I. — A jeter au mier
C. — Je suis innocente... (Se tournant vers 7noi.) J'ai peur que ces francs-maçons ne me fassent du mal.
De ces phrases, les unes (C) sont seules conscientes. « C'est moi qui dis cela, » déclare la malade lorsqu'on l'interroge au moment même à ce sujet. Les autres (I), elle les a entendues, mais elle nie énergiquement les avoir prononcées, avoir parlé à ce moment, bien qu'elle se soit exprimée à haute voix.
Il est à noter que ces paroles, involontaires et inconscientes, sont le plus souvent assez décousues, et ne sont pas prononcées avec la même intonation que les autres.
Depuis cette époque (1892), il est devenu presque impossible de communiquer avec cette malade. Toute la journée elle cause avec ses francs-maçons, ses Esprits, qui tantôt s'expriment par la parole involontaire et inconsciente, à voix haute ou basse, tantôt par la simple hallucination motrice. Elle reste assise dans l'attitude que j'ai décrite, le poing sur l'estomac, et ne quitte cette position que pour se frapper la poitrine à coups redoublés comme si elle voulait faire taire les voix épigastriques, ou, par instants, pour accomplir un acte violent.
Hallucinations visuelles nombreuses, de teinte mystique; hallucinations verbales motrices, puis impulsions motrices de toute espèce, parole involontaire et inconsciente, et,
concurremment à tous ces symptômes, se développant progressivement, mais existant dès le début avec les mêmes caractères, dédoublement de plus en plus frappant de la personnalité, se traduisant par des idées de possession.
Ainsi peut se résumer le tableau clinique qui, je le pense, justifiera à vos yeux ce que je vous disais sur les caractères, le développement précoce de ces symptômes donnant à l'affection, dès le début, une physionomie spéciale.
V. — Voici, Messieurs, un autre exemple. On y retrouve encore l'apparition dès le début, le développement progressif des mêmes symptômes particuliers, avec le dédoublement de la personnalité et les idées de possession, mais d'une teinte différente. Par la suite, se montrent des idées délirantes de grandeur et de persécution ordinaires, comme conséquence des premières.
Mme P..., âgée de quarante et un ans, est entrée à la Salpêtrière le 31 août 1880.
Le père était déséquilibré et buveur; c'est le seul renseignement que j'aie pu retrouver dans les antécédents de l'amille.
La malade est restée en pension jusqu'à l'âge de vingt et un ans. Elle avait été formée à quinze ans. Elle a toujours eu un caractère excentrique ; très orgueilleuse, elle rêvait d'arriver à une grande position dans le monde. Elle avait l'esprit toujours porté au merveilleux et aimait à lire des livres de science. Elle a fait de nombreux métiers, commençait toutes sortes de choses, mais s'en fatiguait tout de suite et les abandonnait. Finalement, elle est devenue sage-femme.
Depuis deux ou trois ans, elle lisait des livres de spiri-
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Usine et. fréquentait des sociétés de magnétiseurs et de spirites.
Six mois avant son entrée, une de ses amies l'emmena à une séance de spiritisme. Jusqu'alors, dit-elle, elle avait été incrédule. Mais, ce jour-là, on évoqua devant elle l'Esprit de sa mère, d'Allan-Kardec, qui lui défendit de s'occuper lie spiritisme. Dès ce moment, elle fut obsédée par l'idée d'entrer en commerce avec les Esprits. Elle se mit à faire tourner des tables; elle continua pendant trois semaines : la table s'agitait, mais c'était tout. A cette époque, une nuit, vers 3 heures du matin, alors qu'elle évoquait les Esprits, elle entendit tout d'un coup une voix très nette, sans aucun timbre extérieur, mais se faisant entendre en elle. Elle se disait l'âme de Paganiniet lui ordonnait d'aller au piano. Elle obéit par curiosité, dit-elle, et alors elle entendit une voix chanter en dedans d 'elle-même , Elle entendait une phrase musicale entière et elle la répétait. « C'était admirable. »
Depuis lors, elle n'a pas cessé d'entendre des voix du môme genre, tout à fait intérieures, appartenant toutes à des Esprits de grands personnages qui communiquaient ainsi avec elle. Le plus souvent, ces conversations lui étaient très agréables ; parfois aussi elle se trouvait tiraillée de côté et d'autre par différents Esprits qui se révélaient à elle en môme temps, et elle ne pouvait alors les discerner. Ces voix se faisaient entendre surtout la nuit, vers 3 heures du matin, rarement le jour, et alors elles s'arrêtaient sitôt qu'il venait quelqu'un. En même temps, elle voyait, la nuit, des tableaux, des personnages en relief, mais vaporeux comme des ombres. Ces visions étaient toujours de caractère agréable.
