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OBSESSIONS DE GRANDEUR

En dehors de l'angoisse, accompagnant les paroxysmes, il faut remarquer que la malade n'est pas absolument tranquille. Si elle ne présente pas de phénomènes d'angoisse physique, subjectifs ou objectifs, elle n'en est pas moins dans un état d'anxiété intellectuelle assez accentué, provoqué par le souvenir de la crise passée, l'appréhension d'une nouvelle, la crainte de la folie finale. Ces troubles émotionnels, presque permanents chez elle, méritent d'être notés. D'un autre côté, il faut également signaler certains caractères psychologiques de l'idée obsédante, qui est ici reliée à des troubles psycho-moteurs manifestes. En effet, c'est sous la forme d'une parole intérieure articulée qu'elle se présente à l'esprit de la malade et, d'autre part, elle s'accompagne d'une tendance à des actes en rapport avec elle, actes que la malade refrène souvent, mais accomplit quelquefois.

Ces troubles émotionnels persistants et la nature psychologique particulière de l'idée ne sont pas sans retentir profondément sur le moi du sujet et dénotent une désagrégation psychique, une sorte de scission de la personnalité atteignant son maximum au moment des paroxysmes. 11 y a là évidemment une nouvelle cause d'exaspération de l'angoisse, car cette dame se rend compte de son état et le dit elle-même d'autant plus pénible qu'il est en désaccord avec sa manière d'être habituelle. Un fait également à l'appui de cette manière de voir, c'est que si elle pense volontairement h ses idées, elle est émue mais sans réaction angoissante. Dans ce dernier cas, en effet, son moi ne se dissocie pas, elle pense d'elle-même à son idée maladive, qui d'ailleurs n'est plus alors qu'un souvenir; mais le fait capital, c'est qu'elle ne la subit pas, elle reste maîtresse de sa volonté et de son attention. Au contraire, lorsque l'idée

s'impose (Telle-même en surgissant, comme on Ta dit, du fond de l'inconscient, si parfois la malade peut causer ou s'occuper d'autre chose, d'autres fois elle est obligée de s'arrêter. Il y a donc là en présence, au même moment, deux synthèses mentales en lutte, et cela est encore mis en lumière par le fait que la crise est moins forte, si la malade peut distraire de suite son attention (en d'autres termes, fortifier la synthèse mentale première), tandis qu'elle augmente si elle s'abandonne au courant des idées obsédantes.

Passons maintenant, Messieurs, à l'examen de notre second malade.

C'est un homme âgé de trente ans, qui s'est présenté aussi à la consultation externe en septembre 1890.

Les renseignements que j'ai pu recueillir sur les antécédents héréditaires sont absolument négatifs. Je n'ai guère non plus de données sur les antécédents personnels du malade. Il a eu des peurs fréquentes de trois à cinq ans, il apprenait bien à l'école et n'aurait pas fait de maladies antérieures.

Le début des troubles mentaux actuels remonte à un an : quinze jours auparavant, il avait eu de vives contrariétés, et un mois plus tôt il avait reçu un coup de pied de cheval à la jambe droite. Il rentrait un soir, sur l'impériale d'un omnibus, lorsque tout d'un coup il lui sembla que ses voisins le regardaient et il fut pris de l'idée qu'on allait peut-être lui faire du mal. Il se mit à trembler, cependant il ne descendit de l'omnibus qu'au terme de sa course; mais alors il fut obligé d'entrer dans un bureau de tabac pour attendre que le tremblement eût cessé. Depuis cette époque, lorsqu'il est dans la rue, il lui arrive de s'imaginer que quelqu'un le suit et qu'on va lui faire du mal. Parfois, sur le moment,

il n'était pas sûr que ce ne fût vrai ; mais tout de suite il reconnaissait que c'était faux et cependantil était saisi d'une inquiétude qu'il ne pouvait dominer.

