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DIX-NEUVIÈME LEÇON

Les hallucinations et le dédoublement de la personnalité dans la folie systématique.

Les persécutés possédés (suite).

Sommaire. — Exemples cliniques :

I. Délire des persécutions systématique, hallucinations sensorielles, troubles de la sensibilité générale, idées de défense, pas de dédoublement de la personnalité.

II. Délire des persécutions systématique, hallucinations sensorielles, troubles de la sensibilité générale. Hallucinations motrices tardives et intermittentes, dédoublement de la personnalité parallèle et intermittent.

III. Cas mixte. Folie systématique : première période avec hallucinations sensorielles, idées de persécution ordinaires ; — seconde période avec troubles psycho-moteurs, dédoublement de la personnalité, idées de possession et d'envoûtement.

IV. Folie systématique : apparition, dès le début, des troubles psychomoteurs, dédoublement de la personnalité, idées de possession, hallucinations visuelles, motrices; impulsions, parole involontaire et inconsciente.

V. Folie systématique : troubles psycho-moteurs précoces, dédoublement de la personnalité, idées de possession théomaniaque, idées de grandeur et de persécution.

VI. Folie systématique ; troubles psycho-moteurs précoces, dédoublement de la personnalité, idées de possession, idées de négation.

Messieurs,

Dans notre dernière réunion, je vous ai entretenus des hallucinations et du dédoublement de la personnalité dans la folie systématique. Je me suis attaché à vous exposer les différences symptomatiques existant à ce point de vue chez certains aliénés de ce groupe pathologique; et c'est ainsi

qu'en regard du délire des persécutions systématique ordinaire avec hallucinations sensorielles, j'ai distingué la variété psycho-motrice avec idées de possession, vous faisant remarquer d'autre part qu'entre les deux il existait des cas intermédiaires.

Il me reste maintenant à vous montrer en quoi l'observation clinique, l'analyse psychologique des malades peut justifier ces aperçus. C'est ce que je vais essayer défaire en vous présentant une série de cas gradués en quelque sorte; tout en vous montrant les différences qui existent entre la variété sensorielle avec délire des persécutions et la variété motrice avec délire de possession, ils vous indiqueront par quelles transitions successives on passe insensiblement de l'une à l'autre.

I. — La première malade est un cas de délire des persécutions systématique ordinaire, avec hallucinations sensorielles et troubles très accentués de la sensibilité générale. Si je l'ai choisie entre bien d'autres, c'est que, malgré ces troubles de la sensibilité, elle ne présente pas de véritable dédoublement de la personnalité; en même temps la formule même de ses idées de persécution la rapproche de la démonopathie externe dont vous pourrez ainsi mieux saisir la différence avec les idées de possession, de démonopathie interne des autres malades.

Outre les faits qui ont trait directement à notre sujet et sur lesquels je reviendrai à mesure que nous les constaterons, je vous signale de suite le langage particulier de cette malade, émaillé de nombreux néologismes, et la présence à un haut degré, à côté des idées de persécution, de ces idées spéciales de défense dont j'ai eu déjà l'occasion de vous parler.

60(i LES PERSÉCUTÉS POSSÉDÉS.

Mmc H..., femme S..., est entrée à la Salpêtrière, le 5 juillet 1877, à l'âge de trente-sept ans.

Cette malade n'étant jamais visitée, nous n'avons pu recueillir aucune donnée sur ses antécédents héréditaires ou personnels.

Interrogée elle-même à ce point de vue, elle ne fournit pas de renseignements dignes d'être rapportés.

Elle se plaint aujourd'hui de toutes sortes de persécutions qu'on lui fait endurer et qui remonteraient, suivant elle, à l'année 1875.

Il y avait des gens qui faisaient des entrées nuitales dans sa maison. Ils se livraient sur elle à toutes sortes de sévices : elle trouvait sur son corps des marques de coups noirs et ronds, comme faits par une canne ou une corde à nœuds. C'est ainsi qu'elle s'est aperçue qu'on devait pénétrer chez elle ; car elle ne voyait personne, «les gens étant des invisibles, et il n'y a que les morts qui puissent voir les invisibles ».

Mais si elle ne voyait personne, elle n'a pas tardé à entendre. Il venait de la cheminée des voix qui lui disaient des insultes, des sottises, des menaces, « qu'elle n'était pas aussi sage qu'elle en avait l'air, qu'on la chasserait de chez elle pour mettre d'autres personnes à sa place », etc. C'étaient sans doute, dit-elle, des vagabonds.

Us envoyaient aussi des animaux, des crocodiles, des rhinocéros, des singes qui la dépeignaient, la mordillaient au visage. Elle prétend non seulement les avoir sentis, mais les avoir vus à plusieurs reprises.

En même temps des gens venaient la violer la nuit.

Parallèlement à ces idées de persécution, la malade présentait déjà des idées de défense reliées à des hallucinations de l'ouïe. C'est ainsi qu'à côté de ces individus qui lui

disaient des injures, elle entendait de même, et par les deux oreilles, causer le maréchal de Mac-Mahon et ses aides de camp qui veillaient sur elle et couchaient dans son salon. Il y avait également les amoureux bienveillants dont la voix venait de la muraille dans ses deux oreilles et qui lui demandaient avec intérêt ce qu'elle devenait, comment elle avait passé la nuit. Malgré tout, les autres continuaient à la tourmenter, et sous le coup des persécutions qu'elle endurait, elle a d'abord acheté un revolver qu'elle portait toujours avec elle. Mais, ajoute-t-elle, c'était seulement pour faire peur, comment atteindre des invisibles? Puis elle a porté plainte chez le commissaire de police. Après une courte période de repos, les misères ont recommencé de plus belle, elle a fui à Paris où elle fut arrêtée, à ce qu'elle dit, pour port d'arme prohibée, et c'est alors que le commissaire de police l'a envoyée à la Salpêtrière en préservation.

Mais cela n'a pas empêché les persécutions de continuer, plus acharnées même que jamais. Les hallucinations de l'ouïe ont diminué de fréquence. La malade prétend n'entendre plus qu'à de rares intervalles des menaces, et des voix lui disant qu'il faut qu'elle sorte d'ici pour se refaire, au dehors, le tempérament ébranlé par toutes ces misères.

Plus d'hallucinations de la vue. « Ils sont invisibles et impalpables, dit-elle, et moi vivante, trayant pas la double vue, je ne puis voir par conséquent les invisibles. »

De même pas d'hallucinations évidentes du goût, de l'odorat ; pas d'hallucinations motrices.

Ce qui prédomine aujourd'hui, ce sont les hallucinations génitales et surtout les troubles de la sensibilité générale et viscérale.

La malade se plaint d'être torturée incessamment et de

608 LES PERSÉCUTÉS POSSÉDAS.

toutes manières, plus affreuses les unes que les autres, par les mortes-vivantes, les vampires, les goules, les gnomes, les farfadets invisibles et impalpables.

Elle consigne par écrit, jour par jour, la liste des supplices qu'ils lui font subir, décrivant l'horreur de ses souffrances, indiquant le nom de ses tourmenteurs, tout cela à l'aide d'expressions très imagées, de ces néologismes actifs que nous avons étudiés dans les conférences des années précédentes (1).

