‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 127 sur 135 · VINGT-CINQUIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-CINQUIÈME LEÇON

Les idées délirantes de défense \

Sommaire. — Définition de l'idée de défense. — Idées de défense" active

et passive.

A. Idées de défense passive.

1° Comment le malade désigne ses défenseurs.

2° En quoi consiste l'idée de défense. — Symptômes concomitants.

3° Moyens employés par les défenseurs.

Valeur diagnostique et pronostique de ces idées. 13. Idées de défense active. — Elles peuvent se manifester :

1° Par le langage parlé.

2° Par le langage écrit. — Mots, phrases, conjurations.

3° Par la mimique, les attitudes, les habitudes, le costume. Valeur pronostique de ces idées.

Messieurs,

Parler de l'idée de défense chez l'aliéné, c'est, semble-t-il au premier abord, devoir se borner à étudier les réactions auxquelles il s'abandonne sous l'influence de son délire, pour se mettre en garde contre ses ennemis. Mais ce n'est là qu'un côté restreint de la question ; elle doit être envisagée à un point de vue plus général. A côté de ces réactions défensives bien connues, il est des cas moins étudiés dans lesquels le malade attache à l'émission de certaines paroles, à l'accomplissement de certaines habitudes , de certains gestes, une idée de défense contre ses ennemis. De plus, quelques sujets ont, à côté des idées de persécution,

(1) Leçon recueillie par M. Henry Meige et .publiée in M moderne, n° 35, 181*1.

DÉSIGNÀTIOPi Dl Dl I ÊNSEURS. 770

des idées antagonistes de défense, conceptions délirantes qui peuvent imprimer au délire un aspect particulier. Dans le premier cas, l'aliéné intervient lui-môme dans la défense, il est actif; dans le second, au contraire, il reste passif, subissant la défense comme il subit l'attaque.

11 y a donc lieu de distinguer, en quelque sorte, deux variétés d'idées de défense : les idées de défense active et les idées de défense passive.

A. Commençons par l'étude de ces dernières : les idées de défense passive.

Par ces idées, le malade exprime la conviction qu'à côté d'individus qui le poursuivent, il en existe d'autres qui le défendent.

L'analyse d'une idée de défense complète comporte trois termes principaux :

1° La désignation des défenseurs ;

2° La nature de la défense ;

3° Les moyens employés par les défenseurs.

Examinons successivement ces trois points :

1° Dans certains cas, le malade ne parle de ses défenseurs que d'une façon très vague, indéterminée; il dit, par exemple : « On, le monde. » D'autres fois, il se sert de termes un peu plus précis, désignant une collectivité d'individus tels que « la défense, la médecine, les amoureux bienveillants, les dames de l'aristocratie, les mess'eut^ ». Dans certains cas, il emploie un néologisme, comme « la classe Dieu, le bon écho ». Parfois enfin, il spécifie nettement son défenseur : « Le maréchal de Mac-Mahon, M. de Saint- A... » et fait même usage, à l'occasion, de néologismes comme le suivant : « Le raccommodeur retempier. »

Ces différents modes de désignation ont de l'importance, en ce sens que leur degré de précision dénote une systématisation plus ou moins grande du délire. L'emploi du néologisme de son côté révèle une affection chronique. Souvent aussi la formule caractérisant le défenseur indique déjà le genre de défense et aussi certains autres symptômes de la maladie : hallucinations de l'ouïe (bon écho) ou modifications de la sensibilité générale (raccommodeur retempier, c'est-à-dire refaisant les tempes).

2° Voyons maintenant en quoi peut consister la défense. On peut distinguer plusieurs degrés. Tantôt la défense se borne à mettre le malade sur ses gardes ; tantôt elle entrave Faction des persécuteurs, ou va même jusqu'à réparer les dommages causés par eux. Je vais vous citer quelques exemples de ces faits et vous verrez en même temps comment la formule dont se sert le malade pour désigner la défense peut avoir de l'importance en vous mettant sur la piste d'autres détails qui font partie du complexus symptomatique de l'affection mentale.