Plus tard, quand ses camarades de travail parlaient entre eux, il lui semblait qu'ils disaient du mal de lui et alors, dit-il, « cela me montait à la tête, j'étais ébloui, tout tournait, et je ne pouvais pas résister à cela. Par moments, je croyais que mes camarades faisaient cela pour me monter la tête, mais tout de suite, en réfléchissant, je reconnaissais que c'était une idée fausse que je me faisais. — Quand on me regardait par hasard, qu'on parlait, je prenais cela tout autrement, comme si c'était pour moi. C'est alors que je ressens comme un coup dans l'estomac, cela me prend à la tête et au cœur, je me mets à trembler et je ne puis pas rester. » Jamais ce malade n'a eu d'hallucinations ; il a changé plusieurs fois d'atelier, mais ses obsessions le suivent dans ses déplacements. Lorsqu'il travaille à la campagne, il est moins tourmenté; de même quand il est seul, quand il ne travaille pas ou lorsqu'il est préoccupé d'autres idées. « Ces peurs-là me prennent tout d'un coup, dit-il, et ne durent pas longtemps. » Lorsqu'elles sont passées, il se trouve très bien. 11 se rend exactement compte de la nature pathologique de ce qu'il appelle fies peurs et c'est de luimême qu'il est venu nous consulter. Il n'a pas d'autres idées obsédantes.

La santé physique est satisfaisante ; le front est étroit, très légèrement asymétrique, la voûte palatine étroite et profonde, les oreilles mal ourlées, le lobule adhérent. Aucun signe d'alcoolisme ni d'hystérie; sommeil bon.

Ici, Messieurs, comme dans le premier cas, nous retrouvons encore tous les symptômes caractéristiques des

obsessions. Le diagnostic est donc facile. Ce qui m'a engagé à vous présenter ces malades, c'est la variété particulière de leurs idées obsédantes, de grandeur chez l'une, de persécution chez l'autre. Or, on n'est pas habitué à rencontrer les idées de grandeur et de persécution avec ces caractères et généralement, quelle que soit la maladie mentale qu'elles accompagnent (délires systématisés de persécution et de grandeur, alcoolisme, paralysie générale, etc.), elles s'associent à des réactions tout autres, variant d'ailleurs avec l'affection mentale, mais n'ayant pas le caractère d'angoisse paroxystique, propre aux idées obsédantes; de plus, elles sont absolument inconscientes et, au lieu de lutter contre elles, les malades, au contraire, se les assimilent et s'y adaptent parfaitement.

Quel est l'avenir de nos malades? Je n'oserais être affirmatif, eu égard à la rareté, sous cette forme, des idées de persécution et de grandeur.

D'un côté, puisqu'il s'agit ici d'obsessions, on peut songer à en appliquer le pronostic général en tenant compte, bien entendu, dans chaque cas particulier, des antécédents héréditaires, de la durée, de la marche antérieure de la maladie, de la fréquence et de l'intensité des paroxysmes. A ce point de vue, chez la première malade, le pronostic serait peu favorable, mais sans cependant entraîner l'idée d'une démence, rare dans ces cas. Chez le second, on pourrait espérer, sinon une guérison, au moins une rémission de plus ou moins longue durée.

D'un autre côté, il faut envisager la nature spéciale des idées. Déjà, lorsqu'il s'agit des idées obsédantes habituelles, quelques auteurs admettent qu'elles peuvent aboutir à un véritable état d'aliénation confirmée. On pourrait donc craindre que nos malades ne deviennent un

jour délirants persécutés ou mégalomanes, passant ain^i de ce que certains aliénistes étrangers appellent la paranoïa rudimentaire (obsessions) à la paranoïa confirmée (délires systématisés primitifs). Sans nier la possibilité d'une telle éventualité, je me contenterai de vous rappeler que chez la première malade les troubles intellectuels se sont présentés depuis dix ans toujours sous le même aspect. A propos du second, je pourrais vous citer un cas analogue que j'ai observé dans ma clientèle de ville et où le sujet, après plus de vingt-cinq ans d'idées de persécution à forme d'obsession, était toujours conscient de son état, ne présentait pas de signes de démence, ni de délire confirmé, était resté un simple obsédé, toujours sous la même forme.