C'est ainsi qu'il y a « des assassins disjointeurs de tempes, des écarteleurs de tête, des pilleurs d'os, d'autres qui coupent, arrachent, scalpent, rapsent des morceaux d'os ou de chair, la carcanteuse de monde, la micheuse en gorge qui miche avec les dents des morceaux de chair, la démufleuse et la dédoubleuse de face, le Chinois escalopeur et la tranchiéreuse de chair, le sécheur de monde qui fait des saignées et goule le sang, le forçat brun épine dorsalier qui extrait des lames de L'épine dorsale, Giblas Giblotte, dangereuse farfadette, un peu vampire et résillieuse en dessous de face, l'écharpoirier doré, les assassins dépucelants et châtreurs en coucouze (parties génitales), l'arracheur de poitrine, etc. »

Tous ces tourmenteurs s'adressent aux différentes parties du corps, et la malade non seulement décrit le supplice qu'ils lui ont fait endurer, mais encore tient à l'occasion une sorte de compte des parties du corps qu'ils lui enlèvent, morceaux d'os ou de chair, quantité de sang, etc.

Exemple :

« Aujourd'hui, elle (la micheuse) a, avec dix-neuf personnes pareilles à elle, invisibles, miche 800 morceaux

(1) J. Séglas, les Troubles du langage chez les aliénés, p. 51 et suiv.

avec les dents pendant la misérable nuit que j'ai passée ici du lundi au mardi, son état mordeur devient très alarmant...

« Elles viennent de m'impressionner dix-huit heures.

a II faut avant tout marquer et faire savoir les audacieuses férocités du chien sale : 300 morceaux de ma personne, vraiment bien à plaindre, y ont passé. Il a scalpé, coupé, rapsé, tout cela en dix-huit heures de temps...

« Les cochons châtreurs s'en sont fait pour 200 morceaux...

« La massacreuse d'épaules, depuis trois mois de continuité, a à payer 480 morceaux en os, qu'elle a arrachés cette nuit.

« Puis il faut noter le spiralleur, très coupable cette nuit vis-à-vis de mon nez ; il en a arraché, au spirallage, 99 morceaux, etc. »

Quant aux raisons de ces persécutions, la malade ne se les explique guère. «Pourquoi la faire souffrir, elle qui n'a pas seulement tué une puce depuis qu'elle est ici, ni ailleurs? Elle est utile et non nuisible ; elle est parquée ici comme une huître avec de misérables infernalités, malgré qu'elle ait autant d'intelligence qu'une autre personne. Peut-on garder dix ans dans un endroit comme celui-là un ange de pureté et d'innocence, comme elle a été pendant sa courte existence sur la terre libre? Elle a toujours été une personne bien respectable et qui ne méritait pas pareils supplices. »

Bien qu'assez satisfaite d'elle-même, elle n'exprime pas d'idées de grandeur. Elle se prétend instruite, noble, propriétaire, d'une bonne famille, mais tout cela n'est que l'expression de la vérité.

Elle ne présente d'ailleurs aucun signe de démence.

Elle est calme, assez douce, se bornant à consigner ses

tortures afin de constituer un dossier pour obtenir de pouvoir sortir d'un pareil assassifioir. Quel est le Dieu qui la favorisera de la sortie véritable? Elle espère encore en sa toute-puissance et en son immuable bonté !

Je laisse de côté, Messieurs, les hallucinations ; vous avez vu qu'elles avaient toutes le caractère sensoriel. Dans le tableau symptomatique de ce délire, ce sont les troubles de la sensibilité générale qui occupent la première place. Ils semblent avoir existé presque dès le début; en tout cas, depuis sept ans que je connais la malade, je les ai toujours vus aussi fréquents et aussi accentués qu'aujourd'hui.

Or, il semble que, par le fait même de leur répétition, de leur intensité, ils eussent dû entraînerdes modifications profondes dans le complexus cénesthétique habituel et servir ainsi de base à la constitution d'une personnalité nouvelle.

En réalité, la personnalité physique de la malade s'est modifiée; elle se trouve moins vigoureuse, affaiblie, anémique, mais c'est tout. Ces nouveaux états cénesthétiques ne se sont pas organisés entre eux pour donner naissance à une personnalité nouvelle coexistant à côté de l'ancienne, pas plus qu'ils n'ont entraîné à leur suite aucune modification dans les autres éléments constituants de la personnalité première. Si bien qu'il n'y a pas de dédoublement proprement dit.

La malade, bien qu'affaiblie par suite des tortures qu'elle endure, reste toujours elle-même, sent, pense, parle et agit toujours comme une seule personne.

C'est là le fait ordinaire chez les persécutés sensoriels et dont l'explication, ainsi que je vous le disais, est des plus difficiles. Chez eux, les troubles cénesthétiques ne s'organisent pas, revêtent en quelque sorte un caractère d'intermit-

tence, et les organes attaqués résistent toujours sans subir des modifications profondes. Ils semblent renaître au furet à mesure des attaques.

Si cela se fait quelquefois naturellement, comme à l'insu du malade, d'autres fois il en donne une sorte d'explication par de nouvelles idées délirantes, les idées de défense qui montrent bien le caractère intermittent des troubles cénesthétiques, leur peu d'organisation et de stabilité, cette résistance des organes, réparés au fur et à mesure qu'ils sont attaqués, et, par suite, le retour presque incessant à l'état cénesthétique antérieur; d'où la persistance de la personnalité première qui ne subit que des atteintes transitoires.

Ce fait est des plus nets chez notre malade actuelle.

Vous avez vu que, dès le début, elle avait des idées de défense reliées à des hallucinations consolantes de l'ouïe s'opposant aux hallucinations pénibles.

De même, maintenant, elle a des idées de défense reliées à des modifications de la sensibilité générale ensens'inverse de celles qui résultent des persécutions de ses tourmenteurs.

« Ceux-ci doivent avoir la dextérité de Satan ou d'un prestidigitateur pour défaire l'ouvrage de la nature et l'ouvrage des dames et des messieurs réparateurs. » Entre les uns et les autres, c'est une lutte de tous les jours. Le « raccommodeur retempier », grâce à son habileté, répare les dommages causés par les « disjointeurs de tempes ». D'autres, à l'aide d'un lance-buée, lui font des inoculations fortifiantes de vin et de bouillon pour réparer les pertes de sang dues aux saigneurs et aux sécheurs de monde. Quoique reconstituantes, ces inoculations ne sont pas suffisantes, et il lui en faudrait un demi-litre par minute pour la remettre

tout à fait sur pied. En revanche, « l'ossiérage » continue et on lui enlève des os chaque fois que les « raccommodeurs, et les raccommodeuses surtout, darnes pleines de charité, d'abnégation et de dévouement à l'humanité, chaque fois que ces belles bienfaitrices lui remettent un os ». Si bien que les tourmenteurs ne sont plus que des dècapuc honneurs de réparations.

Défenseurs et tourmenteurs sont toujours placés par la malade hors d'elle-même, dans le monde extérieur. Ce fait, ainsi que la formule de ses idées de persécution rapportées à des gnomes, des farfadets, des vampires, donne assez exactement à son délire l'aspect de ce qu'on appelait la démonopathie externe.

