‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 124 sur 135 · IDÉES DE PERSÉCUTION BBNILE · texte numérisé non relu

IDÉES DE PERSÉCUTION BBNILE

exclusives et peuvent alterner ou coexister avec d'autres d'une couleur bien différente et dont je vous ai déjà donné des exemples. La malade que je vais vous présenter est un cas de ce genre.

Mme H... est âgée de soixante-douze ans. Les renseignements que nous avons pu recueillir sur ses antécédents ne nous ont appris rien de particulier. Il y a dix ans, elle aurait souffert, pendant un an, de douleurs abdominales; elle disait alors qu'elle avait comme une bête dans le ventre. Il y a deux ans et demi environ, elle a commencé à se plaindre de ce qu'on venait chez elle lui voler des lapins, elle a craint aussi qu'on ne vînt la tuer. Elle entendait des voix, entre autres celle de « monsieur le curé, qui lui a pris de l'argent » . Elle a senti aussi qu' « on l'électrisait avec des iils dans le dos ». A cette époque, on l'a surprise cherchant le long de la Marne une bonne place pour se noyer. La nuit, elle se relevait et allait chez les voisins se recoucher.

Aujourd'hui, elle dit qu'il y a des méchants qui lui font des misères; elle ne sait pourquoi, car elle n'a jamais lait de mal à personne ; elle ne connaît aucun de ces gens-là, ne les a jamais vus, mais les entend parler. Il y a surtout « Grévy qui parle en l'air, au-dessus de sa tête » ; il dit qu' « il est un enfant de fille, qu'il est président, qu'elle est riche, pauvre, morte ». A côté des méchants, il y a quelques bons qui disent de la laisser tranquille. Les méchants disent qu' « elle n'a pas été propre, qu'elle a mal soigné ses enfants, mais cela ne gêne pas cependant le gouvernement».

Elle raconte en souriant qu'on a fait du mal à ses enfants, qu'on les a tués, qu'on l'a volée; on lui a pris de l'or et depapiers; on veut la tuer, mais elle est résignée : « Si on

veut la tuer, on la tuera, tout le monde ne peut pas être heureux. »

Troubles de la sensibilité générale très marqués : « On la pique sur la tête avec des aiguilles grosses et petites ; » peut-être sommes-nous de ceux qui la piquent; on la pique, on la bat sur tout le corps. Aussi elle se cuirasse de carton, s'enveloppe de toiles cirées, se garnit le dos de baguettes pour amortir les coups; elle a toujours un panier qui renferme, avec des croûtes de pain, des cailloux, des chiffons, ses instruments de défense (cartons, toiles cirées, baguettes de bois, etc.) ; « sous terre, il y a des gens qui lui chauffent les pieds. » Pas d'hallucinations génitales : « On n'a jamais la pique dans les parties ». Hallucinations de la vue, fantômes de diverses couleurs lui envoyant des goûts et des odeurs de phosphore, etc.

Affaiblissement notable de la mémoire, de la perception ; erreurs sur les personnes, prend un élève du service pour le fils du duc d'Orléans, un autre, du même âge, pour le fils du précédent; reconnaît dans le médecin du service un de ses persécuteurs, « quoiqu'il n'ait pas l'air méchant et que ce soit bien dommage qu'il ne soit pas roi, car il aurait été bien gentil ».

Artères athéromateuses ; peau sénile; tremblement; cataracte double.

L'examen de cette malade dénote donc un affaiblissement notable des facultés intellectuelles présentant tous les caractères de la démence sénile. Cela nous explique l'allure des idéesde persécution, systématiséesplutôt en apparence qu'en réalité, au fond mal coordonnées et s'ent remêlant à des idées plus spéciales d'ordinaire aux mélancoliques; il en est de même des hallucinations qui n'ont plus les caractères tran-

chus de celles qu'on rencontre dans le délire des persécutions ; vous avez pu aussi remarquer le langage incohérent des voix qu'elle entend. Les réactions ne sont pas non plus celles des persécutés ordinaires et la malade persécutée, qui a tenté jadis de se suicider, attend aujourd'hui, comme une mélancolique, le coup fatal avec résignation. C'est là un cas de délire de persécution sénile, ou mieux d'idées de persécution sénileSj empruntant leur origine, leurs caractères à ta sénilité.

