LANGAGE ÉCRIT. 7H
Parfois, comme chez une de nos malades, c'est une modification de l'orthographe des mots. Elle supprime les i et les remplace par des y, allonge les voyelles en diphtongues, intercale des h à tout propos, met sur les voyelles ou même sur des syllabes un accent circonflexe de son invention. Cette écriture, pour elle, est plus masculine, donne de la force à la pensée et lui permet de résister aux ennemis qui « aspirent » son intelligence. Sans cela, dit-elle, elle serait « épuisée par l'aspiration ».
Dans d'autres écrits, l'idée de défense se traduira par l'intercalation d'un mot ou même d'une phrase.
Une de nos malades répète dans ses écrits, plusieurs fois par page, la phrase : « Dieu et son droit, maudit dans tout ce qu'il y a de plus maudit qui mal y pense », destinée suivant elle à faire cesser les obsessions de ses persécuteurs. De même, au cours de ses écrits elle répète très souvent les mêmes dates pour empêcher ses ennemis de lui faire perdre le fil de ses idées. Enfin je vous signalerai un fait curieux de l'observation de cette malade, qui a des idées de défense très accentuées constituant un véritable système. Outre certains gestes (mouvements du pied, de la main, des lèvres), certaines paroles « bien entendu », certaines phrases écrites que je viens de vous signaler, et destinées à conjurer « l'attaque », il arrive souvent que « l'attaque » suscite des recherches lorsque la malade lit quelque chose ou entend rappeler un fait, une date. A ce moment,» l'attaque » pose une question ; tant que la réponse n'est pas trouvée, il y a un grand malaise, des tremblements, de l'angoisse, même du vertige. Si elle ne trouvait pas de réponse, elle serait, dit-elle, plus agitée que toutes nos agitées. En cherchant, elle finit par trouver une réponse ; alors le calme arrive parce que la « défense » est maîtresse .
L'« attaque», par exemple, la fait enrager, dit-elle, avec les mots « jour de Tan », et, pour recouvrer le calme, elle est obligée d'écrire : «jour de l'an, l'anguille, guillotine ». De l'emploi de la lettre/? demande l'« attaque ». Et la malade n'est tranquille qu'après avoir répondu : « Saint Laurent l'a par devant, saint Pau/ l'a par derrière, les n7/es l'ont au milieu, et, quand elles sont femmes, elles ne l'ont plus ». Je n'insiste pas plus longtemps et me contente de vous faire remarquer l'intérêt de ce fait, qui représente en somme une véritable onomatomanie faisant corps avec le délire de persécution de la malade. Lorsque la question est difficile, elle conjure la difficulté par la formule : « Dieu et son droit... », etc., citée plus haut.
3° Enfin, Messieurs, c'est souvent par la mimique que l'aliéné traduit son idée de défense.
Notre dernière malade, pour assurer la « défense », frappe du pied, agite le bras droit et souffle. Une autre fait le geste de séparer quelque chose et dit en même temps : « Les chances sont égales. » Une autre, persécutée mystique, se défend de ses ennemis par des signes de croix répétés et des gestes cabalistiques. Une quatrième ne consent jamais à parler à quelqu'un avant de l'avoir exorcisé avec une baguette qu'elle réserve à cet usage.
De ces gestes, il faut rapprocher certaines habitudes se rattachant à une idée de défense. Une de mes malades est persécutée par un ennemi « Ispiritim » qui la poursuit par l'électricité. Pour en neutraliser les effets, elle se pique la peau avec une longue épingle ou se place la pointe d'un clou dans les oreilles, les yeux, la bouche. Une autre, pour conjurer les mauvaises influences, garde continuellement
MIMIQUE. 7 Ni)
entre les dents un jeton en métal qu'elle n'ôte même pas pour parler. Une persécutée que j'ai observée avait pour habitude le soir, avant de se coucher, de retirer les draps du lit ; puis elle mettait sur le matelas une assiette et posait dessus un ilambeau avec une bougie piquée d'épingles qui tombaient dans l'assiette à mesure que la bougie brûlait. Cette pratique avait pour but de chasser les mauvais Esprits.
