IDÉES DE POSSESSION. B
cédents mémoires, on peut croire que l'on a affaire à do simples idées de persécution, en général assez systématisées. Mais, il esta remarquer que ces idées de persécution ont une teinte spéciale, mystique, comme la phraséologie qu'affectionnent ces malades, et traduisent en quelque sorte la contrainte qu'ils éprouvent, les troubles de leur personnalité. Ils attribuent leurs tourments aux sorciers, aux prêtres, à la théologie sacrée ou démoniaque, s'en prennent aux esprits, au spiritisme, à la suggestion, se disent « ensabbatés », si bien que, par leur teneur et leur fondement psychologique constitué par les différents troubles psychomoteurs énumérés tout à l'heure, ces idées s'éloignent des idées de persécution habituelles, et, en tenant compte de la différence due à l'éducation, au milieu social, se rapprochent au contraire beaucoup des idées de possession, d'observation fréquente autrefois. »
Ces idées de possession, vous les trouverez très bien décrites dans les anciens auteurs, notamment lorsqu'ils traitent de la démonomanie .
A ce propos, permettez-moi, Messieurs, de faire une courte digression pour bien vous montrer à quelles catégories de démonomaniaques correspondent les cas que nous envisageons aujourd'hui.
Bien que, de par son étymologie, le mot démon (Safyxcov) signifie simplement esprit, génie, intelligence, et ne doive passe prendre en mauvaise part, le terme de démonomanie, dans tous les ouvrages où vous le rencontrerez, s'applique à des délires dans lesquels n'interviennent que des démons malfaisants.
Quant à la signification du terme démo?wmanie,e\\e doit être prise, comme l'indique M. Ritti, dans son acception la
plus étendue de simples conceptions délirantes dans lesquelles le diable et l'enfer jouent un rôle prédominant. C'est être beaucoup trop exclusif que de regardersimplement ce terme comme synonyme d'idées de possession démoniaque.
En compulsant les observations des anciens auteurs, vous verrez, en effet, que beaucoup de leurs démonomaniaques ne sont nullement possédés, mais émettent des idées délirantes très différentes, et, par l'ensemble symptomatique et l'évolution de leur maladie, rentrent dans des classes très diverses des nomenclatures psychiatriques actuelles.
Aussi, certains écrivains, tout en se fondant surtout sur la nature des idées délirantes, avaient-ils essayé autrefois de décrire dans la démonomanie plusieurs variétés.
C'est d'abord la damnomanie de Macario, correspondant à peu près à la démonophobie de Guislain, à la terreur de la damnation de Leuret. Par suite, les idées délirantes diffèrent alors complètement de celles des malades que nous étudions aujourd'hui et appartiennent au délire mélancolique.
Vous avez vu ainsi une malade atteinte de mélancolie délirante, arrivée au délire des négations, et je vous ai parlé de ses idées de damnation, qu'elle a conservées jusqu'à ce jour. Elle répète à tout propos : qu'elle sera damnée dans des proportions formidables, qu'elle ira dans le grand enfer, pour avoir causé la ruine du monde.
De ces craintes de la damnation, nous rapprocherons l'idée d'avoir causé la damnation d'autrui. Leur valeur séméiologique est celle de toutes les idées d'auto-accusation, que nous avons longuement étudiées à ce point de vue.
Vient ensuite la démonomanie ou mieux démonopat/t'u\ qu'on peut diviser en deux classes avec Macario, Dagonet,
DÉMONOMANIE. ri<S«)
Ritti, etc. : la démonopathie externe et la démonopathie interne.
La démonopathie est la persécution par le démon, et celle-ci peut se manifester sous deux formes qui justifient la division précédente.
Ou bien le démon est situé en dehors du malade, et le persécute de l'extérieur. Alors celui-ci est en butte à des hallucinations sensorielles de toutes sortes : il entend la voix du démon (hallucinations auditives), il le voit (hallucinations visuelles), il sent son odeur de soufre (hallucinations olfactives), il subit ses coups (hallucinations de la sensibilité générale) ou ses attouchements (hallucinations génitales, incubes et succubes). Dans ce cas, le malade est dans le même rapport vis-à-vis du démon que les persécutés systématiques ordinaires vis-à-vis des autres espèces de persécuteurs (jésuites, police, francs-maçons, etc.).