Cette restauration incessante de son organisme, que mettent en relief les idées de défense, nous montre clairement que les atteintes à la base physique de la personnalité ne sont que transitoires et, malgré leur répétition incessante, ne s'organisent pas pour servir de point de départ au schéma d'une nouvelle personnalité coexistant à côté de l'ancienne.

Bien que les idées antagonistes d'attaque et de défense représentent la lutte de deux synthèses mentales alternant dans la conscience, dans un moment comme dans l'autre, les états cénesthétiques auxquels elles se rattachent sont toujours interprétés par la malade comme faisant partie intégrante de son moi. Elle reconnaît toujours être ellemême, tantôt plus ou moins forte ; en résumé, seulement fatiguée, comme une anémique. Elle est tout au plus dans la situation d'un simple valétudinaire dont la constitution physique, accessible aux remèdes, offrant des hauts et des bas, peut arriver à s'affaiblir, mais sans donner pour cela naissance à un schéma d'une personnalité non-

velle, se développant et s'organisant côte à côte avec celui de l'ancienne, en un mot à un véritable dédoublement.

IL — Voici maintenant, Messieurs, une autre malade appartenant au même type que la précédente. C'est une persécutée systématique avec hallucinations sensorielles, troubles de la sensibilité générale. Mais de plus, au bout d'un assez long temps de maladie, sont apparues chez elle des hallucinations motrices, et, manifestement en rapport avec elles, un dédoublement réel de la personnalité. Ce n'est plus simplement, comme dans l'exemple précédent, deux synthèses mentales en présence, que le sujet continue à objectiver dans le monde extérieur, assistant ainsi, identique à lui-même, à la lutte de ses persécuteurs et de ses défenseurs. Ici la malade est en quelque sorte envahie, à de certains moments, par ses ennemis, et alors elle est, suivant sa propre expression, comme si elle était double. Elle constate ainsi que certains éléments de son moi lui deviennent étrangers, se détachent du schéma de sa personnalité pour prendre une existence indépendante.

D'ailleurs, ces premiers symptômes de dédoublement restent chez elle partiels, intermittents, absolument comme les hallucinations motrices, auxquelles ils se trouvent intimement reliés.

Mme R..., née en 1831, est entrée à la Salpêtrière le 24 novembre 1881.

Cette dame, âgée aujourd'hui de soixante-trois ans, perdit toute jeune ses parents; elle fut placée aux enfants trouvés et adoptée ensuite par une vieille demoiselle, qui est morte aujourd'hui. Il nous est donc impossible d'avoir des renseignements précis sur ses antécédents. Nous savons

seulement qu'elle avait deux frères qui, tous les deux, buvaient, et l'un, même, a eu « la tête exaltée » par la boisson.

Pour elle, dès son enfance, elle fut toujours d'un caractère sombre, aimant la solitude, ne se liant pas volontiers, toujours un peu envieuse. Elle a été réglée à onze ans et demi; la ménopause a eu lieu à cinquante ans. Pas d'accidents nerveux caractérisés; migraines fréquentes, surtout au moment des règles.

11 est très difficile, impossible même, de fixer exactement l'époque de l'apparition du délire, qui s'est développé insidieusement dans le sens des tendances antérieures. D'autre part, il présente un caractère rétrospectif des plus accentués, et la malade englobe aujourd'hui, dans son système délirant, toute son existence passée, et même celle de ses parents.

Néanmoins, on peut, approximativement, considérer que le début des accidents vésaniques proprement dits remonterait aux environs de l'année 1865, la malade ayant alors trente-quatre ans. Depuis cette époque, ils n'ont fait que se développer sans interruption, se systématisant progressivement.

Au début, vers 1865, il paraît n'y avoir eu que des interprétations délirantes. Mme R... trouvait qu'on s'occupait d'elle au lavoir, ne savait pas ce qu'on lui voulait ; en rentrant chez elle, elle prétendait que tout était bouleversé, qu'on venait en son absence coucher dans son lit, lui voler ses vivres, mettre des hannetons dans sa chambre, faire entrer des chats chez elle. En 1869, quelques jours après l'affaire Troppman, elle entendit une nuit des cris partant de l'appartement situé au-dessus d'elle. Son mari lui disait que c'était sans doute une querelle d'intérieur, mais elle fut convaincue que ses voisins avaient été assassinés, d'autant

plus que la concierge, à qui elle en a parlé, a eu l'air de ne pas comprendre. Quelques jours après, elle entendait tout le temps du vacarme, des bruits, des sifflets, des ronflements de chaudières, des craquements dans les meubles, les serrures ; elle vit et sentit de la fumée dans son appartement. Elle s'imaginait qu'on s'acharnait contre elle, sans savoir qui ni pourquoi, qu'on voulait la voler ou l'assassiner.

Un peu plus tard, elle entendit distinctement des voix injurieuses et menaçantes : « Sale vache, putain, ton fils, nous le roulerons dans la boue ; on te crèvera la panse avec un couteau. » Ces voix venaient de terre, des murs, de la cheminée, etc. C'étaient des voix d'hommes, de femmes, d'enfants, très distinctes, et qu'elle entendait dans les deux oreilles. Ils étaient invisibles, dit-elle. En même temps, les interprétations délirantes continuaient ; on faisait dans la rue des gestes à son intention ; elle croyait reconnaître, sur le dos des gens qui passaient, des vêtements de son mari et de son fils ; ils l'avaient donc volée.

Puis apparurent des hallucinations des autres sens, des troubles de la sensibilité générale.

Elle voulait sans cesse déménager, mais sa fille l'en empêchait, et d'ailleurs, ils l'avaient avertie que c'était inutile, qu'ils la suivraient partout. Elle a réclamé au commissaire de police, mais sans succès, « sans doute parce qu'il était lui-même de la bande ^. C'est alors qu'elle fut internée.

Tels sont, Messieurs, dans l'évolution de la maladie, les points capitaux qu'il nous est possible de reconstituer à peu près exactement.

Mais si les autres détails de cette évolution ne peuvent être classrs nettement dans leur ordre d'apparition succès-

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sif, il n'en est pas moins vrai que, dans son ensemble, le développement de l'affection fut toujours progressif sans aucune interruption.

Aujourd'hui, cette dame se présente à nous avec un délire des persécutions aussi caractérisé que possible. Elle est poursuivie par une bande noire, vivant dans des souterrains, et qu'elle appelle les inquisiteurs ou la bande des Vampas.Le chef de cette bande est sans doute un individu qui .vendait du pain d'épices à Belleville. Ce sont tous des repris de justice, des échappés du bagne, bien qu'ils se disent des justiciers, des misérables qui en veulent non seulement à elle, mais à tous les honnêtes gens. Ils ont des affiliés partout. Ils l'ont volée ; ils veulent l'assassiner, la faire mourir à petit feu. Ils ont assassiné ainsi nombre d'individus qu'elle connaît. Bien des personnes qu'elle a vues mourir ne sont pas mortes, comme on le croit, de leur mort naturelle, mais ont succombé sous les machinations de ces gredins. Le même sort lui est réservé à elle et à toutes les personnes qui s'intéressent à elle.

Avant d'en arriver là, on l'a volée, et le but même de ces persécutions était de lui soustraire des valeurs au porteur qu'elle possédait, environ 10 000 francs, dit-elle, et aussi de l'empêcher d'entrer en possession d'un don consistant en une petite somme d'argent, quelques milliers de francs, que lui aurait fait une personne qui l'avait adoptée à neuf ans et demi, et de recueillir l'héritage de cette personne, qui l'avait instituée sa légataire.