Messieurs, nous venons de voir des idées de persécution ou de grandeur revêtir la forme consciente et obsédante et se présenter sous l'aspect clinique habituel des obsessions. Dans les cas précédents, ces idées restaient isolées, sans systématisation, mais elles peuvent aussi s'organiser en un véritable système de conceptions délirantes, tout en conservant d'autre part les mêmes caractères cliniques. C'est du moins ce qui ressort de l'observation de la malade que nous allons examiner maintenant, et qui depuis longtemps déjà fréquente nos consultations externes de la Salpêtrière.

Les troubles intellectuels qu'on observe chez Mme G... remontent au mois de mars 1889. Il est bon toutefois de noter que, l'hiver précédent, tous ses enfants avaient élé malades ; elle eut à subir à ce moment beaucoup de fatigues dont sa santé physique s'est ressentie.

Elle souffrait de la tête, des reins ; elle avait perdu l'appétit et vomissait souvent; ses jambes enflaient, elle avait des pertes blanches, des insomnies plus ou moins

complètes. Outre les fatigues et l'inquiétude occasionnées par la maladie de ses enfants, elle eut aussi à cette époque des ennuis d'argent. Elle était devenue indécise, sans initiative.

C'est à la suite de cela que les troubles intellectuels éclatèrent o comme un coup de foudre ». Elle habitait alors Villeneuve-Saint-Georges. Un jour, étant au lavoir, « on aurait dit » que tout le monde se moquait d'elle, de son linge, de ce qu'elle faisait, de ce qu'elle disait. Il lui semblait que les personnes qui étaient là montaient une cabale contre elle, faisaient des signaux; elle croyait qu'on allait lui faire une plaisanterie en sortant. Elle en était si convaincue qu'elle avait gardé à la main son battoir pour se défendre. Une fois rentrée, elle envoya son mari aux informations, mais il ne put rien apprendre de particulier.

A la suite de cet incident, elle se renferma chez elle et ne voulut plus sortir ni voir personne. Il lui semblait qu'on voyait ce qui se passait dans son logement, qu'on savait ce qu'elle pensait, que certains articles de la Lanterne la concernaient. C'étaient surtout les gens de son quartier et du lavoir qu'elle accusait. A cette époque, lorsqu'elle apercevait quelqu'un, cela la serrait à l'estomac, elle ne pouvait ni respirer, ni avaler, mais c'était cependant moins fort que maintenant.

C'est là une constatation à retenir, car ces symptômes ne sont autres que des phénomènes d'angoisse que nous retrouverons encore plus accentués par la suite.

La malade présentait encore d'autres interprétations délirantes de même ordre. Il lui semblait que son feu ne marchait pas bien, qu'on lui donnait de mauvaise marchandise exprès pour cela, qu'on avait bouché sa cheminée. Une fois elle crut qu'on avait mis du pétrole dans des

pruneaux qu'elle avait achetés et les renvoya à l'épicier. Elle avait senti cela à l'odeur. Il y avait donc des hallucinations de l'odorat; je n'en ai pas rencontré du côté de la vue, du goût, de la sensibilité générale ; mais quelques hallucinations de l'ouïe, seulement la nuit. Elle crut, à plusieurs reprises, entendre des tombereaux qu'on faisait passer sous ses fenêtres pour l'empêcher de dormir.

