‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 133 sur 135 · VINGT-SEPTIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

VINGT-SEPTIÈME LEÇON

Hystérie.

Sommaire. — Automatisme dans la période d'aura des attaques; variations spontanées de la sensibilité correspondant aux phénomènes d'automatisme. — Dédoublement de la personnalité analysé par le malade.

Messieurs,

Les phénomènes de désagrégation psychique, d'automatisme, sont des plus communs dans l'hystérie et l'on pourrait même dire qu'ils constituent à proprement parler le fonds de l'état mental particulier à cette névrose.

Parfois, ils prennent un développement très accentué et se présentent alors sous divers aspects, dans des circonstances différentes.

On peut ainsi les rencontrer dans la période prodromique de l'attaque dont ils constituent comme l'aura psychique. En voici un exemple (1).

M. H. . . , âgé de dix-neuf ans, étudiant, s'est présenté à la consultation externe le 8 février 1892. — Plusieurs membres de sa famille ont eu des accidents neuroou psychopathiques caractérisés. — Une tante paternelle a des attaques qui paraissent épileptiques. Lagrand'mère maternelle a étéaliénée; un oncle maternel a des attaques d'épilepsie.

H... lui-même aurait marché tard ; étant petit, il était

(1) L'observation do ce malade a été présentée au Conurès de Blois, 1892.

pris souvent de terreurs ainsi bien le jour que la nuit. Il prétend avoir perdu l'odorat depuis sa naissance. Depuis plusieurs années, il est souvent inquiet et éprouve alors le besoin de marcher, de se remuer.

En février 1891, première attaque convulsive avec perte de connaissance à 3 heures de l'après-midi ; quinze jours après, seconde attaque à 4 heures de l'après-midi. Rien de particulier depuis cette époque jusqu'au 4 février 1892 où apparaissent les accidents pour lesquels il vient nous consulter. Ils s'étaient montrés aussi lors des deux premières attaques à titre de symptômes prémonitoires, mais moins accentués comme intensité et comme durée.

J'extrais d'un long factum que m'a remis le malade les quelques détails suivants. Je les crois de nature à vous renseigner suffisamment sur la physionomie de ces désordres psychiques (1).

(I) Voici, en détail, la relation écrite par le malade lui-même.

« Jeudi soir, 4 février 1892. — L'état dans lequel je me trouve en ce moment ne peut être que !e précurseur de quelque trouble grave prochain dans mon individu. J'essaye de le noter, de l'analyser à fond et tant qu'il m'est possible pour pouvoir m'en rendre compte de mon mieux.

« Cela a commencé brusquement, sans transition, d'un seul coup. A table, je mangeais d'assez bon appétit; j'étais gai, sans aucun souci sérieux, quand, tout à coup, j'ai senti un malaise inexprimable s'abattre sur moi, me saisir partout, m'anéantir. J'eus devant les yeux un éblouissement lumineux et obscur tour à tour, auquel succédaient des silhouettes étranges avec des yeux énormes, des ligures mystérieuses qui se succédaient les unes aux autres. Une surtout, où donc l'ai-je vue? Je la connais. Mes oreilles tintaient et chaque parole qu'on prononçait ou que je disais moi-même m'arrivait dans un bruissement affaibli en un lointain écho. Ma tête se vidait; il y avait comme un voile noir jeté autour. En vain, tàchaiî-je de reprendre le (il de mes idées, tout s'enfuyait.

m Mais, fait étrange, tandis que mon individu était ainsi opprimé par ce malaise, je continuais à parler et je faisais tous mes efforts

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« Il me semble, dit-il, qu'il y a en moi deux personnes, l'une qui agit, marche, parle, mais comme si c'était une autre; l'autre personne qui regarde agir et faire ; mais je ne sais trop laquelle des deux est celle qui souffre. Elles se mêlent de temps en temps et, pendant que j'écris, je suis

pour me ressaisir. L'angoisse que j'ai éprouvée ce soir est bien douloureuse. Ma figure s'est contractée et l'appétit a brusquement cessé au milieu du repas. Mais je me vois agir, je me vois souffrir et la preuve, c'est que je m'analyse de mon mieux. Que sera-ce donc? J'ai bon sommeil; j'espère que j'en serai quitte pour la peur.

« Vendredi matin. — Il est sept heures et je viens de relire ce que j'ai écrit hier soir. Décidément, ce n'est pas fini. Après une nuit d'insomnie, je me lève de très bonne heure, la tête en feu.