Vers le sixième mois, une nuit, elle s'éveille, comme
d'habitude, à 3 heures du matin et elle se sent forcée de chanter malgré elle. Sa voix avait un timbre admirable, et les morceaux qu'elle chantait ainsi, sans qu'elle les connût, dit-elle, étaient admirables. A partir de ce moment, les Esprits s'exprimaient souvent par sa bouche. Elle parlait malgré elle; c'était comme une puissance surhumaine qui la faisait parler, sans qu'elle pût résister. Les paroles lui venaient naturellement sans qu'elle réfléchît; c'était comme une improvisation de l'Esprit et c'était toujours admirable. Paganini, Lamennais, etc., chantaient ou parlaient ainsi par sa bouche. Elle oubliait de suite ces chants ou ces paroles.
C'est l'esprit de Pinel qui lui a ordonné de venir à la Salpêtrière. Elle a résisté plusieurs mois ; mais cette voix intérieure ne cessait de lui répéter le même ordre et elle s'est trouvée forcée d'obéir. « C'est là seulement, lui disait la voix, que tu trouveras le repos. »
Dans les premiers jours de son entrée, MQ1L P... accuse encore les mêmes symptômes. Elle prétend communiquer avec des Esprits qui lui parlent intérieurement ou même parlent par sa bouche. Lorsqu'on l'examine attentivement à ce propos, on constate nettement chez elle le développement par degrés de l'hallucination motrice. D'abord, elle dit n'avoir eu que des voix intérieures, de la conversation mentale. Si elle parlait alors, elle ne faisait, dit-elle, que répéter simplement comme un écho la voix perçue intérieurement, mais c'était bien elle qui parlait. •Juis les voix" intérieures se sont accompagnées de mouvements d'articulation ; elle sentait sa langue remuer dans sa bouche, comme si on voulait la faire parler. Plus tard, elle a obéi à cette sollicitation, et elle parlait à haute voix, malgré elle, sous l'inspiration des Esprits et non plus comme
EXEMPLES CLINIQ1 I 041
an début volontairement et en forme d'écho de la voix intérieure. C'était l'impulsion verbale. Malgré tout, c'est encore aujourd'hui l'hallucination motrice qui est la plus fréquente. Elle est même presque continuelle si la malade est abandonnée à elle-même, et l'on constate aisément qu'elle s'accompagne de mouvements des lèvres.
Ces mouvements sont encore très apparents dans la lecture silencieuse. Mmc P... prétend d'ailleurs que les Esprits lisent intérieurement la même chose qu'elle et accompagnent sa lecture de toutes sortes de commentaires qui l'étonnent et qu'elle trouve admirables.
On constate aussi, Messieurs, dans le domaine de l'écriture, des symptômes analogues à ceux que je viens de signaler pour le langage articulé.
Le plus curieux est l'écriture automatique.
L'esprit d'Allan-Kardec dit un jour intérieurement : « Je veux que Mme P... s'exerce à l'écriture. »
Elle a pris un crayon, et alors elle a senti sa main « comme saisie, s'en aller sans violence », écrivant des vers. Quand c'était fini, sa main s'arrêtait toute seule. Elle ne savait pas, dit-elle, ce qu'elle écrivait autrement que par une voix intérieure, guidant en quelque sorte à son insuies mouvements de sa main. Lorsqu'elle- relisait ce qu'elle avait ainsi écrit, elle était stupéfaite de voir que c'étaient d'admirables poésies. Son écriture n'était pas changée.
Le caractère automatique et inconscient de l'écriture est encore plus net dans les faits suivants, plus fréquents que les autres.
Quelquefois, en effet, lorsqu'elle sentait sa main saisie et se mouvoir sur le papier, Mme P... constatait qu'elle ne traçait que des caractères étrangers, incompréhensibles.