Qu'y a-t-il d'exact dans ce fait? Nous n'avons pu le savoir au juste. Il paraît vrai qu'une personne l'ait adoptée et lui ait fait don d'une certaine somme d'argent. Mais le reste nous est inconnu. Il paraîtrait qu'autrefois elle n'aurait jamais parlé de ses valeurs au porteur, et la fille de la ma-

lade n'a jamais entendu dire qu'il en fût question. Il est à remarquer toutefois que Mme R... est très modeste dans ses prétentions et ne formule pas d'idées ayant l'aspect des idées de grandeur, fréquentes chez les persécutés.

Un des côtés les plus curieux de ce délire, assez banal en somme en lui-même, c'est son caractère rétrospectif et métabolique, qui est aussi accentué que possible. Non seulement la malade transforme tous les faits actuels pour les mettre en accord avec son délire, mais elle agit de même pour tous les faits passés, qui acquièrent maintenant, pour elle, une signification nouvelle et sont interprétés dans le sens de ses convictions délirantes. C'est ainsi, par exemple, que les faits qu'elle lit dans les journaux, les événements qui se passent autour d'elle, tels par exemple que la mort ou la maladie de certaines malades ou employées, sont interprétés par elle dans le sens de son délire, sont considérés comme des preuves de l'existence et des méfaits des Vampas. Et, d'un autre côté, lorsqu'elle repasse tous les événements de son existence, elle arrive à leur donner une importance nouvelle qu'elle n'avait pas soupçonnée alors qu'ils s'étaient produits, mais qu'elle découvre, aujourd'hui qu'elle sait à quoi s'en tenir sur les agissements de ses ennemis. Elle est convaincue ainsi que certaines personnes, qu'elle a connues étant jeune, sont mortes par le fait des Vampas, qui ont également assassiné tous les membres de sa famille. Le délire rétrospectif est même poussé plus loin : elle raconte que sa mère, qu'elle a à peine connue, puisqu'elle l'a perdue tout enfant, est morte empoisonnée par ces brigands, qui lui mettaient du phosphore dans ses aliments. Elle ne s'arrête pas là et remonte jusqu'à ses grands parents, qu'elle suppose avoir été en butte aux mêmes poursuites.

Ce caractère rétrospectif et métabolique du délire, par son développement excessif, devient dès lors une cause de confusion lorsqu'on veut déterminer et l'anamnèse, et l'évolution de la maladie, d'après l'interrogatoire de la malade elle-même.

Les idées délirantes sont très systématisées, presque stéréotypées, et Mme R... a en elles une conviction absolue, résistant à tout argument. Gomme tous les aliénés de ce genre, elle n'a jamais cherché à les contrôler; bien loin de là, elle trouvait, dans tous les faits les plus insignifiants, les preuves les plus convaincantes. C'est ainsi, par exemple, qu'une gravure d'un journal illustré est pour elle une preuve indéniable de l'existence des Vampas et de leur vie souterraine.

A côté de ce délire existent des illusions et hallucinations multiples que nous allons examiner maintenant.

Vous avez déjà pu voir, Messieurs, d'après l'histoire de la malade, qu'elle a eu des hallucinations de l'ouïe. Je ne fais que le rappeler maintenant, me réservant d'y revenir tout à l'heure plus en détail.

Aujourd'hui, on peut dire qu'elle est hallucinée de tous les sens.

C'est ainsi que ses ennemis lui envoient des odeurs épouvantables de cuisine gâtée, de choux pourris, de tomates falsifiées, de latrines, de soufre, etc.

De môme, les aliments lui semblent avoir souvent toutes sortes de goûts nauséabonds, de viande gâtée, de soufre, de vitriol. Ces différentes hallucinations se trouvent associées à des idées d'empoisonnement fréquemment exprimées.

Du côté de la vue, notons d'abord l'existence de quelques

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illusions, comme lorsque Mme R... croyait reconnaître, sur le dos de certaines personnes, des vêtements qui lui auraient été volés, ou bien lorsqu'elle s'imagine trouver dans des particules flottant dans son bouillon des fragments de verre pilé. Mais elle a eu aussi des hallucinations visuelles se présentant avec les caractères que nous leur avons reconnus chez les persécutés de cette catégorie.

C'est ainsi, par exemple, qu'elle a vu des éclairs violacés produits par le vitriol, que ses ennemis lançaient par les trous des murs ; elle a cru voir aussi comme des quilles de plomb suspendues par des fils au-dessus de sa tête, sans doute des piles électriques ; elle voyait aussi des bulles qui passaient à travers les murs et venaient tomber dans ses aliments. Ils lui montraient encore comme des choses blanches, des papiers, sur lesquels elle ne distinguait rien. Une autre fois, étant à l'église, ils se sont montrés à elle dans un souterrain, sur un chemin de fer qui lançait du feu. Il est à remarquer que ces hallucinations de la vue sont rares, en général élémentaires. De plus, la malade affirme bien avoir vu, mais n'est pas certaine que ce qu'elle a vu existât réellement au moment même où elle l'a vu. C'était probablement, dit-elle, comme de la « lanterne magique ».

Du côté du toucher et, d'une façon plus générale, de la sensibilité générale, on rencontre des symptômes de même ordre.

C'est ainsi qu'elle ressent sur le corps des sensations de vent, de chaleur, de piqûres, etc. Une fois même, elle a eu une hallucination du toucher assez curieuse. Je ne ferai que la mentionner, car son interprétation nous entraînerait dans des considérations psychologiques tout à fait en dehors de notre sujet. Elle a donc senti, une fois, les gens de la bande noire lui écrire sur le bras droit les mots commis-

saire général. Elle avait la sensation très nette du crayon qui passait sur la peau depuis le haut du bras jusqu'à la main, et c'est aux mouvements de ce crayon qu'elle comprenait le sens des signes tracés. Elle affirme n'avoir en même temps ni rien vu, ni rien entendu, pas même intérieurement, et n'avoir rien senti autre part que sur la peau de son bras.

Les troubles de la sensibilité générale, envisagés dans leur ensemble, consistent en sensations douloureuses de toute espèce dans les différentes parties du corps, surtout les membres et la tête. On lui envoie, par la physique, des décharges électriques; on la pompe partout, tantôt à une place, tantôt à une autre, à la tête, aux parties génitales...

Elle a aussi, très fréquemment, des hallucinations génitales. La nuit, elle se sent bousculée et empoignée par des individus, comme des ombres, qui la violent. L'acte génital est absolument semblable à celui qu'elle accomplissait avec son mari ; mais elle en est révoltée.

En la faisant ainsi souffrir, ils veulent arriver à l'épuiser. Aussi est-elle très fatiguée, a-t-elle souvent très mal à la tête. Elle ne s'explique pas comment elle peut résister à toutes ces tortures.