Aussi cette forme, qui constitue la démonopathie externe, correspond-elle assez exactement à la folie systématique avec délire des persécutions ; avec cette particularité toutefois, que les hallucinations de la vue et génitales semblent y être beaucoup plus développées.
Les choses sont tout autres dans la forme interne de la démonopathie. Ici, sans doute, il s'agit bien encore d'une persécution par le démon ; mais celui-ci n'est plus comme tout à l'heure en dehors du malade ; maintenant il est au dedans de lui-même. Ce n'est plus la persécution, la simple obsession, c'est la possession démoniaque, que vous retrouvez si sincèrement décrite dans l'histoire des anciens possédés. Non seulement le malade entend la voix du diable et souffre de ses injures, mais il le porte en lui-même ; il est devenu son gîte, son esclave; il doit subir ses volontés, exécuter les actes qu'il lui commande ; il n'a même plus la
direction de ses pensées. Le démon seul parle, agit, pense, sans que le possédé puisse s'opposer à sa toute-puissante influence.
Cette démonopathie interne, ces idées de possession démoniaque peuvent se rencontrer parmi les troubles délirants des hystériques, soit à l'état isolé, soit même à l'état épidémique, et vous connaissez assurément les nombreuses relations d'épidémie de ce genre décrites par les anciens auteurs.
De même, elles peuvent exister dans la mélancolie côte à côte avec les craintes de la damnation ; un malade atteint de mélancolie délirante peut être à la fois damnomane et possédé. C'est le fond même des idées délirantes qui permettra de faire le diagnostic.
Enfin, et c'est là le sujet de notre étude, elles peuvent se rencontrer dans la folie systématique. Mais il me semble que c'est par une généralisation excessive que certains auteurs assimilent complètement tous les démonopathes sans distinction aux persécutés systématiques. Si cela est exact, — et encore relativement — pour la démonopathie externe, je crois que les cas de démonopathie interne, les possédés que nous étudions, méritent une description à part et doivent être distingués en tant que variété. J'étendrais même volontiers cette opinion à toutes les formes mystiques de la folie systématisée.
A côté de la démonopathie interne, du délire de possession et se montrant dans les mêmes circonstances diverses, on peut placer la démonomanic vraie, dans laquelle le malade ne croit pas seulement être possédé par un démon, mais s'imagine être lui-même le démon. La transformation est complète. Le vrai tlémonomaue a perdu complètement la notion de sa personnalité première ; il est devenu un être
DÉMOMOM \Ml.. 591
entièrement différent; il n'est plus un $tre humain, il est un démon.
A la démonomanie vraie se rattachent la zoanthropie, la
lycanthropie, qui n'en sont en fait que des modalités. Pour les zoanthropes en particulier, il est facile de voir qu'il s'agissait d'une forme de démonomanie vraie. La lésion psychologique est la même. L'individu était transformé en démon ; mais le démon s'incarnant dans le corps d'un animal, le malade était devenu lui-même cet animal diabolique.
Telles sont les formes principales de la démonomanie qui nous intéressent encore aujourd'hui.
Je ne vous parle que pour mémoire de la démono latrie, qui est l'ancienne folie des sorciers, et dans laquelle les individus se croyaient voués au culte du diable. Cette forme est devenue très rare aujourd'hui, et les cas qui s'y rapportent constituent de simples curiosités bibliographiques.
Elle semble se rattacher aux phénomènes que l'on observe dans certains délires toxiques. Vous savez, en effet, que les sorciers d'autrefois avaient coutume de se graisser le corps avec des pommades spéciales, dans la composition desquelles entraient un certain nombre de solanées vireuses. Cette pratique devait entrer pour une large part dans la production de leur délire; car les symptômes que l'on observe aujourd'hui dans certaines folies toxiques présentent de grandes analogies avec les phénomènes que disaient éprouver les anciens sorciers.
Revenons maintenant, Messieurs, à nos malades, atteints de folie systématique, qui, au lieu d'émettre des idées de persécution ordinaire, traduisent, comme je vous le disais, le dédoublement de la personnalité, résultant des symptômes
que nous avons examinés, par des idées de possession.