642 LES PERSÉCUTÉS POSSÉDKS.
Elle croyait ainsi écrire « dans des langues égyptiennes ». Pour en comprendre le sens, elle était obligée de traduire son écrit signe par signe à l'aide de la table tournante, frappant pour chacun d'eux un nombre de coups variable et correspondant, par une convention habituelle, à une lettre de l'alphabet français. Ce n'est qu'après avoir ainsi épelé son écrit, en notant les lettres à mesure, qu'elle pouvait se rendre compte de son contenu.
11 nous a été impossible de provoquer expérimentalement l'écriture automatique. Mais ces troubles particuliers du langage écrit ne se présentent qu'à de rares intervalles, bien que Mme P... écrive beaucoup.
La plupart du temps, elle écrit d'elle-même, comme on écrit d'habitude, et ne fait alors que transcrire les pensées dictées par les voix intérieures. Elle sait que c'est ellemême qui écrit, elle sait ce qu'elle écrit ; mais ce n'est pas pour elle l'expression de sa propre pensée.
On peut ainsi mettre en relief, d'une façon expérimentale en quelque sorte, en la faisant écrire, le caractère moteur de ses hallucinations. Nous la prions, par exemple, d'écrire devant nous ce que l'Esprit lui révélerait. Elle trace, de son écriture ordinaire, une longue page assez incohérente, et, pendant tout ce temps, on peut la voir nettement remuer les lèvres, comme se dictant à elle-même, sans qu'à aucun moment elle ait fait le geste de prêter l'oreille à une conversation ou de se détourner, ainsi que le font les hallucinés de l'ouïe lorsqu'ils écrivent sous la dictée de leurs voix auditives.
Ces différents désordres de l'écriture correspondent ainsi aux variétés diverses que les spirites distinguent parmi les médiums écrivains. Le malade se présente tantôt avec les caractères de médium semi-mécanique qui sent une impul-
i ■ nP.mplf.s cliniques. 643
sion donnée à sa main malgré lui, mais, en même temps, a conscience de ce qu'il écrit à mesure que les mots se forment ; tantôt avec les caractères du médium mécanique, écrivant malgré lui et n'ayant pas la moindre conscience de ce qu'il écrit; tantôt enfin, avec les caractères du médium intuitif qui a conscience de ce qu'il écrit, quoique ce ne soit pas sa propre pensée, réduit au simple rôle d'interprète.
Celte transcription de ses voix constitue la principale occupation de Mme P..., véritable graphomane. Tout lui est bon pour écrire, plumes, crayons, bouts d'allumettes; elle fait une consommation prodigieuse de papier et malgré tout, elle n'en a jamais assez. Pas un espace n'est perdu ; elle écrit en marge, recouvre les lignes transversales de lignes longitudinales ; elle écrit jusque sur les enveloppes des lettres qu'on lui remet, sur les marges des journaux, sur les chiffons de papier qu'elle ramasse, sur les papiers ou les cartons d'emballage enveloppant les objets que lui apporte sa famille. Et toujours ce sont des révélations des Esprits, des prophéties de toute espèce.
Ces écrits ont certains caractères particuliers. D'abord, ils débutent toujours par le même mot a Dieu », écrit sur la même ligne à trois reprises, séparées par un certain espace et surmontées d'une croix. Souvent au-dessous on trouve répétée, en guise d'épigraphe, l'invocation suivante : « Mon Dieu ! ayez pitié de nous et tous ensemble nous chanterons vos louangespendant l'éternité des siècles.» Puis suitle texte : invocations aux Esprits, révélations, prophéties écrites en prose rythmée ou en forme de vers dont les rimes ne sont le plus souvent que des assonances. Bien que la malade les trouve admirables, nous devons à la vérité de dire que ces écrits divers ne sont qu'insignifiants, quand ils
ne sont pas parfaitement incohérents. Ils ne sont guère variés, d'ailleurs, et tournent toujours à peu près dans le même cercle. Les répétitions y sont nombreuses; de mêm'e il y a un véritable abus de prépositions, d'épithètes singulières, de qualificatifs souvent contradictoires. Le cours de la phrase est souvent interrompu par les mots o m'enlendezvous? » qui assurent en quelque sorte la communication entre les Esprits et la malade. A signaler aussi le défaut de ponctuation, l'interposition entre certains mots de signes en forme de croix, ou de dessins bizarres agrémentés d'une légende telle que, par exemple : « La trompette du jugement dernier », ou « Pour souffleter les imposteurs ».
