‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 105 sur 135 · CARACTÈRES PRINCIPAUX. 5Î · texte numérisé non relu

CARACTÈRES PRINCIPAUX. 5Î

dune couleur mystique : visions du diable, de la Vierge, du paradis, de l'enfer, etc.

11 est à remarquer aussi que, dans ces cas, contrairement à ce que nous avions vu chez les persécutés sensoriels, les visions du malade s'associent souvent à ses voix. Et les personnages qui lui apparaissent, communiquent avec lui par une hallucination verbale le plus souvent motrice, ou auditive, parfois même visuelle.

On trouve aussi souvent, même dès le début, des hallucinations génitales répétées et persistant par la suite.

Quant aux hallucinations du goût, de l'odorat, elles ne se distinguent en rien de celles qui affectent les mêmes sens chez les persécutés sensoriels.

Vous voyez déjà, Messieurs, les différences qui existent, au point de vue des hallucinations, entre ces persécutés et les persécutés sensoriels du type commun, différences qui peuvent se résumer ainsi, dans leurs traits principaux :

1° Prédominance de troubles psycho-moteurs de toute espèce, tels que défaut de synthèse mentale, phénomènes d'arrêt ou d'inhibition, impulsions et hallucinations motrices de toute espèce. Ces phénomènes qui peuvent se développer au bout de quelque temps de maladie, existent toujours dès le début, mais moins accentués; dans d'autres cas même, ils atteignent d'emblée tout leur développement;

2° Répartition différente et caractères un peu particuliers des troubles cœnesthétiques ;

3° Fréquence moins grande ou même absence presque complète des hallucinations auditives verbales;

4° Développement plus grand des hallucinations visuelles.

Si nous poussons plus loin cette étude, nous voyons qu'à ces différents symptômes correspond un état de désagrégation psychique, plus ou moins marquée, souvent un véritable dédoublement de la 'personnalité.

Je ne veux pas insister, Messieurs, sur la genèse de ce trouble psychopathique, mais je chercherai à vous expliquer comment il se fait qu'il soit si accentué chez les persécutés moteurs, tandis qu'il est réduit au minimum chez les sensoriels.

Gela tient surtout, je crois, à la différence même des phénomènes hallucinatoires, envisagés dans leur ensemble et aussi dans leurs caractères particuliers.

Au point de vue strict de la psychologie pure, il est incontestable que les hallucinations sensorielles représentent uue atteinte à la personnalité, puisque c'est un phénomène subjectif dont la nature subjective même est méconnue par le malade. C'est un état de conscience spécial qui n'est pas assimilé, et, dès lors, assurément, même dans ce cas, la personnalité du malade, son « moi » a subi une déchéance.

Mais cette déchéance n'est que superficielle, car le consensus qui le constitue n'est guère entamé. S'il est vrai qu'on soit en présence d'un état de conscience étranger au moi, il ne s'agit que d'une aliénation partielle; et tant que ce phénomène restera identique, il ne peut, de par sa nature même, servir de base solide à la constitution d'une personnalité nouvelle.

Les sens externes, en effet, n'interviennent que d'une façon secondaire dans la conception de la personnalité, dont la base première est dans le sens du corps, la cœnothésie. Ils la circonscrivent, la déterminent, mais ne la

constituent pas. Leur apport est secondaire; ils ne renseignent que sur le dehors, et non pas sur le dedans. Ils sont l'origine de la connaissance et non de l'idée du « moi ».

Comme le fait justement remarquer M. Rihot, à l'état normal, l'individu qui sent et qui pense, est adapté à son milieu. Entre le groupe d'états et de rapports internes qui constituent l'esprit, et le groupe d'états et de rapports externes qui constituent le monde extérieur, il y a correspondance, adaptation. Chez l'halluciné sensoriel, cette adaptation est détruite. De là, des jugements faux, c'està-dire non adaptés, mais c'est là une maladie de la raison plutôt que de la personnalité.

Le délire des persécutions à forme sensorielle, avec son évolution anormale de la personnalité, toujours dans le même sens, représente dès le début un manque d'adaptation au milieu extérieur, une perception inexacte de l'humanité s'exagérant jusqu'aux idées délirantes dont les hallucinations sensorielles ne sont que l'expression la plus complète.