A côté des faits de ce genre, il en est d'autres, plus rares il est vrai, dans lesquels le vieillard présente un délire de persécution véritable, systématisé comme celui de l'adulte et indépendant de la démence sénile. Au premier abord, on pourrait croire qu'on a affaire à un ancien délire systématique de persécution arrivé à une étape avancée et sans affaiblissement intellectuel, comme cela se rencontre souvent dans cette maladie. Mais l'étude des antécédents montre, au contraire, qu'on a affaire à un délire de fraîche date, ayant seulement débuté à un âge avancé, h une forme tardive de délire des persécutions. C'est une malade de cette catégorie que nous allons maintenant examiner.

Mme D..., âgée de soixante-dix ans, est entrée le 24 janvier 1888.

Antécédents héréditaires. — Le père n'était pas nerveux, mais buvait un peu ; pas de paralysie ; mort à cinquantesept ans d'un « abcès au cœur ». 11 avait eu trois sœurs, mortes vers l'âge de quarante-cinq ans.. Pas de renseignements sur les grands parents.

Un cousin paternel a tué sa femme dans un accès de jalousie et s'est tué ensuite.

La mère, cousine de son mari, était très nerveuse, maladive, se plaignant de l'estomac et du ventre ; pas d'attaques de nerfs ni de syncopes ; n'a eu qu'une sœur, morte à l'âge de trente-sept ans.

Antécédents personnels. — Pas de convulsions dans l'enfance, développement intellectuel et physique normal. Pas de maladies nerveuses ; à treize ans, chargeant un sac de blé, elle fut prise de douleurs dans les reins, l'estomac et le bas-ventre. Réglée à dix-neuf ans, elle l'a toujours été depuis d'une façon irrégulière et peu abondante. On lui a dit d'ailleurs qu'elle avait la matrice tombée.

Mariée à vingt-quatre ans, elle a continué à souffrir des reins, d'une sensation de pesanteur dans le bas-ventre et de tiraillements d'estomac. Pas de syncopes cependant, ni d'attaques de nerfs.

Enceinte onze mois après son mariage, elle eut un accouchement difficile. La matrice sortait lorsqu'elle se releva au quinzième jour. On lui a mis un pessaire qu'elle a gardé six ans. Elle a cessé alors d'être réglée. Dans l'espace de sept ans, elle eut six grossesses.

Le mari, d'origine piémontaise, était établi boulanger à Marseille. Leur bail fini et le propriétaire voulant les augmenter, ils allèrent s'établir en Piémont, mais ils ne réussirent pas et revinrent à Marseille, sans argent ; le mari dut travailler comme simple ouvrier. Il gagnait peu ; aussi, avec son consentement, accepta-t-elle une place de femme de chambre qu'on lui proposait à bord d'un bateau, après avoir placé ses enfants chez une femme, et sa petite iille dans une maison protestante. Elle était depuis neuf mois h bord du Philippe- Auguste quand éclata la guerre de Crimée. Le bateau fit le service deConstantinopleenCriimr. où elle prit môme un petit commerce de fruits qui lui rap-

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porta 1400 francs en trois mois. Elle envoya l'argent à. son mari et revinf ; niais celui-ci lui reprocha d'avoir quitté, et quelque temps après, elle retourna avec lui en Crimée faire de la boulangerie à la suite de l'armée française. A la lin de la campagne, ils rentrèrent à Marseille avec près de 3 000 francs.

Un cousin du mari, établi à Caracas, les y attira. Là ils .tombèrent en pleine révolution, furent dévalisés et faillirent périr.

