TROISIÈME LEÇON
RÉTRÉCISSEMENT ET INSOFFISANCE DE L'ORIFICE AORTIQDE.
Sommaire : Étude des lésionsanalomiques dans un cas d'insuffisance avec rétrécissement de l'orifice aortique; dilatation et dégénérescence alhcromateuse de la crosse de l'aorte. — Observation clinique d'un malade atteint de la même lésion de l'orilice aortique.
Insuffisance aortique simple : mécanisme de sa production; ses caractères; pouls de Corrigan.
Insuffisance avec rélrécissomenl; signes qui permettent de reconnaître la double lésion d'orifice; tracé spbygmographique.
Parallèle entre les lésions mitralcs et aortiquesconsidérées dansleur symptomatologie, pt dans la longue immunité (|ue crée ordinairement dans ces dernières l'hypertropliie compensatrice.
Mort subite dans l'insuffisance aortique; ses causes.
Messieurs,
Vous avez assisté, ii y a quelques jours, à la longue cl pénible agonie d'une malade couchée au n" 27 de la salle Saint-Antoine, qui succombait avec des symplôyjes d'oppression et d'anxiété extrêmes, après avoir rendu dans les derniers jours de sa vie des crachats sanglants et visqueux en très-grande quantité.
Cette femme, âgée de cinquante-huit ans, cardeuse de laine, était entrée à l'Hôlcl-Dieu, le 27 avril, avec les signes les plus évidents d'une altération complexe de l'orifice aortique, insuffisance avec rétrécissement. Mais ce n'était pas là toute la lésion, car il y avait dans les deux pouls radiauK une différence telle qu'elle donnait tout de suite à penser à l'existence possible d'un anévrysme de l'aorte. Toutefois, en l'absence d'autres signes de cette dernière affection (malilé, souffle, etc.), nous crûmes devoir rejeter celte hypothèse,
tout en admettant, à rause de la différence des pouls, une altération de l'aorte. Vous verrez dans un instant que l'autopsie confirma en tous points le diagnostic qui avait été porté.
Depuis le mois d'octobre dernier, cette malade était prise fort souvent, et d'une manière subite, tant au milieu de son travail que pendant la nuit, d'une douleur excessivement violente qui commençait au niveau de la pointe du sternum, remontait le long de cet os où elle se fixait, et s'accompagnait d'un sentiment d'angoisse des plus pénibles avec menace de suffocation. Ces accès ne duraient, jamais plus de cinq minutes à un quart d'heure ; mais, à partir de son arrivée dans nos salles, ils se répétèrent avec beaucoup plus de fréquence et devinrent presque continus. En même temps se manifestèrent les symptômes d'une lente asphyxie, ainsi que l'expectoration hémoptoïque indice d'une apoplexie pulmonaire à laquelle la malade succombait le iO mai, après quelques jours d'horribles souffrances.
Au moment de vous laire l'histoire clinique des maladies de l'orifice aortique, je ne puis m'empêcher de considérer vraiment comme une bonne fortune l'occasion qui m'esl offerte de mettre sous vos yeux les lésions dont j'ai à vous entretenir, et que l'étude despiècesanatomiques elles-mêmes vous fera mieux comprendre que les meilleures descriptions.
Voici d'abord le cœur, dont le volume est considérable et à la surface duquel vous trouvez une plaque laiteuse assez étendue. Le développement de l'organe résulte surtout de la dilatation de ses cavités où, pendant l'asphyxie prolongée qui j a terminé la vie de la malade, une grande quantité de sang
s'est accumulée, et se retrouve à l'autopsie sous forme de caillots mous et noirâtres.
En même temps qu'il est dilaté, le ventricule gauche offre «n certain degré d'hypertrophie, mais les parois restent flasques, et vous n'avez hà ni l'épaisseur ni la résistance du cœur auquel on a donné le nom de cor bovinuni. L'orifice auriculo-ventriculaire gauche a ses dimensions normales et n'offre aucune altération appréciable. Seule la valvule mitrale, parfaitement suffisante d'ailleurs, offre à son bord libre un épaississement qui s'étend jusque sur les cordages qui s'y insèrent.
Le seul orifice vraiment malade est l'orifice aortique. Si vous pratiquez une ouverture sur l'aorte et que vous regardiez de ce côté l'état de l'orifice, vous remarquerez qu'il est incomplétementfermé parles valvules sigmoïdes, qui, malgré leur abaissement, laissent encore un orifice triangulaire et béant, ayant à peu prés le tiers de la lumière de l'artère ellemême. Il va sans dire que l'eau qu'on versait dans l'aorte passait directement dans le ventricule à travers l'insuffisance des valvules. La non-occlusion de l'orifice aortique résultait ■de l'altération des trois valvules sigmoïdes, qui semblent comme recroquevillées et offrent à leur bord libre une rigidité qui leur ôte toute mobilité. Au niveau de leur insertion on rencontre la dégénérescence calcaire la plus avancée.
Vous avez ainsi à l'orifice aortique la double lésion que nous allons étudier : le rétrécissement, car les valvules, .réunies par leurs extrémités, forment une sorte de diaphragme qui ne laisse qu'une ouverture relativement assez étroite; et l'insuffisance, puisque ces mêmes valvules ne sont plus
SUK LES MALADIES DU CŒUR. 59 capables d'interrompre la communicalion entre l'aorte el le ventricule au moment de ladiastole. Comme lésions secondaires, le cœur oflre une dilatation considérable et à peu près générale; le ventricule gauche seul est hypertrophié en même temps que dilaté.
Quoique nous n'ayons pas en ce moment à nous occuper des maladies de l'aorte, je tiens à compléter l'exposition des lésions que présente cette artère. Ce n'est point d'ailleurs sortir entièrement de notre sujet, car les altérations de l'aorte sont souvent l'origine de celles que l'on rencontre à l'orifice artériel ; et, de plus, par les détails de celte intéressante autopsie, vous aurez à la fois la justification du diagnostic posé pendant la vie, et l'explication de certains phénomènes tout à fait insolites qui nous avaient vivement frappés.
L'aorte, dont la crosse offre une dilatation uniforme mais évidente, est, comme nous l'avions supposé, malade dans une grande partie de son étendue. Sa surface interne est entièrement tapissée de plaques athéromateuses et calcaires qui la rendent inégale et rugueuse. Vers la partie moyenne de l'aorte ascendante, à droite et en arrière, vous apercevez plusieurs orifices arrondis peu distants les uns des autres, les deux principaux ayant de \ à 5 centimètres de dia- ; mètre et conduisant dans de petites poches anévrysmales I remplies par des caillots stratifiés. L'une de ces poches contient un caillot de la grosseur d'une noisette et estbilobée. Une autre, c'est la plus volumineuse, déforme allongée, pourr rait loger une noix et communique avec une autre cavité beaucoup plus petite.
Voilà bien des poches anévrysmales; mais, par leurs
dimensions, la place qu'elles occupent sur le vaisseau et les caillots qui les remplissent, elles ne pouvaient offrir aucun symptôme propre à les faire reconnaître. Nous étions donc parfaitement autorisé à mettre sérieu-
I- sèment en doute l'existence d'iin anéi vrysme de l'aorte et à ne diagnostiquer :| que la dégénérescence de ce vaisseau. '~ Mais quelle est alors la cause de la 1 différence si marquée qu'offraient les i Ô deux pouls, différence telle que l'un ;P •« d'eux, au bras droit, donnait un tracé