Enfin viennent des hallucinations auditives, qui, de tout temps, ont occupé le premier plan. Partout où elle a été, en quelque endroit qu'elle se soit trouvée, elle a toujours été poursuivie par des voix injurieuses et menaçantes. Aujourd'hui encore ces voix sont presque continuelle-. Elles sont d'ailleurs faciles à distinguer des interprétations délirantes simples ou des illusions de l'ouïe. Ces voix se font entendre à tout moment, alors même que cette dame est seule; elles semblent venir d'à côté d'elle, et, plus souvent, de dessous terre. Elles sont très nombreuses ; ce sont

des voix d'hommes, de femmes, d'enfants, et il en est parmi elles dont l'intonation lui est familière et qu'elle peut reconnaître. Elle les perçoit par les deux oreilles, absolument comme si quelqu'un parlait réellement à côté d'elle. Jamais elle n'entend que des paroles désagréables. «Vache, putain, on te crèvera avec un couteau, tu ne nous échapperas pas, nous allons t'en foutre encore par la gueule, etc. » Ces menaces ne s'adressent pas seulement à elle ; mais les voix lui font part également de leurs projets sur d'autres personnes. Elles répètent aussi tout ce qu'elle pense, annonçant ce qu'elle veut faire avant qu'elle ne l'ait, commencé. Elle n'a pas même le temps de penser qu'elle les entend dire ce qu'elle a dans l'idée (écho de la pensée).

Elle n'a jamais pu voir ses interlocuteurs : « Us sont invisibles, » dit-elle.

Messieurs, ces voix ne sont pas les seules que perçoive notre malade ; elle a aussi des « voix intérieures », comme elle le dit elle-même. Ces dernières viennent directement de la bouche et lui font remuer la langue comme si elle parlait, « Je suis là, disent-elles, je suis dans toi, dans ta gueule. » « Je ne le crois pas, ajoute-t-elle ; mais on dirait vraiment qu'ils sont en moi. o Elles sont injurieuses, comme les voix extérieures. Lorsqu'elle lit, ils lisent avec elle dans sa bouche; absolument, dit-elle, comme si fêtais double ; mais ils lisent bien comme moi et ne me contredisent pas. Ces voix intérieures ne sont pas du tout entendues dans les oreilles comme les voix extérieures; souvent les unes et les autres parlent en même temps, disant des choses différentes, ou alternent comme dans une conversation. Il est à noter enfin que si les voix extérieures auditives sont presque incessantes, les autres, intérieures, motrices, sont intermittentes.

Il est à remarquer aussi qu'elles sont de date beaucoup plus récente. A ce sujet encore la malade fait aujourd'hui du délire rétrospectif; elle prétend qu'elle a des voix intérieures depuis très longtemps et il ne faudrait pas la pousser beaucoup pour qu'elle dise même en avoir toujours eu. Dans d'autres moments, alors qu'elle n'entre plus dans ses considérations rétrospectives, elle dit plus exactement qu'elles sont venues après les extérieures, mais qu'elle en a cependant depuis très longtemps. En réalité, elle n'en présente guère que depuis l'année 1892. Lorsque j'ai fait, en effet, mes premières recherches, en 1888, sur les hallucinations motrices, cette malade a été interrogée à ce point de vue, comme toutes les persécutées du service, et, à cette époque, elle n'avait pas de voix intérieures. Elle disait très nettement entendre ses voix par les oreilles et non par l'estomac, en dedans d'elle, ainsi qu'elle l'entendait dire à plusieurs de ses compagnes. Comme elle a toujours été très confiante et prolixe même dans ses conversations, il ne me paraît pas possible d'admettre qu'elle ait dissimulé sur ce point. Depuis cette époque, je l'ai de nouveau interrogée à cet égard à différents intervalles, et c'est seulement en 1 892 qu'elle m'a avoué d'elle-même avoir des voix intérieures et comprendre ce que voulaient dire parla les autres malades, « et même Victor Hugo dans ses poésies sur les Voix intérieures ». Si donc l'on se reporte, chez elle, au développement des hallucinations auditives et verbales, vous retrouverez la succession que je vous ai indiquée : d'abord des hallucinations auditives élémentaires, communes, puis des hallucinations verbales auditives, et enfin des hallucinations verbales motrices.

Les différentes hallucinations se manifestent sou\cn( à l'état d'association ou de combinaison. Ainsi, les gens de

la bande lui disent qu'ils vont l'électriser; elle sent alors des douleurs clans la tête et elle entend un bruit comme du lait qui se sauve. En même temps qu'on la pompe aux parties génitales, elle entend le bruit de la pompe qui marche.

Voilà donc, Messieurs, une persécutée chez laquelle prédominent incontestablement des hallucinations du type sensoriel, dont nous avons étudié le peu d'influence sur la constitution de la personnalité. Elle a également des troubles de la sensibilité générale très accusés et de longue date. Il ne semble pas, cependant, que de leur fait, la base physique de la personnalité soit bien altérée. Elle se sent fatiguée, anéantie, elle souffre, mais résiste. Si la personnalité physique ancienne a pu se moditier, il ne s'est pas formé, de par le fait des troubles cénesthétiques, une base solide pour la constitution, à côté d'elle, d'une nouvelle personnalité. Au point de vue physique, la malade peut être modifiée, autre, mais elle n'est pas double.

Avec les hallucinations motrices se manifeste un dédoublement de la personnalité véritable. Cependant il est à remarquer que ce dédoublement ne s'organise pas, au moins jusqu'ici, d'une façon définitive. Relié à la présence des hallucinations motrices, ne se manifestant qu'avec elles, il est ainsi partiel, et, comme elles, intermittent; la malade ne se croit double qu'autant de fois qu'elles se produisent et à ce seul moment. « Quand ils ont fini de parler en moi, dit-elle, ils s'en vont et c'est fini pour un temps, jusqu'à ce que d'autres les remplacent. » Il est à noter d'ailleurs que les hallucinations motrices, intermittentes, ne sont ici qu'un phénomène surajouté et dont la présence n'a nullement fait taire les autres de caractère

tout différent, vis-à-vis desquels elles restent môme au second plan. Le dédoublement n'est donc ici qu'intermittent, sans organisation stable et définitive. Malgré les atteintes partielles portées à sa personnalité, Mme R... reste toujours, au fond, elle-même ; elle lutte, résiste, rend à ses adversaires injures pour injures. «J'aimerais mieux, ditelle, me mettre la tête sur le billot que de céder. » Aussi, malgré leurs menaces, leurs attaques incessantes, entendelle ses ennemis eux-mêmes se dire, comme découragés : ce Quelle tête ! Elle a une tête de fer! Elle ne cédera donc pas. » Cette hallucination, répercussion objective de la pensée même de la malade, nous semble bien prouver qu'il ne s'est pas organisé dans sa conscience un schéma d'une personnalité nouvelle, se développant côte à côte et au détriment de l'ancienne.

III. — Nous allons voir, Messieurs, les choses se caractériser chez une autre malade réalisant en quelque sorte un cas mixte.

Après une première période n'offrant guère de symptômes différents de ceux des délires de persécution systématiques habituels, la scène délirante change d'aspect par suite de la prédominance excessive des troubles psychomoteurs, avec les altérations de la personnalité qui en résultent, traduites au dehors par des idées de possession.

Un autre aliéné du même type, et dont j'ai autrefois publié l'observation, résumait fort bien lui-même cette évolution psychologique en disant « que ce fut d'abord une obsession qui est devenue une possession de l'individu hanté par les esprits » .

