RÉACTIONS
vous dire en ce moment que si le complexus délirant, envisagé dans son ensemble, est toujours primitif, en ce sens qu'il n'est pas précédé de troubles émotionnels de caractère psychoneurotique, les idées plus spéciales que nous avons envisagées affectent vis-à-vis des hallucinations un rapport inverse de celui qui existe chez les persécutés systématiques ordinaires avec hallucinations sensorielles. Nous avons vu que, chez ces derniers, l'hallucination sensorielle n'est que l'expression dernière, la plus caractérisée, des tendances délirantes ; maintenant, au contraire, nos nouvelles idées délirantes ne sont plus que l'interprétation des phénomènes divers qui ont amené le dédoublement de la personnalité.
Les réactions qui se manifestent sous l'influence de ce délire sont le plus ordinairement celles des persécutés systématiques. Suivant le cas, le malade fuit, se défend, réclame, etc. Il est à remarquer cependant que ses actes ne sont pas toujours, comme chez bien des persécutés, mûrement délibérés, et se produisent au contraire souvent sous le coup d'une impulsion subite ; et d'autre part, que n'étant pas entièrement adapté à son délire, il lutte souvent contre lui, et peut résister même quelque temps aux actes impulsifs qu'il se sent poussé à exécuter.
Quant aux réactions qui sont plutôt en rapport avec les idées de possession, elles varient suivant les oscillations du complexus symptomatique. C'est ainsi que les phénomènes d'arrêt, les troubles abouliques, s'accompagnent souvent d'un état de dépression plus ou moins accentué. D'un autre côté, les phénomènes automatiques se traduisent souvent, comme nous l'avons vu, par des impulsions de toute nature, souvent inoffensives, parfois violentes, des mouvements
sans but, spasmodiques, presque convulsifs, ou déterminent même un état général d'agitation motrice. Il n'est pas rare, non plus, lorsque l'individu cherche à lutter, d'observer des phénomènes d'anxiété ; mais cette anxiété est alors purement réaction nelle. Le ton émotionnel, en effet, est le plus souvent indifférent et les troubles émotionnels, lorsqu'il en existe, ne sont pas le point de départ, mais la conséquence des autres symptômes délirants.
Enfin, en regard des troubles psychiques, il est bon de signaler encore certains faits qu'on peut observer au point de vue somatique. C'est ainsi qu'on note parfois, au cours de l'affection, différents symptômes d'un état neurasthénique plus ou moins accentué. De plus, certains malades présentent des signes physiques d'involution sénile ; chez d'autres, on constate quelques-uns de ces vices de conformation physique que l'on appelle couramment des stigmates de dégénérescence, en même temps d'ailleurs que les antécédents héréditaires et personnels révèlent la trace d'une tare psychopathique plus ou moins accentuée.
Comment, Messieurs, doit-on faire le diagnostic ?
Un premier diagnostic se pose : celui d'hystérie. Vous savez que les accidents délirants des hystériques peuvent se présenter sous la forme d'attaques transitoires, de délires prolongés dans l'intervalle des attaques, ou enfin d'un état psychopathique durable. Dans les deux premiers cas, le diagnostic est en général possible à cause de l'existence d'autres manifestations hystériques concomitantes. Dans le troisième, le diagnostic est beaucoup plus difficile ; et lors même que le malade aurait eu antérieurement des stigmates hystériques, cela ne suffirait pas pour attribuer à
l'hystérie les manifestations délirantes. Il faut pour cela, ainsi que l'indique M. P. Janet,deux caractères: reconnaître que le délire est la conséquence directe d'un phénomène nettement hystérique ; constater dans le délire même le caractère fondamental de l'état hystérique, le dédoublement de l'esprit, l'alternance des états de conscience, la formation de phénomènes réellement subconscients. Or cette constatation, toujours difficile, l'est plus encore qu'autre part dans la forme particulière qui nous occupe, où il y a également dédoublement de la personnalité. Mais il est à remarquer, ainsi que semblent le prouver les recherches de M. P. Janet, que le dédoublement de la personnalité de l'hystérique est permanentetcomplet,les deux personnalités sontabsolument indépendantes. Chez nos malades, si la désagrégation va bien jusqu'à la formation de personnalités différentes, elles ne sont jamais indépendantes. Ainsi que le fait remarquer le même auteur, le malade sent le développement d'une autre personnalité en lui-même, il parle sans cesse de possession, tandis que l'hystérique la plus dédoublée, la plus possédée en réalité, ignore le plus souvent cette division de son esprit.
Un autre diagnostic à faire sera celui de la mélancolie délirante avec idées de possession. Ici, c'est l'évolution de la maladie, l'absence des phénomènes émotionnels fondamentaux de la mélancolie, les caractères généraux du délire, qui serviront de base au diagnostic différentiel.