D'ailleurs, le peu d'influence des hallucinations sensorielles sur la constitution de la personnalité est bien mis en évidence par l'examen clinique des malades. Examinez, Messieurs, même dans les cas les plus accentués, les persécutés qui n'ont que des hallucinations sensorielles. Tout se passe en dehors d'eux. Alors même qu'ils perçoivent des voix dialoguéesdesens contraire, qu'ils entendent des défenseurs répondre à leurs persécuteurs, bien qu'il y ait là comme deux synthèses mentales en présence, la personnalité n'est guère atteinte. Comme le dit justement Cotard, ils continuent à objectiver l'automatisme dans le monde extérieur. Ils assistent, toujours identiques à eux-mêmes, au

combat qui leur semble se passer hors d'eux-mêmes. Leur délire nous les montre comme des anormaux dont la personnalité évolue ou se transforme dans un sens déterminé, logique en quelque sorte. Elle peut subir quelques atteintes superficielles et transitoires, mais elle ne se dédouble pas au sens précis du mot.

Si vous étudiez, d'autre part, la genèse et la nature des hallucinations chez les persécutés sensoriels, vous voyez qu'elles reproduisent seulement la propre pensée du malade, et ne sont que le reflet des préoccupations délirantes, inhérentes à la constitution de l'individu. M. Ghaslin a bien mis en lumière ce caractère de persécuté, toujours méfiant, soupçonneux, sans cesse aux écoutes, adaptant d'abord à son délire toutes les sensations normales qu'il éprouve. Ainsi naissent les idées délirantes et aussi les illusions. Puis, plus tard, le délire prend la forme hallucinatoire qui n'est que la répercussion de la pensée même du malade.

Vous comprenez donc que, dans ces cas, il ne puisse se produire un dédoublement de la personnalité, puisque l'hallucination sensorielle est en rapport direct avec le fond intellectuel de l'individu lui-même.

Et même, en prenant le cas le plus extrême, celui de l'écho de la pensée où il semble que la personnalité doive être le plus gravement atteinte, on voit que le malade, s'il ne se rend pas compte du caractère subjectif de la sensation auditive qu'il perçoit, continue cependant à s'attribuer à lui-même cette pensée qu'il entend répéter. « Ils me prennent, dit-il, et répètent ma pensée. »

Examinez aussi les actes du persécuté sensoriel; ces actes sont logiques, toujours parfaitement d'accord avec ses pensées. 11 sent, pense, agit sans cesse dans le même sens.

DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ, -r)8l

Mais, me direz-vous, Messieurs, rien d'étonnant à ce que la personnalité ne subisse pas de modifications profondes du fait des hallucinations sensorielles, puisque nous admettons volontiers que l'apport des sens externes est secondaire.

Toutefois ces malades n'ont-ils donc pas des troubles de la personnalité, de par le fait des désordres de la sensibilité générale et spéciale qui intéressent alors la cœnesthésie, base fondamentale de la personnalité? Sans aucun doute. Il semble cependant que, pas plus que les hallucinations sensorielles, ces nouveaux symptômes, tout en modifiant d'une façon plus évidente la personnalité de l'individu, ne servent pas de fondement à la création d'une personnalité nouvelle, coexistant à côté de l'ancienne, en un mot, à un véritable dédoublement. Il peut y avoir alors tout au plus transformation, dissolution progressive de la personnalité première, mais il n'y a point organisation d'une personnalité nouvelle, coexistant à côté de l'ancienne, vivant à côté d'elle d'une existence indépendante, ayant en quelque sorte son autonomie propre.

Pourquoi cela ? Je l'ignore.

On pourrait peut-être invoquer, à ce propos, un fait d'observation fréquente chez les persécutés, qui s'imaginent qu'on s'en prend à leur santé physique. C'est que les organes ne sont jamais profondément atteints par le fait des attaques ; ou, s'ils le sont, ces modifications ou ces destructions sont éphémères et se réparent au fur et à mesure qu'elles se produisent. Aussi peuvent-ils résister presque indéfiniment à des assauts toujours renouvelés. Gela indique bien qu'il ne s'agit pas de troubles très profonds, définitifs, capables de servir de base à la constitution d'une personnalité nouvelle.

