ce sont là, à mon avis, des expressions diverses d'un seul et même état .morbide, la scrofule .
Il y a du passé et du présent dans cette affection qui, au fond, reste toujours la même.
La suppuration du bras gauche est une suppuration osseuse, ainsi que l'indique le trajet ôstuleux, induré, appréciable au doigt et qui s'étend de la plaie cutanée à la surface de l'humérus.
Le pus, conduit par les aponévroses jusqu'à la peau, s'est ainsi fait jour, au dehors, par une plaie fîstuleuse.
Ce qui vient de se passer actuellement en ce point, ainsi qu'àlajoae droite, s'est produit autrefois pour toutes les autres fistules et ulcérations, aujourd'hui représentées par les nombreuses cicatrices que l'on trouve à la surface
du corps chez cette enfant et d'ailleurs que nous avons indiquées dans le schéma ci-après.
Fia 4 — A. et B zones de suppuration actuelle. — Fig. 5. — G otite actuelle. D eczéma de la nuque. - Dans ces deux figures, les points noirs, que l'on trouve sur les membres, la face et le cou, indiquent les cicatrices, vestiges d'anciene'foyers.
Il en a été de même pour la production de la cicatrice déprimée qui siège à l'angle externe de l'œil droit, pour celles du cou (face antérieure) et de la tempe droite, pour celle enfin qui est située en avant du conduit auditif externe du côté droit et qui se compose simplement, aujourd'hui, d'une tache d'un rouge vineux de plusieurs cerdimètres de diamètre, entourée elle-même d'une rougeur diffuse envahissant toute la joue correspondante .
On trouve à sa périphérie, mais à une certaine distance, de ci de là, quelques petites croûtes d'eczéma impétigineux .
A côté donc de la scrofulide cutanée se trouve un accident de dentition, Voczéma, dû h la sortie des deuxièmes grosses molaires supérieures que l'on aperçoit à peine chez cette malade.
Mais que faut-il entendre par scrofule ?
Rien de plus difficile à donner que cette définition ainsi que l'on peut en juger par celles que contiennent les ouvrages classiques.
Cliniquement, toutefois, nous reconnaissons l'utilité de distinguer trois états pathologiques différents, quoique bien voisins l'un de l'autre. Ce sont :
1° Le lymphatisme. 2° La scrofule. 3° La tuberculose.
Le lymphatisme est la prédominance physiologico-pathologique du système lymphatique, de la lymphe par conséquent, ou, si l'on préfère, des liquides blancs de l'économie.
Cette prédominance s'observe très communément chez l'enfant, soit en raison de l'activité plus grande, chez lui, de ce système, en vue de satisfaire aux besoins sans nombre de la nutrition et du développement ; soit en raison de sa sensibilité plus intense à l'égard des provocations physiologicopathologiques qu'il reçoit de toutes parts ; soit à cause de la pénétration plus facile, dans les diverses parties qui le constituent et par le fait de la laxité de ses tissus, dos nombreux éléments pathogènes qui lui viennent du dehors.
De là la fréquence extrême avec laquelle on rencontre, chez l'enfant, à l'occasion de l'évolution dentaire, ou par suite d'une manifestation pathologique quelconque, cutanée (eczéma) ou muqueuse (stomatite), l'adénite cervicale aiguë ou chronique, suppurée ou non.
340 viNGT-NliUVlÈME LKÇON.
Les enfants lymphatiques ont un fades spécial : nez épaté, lèvres tuméfiées, feau blanche et fine, d'un blanc mat le plus souvent.
De plus, il existe comme une sorte de tuméfaction ou de bouffissure générale des tissus. Souvent môme, les ganglions lymphatiques sont plus ou moins augmentés de volume (hypertrophiés) pour les raisons que je viens de vous signaler tout à l'heure.
Les scrofuleuœ, au contraire, ont la peau rugueuse et le teint plus ou moins animé.
Pour distinguer la scrofule du lymphatisme, on pourrait dire que, contrairement à celui-ci, la première donne heu assez souvent à la suppuration .
C'est là une distinction qui a été, depuis longtemps déjà, établie entre le rhumatisme articulaire, qui ne suppure pour ainsi dire jamais, et les arrhritesqui, au contraire, suppurent souvent.