Réfugiés dans un port voisin jusqu'à l'arrivée du Lucifer, navire de guerre français venant de la Martinique, ils purent enfin s'embarquer pour New- York, grâce à un prêt de leur cousin. Ils s'arrêtèrent à Philadelphie où le mari se plaça dans un hôtel, tandis qu'elle tombait malade, perdant du sang et cela pendant deux ans. Une fois rétablie, ils purent gagner New-York, où son mari resta maître d'hôtel, elle lingère dans la même maison. Entre temps, les enfants étaient élevés et placés ; entre autres un garçon chez un lithographe, condamné depuis comme faussaire, qui encourageait un penchant très net de l'enfant pour le théâtre, en lui donnant de l'argent fabriqué par lui pour le passer. Cet homme leur enleva même cet enfant malgré eux, et ils ne le retrouvèrent qu'après quinze mois.

Le faussaire donna alors de l'argent faux, toujours pour qu'ils ne disent rien ; avec cet argent le mari partit au Mexique avec les deux plus grands de ses enfants qu'il plaça là-bas ; quant à lui, on ne l'a plus revu.

Restée seule, elle demeura bien placée. Mais « à la suite d'un coup de sang dans l'œil », n'y voyant plus, elle dut se mettre marchande de fleurs, puis garde-malade. Enfin, à court d'argent, elle s'est fait rapatrier par le consul, et rentra en France le 16 mai, le jour même, dit-elle, du dis-

cours de Mac-Mahon. Elle se mit marchande de quatre saisons, et fut enfin placée à la Salpêtrière par un député «21, rue de Rome », il y a deux ans, le 15 octobre 1886.

Elle sait fort bien qu'on est en septembre 1888. Jamais jusqu'à son entrée, on n'avait rien fait contre elle. — Elle n'avait rien remarqué et ne se doutait de rien. — Elle affirme que tout a commencé à son entrée dans les cours, quatorze mois avant le transfert dans les sections d'aliénées.

Placée tout d'abord salle Sainte-Claire, elle remarqua un matin qu'on avait déposé sur son lit deux papiers, tandis que ses voisines n'en avaient qu'un. Mais on en enleva bientôt un. Cela lui parut «drôle ». Depuis, elle a compris que c'était parce qu'il y avait dessus de mauvaises choses à son adresse, sans qu'elle l'ait pu lire.

Elle ne tarda pas à s'apercevoir que, dans la salle, on la regardait de travers ; puis elle a entendu, surtout le matin, au réveil, des voix disant «ce qu'il y a de plus vilain pour l'honneur d'une femme ». Depuis, ces voix la tourmentent sans cesse nuit et jour.

C'étaient d'abord deux femmes, ses voisines de salle, d'en face, qui l'appelaient salope, coquine, putain, la traitant de mauvaise mère, l'accusant d'avoir abandonné sa fille à Marseille en 1848. Cependant, depuis cette époque, elle n'avait encore rien entendu de semblable à ce sujet !

Elle attribue toutes ces misères aux protestants, parce que, catholique, elle avait épousé un protestant. La surveillante aussi s'est jointe aux deux femmes ; elle l'aurait entendue dire : « Je n'aime pas les femmes adultères. » Non contente de l'insulter, cette surveillante s'est mise à la priver de nourriture.

A côté de ces «femmes de persécution », méchantes et ignorantes, il y en avait d'autres qui la consolaient, lui di-

saut ; <( Ne les écoutez pas, ne faites pas attention, elles nous ont aussi maltraitées, elles nous appelaient voleuses, et toutes sortes de choses. » Mais ça n'a toujours été que de mal en pis.

On a craché sur elle, elle l'a senti sur sa main. On lui a jeté des poudres à la figure pour l'aveugler; elle sentait de mauvais goûts dans la bouche. Gomme réactions, la malade a demandé d'abord à changer de salle, mais les persécutions ont continué. Elle s'est plainte au Directeur de l'hôpital, elle a même dit un jour : « Si j'avais un couteau, je les tuerais. » Elle ne cesse aussi de réclamer sa sortie.

Pas d'idées de grandeur. La mémoire est conservée pour les faits passés et actuels, dont elle donne les dates précises sans se contredire. — Délire bien coordonné.

Elle pleure facilement ; surtout quand elle parle des siens.