Mais revenons à notre malade. J'ai rapporté, Tan dernier, son histoire au Congrès de la Rochelle, avec M. G. Brouar-

del (Archives de neurologie, n° 82). Vous allez retrouver aujourd'hui très aisément, dans son interrogatoire, tous les détails que nous avions signalés ; car elle les expose d'habitude de la façon la plus nette et la plus précise.

Mme P..., née L..., âgée de trente-six ans, entrée le 10 juillet 1893 à la Salpôtrière, ne présente rien de particulier, au moins d'après ce qu'elle raconte, dans ses antécédents héréditaires ou personnels.

Le début des accidents actuels remonte à sept ans environ. Cette femme, qui travaillait à la manufacture des tabacs, va, un dimanche au matin, chercher du café chez un épicier qui auparavant faisait déjà, dit-elle, le geste de l'appeler. Il l'aurait alors tirée par une porte ; elle lui aurait répondu par un coup de coude et serait partie, l'entendant dire : « Tu te rappelleras avoir refusé, tu mourras à petit feu. » Elle rentre ensuite chez elle très impressionnée, porte la main à sa tête pour se peigner et se sent alors comme électrisée. Elle fait son café, qui lui laisse dans la bouche un goût de soufre, comme s'il était empoisonné ; elle ressent une soif inextinguible.

En même temps, elle a commencé à entendre parler de loin, sous le lit, dans la cheminée. Elle distinguait deux voix, une d'homme, une de femme. Ces voix parlaient haut et cela «lui passait à l'oreille ». Elles lui disaient des gros mots, des injures, des méchancetés pour la faire rougir devant le monde.

Elle a eu aussi des hallucinations de la vue; elle voyait des flammes de feu et mettait le pied dessus pour s'assurer si c'était vrai. On lui a fait voir un homme nu avec une chandelle à la main, qui lui disait : « Tu as vu le devin, tu n'as pas fini. » Elle s'enfuit, revient et le voit de nouveau.

En se peignant, elle se voyait à elle-même des yeux gros comme le poing et rouges comme du sang. Elle voyait souvent aussi plusieurs personnes au lieu d'une, des bêtes dans son assiette, et, tout en se rendant compte que cela n'était pas vrai, a qu'ils lui faisaient voir dans les yeux », elle ne pouvait arriver à manger.

D'autre part, lorsqu'elle mangeait, elle ressentait de mauvais goûts dans la bouche, et on lui disait : « Mange du caca, charogne ! »

Au début, elle ne comprenait rien à tout cela; ce sont les voix qui lui ont donné la raison de ces misères, en lui disant : « Tu as refusé, tu t'en repentiras. »

Dès ce moment, elle a présenté quelques-uns des symptômes qui se sont développés plus tard. On l'anéantissait; on lui arrêtait ses pensées et on lui coupait ses phrases. On l'empêchait de faire certains actes, mais elle s'entêtait et arrivait encore à se dominer.

Elle regardait les hommes sans pouvoir s'en empêcher, et une voix les lui proposait, lui fixant même un lieu de rendez-vous. Mais elle se serait tuée plutôt que d'y aller, craignant d'être anéantie et de ne pouvoir en sortir. Elle avait aussi des hallucinations génitales et ressentait fréquemment des secousses électriques.

La nuit, elle ne dormait pas, son lit la brûlait, tournait, dansait ; elle entendait toute sorte de bruits; elle ressentait des tremblements, ses mains se contractaient; on lui ouvrait la gorge, on lui tirait la langue.

Gela a duré ainsi environ cinq ans. Jusque-là, elle a pu combattre. Malgré tout ce que faisaient ses ennemis, qui allaient jusqu'à lui contracter bras et jambes pour l'immobiliser, elle pouvait encore prendre le dessus ; elle leur

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répondait et les faisait taire. « Maintenant, elle ne peut pins rien faire, n'ayant plus de volonté. »

C'est que, depuis deux ans, sont apparus de nouveaux symptômes qui se sont accentués surtout depuis six mois et lui ôtent toute énergie personnelle, tout pouvoir de réaction.

Les voix qu'elle perçoit ont changé de nature. Elle ne les entend plus du tout par l'oreille, sauf un léger bourdonnement plus fort quand c'est l'homme qui parle, mais ce n'est pas une voix formulée. Elle perçoit la voix par la bouche, et il y a des moments où cela lui fait marcher la langue. « C'est comme cela, dit-elle, qu'ils communiquent avec elle », car elle ne prononce rien, n'entend pas de parole en même temps. Elle a essayé d'arrêter sa langue avec ses dents, mais quelque chose la lui tire et cela recommence. De même elle serre son corset pour arrêter la voix venant de l'estomac, qui alors lui dit : « Oh ! tu me serres, suis-je assez lasse ! » D'autres fois elle se pend par les bras et cela fait cesser la voix pendant quelques minutes. Tout le temps qu'elle parle elle-même, la voix la laisse tranquille; après, elle recommence de suite. Cette voix s'accompagne souvent de sensations de piqûres, d'engourdissement dans une partie quelconque du corps.

En plus de ces hallucinations verbales motrices, la malade a également des impulsions nombreuses. Parfois, elle parle tout haut malgré elle; une volonté plus forte que la sienne la pousse à faire des choses qu'elle ne veut pas faire, a. sortir, à courir, à marcher sans cesse, à boire et à manger sans raison. Il lui vient de mauvaises pensées; on lui retire sa volonté de faire le bien et on la pousse à faire le mal. « Va là, fais cela, » lui dit la voix, et alors elle se sent

poussée à obéir, comme si elle était électrisée. Elle a beau lutter, cela ne sert qu'à la faire souffrir ; elle se sent attirée comme si elle se sauvait de dessus sa chaise, et elle irait alors n'importe où. Elle est trop faible pour lutter ; elle est dominée et n'a plus ses facultés.

A côté de ces impulsions se trouvent inversement des phénomènes d'arrêt. Quand cette « électricité » cesse, elle a comme un poids qui l'anéantit. On l'empêche de faire ce qu'elle veut, on lui retient la main dans son travail ; on lui retire sa pensée ; si elle a une idée, cette idée s'en va et elle reste comme abrutie. Elle craint de parler parce qu'elle ne sait plus ce qu'elle dit. Elle se sent des poids dans le dos, des tiraillements dans les pieds. La femme lui dit qu'elle est magnétisée, qu'elle a sa pensée et qu'elle lui fera faire tout ce qu'elle voudra, même tuer quelqu'un. « Malheur ! répond-elle, je préférerais me faire enfermer.» Et c'est, en effet, ce qu'elle a fait, car elle est venue elle-même demander son internement. Pour une persécutée, ce fait vaut, il me semble, la peine d'être signalé.

Notons encore des hallucinations génitales et des impulsions à regarder les hommes.

