VINGT-QUATRIÈME LEÇON
Des idées de grandeur et de persécution conscientes et obsédantes1.
Messieurs,
Nous allons examiner aujourd'hui plusieurs malades, atteints d'idées de grandeur ou d'idées de persécution et chez lesquels ces idées revêtent une allure tout à fait spéciale et peu commune. Elles se présentent, en effet, avec les caractères de ces idées si fréquentes sous d'autres aspects, folie du doute, onomatomanie, agoraphobie, dipsomanie, et que l'on a groupées sous le nom générique de délire é?notif(More\), de vertige mental (Lasègue), d'idées fixes ou obsédantes (Weslphal, Buccola), d'obsessions (Falret), de syndromes épisodiques ou stigmates psychiques des dégénérés (Magnan), etc.
Nous avons eu déjà l'occasion, au cours de nos réunions, d'étudier des exemples classiques de cette forme de troubles intellectuels. Aussi neferai-jeque vous rappeler brièvement leurs caractères principaux.
En pareil cas, l'idée pathologique s'impose à l'esprit de l'individu et celui-ci, tout en ayant, jusqu'à un certain point, conscience de la nature morbide de cette idée, est forcé de la subir, malgré tous ses efforts pour lutter et
(]) La première partie de cette leçon a été publiée in Progrès médical, 5 septembre 1891 ; la seconde, in Semaine médicale, 8 octobre 1892.
pour calmer ses inquiétudes. De plus, cette idée ^'accoiripagne, par paroxysmes, de phénomènes d'angoisse, parlois très accentués, qui disparaissent avec elle et font place à un calme relatif. Ces symptômes se rencontrent, plus ou moins nets, dans tous les faits de ce genre; aussi a-t-on ditque les traits particuliers de ces idées morbides sont d'être obsédantes, irrésistibles, conscientes, paroxystiques et angoissantes, suivies, après le paroxysme, d'un calme relatif.
Tels sont bien les caractères que nous retrouverons chez nos malades.
La première est une dame, âgée de trente-trois ans, qui fréquente nos consultations externes de la Salpêtrière depuis trois ans. Un mot d'abord sur ses antécédents. Son père était alcoolique et est mort paralysé du côté gauche. Sa mère tombait en attaques; elle était d'abord raide, puis se débattait et criait ; elle paraît avoir eu des idées de doute obsédantes.
Je n'ai pu recueillir que peu de renseignements sur les antécédents personnels de la malade. Elle était d'une intelligence peu développée et apprenait difficilement. Elle fut réglée à onze ans et demi sans accidents. La maladie actuelle a débuté à l'âge de vingt-quatre ans, à la suite d'une couche et de chagrins occasionnés par l'abandon de son mari. Elle n'avait plus de goût à rien, souffrait de la tête, ne pouvait tenir en place. Elle fut prise alors d'envies d'étrangler son mari ou les personnes qui lui parlaient, de se pendre, de mettre le feu au lit de sa fille. Ces impulsions déterminaient chez elle une angoisse extrême ; c'était d'autant plus cruel, dit-elle, que j'aimais bien ma famille et que je ne suis pas méchante. Quelque temps auparavant, elle avait entendu
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parler d'une dame qui voulait étrangler son mari et cela l'avait beaucoup frappée.
A peu près vers la même époque, se trouvant chez un fournisseur, elle entendit raconter qu'une personne venait d'être internée dans un asile d'aliénés parce qu'elle disait être reine. A partir de ce moment, elle fut obsédée presque constamment par l'idée qu'elle était reine, elle aussi, ou qu'elle allait le devenir. « D'ailleurs, dit-elle, tout ce qui me frappe me reste, surtout lorsqu'on parle de folie. » Cette idée qu'elle est reine la prend tout d'un coup : « Je n'entends pas qu'on me parle, dit-elle, cela vient en moi comme si c'était moi-même qui le disais dans la gorge; » parfois même, elle a la tentation de le dire tout haut, mais elle se retient, par crainte de passer pour folle. En même temps que celte idée de royauté se présente à son esprit, « cela la frappe dans l'estomac et lui serre la gorge » ; elle étouffe et fait des efforts comme pour avaler quelque chose qui l'étranglerait, a envie de crier « au secours » et reste toute saisie. Ces phénomènes pénibles disparaissent quand l'idée la quitte ; alors elle est plus tranquille tout en se désolant à la pensée que cela la reprendra bientôt, et se demandant si elle ne deviendra pas tout à fait folle. Elle se rend parfaitement compte de la nature maladive des phénomènes qu'elle éprouve, dit que c'est absurde d'avoir de pareilles idées, qu'elle n'est pas reine du tout et qu'elle ne sait pas comment elle peut en arriver à avoir des idées semblables. Ces idées reviennent fréquemment, souvent plusieurs fois par jour sous forme de crises séparées par des intervalles de calme relatif. Plus elle y prête attention, plus l'obsession est forte ; si, au contraire, clic se distrait tout de suite, la crise est moins vive. Parfois, cela la prend lorsqu'elle parle, et alors elle est obligée de s'arrêter; d'autres fois, elle peut
continuer sa conversation première. En dehors des crises, quand elle pense volontairement à ses idées de royauté, elle est un peu émue, mais n'a pas d'angoisse. La nuit, elle dort sans y penser, mais, au réveil, souvent elle se dit : « Je me réveille comme une reine, » et elle en est tout épouvantée. Les idées obsédantes sont toujours de même nature; leur formule seule varie, mais peu. C'est, par exemple : « Je suis reine; — ton mari est roi ; — tu monteras sur le trône; — ta fille régnera. » Parfois, ces idées l'amènent à certains actes en rapport avec elles; une fois, par exemple, elle s'est mise à nettoyer chez elle parce qu'elle était obsédée par cette idée : « Il faut balayer, s'il venait du monde de la cour. » Dans les derniers temps, la formule de l'idée obsédante de grandeur devient incompréhensible pour elle, c'est un néologisme dont elle ne peut même donner l'explication : « Je vais nommer la légende. »
Aucune conception délirante proprement dite. Tout cela n'est pas sans l'inquiéter sur sa santé intellectuelle, d'autant qu'elle se rend pleinement compte du caractère pathologique de ses obsessions. Elle nous demande ce qu'elle va devenir, si cela ne la mènera pas à la folie, et, lorsqu'elle se trouve avec d'autres personnes, il lui arrive parfois de se dire avec anxiété : « Si l'on savait que j'ai ces idées-là, on me traiterait de folle, o
Léger rétrécissement du champ visuel ; pas d'autres traces d'hystérie.
Vous le voyez, Messieurs, chez cette dame, les troubles intellectuels- se présentent avec les caractères habituels des obsessions que je vous ai résumés plus haut. Mais il y a plus, et je tiens à attirer votre attention sur quelques particularités de cet exemple.