Ce fait de la résistance et de la restauration des organes attaqués est mis bien souvent en lumière par les idées de défense.

Je compte vous présenter une persécutée vulgaire atteinte depuis plusieurs années de troubles incessants de la sensibilité générale. Ces troubles ne produisent chez elle aucune lésion importante de la personnalité. Des défenseurs bienfaisants s'occupent à restaurer les dégâts causés par les persécuteurs. Ils réparent en une nuit tous les délabrements de la nuit précédente. Le jour suivant, nouvelles destructions d'os ou de chair, bientôt cicatrisées à leur tour.

Ces idées antagonistes de défense et de persécution représentent bien, il est vrai, comme dans les hallucinations dialoguées de sens contraire, la lutte de deux synthèses mentales en présence. Mais, alors même qu'elles ont trait à la personnalité physique du malade, il continue à en objectiver l'origine au dehors, il place toujours en dehors de lui ses défenseurs comme ses persécuteurs. Aussi, de même que sa personnalité morale, sa personnalité physique attaquée résiste-t-elle très longtemps. Si elle subit des modifications transitoires, ou même des transformations plus persistantes, elle n'est pas envahie, dédoublée en une personnalité seconde, s'organisant définitivement et fonctionnant pour son compte, côte à côte avec l'ancienne.

Cependant, Messieurs, on rencontre des persécutés chez lesquels le dédoublement de la personnalité est un fait indéniable. C'est alors qu'interviennent, en plus des troubles cœnesthétiques, certains des phénomènes qui accompagnent les formes motrices : telles sont les hallucinations motrices communes ou verbales. Encore faut-il que toutes ces manifestations ne soient pas isolées, transitoires, mais

qu'elles se rapprochent, parleur intensité el leur fréquence,

de ce qu'on observe chez nos persécutés moteurs. Sans cela le dédoublement resterait sans consistance, intermittent et momentané.

Les hallucinations motrices, en effet, s'adressent au sens cœnesthétique qui constitue, comme vous savez, la base fondamentale de la personnalité, et cela parce qu'elles intéressent le sens musculaire, un des éléments de la cœnesthésie.

Elles ne fournissent pas de données sur le monde extérieur, mais sur les faits intimes, du dedans; pour employer le mot même des malades, ce sont des phénomènes « inférieurs ».

En se reportant, d'autre part, à ce qu'elles peuvent devenir à leur summum, l'impulsion, on voit ainsi l'atteinte subie, dans ces phénomènes d'automatisme, par la volonté, dont l'exercice n'est en fait que l'exécution de mouvements musculaires prévus et déterminés pour produire un effet qui est aussi prévu et déterminé. Or, on sait le rôle considérable que joue l'effort volitionnel dans la constitution du moi.

Les phénomènes inverses d'arrêt ou d'inhibition ont la même valeur psychologique et agissent dans le même sens.

Aussi leur action sur la personnalité sera-t-elle plus profonde, arrivant à produire un véritable dédoublement.

Non seulement l'individu se trouve entravé dans toutes ses manifestations intellectuelles, mais il se produit d'autres manifestations en opposition directe avec elles.

Ces manifestations involontaires lui semblent venir d'une région de l'esprit qui reste dans l'obscurité pour son moi, souvent même il n'en a pas conscience avant qu'elles se traduisent au dehors. Elles lui semblent étrangères, du fait même qu'elles exercent une contrainte sur sa propre pen-

584 LES PERSÉCUTÉS POSSÉDAS.

sée,et souvent en opposition avec elle, revêtent comme une existence indépendante.

Gela est quelquefois mis en évidence de la façon la plus nette, par les expressions mêmes dont se servent les malades à ce propos.

Je vous ai dit, par exemple, que celui qui présente le phénomène connu sous le nom tfécho de la pensée, tout en disant qu'il entend sa pensée formulée, qu'on la lui vole, reconnaît implicitement qu'elle est toujours sienne. « On me vole ma pensée, » dit-il.