Toutes ces souffrances sont le résultat du magnétisme par l'électricité, qui fait de la malade une possédée du mauvais esprit. L'explication qu'elle en donne ne laisse pas d'être assez particulière. Elle pense, d'après les dires de ses hallucinations, que l'épicier, qu'elle accuse de lui avoir fait des propositions, a soudoyé, moyennant une somme de 800 francs, un homme et une femme, pour la punir de sa résistance. Elle n'a jamais vu ces personnes, mais elles sont entrées en communication avec elle par le moyen suivant. Le jour où, au début de toute l'affaire, elle était allée acheter son café chez l'épicier, elle lui avait donné une pièce

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d'un franc. Elle se rappelle qu'il est sorti à ce moment et que ce n'est qu'un instant après qu'il lui a rendu sa monnaie. « Sans doute, dit-elle, il avait emporté ma pièce d'un franc pour la donner à ses agents, afin que, possesseurs d'un objet qui m'avait appartenu, ils pussent agir sur moi. » La monnaie que l'épicier lui a rendue était évidemment électrisée. En effet, en rentrant chez elle, elle la dépose sur sa commode et veut se peigner, mais en portant à sa tête la main qui avait tenu la monnaie, elle ressent comme une grande secousse : la communication était établie.

Pour lui faire ressentir tout ce qu'elle éprouve, l'homme se sert de la femme comme d'un sujet qu'il fait souffrir pour que Mme P... ressente par contre-coup les mêmes souffrances. «Car, dit-elle, nous sommes deux en une. » Cette femme le lui a expliqué, d'ailleurs : « Quand tu es inerte, je suis inerte comme toi ; quand tu vois des flammes de feu, c'est qu'on allume des allumettes devant mes yeux ; si l'on me tue, tu mourras. Moi et toi, cela ne fait qu'une; quand on me touche, cela te touche. » Parfois la femme dit : « Je suis lasse, » et alors la malade est toute fatiguée. «Cela lui fait pareil, » et ajoute-t-elle : «C'est absolument comme si c'était moi qui l'avais dit. » Pour ses hallucinations génitales, c'est également par l'intermédiaire de cette femme qu'elle les ressent ; elle se touche et en même temps la malade éprouve des sensations voluptueuses.

Bien que cette femme soit une misérable de consentir ainsi à souffrir pour lui faire éprouver les mêmes souffrances, notre malade ne lui en veut pas trop. Elle ne la connaît pas; il lui serait d'ailleurs impossible de la connaître, car elle lui a dit n'avoir jamais vu le jour. En revanche, elle manifeste des idées de vengeance contre l'épicier, qu'elle rend responsable de tous ses maux. Elle le

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prendra par où il l'a prise et lui montrera « ce que l'on gagne à faire souffrir une femme ».

Au[;point de vue somatique, elle se plaint de quelque symptômes neurasthéniques : fatigue générale, courbature, essoufflement, faiblesse de jambes, pesanteur de la tête, gonflement de l'estomac. Les règles sont régulières,

La conformation physique est normale. 11 n'y a qu'une très légère asymétrie faciale; le lobule de l'oreille est adhérent.

Vous voyez donc, Messieurs, ainsi que je vous le disais tout à l'heure, que lorsqu'on embrasse, dans son ensemble, l'histoire pathologique de Mme P..., on peut reconnaître dans son évolution deux périodes que, d'ailleurs, la patiente distingue elle-même ainsi : l'une où elle peut, dans une certaine mesure, tenir tête à ses persécuteurs ; l'autre où, complètement dominée, sans volonté, sans force de rt'si>tance, elle devient en quelque sorte leur chose.

Dans la première période, nous assistons au développement d'un délire des persécutions systématique ordinaire avec ses hallucinations des divers sens, surtout auditives, ses idées délirantes habituelles, ses réactions connues. Cependant, dès cette époque, il existe déjà, mais peu accentués, quelques-uns des symptômes qui deviendront par la suite les plus apparents.

Dans une seconde période, la scène délirante change d'aspect. En même temps que s'effacent les hallucinations sensorielles, de nouveaux symptômes interviennent, d'autres analogues s'exagèrent et se placent au premier plan. Ce sont les troubles psycho-moteurs : hallucinations motrices, impulsions, aboulie, phénomènes d'arrêt, accompagnement et symbole d'un dédoublement delà personnalité.

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Tout cela est tellement évident chez Mme P..., qu'il me semble inutile d'y revenir. La nature même des idées délirantes à l'aide desquelles elle interprète ces symptômes ps\ chopathiqucs ne laisse pas d'avoir une teinte assez spéciale. Au lieu d'exprimer comme au début des idées depersécution assez banales, maintenant elle se dit bien nettement possédée du mauvais esprit, et lorsqu'elle explique les moyens auxquels on recourt pour la faire souffrir, on retrouve des croyances analogues à celle de l'envoûtement. C'est en agissant directement sur un être qui ne fait qu'un avec elle qu'on arrive à lui faire ressentir, par contre-coup, des souffrances absolument identiques.

IV. — Messieurs, il est d'autres cas dans lesquels ces mêmes symptômes capitaux : troubles psychomoteurs, dédoublement de la personnalité, etc., apparaissent très vite, parfois même dès le début de la maladie. Ce sont ceux qui vont nous occuper maintenant. Avant de vous présenter une malade de ce genre, actuellement dans le service, permettez-moi de vous rapporter deux observations du même type.

M11' A..., âgée de vingt-trois ans, est entrée le 20 septembre 1889.

Cette jeune fille n'ayant pas de famille et n'étant pas visitée, nous n'avons pu recueillir de renseignements précis sur ses antécédents.

A son entrée dans le service, elle se prétend poursuivie par une bande de francs-maçons qui lui font toutes sortes de misères, sont acharnés après elle et veulent la faire mourir.

Elle raconte qu'il y a dix-huit mois, elle a rencontré, en

voyage, un monsieur qu'elle a trouvé fort bien. Cette rencontre l'a beaucoup frappée, et depuis, elle y pensait sans cesse. Depuis cinq mois environ, ce monsieur, qu'elle ne •connaît pas du tout, lui apparaissait partout, jusque dans sa cuisine. « Alors, quand je l'ai vu en personne, j'ai été assez sotte de l'aimer. Mais Dieu a fait un miracle, en me faisant voir sa dame, qui était très jolie, avec un petit chien noir. » Croyant qu'il était marié, elle a fait tout son possible pour l'oublier. Elle n'y pensait plus, mais il est apparu de nouveau ; elle avait beau prier Dieu pour qu'il parte, il revenait sans cesse. Il lui parlait alors, se moquant d'elle : ((Je me f... de toi ! » Elle priait toujours ; voyait un prêtre qui priait avec elle, et dont elle n'apercevait que le surplis blanc. Rien n'y faisait; le monsieur revenait sans cesse. Elle vitaussi une autre damequi avait une tête très méchante, et le diable qui lui est apparu dans sa chambre, en plein jour, la tête toute rouge, les cheveux hérissés.

« Ce sont des choses bien étranges, ajoute-t-elle, je n'y comprenais rien. Ce monsieur n'était pas un homme, mais un franc-maçon pour faire des choses pareilles. Je crus positivement que tout cela signifiait qu'il voulait me faire du mal, me faire mourir.

