ÉCU0LAL1E HALLUCINATOIRE, PAROLE INCONSCIENTE
Le môme auteur avait déjà rapporté une observation où l'on relève un fait analogue (1).
Dans tous les faits que je viens de vous citer, et qui sont les plus fréquents, l'excitation initiale porte d'abord sur le centre M, pour atteindre le centre A suivant le trajet MA. On a ainsi une hallucination verbale combinée motriceauditive.
D'autres fois l'hallucination procède de A à M, devenant ainsi auditivo-motrice.
Je vous citerai par exemple le cas d'une malade de M. Breitman (2) que des voix tourmentent en la forçant d'employer des mots grossiers. Les voix, d'hommes ou de femmes, lui dictent les paroles qu'elle ne peut se retenir de répéter.
Les faits de ce dernier genre constituent comme une sorte ctécholalie hallucinatoire.
Mais il est des. cas plus compliqués. Le même auteur a rapporté l'histoire d'une aliénée qui profère des mots obscènes, parce que des voix venues à travers les murs le lui ordonnent et les lui soufflent à l'oreille. Elle sent alors sa langue se mouvoir dans sa bouche malgré sa volonté. Des personnes méchantes la lui tirent par des fils invisibles et les mots partent malgré elle. De plus, non seulement on la force à dire les mots à haute voix mais encore dès qu'elle les a prononcés, elle les entend répéter.
L'excitation du centre auditif du mot qui a donné lieu à l'hallucination de l'ouïe retentit dans ce cas sur le centre moteur d'une façon assez énergique pour provoquer l'impulsion verbale, laquelle, par une sorte de choc en retour,
(1) Régis, Encéphale, 1881.
(2) Breitman, Thèse de Paris, 1889.
réveille l'image auditive du même mot. L'hallucination est revenue à son point de départ, suivant le trajet AM A, et résulte en réalité de la combinaison de trois images verbales. Les cas d'hallucinations combinées des types M A et AMA doivent être bien distingués des suivants qu'on peut désigner du nom de parole involontaire et inconsciente.
Lorsqu'une pensée se formule à l'aide des images motrices d'articulation, les mouvements spéciaux qui en résultent peuvent être volontaires et conscients : c'est l'état normal ; ils peuvent être aussi involontaires et conscients, comme cela se produit dans la plupart des cas d'hallucinations motrices ou d'impulsions verbales. Enfin, les mouvements déjà involontaires peuvent devenir inconscients. Cela n'a rien de surprenant, lorsqu'il s'agit de mouvements peu accentués, comme ceux de certains hallucinés moteurs. Mais, fait plus curieux, cette inconscience peut persister quand les mouvements sont assez intenses pour que la parole soit réellement articulée... Que ]a voix soit basse ou haute, elle a toujours assez de timbre pour frapper l'oreille de l'observateur et du sujet lui-même. Celui-ci a une sensation auditive bien réelle, tout à fait différente des perceptions sensorielles des hallucinés; alors il méconnaît sa propre voix, il attribue à d'autres personnes les paroles qu'il a prononcées lui-même, et qui ont frappé son oreille. C'est ce que nous pouvons figurer par le trajet MLOA.
Baillarger a cité un fait de ce genre et j'en ai rapporté moi-même un semblable [Troubles du langage chez les aliénés, p. 152) observé chez une jeune fil'.e internée à la Salpêtrière. Elle tient ainsi une conversation avec ellemême, répondant à des personnages imaginaires qu'elle est persuadée avoir entendus alors qu'elle seule a parlé à
haute voix, sans en avoir conscience. On a beau lui assurer qu'on a entendu sa voix, qu'on a vu ses lèvres remuer, elle se défend énergiquement d'avoir parlé autrement que pour répondre à ce qu'elle a entendu.
Ce phénomène est absolument semblable à celui, plus commun et mieux connu, de l'écriture involontaire et inconsciente. Les considérations précédentes suffiront à le distinguer des hallucinations verbales motrices et auditives combinées.
Les combinaisons hallucinatoires ne se limitent pas seulement au domaine des centres auditif, verbal et moteur d'articulation ; elles peuvent intéresser aussi le centre visuel des mots.
Nous avons étudié précédemment les hallucinations verbales visuelles simples ; mais il en est de mixtes. J'en ai vu un exemple chez un malade atteint d'hallucinations verbales visuelles sous ces deux formes et qui les distinguait très bien. Tantôt l'hallucination verbale visuelle se présentait à l'état simple — c'était le cas le plus fréquent — d'autres fois il disait qu'en même temps une voix muette, c'est-à-dire une hallucination motrice, lui faisait épeler ce qu'il voyait écrit devant lui. Son hallucination visuelle se répercutait sur le centre d'articulation, suivant le trajet V M.
Une mélancolique, que j'ai longtemps observée, entendait des voix lui dire par l'oreille : « Maudite, » et elle voyait alors ce mot écrit sur la porte ou le mur ; le processus hallucinatoire suivait ici le trajet AV.
Il est des cas, d'ailleurs, dans lesquels l'hallucination verbale visuelle ne pourrait s'expliquer, si elle restait à l'état simple; c'est quand le malade ne sait pas lire. Pieraccini
rapporte un fait relatif à une malade qui avait ainsi des hallucinations visuelles de caractères écrits, ayant la signification d'avertissements célestes qu'elle comprenait très bien ; cependant elle ne savait pas lire du tout, et ne connaissait que ses lettres (1).
Malgré les affirmations^de la malade, disant que ce phénomène n'était accompagné d'aucune espèce de voix extérieure ou intérieure, l'auteur pense ne pouvoir l'expliquer qu'en admettant l'intervention simultanée d'autres images verbales, probablement les auditives (VA). Si l'on veut admettre avec Wernicke, Lichtheim, etc., que les diverses fonctions du langage sont absolument subordonnées à celles du centre auditif verbal, cette explication est possible. Mais, en tout cas, elle n'est pas démontrée péremptoirement. Il est à remarquer, en effet, que cette malade avait d'autre part des hallucinations motrices. Dès lors, ne pourrait-on pas, dans ses hallucinations, admettre plutôt, comme chez notre malade citée plus haut, l'intervention du centre moteur d'articulation (VM), qui a avec le centre visuel des rapports tout aussi étroits que le centre auditif (Ferrier). Ou bien, ce qui est plus probable, s'agissait-il d'une interprétation délirante banale (VI), comme chez les malades qui ne savent pas écrire et qui attribuent cependant un sens aux caractères informes qu'ils tracent.
Tels sont, dans les observations que j'ai pu réunir, les modes de combinaison qui se présentent pour l'hallucination verbale visuelle. Mais je ne prétends pas dire qu'ils soient les seuls possibles.
Ce sont là des points d'analyse psychique que des observations futures pourront peut-être mettre en lumière.
(!) Pieraccini, 1/ Manicomio modevno, 1893.