On peut encore comparer à ces faits les modifications que les malades introduisent dans leur costume pour se préserver des atteintes de leurs adversaires. Ainsi une de nos persécutées mettait sur sa tête un livre, puis une casserole en cuivre pour se garantir des « pestes coupantes » que ses ennemis lui jetaient sur la tête. Une autre, à qui l'on travaille la cervelle, s'entoure la tête d'une énorme coiffure, véritable casque blindé de carton, qui en même temps recouvre les oreilles pour empêcher les « perce-oreilles » d'y pénétrer. Une troisième, pour se préserver de la « charognerie », se place la nuit sur la poitrine un cataplasme de matières fécales et se couvre ensuite hermétiquement.
Ces idées de défense active, comme les précédentes, ne se rencontrent guère qu'à la suite d'idées de persécution le plus souvent systématisées et de date ancienne.
On pourrait cependant en rapprocher quelques faits très analogues observés dans d'autres formes psychopathiques, telles que les obsessions. C'est ainsi qu'on pou irait leur comparer le lavage répété des mains chez des individus atteints de délire du toucher, tel un de mes malades qui allait jusqu'à se laver les mains, non seulement après avoir touché certains objets, mais lorsqu'il avait rencontré un
enterrement. De même on pourrait rapprocher aussi des idées de défense active certains mots ou formules prononcés par des onomatomanes dans le but de neutraliser l'influence néfaste qu'ils attribuent à quelques autres. Une malade que j'ai connue, par exemple, ne pouvait entendre les mots : « Vendredi, malheur, treize » sans corriger leur portée néfaste en prononçant les autres : « Samedi, bonheur, quatorze. »
C'est surtout dans les formes constitutionnelles de l'obsession qu'on peut faire des constatations de ce genre. De plus, elles sont, par elles-mêmes, d'un mauvais pronostic : car ces « trucs » indiquent de la part du malade une adaptation complète à l'idée obsédante qu'ils ne font qu'entretenir.
Les faits observés chez les persécutés paraissent également en rapport avec un état d'affaiblissement intellectuel, congénital ou acquis. D'ailleurs, chez eux, ils n'apparaissent le plus souvent qu'après une période de maladie déjà longue. Enfin, leur mode d'expression vous renseigne aussi, soit par lui-même lorsqu'il s'agit de néologismes, de phrases ou de gestes stéréotypés, indices d'un état chronique, soit en vous montrant la présence d'autres symptômes (hallucinations diverses, idées systématisées) qui peuvent avoir une valeur pour indiquer l'état mental général du sujet.
Ces idées de défense active sont encore importantes à relever au point de vue médico-légal ; car souvent, lorsqu'elles passent à l'état d'habitudes, elles peuvent suffire au persécuté pour assurer sa tranquillité et lui épargnent les réactions violentes qui font si fréquemment de ce malade un individu dangereux pour ses semblables.
Vous voyez, Messieurs, toute l'importance qu'il y a à bien connaître les idées de défense. Si j'ai insisté un peu longuement, c'est qu'elles n'ont guère jusqu'ici attiré l'attention. Quelques auteurs (Morel, Legrand du Saulle, Magnan) ont bien signalé des hallucinations de caractère opposé, mais n'ont pas étudié ces idées de défense. Gomme travail d'ensemble sur la question, je vous citerai un mémoire que j'ai publié il y a quelques années (Ann. méd.psyc/i., 1889) en collaboration avec M. P. Besançon ; encore n'était-il question dans ce travail que des idées de défense passive. C'est pour combler cette lacune et vous montrer la question dans son ensemble que j'ai cru devoir vous exposer toutes les considérations qui précèdent sur les idées de défense, passive et active.