En parlant tout à l'heure de l'écriture automatique, je vous ai dit, Messieurs, que la malade traduisait souvent ce qu'elle avait ainsi écrit en lettres « égyptiennes », en épelant à l'aide de la table tournante. Elle fait, en effet, tourner les tables. Nous l'avons priée de se livrer devant nous à cet exercice, et l'expérience, suivant elle, fut démonstrative. 11 est incontestable que la table s'est soulevée, que les pieds ont frappé un certain nombre de coups correspondant chaque fois à une lettre déterminée. Mais ce qui est non moins incontestable, ce sont les mouvements exécutés par Mlue P... pour arriver à ce résultat. Nous lui avions fait mettre les bras nus, et il était aussi facile que possible de constater la contraction des muscles correspondant à chaque soulèvement de la table, et devenant de plus en plus nette si l'on s'opposait d'autre part à ce déplacement. La malade, tout entière à sa communication, opérant d'ailleurs les yeux fermés, d'un air profondément recueilli, affirme ne savoir le texte de la révélation qu'après la traduction des signes donnés par la table» Elle soutient absolument n'avoir
fait aucun mouvement et prétend que nous nous trompons certainement lorsque nous lui affirmons en avoir constaté.
Mais les Esprits ne se bornent pas seulement à la faire parler, chanter, écrire ou tourner des tables, ils la font se lever, marcher malgré elle. Tous ces actes sont indépendants de sa volonté, dit-elle ; ils lui sont commandés par les Esprits et elle se sent poussée à les exécuter sans pouvoir y résister ; « c'est du somnambulisme ». Elle en conclut même qu'elle n'est pas responsable, puisque tout ce qu'elle dit ou fait lui est imposé par les Esprits.
Ces Esprits avec lesquels elle communique ainsi, sont extrêmement nombreux, se succédant à chaque instant. C'est par exemple : Pinel, Paganini, Lamennais, Sapho, Isabeau de Bavière, Rachel la vierge d'Israël, la grande juive Salomé, Jacob, Sésostris, Catherine de Médicis, Charles JX, Marguerite de Bourgogne, Buridan, Holopherne, Abraham, Allan-Kardec , Raphaël, Galilée, sainte Marthe, Lucifer, etc.
Elle considère tout ce qu'elle éprouve comme une faveur : elle ne renoncerait pas pour des millions à cette possession des Esprits. Elle a bien eu autrefois des Esprits « obsesseurs », qu'elle avait sans doute offensés sans le savoir et qui lui faisaient écrire ou faire toutes sortes de choses désagréables ou compromettantes; mais cela n'a été que passager. Toujours elle a eu des révélations admirables de la part d'Esprits supérieurs, les seuls à se manifester maintenant.
Sous l'influence de ces idées spirites, le délire revêt un caractère palingnostique aussi accentué que possible. « Croyez-moi, dit Mm" P..», je vois et j'entends des choses,
mais qui ne m'étonnent nullement, car je les ai déjà vécues. » Elle est convaincue, en effet, d'avoir déjà passé par des existences antérieures et d'avoir été ainsi George Sand, Clémence Isaure, la fille de La Fontaine, la femme de Buridan, emprisonnée vingt ans par Marguerite de Bourgogne, etc.
De même, elle retrouve dans toutes les personnes qui l'entourent des réincarnations de personnages qu'elle a connus dans ses existences antérieures. L'interne du service devient ainsi le pape Sixte-Quint, la surveillante est Catherine de Médicis, le docteur P...est en réalité l'illustre Jean Ziska, le docteur P... est Mahomet, une malade du service est Sapho, une autre Judith, une troisième la comtesse douairière de Rouillé... Moi-même, je suis le fils d'Allan-Kardec, « qui ne fait qu'un , d'autre part, avec le grand Pinel d'honorée mémoire, ce père qui m'adore et veut que je restaure la nouvelle Sion (la Salpêtrière). »
J'ajouterai, Messieurs, que je n'ai pu constater rien de particulier au point de vue physique, aucune manifestation antérieure même atténuée pouvant se rapporter à l'hystérie, aucun symptôme ou stigmate actuel de cette névrose.
Quelques jours après son internement, Mme P... nous annonce un matin, le 44 septembre, que depuis quatre jours elle a des voix auditives (sic). Jamais elle n'avait entendu les voix de cette façon; elle en est enchantée, c'est la preuve d'un progrès dans la science spirite, les Esprits se manifestent h elle encore plus clairement qu'autrefois. Aussi est-elle plus orgueilleuse, a-t-elle une attitude plus inspirée que jamais.