Athérome artériel, état sénile de la peau, tremblement sénile, surtout des mains, cataracte surtout de l'œil droit. Pas de paralysie. Physionomie triste et fatiguée.

Vous le voyez, Messieurs, le délire de cette malade se présente sous un tout autre aspect que celui de la précédente. Vous avez pu constater d'abord qu'il n'y a pas d'affaiblissement des facultés intellectuelles. Mme D... comprend bien les questions, y répond nettement, se rend parfaitement compte du milieu où elle se trouve ; vous avez vu que sa mémoire est parfaitement conservée, aussi bien pour les faits récents que pour les faits passés. Elle donne des noms, des dates précises, et nous n'avons jamais pu la trouver en défaut, la mettre en contradiction avec ellemême.

C'est évidemment à ce fait qu'il faut attribuer la systématisation progressive du délire qui s'est organisé comme

un délire des persécutions systématique ordinaire. Vous retrouvez, en effet, les phases diverses signalées par M. J. Falret, que je vous ai indiquées chez les persécutés systématiques classiques. C'est ainsi que nous notons d'abord des interprétations fausses, puis des hallucinations de l'ouïe prédominantes avec leurs caractères spéciaux, des troubles de la sensibilité générale, des hallucinations du goût, pas d'hallucinations de la vue. En même temps, les idées délirantes se systématisent ; la malade, incertaine au début, accuse ensuite les protestants par un fait de délire rétrograde, puis certaines personnes qu'elle désigne. Les réactions sont aussi celles d'une persécutée délirante systématique ; elle demande d'abord à changer de salle, en ville elle eût sans doute déménagé ; puis ce sont des plaintes plus précises au directeur, comme les persécutés se plaignent aux commissaires ; elle ne cesse de réclamer, et même elle en est venue à proférer des menaces d'homicide.

Nous retrouvons donc là, comme dans les délires systématiques de persécution, les mêmes symptômes se développant dans le même ordre ; seule l'évolution a été plus rapide. Je me crois donc autorisé à conclure que nous avons affaire ici à une forme tardive de délire des persécutions.

Nous avons* vu précédemment que ces délires systématiques de persécution rentrent dans la classe et constituent le type le plus complet de la folie systématique primitive [Paranoïa ou Verrucktheit primitive) représentant, comme j'ai eu l'occasion de vous le dire, une sorte d'anomalie, de déviation du développement intellectuel. C'est par suite une psychopathie éminemment constitutionnelle, et le dé-

DÉLIRE DE PERSÉCUTION TARDIF. T.Yi

lire, lorsqu'il apparaît, n'est que la traduction délirante des tendances natives particulières de l'individu. On comprend dès lors aisément l'importance que peuvent avoir, au point de vue de la mise en lumière du délire, les différentes étapes qui marquent l'évolution biologique. C'est ainsi qu'on peut, à ce point de vue, comme l'ont fait Tanzi et Riva dans un récent mémoire, distinguer : 1° la forme originelîe (originàre Verrûcktheit de Sander ; persécutés raisonnants de M. J. Falret); 2° la forme post-pubère qui survient au moment de la maturité psychique, lorsque l'individu, d'une constitution psychique anormale, est devenu mûr pour le délire ; c'est la forme la plus ordinaire (délire des persécutions de Lasègue) ; 3° la forme qui débute au retour d'âge ; 4° la forme tardive qui arrive à un âge encore plus avancé, dans la vieillesse, ces deux dernières très comparables entre elles, suivant la remarque qu'en a fait Glouston pour les différentes psychoses, qui surviennent à ces deux étapes biologiques.

C'est sur la dernière forme, peu étudiée et que je crois cependant assez fréquente, que j'ai voulu attirer aujourd'hui votre attention, en essayant de la distinguer des idées de persécution observées communément chez le vieillard, reposant sur un fonds primitif de démence sénile,avec lesquelles on confond le plus souvent ce véritable délire systématique de persécution à début tardif, ayant la même origine, présentant les mêmes symptômes, la même évolution systématique que le délire des persécutions ordinaire chez l'adulte, dont il ne diffère que par la marche plus rapide.

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