Au contraire, ceux chez lesquels prédominent les hallucinations motrices perdent la notion de leur personnalité et s'expriment à la troisième personne : « Ils ou même on parle par ma langue, ils me font dire telle ou telle chose, mais je ne les ai pas pensées. » Quelquefois même, étendant l'usage de ce pronom indéfini, comme une malade que je voui ai déjà présentée, ils diront en parlant d'eux-mêmes : « on parle, on fait telle ou telle chose sans qu'on sache pourquoi ». Ces expressions diverses montrent bien qu'ils ne considèrent pas ces symptômes comme se rattachant à leur « moi » , ne les font pas rentrer dans le schéma de la personnalité individuelle, et, tout en reconnaissant pour une part leur caractère intérieur, leur attribuent cependant une existence indépendante.

Quelquefois même les choses vont beaucoup plus loin et la séparation des deux personnalités, le dédoublement est absolument complet, ainsi que cela apparaît dans certaines manifestations psychologiques très voisines des hallucinations motrices.

Dans les hallucinations verbales motrices et les impulsions verbales, par exemple, le sujet perçoit des paroles

a l'aide de mouvements d'articulation correspondants qui sont involontaires, puisqu'il cherche parfois vainement à s'y opposer ou prononce des paroles malgré lui. Mais si la pensée qui dicte ces mouvements lui semble étrangère à son « moi », les mouvements d'articulation qui la traduisent, tout involontaires qu'ils sont, restent conscients pour lui. Il a conscience qu'ils s'exécutent, mais ne peut s'opposer à leur exécution.

Dans d'autres circonstances, ces mouvements déjà involontaires deviennent de plus inconscients, absolument comme la pensée qu'ils traduisent. Cette inconscience se produit déjà pour ces mouvements d'articulation mentale peu accentués qui font souvent cortège à l'hallucination motrice. Elle peut aussi se rencontrer alors même qu'ils sont assez intenses pour que la parole soit réellement prononcée, à voix basse ou haute, mais ayant toujours assez de timbre pour pouvoir frapper l'oreille de l'observateur et du sujet lui-même. Méconnaissant sa propre voix, il ne fait plus qu'entendre les paroles qu'il vient de prononcer, sans se rendre compte que c'est lui-même qui les a émises. C'est la parole involontaire et inconsciente, de laquelle on peut rapprocher l'écriture ou tout autre acte de même caractère.

Les faits de ce genre, bien que plus rares, montrent bien jusqu'où peut aller, dans les cas que nous examinons, la scission, le dédoublement de la personnalité.

D'ailleurs, à mesure que progresse la maladie, les troubles de la personnalité physique, dans lesquels les précédents ont leur base première par l'intermédiaire du sens musculaire, ne font que s'accentuer. Les différentes perturbations qui surviennent dans le domaine de la sensibilité générale et surtout viscérale s'organisent maintenant et constituent autant d'acquisitions en faveur de la personnalité nouvelle.

Elle s'accroît ainsi et finit par donner au malade la convie* tion d'un être étranger envahissant sa pensée, agissant sur ses organes, habitant même dans son propre corps. Je vous ai fait remarquer déjà que les troubles de la sensibilité générale n'ont plus alors ce même caractère d'intermittence qu'ils avaient dans les autres cas, mais ils sont beaucoup plus tenaces, persistants même souvent; aussi leurs conséquences ne sont-elles plus transitoires, mais définitives.

En ce qui concerne les altérations de la personnalité, la différence est donc facile à saisir, et elle est capitale.

Je ne voudrais pas cependant, Messieurs, établir un fossé trop profond entre les formes motrice et sensorielle. Il existe des cas intermédiaires reliant entre eux les deux extrêmes.

Un persécuté sensoriel peut en effet, à une certaine époque de son délire, présenter des symptômes d'une incoordination de la personnalité, partielle ou transitoire. Chez d'autres, la symptomatologie de la maladie se modifiant à une certaine période dans le sens que nous étudions, il se fait un véritable dédoublement de la personnalité. Chez d'autres enfin, il apparaît très accentué dès le début, côte à côte avec les symptômes en question.

Sous l'influence de ce dédoublement de la personnalité, le malade émet des idées délirantes particulières.

Au premier abord (1), disais-je à ce propos dans de pré-

(1) .). Séglas, Variété psycho-motrice des délires de persécution (Ann. méd.-psych., janvier 48l»3, p. 111). J. Séglas et G. Broiianlel, Persécutés auto-accusateurs et persécutés possédés (Congrès de ta linrhcllc cl Arch. de N( ur., 1893),

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