Si le lymphatisme n'est après tout qu'un tempérament, morbide ou non, la scrofule est une véritable maladie à manifestations cutanées, muqueuses, lymphatiques et prmcipalement ganglionnaires, du tissu cellulaire superficiel ou profond, mais aussi et surtout, comme chez notre malade, du système osseux.
La iwôercWose peut présenter, au point de vue chnique, quelques ressemblances avec la scrofule.
Elle est caractérisée toutefois par son anatomie pathologique spéciale et par la présence, dans ses produits, du bacille spécifique de Koch.
Un point différentiel et important à noter entre ces deux états morbides, c'est que la scroftole, chez l'enfant, guérit
scnoFULE. 541
assez souvent, tandis que la tuberculose guérit bien plus rarement (8 fois moins d'après MM. d'Espine et Picot) *.
Ainsi donc, Messieurs, tout en reconnaissant les rapports intimes qui existent entre le lymphatisme, la scrofule et la tuberculose, ainsi que les liens de proche parenté qui les unissent, comme nous le verrons encore mieux dans un instant, il n'en faut pas moins, en clinique, les distinguer, comme je viens de le faire et pour les motifs que je vous ai brièvement indiqués.
La scrofule peut donner lieu, je vous l'ai déjà dit, à des manifestations multiples : d'abord, sur la peau et sur les muqueuses.
Les premières, scrofulides cutanées, existent sur la joue droite et au bras gauche, chez l'enfant qui fait l'objet de cette leçon.
Parmi les secondes figurent : la conjonctivite, l'otite, la vulvite, le coryza scrofuleux.
On ne connaît pas encore, que je sache, de microbe spécial à la scrofule. On ignore même s'il en existe un.
Je ne serais pourtant pas éloigné de croire à cette existence, à cause de la généralisation possible, à un moment donné, des manifestations scrofuleuses.
Il est toutefois une particularité qui frappe, dans le cas qui nous est personnel, c'est la parfaite et exclusive délimitation des accidents pathologiques à la charpente osseuse et au tissu cellulaire, avant de se faire jour à la surface cutanée.
Je me demande, par suite, s'il ne s'agirait pas là d'un micro -organisme connu, tuberculeux par exemple, capable de subir des modifications importantes, sinon dans safornie
' D'Espine et Pi-'Dt; Maladies de l'enfance, A" édilion. Paris, 1889.
3i2 VINGT-NEUVIÈMli LEÇON.
du moins dans sa vilalitô et son évolution, du fait même du milieu, lymphatique et osseux, dans lequel il se trouverait placé.
Je serais assez porté à voir aussi, dans certaines scrofulides cutanées, une véritable inoculation de la peau par le virus scrofuleux.
De même pour les suppurations osseuses. Elles doivent se développer sous l'influence d'une même cause que les scrofulides cutanées, lesquelles proviennent sans doute, du moins dans certains cas, d'une infiltration de la peau par le même agent infectieux que contiennent très probablement aussi les suppurations osseuses.
Quelle est, en général, l'évolution de la scrofule?
Voici les renseignements que nous avons pu recueillir sur l'enfant couchée au n" 1 de la salle Sainte-Julie et qui est âgée de 7 ans.
Antécédents personnels. — Cette malade a eu la rougeole à ^ ans.
Avant cette époque et alors qu'elle était à peine âgée de 20 mois, elle eut, sur tout le corps, aux mains, aux pieds et dans les espaces interdigitaux, de petits boutons qui suppurèrent pendant un mois environ.
Après la rougeole il survint, à la tête, de l'eczéma très probablement qui, limité au cuir chevelu, dura environ six mois'.
La tête coula beaucoup, dit la mère. Quand la suppuration . cessa, ajoute-t-elle (la fillette avait alors 3 ans et 3 mois), survint la première tumeur froide qui suppura. Ce fut au
' Elle en a actuellement très peu, sur la face, comme nous l'avons indiqué plus haut, mais en outre sur le cuir chevelu et principalement à la nuque fV. la fig. 5). On voit à peine sortir de la gencive la deuœième grosse molaire supérieure à droite comme à gauche.
genou droit d'abord (creux poplité) ; puis apparurent, sur divers points du corps et successivement, les nombreuses suppurations, au nombre de 24 en y comprenant l'otite gauche, dont les cicatrices indélébiles, représentées dans les figures précédentes par des points noirs, indiquent encore la trace.