Elle s'imaginait qu'on voulait la faire disparaître, qu'on lui trouvait toutes sortes de défauts ; il lui semblait que tout ce qu'elle avait fait jusqu'à ce jour était mal fait, qu'elle n'avait pas rempli comme tout le monde ses devoirs de femme de ménage, qu'elle avait tous les défauts possibles. « Je me disais : c'est que je n'ai pas bien fait, je n'ai peut-être pas bien élevé mes enfants. Si l'on me parlait affectueusement, il me semblait qu'on se moquait de moi. Les compliments qu'on avait pu me faire jadis me semblaient des plaisanteries. »

Messieurs, je vous signale simplement en passant, comme un fait assez particulier et sur la valeur diagnostique duquel j'aurai à insister tout à l'heure, ce caractère des idées délirantes chez notre malade. En même temps qu'elle se croit persécutée et accuse les autres de lui faire des misères, elle s'accuse aussi elle-même, se croit coupable, regarde l'hostilité qu'on semble lui manifester comme une allusion à ses défauts, à des fautes qu'elle croit devoir se reprocher.

Sous le coup de ces idées, elle quitta Villeneuve pour aller à Pantin. Là ce fut la même chose : « le mot d'ordre était donné, les gens du chemin de fer étaient sur la voie pour me narguer; je n'osais pas me mettre à la fenêtre. Si je voyais un geste, si j'entendais un mot. cela me

concernait. Jamais on ne s'est adressé à moi : c'était même ce qui me vexait, parce que je ne pouvais répondre. »

Elle a eu à cette époque quelques hallucinations de l'ouïe el de la sensibilité générale. Un jour, entre autres, étant à table dans sa famille, elle entend dire : « Nous allons lui faire ressentir dans le pied la douleur qu'elle a eue autrefois », et au môme instant elle a ressenti cette douleur.

Alors elle retourna dans son pays, à Lyon. Là encore, tout lui semblait dirigé contre elle, elle croyait qu'on avait téléphoné à Lyon. A ce moment, elle avait une croyance absolue à la réalité de ses idées.

Ce détail ne laisse pas d'être digne d'intérêt. Nous verrons que, par la suite, la malade reconnaît au contraire la fausseté des idées actuelles qui la dominent.

A ce moment survint une période de rémission. Revenue à Villeneuve, Mme G... avait fini par prendre le dessus, tout en n'étant pas absolument tranquille. Mais, au bout de quatre mois, nouvelles interprétations délirantes. 11 lui semble qu'on la guette; si elle fait quelque chose, elle croit que les locataires voisins se font des signaux. On sait ce qui se passe en elle, même ses pensées ; lorsqu'on lui parle, c'est pour se moquer d'elle. « Quand je suis en face de quelqu'une tête me tourne et je tomberais, tellement cela m'ennuie; il me semble que les personnes présentes ont une influence sur moi, et je crois que c'est cela qui fait qu'on se moque de moi. Un jour, étant à la promenade, il y avait devant moi des personnes que j'avais connues. J'étais malheureuse rien qu'à l'idée qu'elles pourraient s'arrêter pour me regarder, et j'ai été contente et soulagée quand je les ai vues prendre une autre direction. On ne m'a jamais rien dit, mais il me semble qu'on me reproche

quelque chose. // me semble que tout cela ri est que des idées fausses que je me fais. Je voudrais être assez forte pour braver tout cela, maisye ne puis pas. »

Ces paroles mêmes de Mme G... nous montrent bien qu'elle est, jusqu'à un certain point, maintenant consciente de la fausseté de ses idées, en même temps qu'elles mettent en relief leur caractère d'irrésistibilité et d'angoisse paroxystique suivie d'une détente.

Ces symptômes particuliers sont encore plus nets par la suite.