Une de nos malades persécutée entend une voix d'homme qui lui dit : « Prends garde, méfie-toi de ces dames. »

Mlle B..., persécutée, se plaint «du grand Ferdinand qui a une mauvaise classe et est contre elle». Mais la «classe Dieu o lui parle et lui dit des mots d'amitié.

Mmc D... raconte qu'à côté des «femmes de persécution, méchantes et ignorantes », qui l'appellent « salope, coquine », il y en avait d'autres qui la consolaient, lui disant de ne pas les écouter, de ne pas faire attention.

iMllc M..., persécutée avec idées d'empoisonnement, se croit défendue par le médecin de la Compagnie d'Orléans, qui lui dit : «Prends garde à la soupe. »

NATURE DE LA DÉFENSE. iSi

Dans tous ces cas, l'idée de défense nous révèle la présence d'une hallucination verbale auditive sous la forme d'avertissement. Nous retrouvons le même phénomène dans les cas où la voix, au lieu de s'adresser au malade, s'adresse aux persécuteurs pour les réprimander.

Mme H..., persécutée, nous dit: « 11 y a surtout une personne qui veille sur moi : c'est M. de Saint- A... 11 gronde les personnes qui mènent mal et dit : « Je ne veux pas « qu'on mène mal. »

M,ne D..., à côté des voix qui l'injurient, en entend d'autres qui la défendent et disent : « Laissez-la tranquille, que cela finisse. »

Quelquefois il peut y avoir une sorte de dédoublement des hallucinations verbales auditives, les mauvaises voix se faisant entendre dans une oreille, les bonnes dans l'autre.

Les idées de défense peuvent aussi révéler la présence d'hallucinations verbales psycho- motrices. Chez une de nos malades, les voix de la défense qu'elle percevait d'abord par les deux oreilles partent maintenant de l'épigastre et s'accompagnent de phénomènes moteurs très manifestes. « Il y en a, dit-elle, qui viennent parler dans la bouche et qui obligent la langue à remuer ; mais la bouche reste fermée et il ne sort aucun son. Je comprends ce que les voix disent aux mouvements de la langue, sans prononcer rien, ni haut, ni bas. »

La formule de l'idée de défense peut aussi nous indiquer des troubles hallucinatoires plus variés (vue, tact, sensibilité générale) associés à l'hallucination verbale auditive. En même temps, la défense semble s'étendre parfois jusqu'à réparer les dommages causés par les persécuteurs.

a Les roulettes de la machine magnétique qu'on a tournées sur M. R... l'ont fait mourir il y a neuf ans ; mais alors le Créateur est apparu à sa vue, l'a ressuscité et lui a dit : Souviens-toi. »

M11e D... se plaint d'être douchée, électrisée ; heureusement il y a un veilleur la nuit sur la maison, il lui parle de très loin, l'avertit qu'on va la tuer et lui dit de ne pas avoir peur. Il y a quinze jours, une voix lui a dit : « Nous te dédouchons, » et lui a ainsi ôté « la douche au cœur » qu'elle avait reçue.

M1Ie F... se plaint d'un mauvais écho qui la fait souffrir. Mais il y en a un bon qui détruit ses effets, la fait résister, et l'empêche de déraisonner quand on vient lui prendre sa pensée.

Mme R... dit avoir été empoisonnée par de «l'unifa » qu'on mettait dans sa boisson. Mais les « messieurs qui annoncent » lui ont dit qu'ils lui avaient donné quelque chose pour la fortifier, et de fait elle s'est sentie mieux portante et plus vigoureuse.

MmeB... se plaint d'être injuriée, électrisée, nitralée, violée, endormie par le chloroforme, etc. Depuis longtemps des hommes «sans doute commandés par la préfecture » , prennent sa défense, lui parlent de loin et « lui ont déjà remis sa cervelle enlevée ». Mgr Ismaël, la Sainte-Trinité, la protègent ; elle a senti Mgr Ismaël la tirer par l'oreille pour la réveiller du sommeil chloroformique. Elle est morte plusieurs fois et toujours ses protecteurs l'ont ressuscitée.

3° Quant au troisième point, la désignation des moyens employés, bien souvent la malade reste dans le vague à ce propos et ne spécifie rien ; l'idée de défense se borne alors à ce que nous venons d'examiner.

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