Ces suppurations occupèrent : d'abord le creux poplité droit ; puis successivement l'avant-bras gauche, la jambe droite, l'œil droit, la jambe gauche ; ensuite l'avant-bras, la tempe et l'aine du côté droit ; enfin le menton, la joue droite, l'oreille et le bras gauches.
L'intervalle qui s'écoula entre les moments d'apparition des premiers abcès fut très court. La mère l'évalue à quelques jours seulement.
L'envahissement fut à peu près général d'emblée, vu que, toujours d'après la mère, il aurait existé à la /b^s jusqu'à 12 points de suppuration simultanés. Cela dure ainsi, d'ailleurs, depuis 4 ans.
Autant de cicatrices actuelles, autant de suppurations anciennes.
Enfin la maladie se manifeste actuellement, à l'état aigu, au bras gauche et au côté droit de la face (paupière, joue, pavillon de l'oreille).
Antécédents héréditaires. — La mère est bien portante. Elle n'a jamais eu de boutons sur le corps.
Elle a trois enfants dont l'un, âgé de 9 mois, est bien portant ; le second (4 ans) a la teigne. Notre malade est l'aînée.
Le père a eu des furoncles quand il était jeune. A l'âge de 6 à 8 ans, les oreilles lui ont coulé. Pas de maladies vénériennes .
344 VINÙT-NEUVIÈME LEÇON.
En ce niomenl il a, depuis trois mois environ, une bronchite chronique el peuL-ôlre lubercukuse.
Veuillez, Messieurs, remarquer ce fait, important à mon avis et propre au cas qui nous occupe, que le côté droit a été le premier envahi et qu'il a été beaucoup plus atteint que le gauche.
Si la raison de cette localisation, plus spéciale ou du moins plus intense, nous échappe dans l'espèce, je ne saurais, actuellement et à ce sujet, ne pas vous rappeler le cas relatif à ce garçon de 1 3 ans, qui a passé plusieurs mois dans le service pour une adénite suppurée du creux poplité droit, survenue à la suite d'une plaie transversale de la plante du pied. Cette plaie, depuis longtemps cicatrisée, avait été produite, plusieurs mois avant l'apparition de l'adénite (6 environ), par du verre sur lequell'enfant avait marché, à la rivière, en allant se baigner
Faut-il, chez notre malade actuelle, invoquer comme origine probable de la suppuration poplitée, la première en date, une cause analogue ou identique à celle de la suppuration de même siège chez ce garçon de 13 ans? Je l'ignore.
A la rigueur, cela ne paraît pas absolument impossible, étant données les suppurations interdigitales, des pieds etàes mains, qui avaient existé, avant la rougeole, du fait même des boutons dont je vous ai précédemment parlé et qui ont pu, chez cette enfant, être plus forts d'un côté que de l'autre.
Certains auteurs, MM. d Espine et Picot en particulier,
( Cet enfant est revenu au service, un an plus tard, pour une adénite suppurée de Vaine droite qui a guéri, après incision, sous l'influence d'injections phéniquées à 1 %•
considèrent, comme première manifestation delà scrofule, ïcc-éma de la face et du cuir chevelu chez l'enfant.
Je ne partage pas, absolument et sans réserves, cette manière de voir.
Je ne reviendrai point sur les relations que j'ai depuis longtemps établies entre cette localisation de l'eczéma et la dentition ' .
Laissez-moi cependant vous faire remarquer que l'évolution dentaire peut, à elle seule, produire l'eczéma, même chez des sujets non entachés de scrofule.
Je m'empresserai d'ajouter toutefois que, si je ne partage pas l'opinion de ces auteurs, relative à la nature première de l'eczéma, j'accepte du moins ce qu'ils pensent du rôle qu'il est susceptible de jouer dans la pathogénie de la scrofule, à laquelle il pourrait servir, à la rigueur, de porte d'entrée'.
Or, Messieurs, remarquez que, chez notre petit malade, les manifestations cutanées, générale et céphah que, ont été les premières en date.
Cet eczéma du cuir chevelu n'a-t-il pas pu favoriser l'introduction du microbe ou virus scrofuleux ?
Rien ne s'oppose à cette croyance et, cela, sans préjudice aucun pour l'influence héréditaire et prédisposante que, nous allons le voir, le père a pu exercer sur cette enfant, dont les deux frères, âgés l'un de 4 ans, l'autre de 9 mois, sont restés indemnes jusqu'à ce jour .