Néanmoins, les voix intérieures persistent toujours, ainsi qu'on en peut juger par cette phrase relevée dans les écrits
faits à cette époque par la malade: « J'entends mes voix d'une façon auditive et sensitive Lout à la fois, auditive comme un être qui vous parlerait à l'oreille, n'est-ce pas? et sensitive, c'est-à-dire qu'on perçoit la sensation d'un être habitant la pensée et parlant avec vous. Et c'est ainsi que j'entends tour à tour, et ces deux voix sont continues et elles me charment alternativement, et lorsque je les entends à tour de rôle je suis également émue et mon cœur et mes sens palpitent, car je vis une triple vie. »
Les hallucinations verbales auditives ne se sont présentées qu'à l'état épisodique, et le 1er octobre, la malade dit ne plus en avoir depuis quelques jours déjà. J'ajoute de suite qu'elles n'ont pas reparu.
A cette date, Mmc P... présente toujours les mêmes symptômes que nous venons de passer en revue. Mais, en outre, elle ne se contente plus de regarder comme une laveur la possession des Esprits ; elle arrive à formuler de véritables idées mégalomaniaques. C'est ainsi qu'elle est le premier médium du monde ; elle est réellement la prophétesse Anne, et son père en cette vie n'est autre que l'évêque de Tours ; elle est plusieurs fois doctoresse et a fait des découvertes qui révolutionneront l'obstétrique. En même temps, son attitude devient de plus en plus orgueilleuse et arrogante. Elle continue toujours à être graphomane, à écrire sous la dictée de ses Esprits des révélations de toute espèce; mais maintenant elle arrive à s'identifier avec eux et donne souvent ces écrits comme étant ses productions personnelles, bien qu'ils lui soient toujours dictés par les voix intérieures.
A la fin d'octobre apparaissent encore de nouvelles idées délirantes; ce sont des idées de persécution. La malade
s'excite, s'irrite d'être internée et ne cesse de protester contre cet internement. Il y a un complot d'organisé contre elle. C'est un secret terrible qu'elle a découvert par la double vue. On l'a internée par surprise, pour une question d'héritage présumé de 10 000 francs; pour lui voler ses documents spirites, pour l'empêcher de divulguer ses révélations et ses prophéties, par jalousie de ses découvertes. Ce sont des infamies, des turpitudes. Bien que sa captivité ait été adoucie « par la susdite possession », il faut qu'on lui en rende compte. On a brisé son avenir, sa profession, on lui doit pour ce fait une indemnité; elle veut demander des dommages et intérêts et traduire devant les tribunaux ceux qui l'ont séquestrée, parmi lesquels je figure au premier rang. Elle se plaint qu'on lui a donné, à trois reprises, 35 grammes de latidan um dans son café. Elle a reconnu le goût du laudanum et l'a craché, sans cela elle aurait été empoisonnée. Elle est dévorée par « un ténia cucurbitain » qu'on a fait pénétrer, elle ne sait comment, dans son corps, où elle le sent remuer, et qui la dévore.
Les symptômes délirants ont atteint dès lors leur développement complet et persisteront ainsi jusqu'à la mort de la malade : idées de possession théomaniaque toujours prédominantes, avec les phénomènes moteurs étudiés précédemment, plus d'hallucinations sensorielles, idées de grandeur, idées de persécution, tout ce délire étroitement systématisé.
Toujours graphomane, Mmc P... ne cesse de couvrir des cahiers entiers des révélations que lui dictent les voix intérieures. En même temps, elle écrit de nombreuses lettres pour réclamer et demander sa sortie.
Il est à noter que ces deux ordres d'écrits diffèrent totale-
ment les uns des autres. Les premiers ont toujours les mêmes caractères que je vous ai déjà indiqués : fond incohérent, forme versifiée, répétitions, formules spéciales, signes intercalés dans le texte. Les seconds sont extrêmement logiques, corrects comme expression des idées, comme forme, comme signes graphiques ; ils n'ont de particulier que leur ton agressif. Ces derniers ne sont en rapport qu'avec les idées de persécution. Il en est d'autres, cependant, qui sont en quelque sorte intermédiaires : ce sont ceux dans lesquels la malade réclame, et à côté de ses idées de persécution, fait intervenir ses idées de grandeur. Les écrits ont souvent alors une forme allégorique correspondant à l'expression de ces dernières idées, et par leurs caractères de fond et de forme se trouvent participer de l'une et de l'autre des deux catégories d'écrits précédentes.