« Je priais toujours et le Saint que je priais m'est apparu pour me rassurer. J'ai vu aussi le tabernacle, la sainte Hostie, l'Enfant Jésus, la sainte Vierge en robe blanche avec une ceinture bleue ; ils ne m'ont rien dit. Mais les francsmaçons ont recommencé à me poursuivre. Ils me parlaient neuvièmement, jamais dans l'oreille, mais dans l'estomac; ils disaient : « Tu vas mourir ; c'est toi, c'est moi, c'est elle, c'est lui. » Je n'y pouvais plus tenir; je suis allée inutilement dans deux endroits trouver un prêtre pour m'exmciser. Le Saint m'est apparu de nouveau; mais, malgré tout,

i SEMPLE9 CLINIQUES, H.'i.'J

je n'osais pas faire la sainte communion. Je voyais des choses si extraordinaires : mes parents, des gens qui avaient l'air en colère contre moi, et que je voyais sans qu'ils pussent me voir. Je me demandais de quoi je pouvais être coupable; j'ai prie le Saint qu'il fasse un miracle, que le monsieur aime sa dame. Je suis innocente, Dieu seul le sait. Je me perds dans tout cela, car il y a le pour et le contre. »

Avant d'aller plus loin, je vous ferai remarquer, Messieurs , le grand développement des hallucinations visuelles, qui n'ont jamais cette intensité, cette fréquence, et ne s'accompagnent pas en général de cette foi absolue chez le persécuté ordinaire ; tandis qu'au contraire, comme je vous le disais dans la dernière séance, il en est souvent ainsi dans la variété psycho-motrice. Puis, à côté de ces hallucinations visuelles, il faut noter la teinte à la fois mystique et erotique du délire et le caractère des voix qui ne sont jamais perçues dans l'oreille, mais intérieurement, correspondant ainsi à des hallucinations verbales motrices. Mais ce ne sont pas les seuls symptômes de cet ordre; il en est d'autres encore concourant tous au même but : le dédoublement de la personnalité.

En effet, cette malade qui dit se perdre dans tout ce qui se passe, dans le pour et le contre, ajoute déjà, d'autre part, qu'elle n'est jamais bien sûre de ce qu'elle dit ou de ce qu'elle fait. Ainsi, elle tape du pied sans savoir pourquoi, et ce sont les francs-maçons qui ont fait remuer sa jambe. Non seulement ils lui parlent intérieurement, mais encore ils la font parler souvent malgré elle et dire de vilaines choses quand elle pense au bien. « 11 y a même des moments, ditelle, où je ne sais plus si c'est moi qui parle ou bien eux. »

Examinée h ce moment, elle ne présente aucun signe

d'hystérie ; on n'en trouve pas davantage dans son' passé.

Depuis cette époque, les choses ne font que s'accentuer. MIle A... se croit toujours sous V influence d'une bande de francs-maçons, d'Esprits ; elle se dit possédée, et ce délire s'associe à des hallucinations motrices et des impulsions de toute espèce, qui constituent presque exclusivement la symptomatologie.

L'interrogatoire, d'ailleurs, devient de plus en plus difficile, car la malade, qui a des impulsions verbales nombreuses, les entremêle dans ses discours, et bien qu'elle ajoute ensuite : « Ce n'est pas moi qui ai dit cela, » il est presque impossible de s'y retrouver.

Néanmoins, et c'est là le fait important, le dédoublement de la personnalité apparaît déplus en plus évident, et cette jeune fille est encore très affirmative pour dire que les Esprits ne la tourmentent que par les voix intérieures, les mots qu'ils lui font dire ou les actes qu'ils lui font faire malgré elle.

De la simple hallucination motrice du début, elle est passée à l'impulsion verbale, presque aussi fréquente maintenant chez elle que la parole volontaire; mais cette impulsion verbale est encore jugée à sa valeur pour la patiente, qui s'excuse souvent de ce qu'elle vient de dire. Ce sont les Esprits, les francs-maçons, qui ont parlé par sa bouche, et ils ne disent guère que des grossièretés, s'adressant soit à elle-même, soit aux personnes qui l'entourent. « Chameau, espèce de monstre, etc. » ; ou bien, « Le médecin ne comprendra pas, c'est un imbécile, etc. »

Lorsque ces injures s'adressent à ses voisins, elle s'excuse ensuite prétendant que seuls les Esprits qui sont en elle ont pu dire de pareilles horreurs. Si c'est à elle qu'elles s'adressent, elle répond sur le même ton, mais

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convient alors que c'est bien elle qui a formulé cette réponse.

En dehors de ces impulsions verbales, les hallucinations verbales motrices sont très répétées. C'est sans doute là, comme je vous l'ai déjà expliqué, une des causes qui empêchent souvent la malade de communiquer avec nous, puisqu'elle ne peut disposer de ses images motrices, accaparées en ce moment par l'hallucination. D'autre part, elle a adopté une attitude caractéristique : elle se tient courbée en deux, la main serrée sur la poitrine, espérant, à l'aide de cette compression, faire cesser les voix dont le point de départ est dans la région épigastrique. Elle n'abandonne cette position que pour se donner de grands coups de poing dans l'estomac.

Par moments, elle a des impulsions violentes, frappe, casse les meubles. Ensuite, elle déclare qu'elle n'y comprend rien, que ce n'est pas elle qui a fait cela, les Esprits seuls en sont responsables.

De temps en temps elle a des périodes de rémission ; lorsqu'on l'interroge alors sur son délire, elle ne répond guère que ces phrases : « Que voulez-vous que je vous explique? Je ne sais pas; vous devez bien le savoir. »

Jusque-là, les impulsions, verbales ou autres, tout en étant involontaires, étaient cependant conscientes; la patiente se rendait compte d'avoir parlé ou agi, mais malgré elle, tout en ne reconnaissant pas comme sienne la pensée qui avait dicté de tels actes ou de telles paroles.

Les choses s'accentuant encore plus, le dédoublement de la personnalité devenant de plus en plus net, de plus en plus profond, elle ne reconnaît toujours pas comme sienne la pensée qui préside à l'exécution de certains de ses discours ou de ses actes; et de plus, cette exécution môme est ignorée par elle, si bien que l'acte, ou le discours, lui

apparaît comme totalement étranger. C'est l'acte ou la parole involontaires et inconscients.

Cette parole involontaire et inconsciente est extrêmement nette chez elle ; elle parle à haute voix, malgré elle, et sans en avoir conscience. Les mouvements d'articulation qu'elle exécute alors sont absolument inconscients; elle perçoit sa propre voix comme une voix extérieure et attribue à d'autres personnes les paroles qu'elle vient de prononcer elle-même et qui ont frappé son oreille. Elle se tient ainsi une conversation à elle-même, répondant à ses Esprits, persuadée de les avoir entendus, alors que c'est elle-même qui a parlé à haute voix, sans en avoir aucune conscience. On a beau lui assurer avoir entendu sa voix, avoir vu ses lèvres remuer ; elle se défend énergiquement d'avoir parlé autrement que pour répondre à ce qu'elle a entendu. Au moment de la parole involontaire et inconsciente, elle a d'ailleurs une attitude toute spéciale.

En voici quelques exemples :

«Je suis prêtre..., votre père..., une femme ensorcelée.. . pour la jeter au fumier... »

En prononçant ces paroles, la malade, assise, se détourne et paraît écouter, comme si quelqu'un lui parlait derrière elle. Puis, elle se lève, se penche du côté où elle écoutait et dit à haute voix, mais d'un autre ton : « Moi, je ne comprends rien, je suis innocente. »

A mon interrogatoire, elle affirme n'avoir prononcé que cette dernière phrase; elle a répondu à ce qu'elle avait entendu. Pour les autres phrases, elle les avait entendues, mais elle soutient que ce n'est pas elle qui les a prononcre-.

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