La vie lui étant devenue insupportable à Villeneuve, elle vint habiter Paris en août 1890. Elle fut tranquille d'abord, mais dès le 15 septembre, elle ne peut plus voir personne de la maison. « Dès que je me mets à la fenêtre, quand j'aperçois quelqu'un, mon sang ne fait qu'un tour tellement cela m'impressionne, cela me serre dans la poitrine, je deviens pourpre ou verte, les jambes me manquent, je ne sais plus ce que je fais, je n'ai plus la tête à moi. Cela dure le temps que je vois les personnes. En sortant de chez moi, je suis comme une imbécile; plus loin, cela se passe. Dans la campagne, ne voyant plus personne, je respire et je ne puis me décider à rentrer. Je ne puis tenir de conversation, je n'ose pas ; je ne sais quoi dire, tellement je suis impressionnée. Il me semble qu'on se moque de moi, mais je ne sais pas si c'est vrai. 11 me semble que tout le monde me trouve drôle, mais je suis drôle aussi ; je n'ose pas parler, je crois qu'on sait toutes mes pensées, toutes mes actions. Quand je suis devant quelqu'un, je n'ai pas la force de parler, de regarder le monde. Je crois qu'on s'imagine que j'ai tous les défauts possibles, et cependant je n'en ai pas plus qu'une autre:

je crois qu'on veut se moquer de moi, qu'on guette ma ligure, qu'on se dit : «Je vais la faire devenir pourpre. » Ce qui me manque, c'est la force de caractère pour dompter tout cela, et pour me dire : « Gela m'est égal. » Je ne crois pas, dit-elle, que les gens de Villeneuve aient quelque chose contre moi et je ne puis pas cependant nï empêcher d'avoir l'idée qu'ils vont peut-être donner le mot à ceux de Paris. Toujours cela me revient, et je rumine tout le temps malgré moi : « Qu'est-ce que je vais devenir? Ma famille est perce due, que nous arrivera-t-il ?» Dans le lit, je pense à cela tout le temps, et alors je suis tout en sueur et je ne puis plus remuer. Quand je suis descendue du train à la gare de Lyon, j'ai vu une voisine qui venait voir sa belle-sœur. Je le savais bien, et cependant je n'ai pu m'empêcher de croire que c'était pour moi; je me suis sauvée en courant, cela me tournait dans l'estomac, dans tout le corps. »

Le caractère angoissant, paroxystique et irrésistible des idées délirantes est encore nettement analysé par la malade elle-même, lorsqu'elle nous dit : « Quand j'ai ces idées, c'est toujours dans l'estomac que cela me prend : c'est comme un poids, comme si mon manger était resté. J'ai aussi des palpitations, les joues pâles ou rouges, des sueurs froides, mes jambes fléchissent. Gela me prend quand mes idées viennent, et elles viennent malgré moi. Gela dure trois ou quatre minutes, je me raisonne un peu et cela finit, par se passer. » Elle a bien conscience aussi de la nature pathologique des phénomènes qu'elle ressent. « Ce doit être des idées ; je crois toujours que les gens de Villeneuve sont contre moi ; fai beau me dire que c'est absurde, je ne puis me dominer. »

Après des alternatives de rémission, pendant lesquelles la malade réussit à être plus maîtresse d'elle-même, les

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accès d'anxiété reviennent et, en mars 1891, elle demande son placement dans le service pour se traiter.

Voici brièvement ce que nous avons noté à ce moment : Mme G... est d'une émotivité excessive; quand elle raconte les accidents dont elle souffre, elle devient triste et inquiète, le visage rougit, les mains se mouillent de sueur, elle est comme oppressée. Elle a conscience d'être malade, demande à être traitée et à guérir pour retourner soigner ses enfants ; elle dit que toutes ses préoccupations sont dues à ce qu'elle est faible, anémique, et ne peut être maîtresse d'elle-même. Tout en reconnaissant le peu de fondement de ses idées, elle ne peut s'en débarrasser.

Au bout de quelques jours d'internement, elle est moins inquiète, beaucoup plus calme, a conscience de son état : « Quand cela me prend, je ne puis plus me dominer, surtout maintenant que je suis très faible. » Interprétations délirantes continuelles : « Je ne puis m'empêcher de prendre pour moi tout ce qu'on dit. J'ai beau trouver que c'est absurde, ici surtout où j'entends toutes sortes de choses déraisonnables, mais c'est plus fort que moi. » Il lui semble qu'on sait ce qu'elle pense et elle prend toujours pour elle, et malgré elle, ce qui se dit : « J'ai beau me dire que je suis ici dans une administration qui n'a aucun intérêt à s'occuper de mes affaires, c'est plus fort que moi. Quand je ne cause pas de cela, je passe tout mon temps à ruminer malgré moi, je ne puis me distraire; je me préoccupe sans cesse de ce que je deviendrai une fois sortie. » Elle n'a plus d'hallucinations. Elle se soigne très régulièrement, veut guérir et le plus vite possible, parce que sa présence nécessaire dans son ménage. Enfin, elle peut se mettre à travailler.