C'est dans cet état que la malade est morte le 28 février 1890, à lasuite d'un phlegmon du cou. L'autopsie n'a pas été faite, le corps ayant été réclamé par la famille. Je dois vous dire à ce propos que ses parents, le père et le frère, bien qu'isolés de la malade, finissaient par partager son délire et nous menaçaient avec elle de nous demander des dommages-intérêts si nous ne lui rendions la liberté.
Jl mé semble, Messieurs, que l'histoire de cette dame correspond bien à la description que je vous ai tracée de la variété psycho-motrice du délire des persécutions systématiques. Elle montre clairement en quoi les^cas de ce genre, lorsqu'ils arrivent ainsi à se caractériser, se séparent des faits ordinaires de délire des persécutions, de notre première malade, par exemple.
Je n'insiste pas sur les quelques hallucinations visuelles ac-
cusées par M,ne P... Mais vous voyez dès le début s'inscrire au premier plan du tableau clinique, et pour ne jamais s'en effacer, des hallucinations motrices verbales fréquemment répétées, puis des impulsions verbales, l'écriture automatique, des impulsions motrices diverses, et vous ne rencontrez qu'à titre épisodique quelques hallucinations auditives tout à fait transitoires. Parallèlement se manifeste un dédoublement aussi net que possible de la personnalité, et tous ces désordres psychiques sont interprétés en résumé, dans leur ensemble, comme un fait de possession par les Esprits.
Par leur teinte, les idées de possession diffèrent de celles que nous avons relevées dans les observations précédentes, où elles correspondaient toujours à un fait de persécution. Ici, au contraire, bien que la malade ait eu affaire à de mauvais Esprits, cela n'a guère duré, et l'on peut dire que toujours elle ne s'est trouvée en relation qu'avec des Esprits supérieurs. Tandis que les autres se rapprochaient des anciens démonomanes, elle se trouve, elle, prendre place parmi les théomanes de jadis.
Aussi, regardant comme une faveur la « susdite possession », en arrive-t-elle aisément à tirer vanité de ce privilège, à se croire elle-même un être supérieur, à s'identilier presque avec les Esprits, et elle formule ainsi de véritables idées de grandeur.
De là à Tidée de persécution commune, il n'y avait qu'un pas. Elle le franchit aisément, se figurant que les faveurs dont elle jouit, ses capacités spéciales lui suscitent l'envie, la haine de ceux qui l'entourent et qui, en la séquestrant, l'empêchent de donner au monde la preuve de son génie.
Mais malgré tout, il est à remarquer que ces idées de grandeur, de persécution, ne font nullement taire ni les
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idées de possession antérieures, ni les différents troubles psychiques auxquels elles sont associées.
VI. — Messieurs, si le fait précédent, dans lequel se manifestent des idées de grandeur et de persécution comme conséquence presque logique des idées de possession, vient à l'appui de ce que je vous signalais à ce propos dans notre dernière réunion, vous vous rappelez sans doute aussi que je vous ai indiqué également le passage possible des idées de possession à d'autres toutes différentes, les idées de négation.
En voici un exemple. Vous y retrouverez, d'ailleurs, les mêmes troubles psycho-moteurs dès le début, les mêmes altérations de la personnalité.
J'ai déjà eu l'occasion de publier très en détail l'observation de cette malade (Congrès de Paris, 1889, et Congrès de Blois, 1892), je vous en retracerai seulement les traits principaux.
MmcR... avait soixante et un ans en 1886, lorsque se manifestèrent les premiers symptômes morbides consistant en des troubles de la sensibilité générale et viscérale, des hallucinations motrices nombreuses, qui n'ont fait que s'accentuer depuis et maintenant sont très développées, des plus nettes et presque continuelles. Les hallucinations sensorielles ont toujours été extrêmement rares, surtout pour l'ouïe (la malade n'en accuse que trois en huit ans de maladie) ; il y en a du goût, de l'odorat et surtout de la vue; quelques hallucinations génitales.
Elle a cru tout d'abord être passée à la censure par des prêtres qui méprisent la religion; puis, elle n'a pas tardé à se dire emplâtrée, cmboucance, ensorcelée par cinq
prôtres qui la possèdent; il y en a un dans sa tête, deux dans sa gorge, un dans son ventre, un dans son estomac.
