‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 130 sur 135 · VINGT-SIXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SIXIÈME LEÇON

De Tabasie et de Tastasie émotives '.

Messieurs,

Il y a peu d'années seulement que l'attention des médecins a été attirée sur les troubles d'origine psychique de la marche et de la station debout. Bien qu'indiqués déjà sommairement par quelques auteurs, c'est à M. Charcot et à ses élèves, MM. Paul Richer et Blocq (2), que revient le mérite d'avoir donné une description détaillée du syndrome qu'ils ont désigné du nom d'astasie-abasie.

Je vous rappellerai brièvement qu'alors le désordre porte exclusivement sur les actes associés de la station debout et de la marche, qui sont empêchés à divers degrés. Si le malade est couché ou assis, on n'observe rien d'anormal, sauf parfois quelques troubles de la sensibilité. La puissance dynamométrique est conservée et il n'y a pas alors d'incoordination. Ce n'est que lorsqu'on commande au malade de marcher ou de se tenir debout que se révèlent les anomalies.

À côté de ces troubles de la station debout et de la marche, il en est d'autres peu étudiés, également d'origine psychique, qui, malgré certaines analogies d'aspect, en diffèrent cependant par d'autres côtés.

(1) Publiée in Médecine moderne, 8 janvier l»9i.

(2) P. Blocq, De Vastasie cl de Vabasie [Arch. de m urologie, 1883).

En voici un exemple; malgré quelques lacunes de détail dues aux conditions défectueuses d'observation dans lesquelles je me suis trouvé placé (la malade ne fréquentant que nos consultations externes), il me semble cependant assez caractéristique pour mériter de vous ôtre présenté.

M,le A..., quarante ans, après une période de préoccupalions morales et de surmenage, fut prise subitement, il y a un peu plus de deux ans, de douleurs dans les genoux et les jambes, s'accompagnant d'une faiblesse telle qu'elle pouvait difficilement se tenir debout et que, lorsqu'elle voulait essayer de marcher, elle avait la sensation que si elle faisait un pas, elle allait être précipitée à terre.

Un peu plus tard survinrent des douleurs de tête se caractérisant par une sensation de pesanteur sur le vertex, et de resserrement des régions latérale et postérieure; craquements dans la nuque. Puis, à ce cortège de symptômes se joignirent des troubles de la digestion : perte de l'appétit, digestions paresseuses, chaleur à la tête, ballonnement de l'estomac, parfois des éructations; constipation, somnolence après les repas; perte du sommeil la nuit.

Pendant ce temps, les troubles de la marche s'étaient aggravés et la malade avait de véritables vertiges. Ils se présentaient surtout le matin et à jeun; sensation de faiblesse des jambes, avec oscillation latérale ou d'avant eu arrière, sensation de soulèvement du sol, de déplacement des objets environnants, de brouillards devant les yeux, de vide dans la tête. Ce vertige se présentait, comme je vous l'ai dit, à jeun et le matin, dans la chambre à coucher. Parfois même, il survenait au lit, dès le réveil. L'ingestion d'aliments, l'air vif, la lumière, le faisaient disparaître.

794 ABASIE ET ASTASIE EMOTIVES.

A la même époque se montrèrent des troubles dans le fonctionnement des facultés intellectuelles : difficulté de fixer l'attention, de grouper les idées, ou associations involontaires entraînant la malade dans une sorte de rêve, tout éveillée; obnubilation de la mémoire, prooccupations hypocondriaques, irritabilité du caractère; lenteur générale, sorte d'indécision de tous les mouvements.

Aujourd'hui, ce qui prédomine, c'est le trouble de la station debout et de la marche.

Les anciens vertiges ont disparu pour faire place, l'hiver dernier, à la suite d'une atteinte d'influenza, à un état ressemblant un peu à l'astasie-abasie et dont vous pouvez vous rendre compte immédiatement par vous-mêmes.

Sans avoir aucun sentiment de vertige, la malade ne peut plus se tenir debout; à plus forte raison la marche lui est-elle impossible. Mais, de plus, sitôt qu'on cherche à la lever, elle est prise, à peine debout, d'une angoisse extrême avec sensation d'oppression à l'épigastre, palpitations, pâleur de la face, sueurs froides, tremblement, sensation de défaillance imminente, crainte de mourir. Cet état ne cesse que si l'on recouche la malade, ce qu'on se trouve d'ailleurs obligé de faire tout de suite. Lorsqu'on cherche à la faire marcher en la soutenant par les deux bras, parfois elle peut faire quelques pas, puis elle tombe dans le même état d'angoisse.

Il est également provoqué par la station assise, à moins toutefois qu'elle ne soit fortement appuyée au dossier de son siège. Comme les malades de MM. Gharcot et Blocq, elle peut se déplacer on restant assise el ru avançant son siège, mais Ma condition expresse qu'elle reste appuyée au dossier. En voiture ou en wagon, même lorsqu'elle n'est pas appuyéej elle n'a pas d'anxiété.

11 en est de même lorsqu'on peut distraire fortement son attention*

Au point de vue physique, vous voyez que cette malade ne présente aucune trace de paralysie, ni d'incoordination

motrice. La sensibilité est intacte dans tous ses modes, le sens musculaire normal, les réflexes rotuliens un peu exagérés. Les organes des sens, ouïe et vue, sont, à tous égards, absolument intacts. Les artères sont souples, il n'y a rien au cœur; les urines sont normales. L'état des fonctions digestives s'est considérablement amélioré. La menstruation est régulière.

En résumé, vous voyez, Messieurs, qu'au point de vue symptomatique, en ce qui concerne les désordres de la station debout et de la marche, cette malade présente quelque ressemblance avec les astasiques-abasiques de MM. Gharcot et Blocq. Même impossibilité de se tenir debout et de marcher, coexistant avec l'intégrité des actes musculaires dans le décubitus.

Mais il y a ici un nouveau symptôme capital, l'angoisse accompagnant chaque tentative de station debout ou de marche, tout à fait semblable à celle que détermine pour un agoraphobe l'acte de traverser une place et donnant au syndrome actuel un aspect clinique absolument comparahle à celui des idées obsédantes, des délire* émotifs.

D'ailleurs, les mêmes symptômes se présentent. lorsqu'elle est assise, tandis que chez les astasiques-abasiques ordinaires, la slation assise ne présente rien d'anormal.

Enfin, tandis que le syndrome astasie-abasie, tel que l'ont décrit MM. Gharcot et Blocq, coexiste fréquemment avec l'hystérie, ici, la maladie s'accompagne d'un état neurasthénique des plus évident.-.

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