Messieurs, plusieurs [mintssontàrelever dans cette observation.

Le fait saillant de l'état mental pathologique de Mme G.. est qu'elle présente des idées de persécution, se manifestant le plus souvent sous la forme d'interprétations délirantes simples, s'accompagnant parfois d'hallucinations et, de plus, s'organisant en un véritable système délirant. Les détails de l'observation sont assez probants à ce sujet pour que nous n'ayons pas besoin d'y revenir maintenant.

S'agirait-il donc là d'un délire systématique des persécutions? Nullement, au moins sous les formes habituelles qu'il peut revêtir et bien que certains symptômes, tels que les interprétations délirantes, les hallucinations, la systématisation des idées, les fugues de la malade, puissent en imposer au premier abord. L'allure générale de la maladie n'est pas celle du délire des persécutions systématisé hallucinatoire, à marche régulière et progressive. D'un autre côté, dans les variétés à marche irrégulière, dont notre malade semblerait plutôt devoir se rapprocher au premier abord, il est à remarquer que le sujet est toujours inconscient de la nature pathologique de ses idées qu'on peut jusqu'à un certain point discuter parfois, mais dont il ne reconnaît de lui-même la fausseté que s'il entre en rémission complète. Comme vous avez pu le voir, ce n'est pas aujourd'hui le cas de Mmo G... Elle n'aurait pu prendre place dans ce cadre que dans la première période de sa maladie, alors qu'elle avait dans ses idées délirantes une croyance absolue qui a fait place ensuite à la conscience de leur nature pathologique, lors même qu'elles venaient à se manifester de nouveau.

Je vous rappellerai ici un détail dont je vous ai signalé

au passage l'importance et qui est relatif à la formule des idées de persécution. Ces idées, en effet, présentent, dans le cas actuel, cette particularité qu'elles ne se manifestent pas, au point de vue psychologique, avec les caractères habituels de l'idée de persécution des persécutés, mais plutôt de celle des mélancoliques.

J'ai déjà longuement et à plusieurs reprises insisté devant vous sur ce diagnostic séméiologique, trop négligé à mon sens, des différentes idées de persécution. Je me contenterai aujourd'hui de vous en rappeler un seul caractère.

Chez le persécuté vrai, l'idée de persécution repose toujours sur le fond d'orgueil habituel à ces malades, qui se bornent à accuser les autres de leur nuire et ne cessent de se poser en victimes injustement poursuivies. Chez le mélancolique, au contraire, l'idée de persécution repose sur un sentiment d'humilité lui faisant regarder les persécutions qu'il subit comme le résultat de fautes imaginaires. S'il accuse les autres, il s'accuse aussi lui-même; ses misères se justifient par ses propres fautes.

Or, nous avons vu que notre malade, cherchant la raison de l'attention qu'elle croit éveiller, n'en arrive pas à accuser les autres personnes d'une jalousie que justifieraient ses propres qualités; au contraire, elle s'imagine que si on la remarque, si on semble la poursuivre, c'est qu'elle a des défauts, des reproches à se faire, que sa conduite antérieure peut être incriminée.

Gela veut-il dire qu'il s'agirait là d'un cas de mélancolie? En aucune façon, car nous ne retrouvons ni la marche de la maladie, ni les caractères généraux du délire mélancolique, secondaire à des troubles émotionnels et volontaires le marquant d'une empreinte spéciale, caractères que je vous ai déjà longuement exposés.