Ce sont ces mauvais prêtres ou démons (sic) qui la gouvernent. Ils la faisaient se perdre dans la rue, la poussaient à se jeter à l'eau malgré elle. Ils la font tomber dans les escaliers, lui font remuer les doigts de pied, la font parler malgré elle, dire des tas d'horreurs, lui parlent dans la langue qui remue tout le temps, dans le nez, dans les yeux. Ils lui dictent tous ses actes, lui font perdre le fil de ses idées, la font agir où l'en empêchent. Ils conversent quelquefois ensemble; elle sent qu'ils se combattent: l'un veut, l'autre ne veut pas. Ils lui ont jeté le «vermillon » dans les yeux. C'est comme un démon bous la forme d'un cloporte, d'un microbe, et c'est ainsi que leur esprit est en elle. Ils la possèdent si bien qu'ils parlent par sa bouche, voient par ses yeux, se servent de sa pensée.
Le résultat de cette magie que les prêtres font dans son corps, c'est qu'elle n'a plus de sentiments, de mémoire, de pensée. Ils lui ont tout pris; car, après lui avoir enlevé ses facultés, ils lui ont pris ses organes. Elle n'a plus ses « tripes )■> ; plus d'amygdales, plus de luette; ses membres sont disjoints, son nombril est dérangé ; elle n'a plus de cœur, plus de pouls, plus de saignée, plus de veines aux bras, plus d'ongles. Son gosier est bouché et ils le lui ouvrent pour manger. Elle ne va pas à la garde-robe comme une autre personne; les matières changent tous les jours. Elle n'a plus d'estomac, plus de conduit, plus de fondement; elle digère par le dos. Elle est percée des deux bouts. Elle a un trou entre les épaules; elle ne sent plus la nourriture descendre, cela tombe comme dans un puits. Elle n'a plus de hanches, tout son corps est contrefait. Ses yeux ne tournent plus, la prunelle est scellée, ils n'agissent plus, etc.
Sous l'inlluence de ses idées délirantes, la malade, avant son internement, était allée réclamer protection au commissaire de police et trouver un magnétiseur qui lui avait dit que c'était l'affaire d'un prêtre.
Aujourd'hui, elle ne cesse de demander à être exorcisée ; si elle était « désorcelée», elle serait comme autrefois ; elle proteste contre son internement, écrit lettre sur lettre, car on ne séquestre pas les gens qui n'ont plus d'amygdales, etc. Elle cherche à se protéger contre les agissements des prêtres de toutes sortes de manières. Souvent elle s'excite, injurie ses tourmenteurs. Je l'ai vue, par exemple, un jour se placer devant une glace, grincer les dents, crisper les doigts devant ses propres yeux en criant : « Oh ! les maudits ! » Parfois, elle injurie et menace les personnes de l'entourage, et s'excuse ensuite en disant que ce n'est pas elle, mais les prêtres qui ont fait cela. Jamais elle n'a présenté aucun symptôme d'un état mélancolique.
Voilà, Messieurs, une aliénée, qui, par la symptomatologie particulière de son affection, rentre bien, dès le début, dans le type que nous avons en vue. Les idées de possession s'accompagnent ensuite d'idées de négation très accentuées, en rapport avec les désordres de la sensibilité générale et viscérale et les troubles psycho-moteurs.
Je n'insiste pas sur le diagnostic de ce délire des négations avec celui qui se rattache à la mélancolie; je vous en ai indiqué déjà, dans notre dernière réunion, les caractères différentiels.
L'évolution de la maladie, la filiation des symptômes, les caractères du délire, diamétralement opposés à ce qu'on observe dans la mélancolie, se rapprochent, au contraire, de ce quel'on trouve dans le délire des persécutions systématique.
Je ne crois pas, d'ailleurs, avoir besoin de vous signaler ce fait que vous avez sans doute remarqué vous-mêmes : c'est que toutes les malades dont je viens de vous parler, quelles que soient les variations de détail existant dans la physionomie de leur affection, rentrent bien par tous les caractères fondamentaux dans le cadre de la folie systématique primitive. Et peut-être y aurait-il intérêt à leur faire, en tant que variété, une petite place dans ce grand groupe où figurent de nombreux cas très disparates, entre lesquels il serait certainement utile, à tous points de vue, d'établir un classement.