Ces idées de possession démoniaque ont été très bien formulées dans les observations de ce genre recueillies par les anciens auteurs. On en trouve encore assez souvent aujourd'hui des cas dans les asiles de certaines provinces, en Bretagne et en Vendée par exemple.
Dans le milieu parisien, il n'en est pas ainsi. Si peu instruit que soit le malade, son délire ne se traduit guère par des idées démoniaques. Si l'on peut en rencontrer encore quelques cas, ils ne sont jamais très purs au point de vue de la formule précise de l'idée délirante.
Cependant, une de nos malades se dit ensorcelée par des prêtres ayant pris possession de différentes parties de son corps ; ils lui ont aussi jeté dans les yeux le « vermillon » qui est comme un démon sous la forme d'un cloporte, « ce que vous appelez, dit-elle, un microbe ».
Un autre est possédé, hanté par les Esprits.
Trois autres sont possédés par un Esprit qui s'est logé dans leur corps sous la forme d'un ver.
Une autre encore, dont j'ai rapporté l'histoire avec M. G. Brouardel, exprime des idées qui rappellent les croyances à l'envoûtement.
Certains malades, plus au courant des idées du jour, invoquent le spiritisme, la suggestion, etc., non pas dans un sens banal comme beaucoup d'autres aliénés le font souvent, mais en attachant à ces mots la signification exacte, précise, d'une contrainte sur leurs pensées, semblable à un fait de possession.
Mais, pour établir son diagnostic, le médecin n'a pas, ainsi que je vous l'ai dit déjà bien souvent au cours de nos réunions, à se fonder sur la formule de l'idée délirante. L'individu qui déclare lui-même êlre possédé, constitue un
□DÉES HYPOCONDRIAQUES. 503
type vraiment trop parfait; car il énonce lui-môme son diagnostic. C'est, il faut le reconnaître, une bonne fortune qui vous manque le plus souvent.
Heureusement, on peut se passer de la formule. Et si l'on fait un examen scrupuleux des phénomènes sous-jacents qui donnent naissance à l'idée de possession, l'aboulie, les phénomènes d'arrêt, les impulsions, et surtout le dédoublement de la personnalité qui représente la synthèse de ces phénomènes-là, on peut très bien se passer de l'interprétation du patient et porter un diagnostic aussi précis que s'il y avait des idées de possession nettement formulées.
D'ailleurs, il ne faut pas désespérer de voir dans l'avenir réapparaître, chez nos aliénés de la capitale, des idées de possession ; les tendances néo-mystiques de l'époque actuelle, la faveur dont jouissent à ce jour l'occultisme, le spiritisme, etc., nous promettent des observations de folie religieuse qui ne pourront manquer d'être intéressantes.
Si les idées de possession ou, plus exactement, les idées traduisant directement le dédoublement de la personnalité sont les plus frappantes, elles ne sont pas les seules que l'on puisse rencontrer chez ces malades. Il est à remarquer cependant que, pour la plupart, elles se rattachent au fait même de la possession qui ne fait guère que changer de formule.
C'est ainsi que fréquemment les sujets présentent des idées hijpocondriaques, en rapport avec les troubles de la sensibilité générale et viscérale. Il est certains cas même où ces idées hypocondriaques peuvent être considérées comme équivalentes de l'idée de possession ; par exemple, lorsque
le malade dit qu'il a des animaux dans le corps, qu'il a un ver, des ténias dans l'intérieur de ses organes.
Ces idées hypocondriaques, de même que les idées de possession, peuvent, d'autre part, aboutir à des idées de négation systématisées, s'adressant aussi bien à la personnalité physique qu'à la personnalité morale ou intellectuelle du sujet. Il n'a plus de sentiments, plus de mémoire, plus de pensées; il n'est plus maître d'aucun de ses actes. Il n'a plus d'organes comme une de nos malades qui n'a plus de tripes, parce que c'est un prêtre, logé dans son ventre, qui les a. Un autre lui a pris son cœur, elle n'en a plus ; elle n'a plus d'ongles, plus de luettes, plus d'amygdales, etc.
Ces idées de négation peuvent être considérées comme le point summum, l'aboutissant de la possession. Le schéma de la personnalité nouvelle, dont les éléments constitutifs sont de plus en plus nombreux et persistants, finit par envahir jusqu'à l'effacer presque, en se mettant au premier plan, celui de l'ancienne personnalité ; de plus en plus réduite, elle finit même par être niée par le malade.