Si la présence d'une idée d'auto-accusation reliée à ridée de persécution est un fait ordinaire dans la mélancolie, il n'en est nullement pathognomonique et se rencontre aussi chez certains délirants persécutés, ainsi que l'a fait remarquer M. Gilbert Ballet au congrès de Blois.

Actuellement, les troubles psychiques, par les caractères que j'ai essayé de mettre en relief au cours de notre examen, semblent reproduire assez exactement le tableau clinique des obsessions. C'est d'abord le caractère d'obsession et d'irrésistibilité des idées de persécution qui s'impose à l'esprit de Mme G... et que, malgré tous ses efforts, elle ne peut dominer; puis le caractère paroxystique et angoissant de ces mêmes idées qui surviennent non seulement par accès séparés par des rémissions, mais, au cours de ces accès, par crises paroxystiques s'accompagnant de phénomènes d'angoisse parfois très accentués. C'est encore le calme relatif, la période de détente qui suit les paroxysmes et pendant laquelle la malade raisonne et discute le mieux son état. C'est enfin la conservation relative delà conscience, qui lui permet justement de raisonner ses idées, d'en reconnaître la fausseté en dehors des paroxysmes et même, à ce moment, tout en les subissant, de pouvoir encore les discuter, à moins qu'elles ne deviennent trop intenses. Il n'y a qu'au début de la maladie, lors du premier accès, que la conscience avait disparu, en laissant toutefois, comme nous l'avons vu, persister le caractère d'angoisse.

La présence constante de ce dernier caractère pourrait peut-être servir à nous expliquer la teinte particulière des idées de persécution, assez semblables, comme nous l'avons fait remarquer, à celle des mélancoliques. En effet, les idces mélancoliques sont toujours secondaires à un état émotionnel pénible dont elles constituent une tentative d'explication. Ne

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pourrait-on admettre ici que les symptômes d'angoisse, physique et morale, qui accompagnent les idées délirantes, ne puissent être le point de départ de l'explication que tente la malade, cherchant ce qu'elle peut avoir à se reprocher, pour justifier l'idée de persécution qui a ouvert la scène délirante?

Messieurs, vous savez que les idées obsédantes sont souvent la traduction d'une constitution psychopathique. Or, Mme G... est la fille d'un père emporté, original, joueur et buveur, mort paralysé à cinquante-deux ans, et d'une mère cancéreuse, qui avait elle-même un frère original et très violent. Cette dame, actuellement âgée de trente-six ans, intelligente, n'a eu aucune maladie de l'enfance ; elle s'est développée d'une façon précoce. A l'école, elle comprenait bien ce qu'on lui montrait, mais retenait mal; d'ailleurs, cela l'ennuyait. Elle préférait travailler, môme en classe, à la couture. Elle fut d'abord couturière, puis lingère parce qu'elle gagnait plus. Réglée à douze ans el demi sans accidents, elle n'a jamais eu d'attaques de nerfs ; elle est toutefois d'une impressionnabilité extrême; si elle voit une plaie, il lui semble qu'elle va se trouver mal, mais elle ne perd pas connaissance. Ainsi, elle a eu un vésicatoire et, à l'idée qu'il y avait de l'humeur dessous, elle a cru qu'elle allait défaillir.

Elle n'était jamais contente ni d'elle ni des autres, et aurait voulu, sans avoir cependant à se plaindre, que tout fût mieux encore. Elle a toujours eu la manie de ruminer, pour l'argent, les achats, la nourriture. Elle se lavait constamment les mains, vingt fois par jour, simplement parce qu'elle les trouvait, sales. Quand elle cherchait un mot, il fallait qu'elle le trouvât. Mais à celle époque elle ifa\ait pas

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d'angoisse. Ce sont là des symptômes atténués, mais de môme ordre que ceux qui se sont développés plus tard. Elle ne présente aucun signe d'hystérie ni d'alcoolisme, mais on constate chez elle une légère asymétrie faciale, ainsi que l'absence de lobule.