L'eczéma est en effet une cause possible de scrofule.
Voilà, dans les antécédents personnels de cette jeune
I L. Baumel ; Histoire d'une première dentition. L'eczéma de la face et du cuir chevelu chez l'enfant, in Montp. méd., 1888. (Voir aussi plus haut ma leçon sur Veczéma accident de dentition).
' D'Espine et Picot ; loc. cit., pag. 285.
fille, ce qui peut nous aider à connaître les causes pathogéniques de sa maladie actuelle.
Quant aux antécédents héréditaires, nous savons que la mère n'a jamais rien eu.
Pas d'avortements. Ses autres enfants sont sains. Il n'est donc pas probable qu'elle ait été atteinte de syphilis.
Il existe pourtant une relation si intime et que je dois vous signaler, en passant, entre la syphilis et la scrofule, qu'on a qualifié certains états pathologiques de scrofulate de vérole.
Du côté du père, nous voyons : 1° une bronchite chronique actuelle, probablement de nature tuberculeuse ; 2° des furoncles et une otite anciens, à l'âge de 6 à 8 ans.
Vous concevez très bien, Messieurs, de ce fait, la grande prédisposition à la scrofule que l'enfant a pu recevoir du côté paternel, indépendamment des causes efficientes que je vous ai signalées tout à l'heure et qui ont existé chez elle.
J'ajoute, pour être complet, que si la grand'mère paternelle de notre malade nous est tout à fait inconnue, son grand-père paternel, alcoolique, s'est livré à des excès génésiques nombreux, sans que nous puissions savoir au juste s'il a eu, ou non, la syphilis, ce qui serait ici très important. Enfin le père de notre malade a deux frères, plus âgés que lui et qui sont bien portants.
Fort heureusement, le pronostic de la scrofule n'est pas extrêmement grave.
La statistique nous apprend en effet, comme je vous l'ai dit tout à l'heure, qu'elle guérit assez souvent.
Or, dans le cas qui nous occupe, nous ne voyons pas de
complications viscérales, d'où uuo sécurité encore plus grande si c'est possible.
Le traitement, que j'ai institué devant vous, a été le suivant.
J'ai prescrit à cette enfant de l'iodure de potassium, à la dose de O^^SO par jour, etj'ai fait porter cette dose à 0^', 75, puis à 1 gram.
Nous avons en outre appliqué, sur la plaie faciale, delà vaseline iodoformée à 2/30.
J'ai surtout songé à l'état général de l'enfant et j'ai eu recours aux toniques analeptiques, bonne nourriture, et aux aliments respiratoires : huile de foie de morue, glycérine.
Dans un cas comme celui-ci, on doitredouter l'usagedu fer, qui, en raison des antécédents héréditaires et peut-être tuberculeux de l'enfant, pourrait bien favoriser, chez elle, l'éclosion d'une tuberculose aiguë comme dans la pseudochlorose (Trousseau) .
Yous m'avez vu recourir de préféience, pour ce motif, à l'émulsion Scott, qui contient:
Huile de foie de morue 15 gram.
Hypophosphite de soude Ob'", 15
— de chaux 0^^,30
Glycérine, gomme et essences 14^^,55
La malade en prenait 3 cuillerées à café par jour.
J'ajouterai enfin, en terminant, que les bains de mer et, dans notre région, ceux de Palavas, Cette, Agde, ainsi que les eaux thermales et les boues de Balaruc, sont extrêmement utiles dans ces cas. Je les aurais immédiatement prescrits si la malade nous était arrivée en été.
Les bains de mer et les eaux chlorurées sodiques en
général exercent, en effet, une action résolutive souverainement efficace, parfois même merveilleuse, sur les manifestations scrofuleuses si communes dans l'enfance.
C'est là un moyen auquel il nous faut songer, toutes les fois que la saison le permet et que, ni l'âge, ni la santé de l'enfant, ne constituent une contre-indication formelle à son emploi.
C'est dans ce but qu'ont été fondésles sanatoria maritimes de Margate en Angleterre, de Berck-sur-Mer en France, de Venise en Italie ^
' Nous espérons que le moment n'est pas éloigné où la France possédera un nouveau sanatorium sur l'une de ses plages méditerranéennes.
TRENTIÈME LEÇON LUPUS ÉRYfHÉMATODE