D'autres fois, au lieu d'aboutir h la négation, les idées de possession prennent une teinte mégalomaniaque . Les aliénés regardent comme une faveur les symptômes de possession qu'ils accusent. Ils formulent de véritables idées de grandeur : Dieu, les Esprits parlent par leur bouche; ils sont inspirés, ils prophétisent, etc.
L'Esprit qui les anime n'est plus un Esprit malfaisant, un mauvais démon ; c'est un Esprit supérieur et bienveillant. Ils ne sont plus cacodémonomaues, mais théomanes, comme l'on disait autrefois, la théomanie ancienne étant d'ailleurs
THÉOHANIK. 595
susceptible des mômes divisions que la démonopathie. Ils ne cessent pas pour cela d'être possédés ; ils n'ont pas seulement, comme d'autres systématiques mégalomanes et mystiques, des rapports externes avec les puissances supérieures par l'intermédiaire de sens externes, ouïe et surtout vue ; le souffle divin qui les anime est tout intérieur.
Aussi ces idées de possession théomaniaque mettent-elles la plupart du temps en évidence le dédoublement de la personnalité de la façon la plus nette, comme lorsque les malades écrivent les conversations qu'ils ont avec les Esprits. En même temps, on peut noter dans leurs appréciations à ce sujet des faits qui montrent bien la désagrégation de la personnalité, le fonctionnement tout automatique et par cela même facile des éléments de la personnalité ancienne, à côté du caractère défectueux, pénible, de l'exercice volontaire des facultés quand intervient la personnalité même du sujet.
Une malade de ce genre constatait elle-même devant nous ce fait qui Tétonnait beaucoup, lorsqu'elle transcrivait ses dialogues: « Quand j'écris pour moi-même, je suis obligée de chercher ; c'est comme quand je parle, il faut presque m'arracher les paroles de la bouche. Quand j'écris pour l'Esprit, j'écris très facilement, sans rien chercher, et ma tête n'y est pour rien ; je copie seulement ce que dit la voix intérieure. D'ailleurs, si je n'écris pas, je ne peux rien me rappeler du tout de ce qu'il a dit, ou bien cela me revient tout seul une autre fois. » Aussi la graphomanie, fréquente en pareil cas, est elle-même quelquefois poussée jusqu'à l'extrême.
Il peut se faire que la possession se traduise isolément, tantôt sous la forme démonomaniaque, tantôt sous la forme théomaniaque. D'autres fois, les deux idées différentes se
succèdent; elles peuvent même coexister. Jusque-là, l'antagonisme dans les idées, dû au dédoublement de la personnalité, consistait seulement dans l'opposition, le contraste d'idées ou d'actes délirants de même caractère, avec les idées saines du malade. Maintenant, les deux ordres d'idées antagonistes appartiennent tous deux au délire. Ainsi, l'un de nos malades était possédé par des Esprits de défense, s'opposant à des Esprits d'attaque et représentant « la lutte de saint Michel et de Diabolus » .
Il n'est pas extraordinaire, d'ailleurs, d'observer alors un fait analogue à celui que nous signalions à propos des idées de négation. La nouvelle personnalité devenant de plus en plus envahissante, il se fait une véritable transformation par laquelle le sujet arrive à s'identifier complètement avec l'Esprit supérieur qui le possède et se considère luimême comme un être supérieur et exceptionnel.
Enfin, on peut aussi rencontrer chez ces individus des idées de persécution sous la forme ordinaire. Tantôt, ce sont les premières en date, et les idées différentes que nous avons examinées ne sont, pour ainsi dire, qu'un aboutissant, le moyen ou les conséquences de cette persécution. D'autres fois, au contraire, elles sont consécutives, notamment lorsque la possession revêt la forme théomaniaque ; les faveurs surnaturelles dont jouit l'aliéné lui attirant la jalousie, l'inimitié des personnes qui l'entourent.
Mais, quelque variées que soient les idées délirantes, elles ont toutes des caractères généraux communs. Ces caractères sont ceux que nous avons attribués au délire de la folie systématique, et sur lesquels j'aurai à revenir tout à l'heure, à propos du diagnostic. Je me contenterai de