Notre malade est donc bien une prédisposée héréditaire, et, chez elle, la moindre cause pouvait suffire à rompre huit à fait l'équilibre intellectuel déjà précaire ; ici, cette cause occasionnelle fut les fatigues et les préoccupations morales dues à la maladie de ses enfants, à des ennuis d'argent, etc.

C'est encore sa constitution psychique particulière qui nous expliquera la forme revêtue par les accidents mentaux. Au début, ils se présentent comme un délire de persécution systématisé primitif, qui est d'ordinaire la traduction d'une constitution psychopathique, surtout si la marche en est rapide, irrégulière, rémittente comme dans le cas actuel ; le caractère angoissant des idées délirantes que nous avons signalé dès cette époque est un fait qu'on note parfois alors et sur lequel M. Magnan insiste beaucoup. Puis, après une rémission, les mômes idées de persécution revêtent un nouvel aspect, celui des idées obsédantes et conscientes, si fréquentes chez ces individus à tare psychique et dont notre malade avait déjà offert antérieurement quelques manifestations atténuées sous des formes plus ordinaires. Par le double aspect successif qu'elle revêt, cette affection semble donc constituer comme un cas mixte de paranoïa rudimentaire (obsession) et de paranoïa confirmée (délire systématisé primitif).

Un mot en terminant, Messieurs, au point de vue du traitement.

Le terrain particulier sur lequel se développent d'ordinaire les idées obsédantes se manifeste le plus souvent par des symptômes neurasthéniques. Or, il est à remarquer qu'ici l'apparition des idées délirantes a été précédée de ces mêmes symptômes, qui ont constitué en quelque sorte une période de préparation des troubles psychiques. Puis ils ont persisté, se traduisant par un sentiment de courbature générale, des douleurs de reins, de la faiblesse des jambes, de la céphalalgie en casque. L'appétit était très irréguiier; la langue blanche, pâteuse, amère ; l'estomac distendu gonflait après le repas ; la digestion était longue, difficile; la malade présentait des rougeurs à la face, de la somnolence après Jes repas, des renvois acides, des gaz fétides, de la tendance à la constipation, des urines très abondante- el par moments très chargées d'urates, sans albumine ni sucre. Le foie, le cœur, les poumons étaient normaux. Les hémorragies menstruelles étaient très abondantes et prolongées, l'appareil génital absolument sain. Amaigrie dès le début, Mme G... vit en quelques semaines son poids diminuer de plus de 6 kilogrammes.

Nous avons, d'autre part, maintes fois remarqué (et la malade elle-même avait été frappée de ce fait) que tous ces phénomènes s'amendaient dans les périodes de rémission et les intervalles de calme. Aussi nous a-t-il semblé qu'il y avait là, à côté de l'isolement et du traitement moral, une indication thérapeutique à remplir. Nous avons donc institué un traitement tonique et reconstituant, des pratiques hydroet électrothérapiques, qui produisirent une certaine amélioration. Puis l'état resta stationnaire et les symptômes délirants ne disparurent que lorsque nous eûmes en même temps l'idée de combattre directement les troubles dyspeptiques et de relever la nutrition par l'emploi de la noix

vomique, l'antisepsie gastro-intestinale, le lavage de l'estomac, un régime alimentaire approprié et de légers purgatifs.

Sans vouloir tirer de là des déductions à propos de l'influence sur l'état mental des phénomènes d 'auto-intoxication si fréquents chez les neurasthéniques dyspeptiques, je me borne à enregistrer le fait thérapeutique. En peu de temps, les troubles neurasthéniques de toute espèce s'amendèrent; l'état de la nutrition générale devint plus satisfaisant, la malade reprit du poids et les accidents intellectuels disparurent complètement. Ils n'ont plus reparu depuis quinze mois que Mme G... est sortie du service. Jamais, depuis le début, et de son propre aveu, elle n'a eu de rémission aussi complète et d'aussi longue durée.

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