La présence chez certains de nos possédés actuels d'idées de négation systématisées est une nouvelle preuve de ce que je vous disais dans une précédente leçon, que ces idées délirantes spéciales peuvent se présenter, même systématisées, en dehors de la mélancolie. Aussi nous faut-il faire le
diagnostic avec le délire] des négations mélancolique, qui s'accompagne souvent de symptômes de possession, atténués ou même parfois très accentués. Or, le délire des négations des possédés systématiques diffère complètement du syndrome de Gotard. Bien que l'on puisse retrouver quelques-uns des éléments de ce syndrome, les rapports qu'ils affectent entre eux sont tout différents à cause de l'évolution même de la maladie et du fonds morbide sur lequel ils reposent. Pour la même raison, ainsi que je le faisais remarquer au Congrès de Blois, les caractères cliniques généraux du délire ne sont plus ceux du délire de négation chez les mélancoliques.
Le délire ici n'est plus secondaire à des troubles émotionnels comme chez le mélancolique, mais n'est que l'interprétation de désordres hallucinatoires spéciaux.
L'absence de ces mêmes troubles émotionnels lui enlève également tout caractère de peine, de douleur morale. Au lieu d'être monotone ou pauvrement systématisé, le délire se systématise progressivement ; chaque jour apporte un nouvel argument à l'appui des conceptions pathologiques. Ici non plus, pas d'humilité ; le malade se plaint des tourments qu'il subit, de la désorganisation de son corps, de ses facultés, mais ne se trouve pas pour cela déchu et inférieur aux autres. Qu'on l'exorcise et il redeviendra comme tout le monde. De même, il n'y a plus de passivité ni de résignation, et les différentes réactions que nous avons énumérées tout à l'heure montrent, au contraire, à la place la lutte et la résistance. De divergent ou centrifuge, le délire devient ici convergent ou centripète. Ce n'est plus aux autres que le malade craint de nuire, il ne s'accuse pas lui-même, comme les négateurs de Gotard ; au contraire, il accuse d'autres personnes d'être acharnées contre lui, de
FAITS DE '! I! WSITION. 601
lui faire subir mille tourments, d'avoir désorganisé son corps, ses facultés, de lui avoir tout enlevé. De même, plus de craintes pour l'avenir, plus de délire d'attente ; les plaintes ne portent que sur des faits passés ou des tourments actuels.
Ces différents caractères du délire, diamétralement opposés à ceux des délires mélancoliques, se rapprochent donc au contraire de ceux du délire de persécution de la folie systématique.
Enfin, la notation de l'ensemble symptomatique que nous avons examiné servira à donner à ces cas particuliers la place qui leur convient dans le cadre de la folie systématique, dont ils ne constituent incontestablement qu'une variété.
Mais si, parmi les persécutés systématiques, il en est dont la maladie ne représente qu'un vice de développement intellectuel, qu'une évolution anormale de la personnalité toujours dans le même sens ; et d'autre part, s'il en est aussi chez lesquels le processus morbide se traduit par un dédoublement assez rapide, parfois d'emblée et toujours très accentué de la personnalité, il convient de remarquer qu'il existe des cas intermédiaires.
En partant, par exemple, du type commun du délire des persécutés systématiques, hallucinés sensoriels, et laissant de côté les persécutés raisonnants qui n'ont jamais de dédoublement, nous voyons que, chez ces aliénés, les états de conscience étrangers qui se produisent au cours de l'affection ne s'organisent pas en une personnalité nouvelle, mais ne représentent que de simples phénomènes d'aliénation, d'incoordination partielle, des modifications transitoires de la personnalité.
D'autres malades du même genre, ayant évolué d'abord comme les précédents, arrivent au bout d'un temps plus ou moins long à présenter un véritable dédoublement de la personnalité.
Cette dissociation de la personnalité se trouve en rapport avec un certain nombre de symptômes, qui prennent alors un plus grand développement et peuvent diriger même la scène délirante. Ce sont d'une façon générale les troubles psycho-moteurs : hallucinations motrices, impulsions, aboulie, phénomènes d'arrêt.
Les idées de persécution se modifient d'une façon connexe, et c'est plutôt par des idées de possession que le patient interprète les troubles psychopathiques qu'il accuse.
La maladie se divise alors, au point de vue particulier qui nous occupe, comme en deux périodes, l'une où le sujet présente la symptomatologie du persécuté ordinaire, l'autre où apparaissent les nouveaux symptômes déterminant le dédoublement de la personnalité, et c'est alors que de persécuté il est devenu possédé.
Les rapports réciproques de ces deux périodes peuvc.t être d'ailleurs de sens inverse.
Tantôt la seconde, celle qui nous occupe particulièrement, n'apparaît que très tard et ses symptômes constitutifs restent peu accentués.
Inversement, il est d'autres cas où son apparition est plus précoce et où les mêmes symptômes prennent un très grand développement, occupent même la première place dans le tableau clinique au détriment de ceux qui ont marqué la première période et qui s'effacent de plus en plus. Il est à remarquer alors qu'au milieu ducomplexus symptomatique de la première période apparaissent déjà quelques-uns de ces symptômes qui devaient plus tard caractériser la seconde .