« Je n'ai pas fermé l'œil du tout.- A peine couché, la lampe allumée, j'ai cru pouvoir m'endormir comme d'habitude et faire ainsi cesser le malaise qui m'étreignait. Pas du tout. Les" tourbillons se succédaient plus fréquents, plus fantastiques et, dans mon oreille, retentissaient des éclats de rire, des coups de marteau, des sanglots, brusquement, par secousses, me faisant peur à lever la tête et à regarder autour de moi pour savoir si personne n'était là. Ma tête bourdonnait crescendo; j'ai eu tout le temps les yeux ouverts. Les silhouettes confuses prenaient une forme, se détachaient en relief sur le fond variant des tourbillons. Il m'a semblé entendre des rires, des respirations haletantes. J'ai vu, les yeux ouverts, des femmes superbes, toutes nues, qui s'avançaient vers moi, provocantes. J'ai vu de jolis garçons qui s'avançaient pour me saisir et qui me posaient la main sur le front, puis se penchaient pour m'embrasser sur la joue et j'avais, en ces endroits, comme des brûlures de feu sous ces baisers de femmes et de jolis garçons, vêtus en pages des anciens temps. Cela a duré longtemps. Enfin j'ai éteint la lampe, voulant me soustraire à ces visions. Elles ont repris de plus belle; elles me reprenaient, m'enlaçaient et, sous leurs caresses, je m'épanchais en pollutions abondantes, prolongées. Il y avait surtout une figure qui me poursuivait, caressante et ardente à la fois, la même qui m'est apparue hier soir. Je la connais pourtant, je l'ai vue. Où? Comment? Je n'en sais rien. Le jour est venu et les hallucinations n'ont i que pour faire place à une affection douloureuse de la vue. Je ne sais pas, je ne sais pas m'expliquer, je ne trouve pas les termes. Mais il me semble qu'il y a en moi deux personnes; l'une qui agit,

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obligé de ni'arrêter sôuvônl sou- l'influence de cette fusion qui brouille mes idées ; je crois qu'il y a lutte entre elles. Ma tête se vide peu à peu et les idées galopent, galopent sans quej'en puisse retenir une si je veux la fixer. Je fais un grand effort et j'appelle à l'aide ma seconde personne,

marche, parle, mais comme si c'était une autre; l'autre personne, qui regarde agir et l'aire; mais je ne sais pas trop laquelle des deux esl celle qui souffre. Elles se mêlent de temps en temps et, [tendant que j'écris ceci, je suis obligé de m'arrêter souvent sous l'influence de cette fusion qui brouille mes idées. Je crois qu'il y a lutte entre elles.

« Aujourd'hui, je vais suivre mes cours, agir comme si de rien n'était; mais je n'ai envie de rien, ni sommeil, ni joie. .Mon visage se contracte malgré moi et reste sombre, je pleure par larmes convulsives.

(Plus tard) « Ah! mon Dieu ! j'oubliais ou, pour mieux dire, je ne me souvenais pas. Et mes attaques du collège ! Je m'explique tout. Ce sont ces symptômes qui reviennent, mais plus aigus, plus vifs. J'ai comme un million de fourmis au bout des doigts et dans les pieds ; ma tête passe brusquement, sans cause, d'un froid glacial qui m'entrechoque les dents à une chaleur étouffante qui me mouille le front. Dois-je donc avoir une attaque aujourd'hui? Ce médecin du collège ne m'a presque rien dit sur ma maladie, répondant d'une façon évasive aux demandes catégoriques que je lui faisais. Et il est mort ! Et il ne m'a pas guéri, sans doute! Il ne me manquait plus que cela! Mon Dieu!

« Vendredi soir. — Non, je n'ai pas eu l'attaque. J'ai souffert toute la journée. Le sens de la vue m'a lait endurer des souffrances intolérables. Une transition de clarté me faisait une peine aiguë, d'autant plus que, devant moi, passent et repassent les têtes, silhouettes vaguement prononcées ou nettement dessinées! Et toujours, dans toutes les têtes, dès que je les fixe résolument, je retrouve la même. Estelle de femme ou de garçon? Je n'en sais rien. Ce que je sais, c'est que je la connais. De garçon plutôt, mais fine, douce et belle, avec un cou très long, très gracieux et me regardant si triste, si triste !

« Toute la journée, j'ai agi en automate, faisant les mouvements par instinct d'habitude, travaillant au cours, à la bibliothèque, maîtres las, d'une lassitude désespérante, sans pouvoir cependant me reposer. Tantôt, je m'assiérai là où je suis et je resterai là éternellement avec la figure à l'éternel sourire douloureux devant moi; tan-

l'autre, celle qui regarde agir pour maintenir la première : elle n'est pas toujours victorieuse, hélas ! ... Je vois mes mains, mes bras, mes pieds se mouvoir comme ceux d'un autre. Tout h l'heure, j'ai changé la chaise de place. J'ai vu une main qui tenait un barreau ; j'ai eu peur. C'était la mienne

tôt, je m'élancerai, je dévorerai l'espace sans m'arrêter jamais, pour fuir les visions et la clarté du jour.

« Et je n'ai mangé que très peu; j'ai rendu presque aussitôt. J'ai rendu mon goûter ce soir encore. Ma tête se vide peu à peu et mes idées galopent, galopent sans que j'en puisse retenir une, si je veux la fixer. Je fais un grand effort en écrivant ceci et j'appelle à l'aide ma seconde personne, l'autre, celle qui regarde agir, pour maintenir la première. Elle n'est pas toujours victorieuse, hélas ! Vais-je dormir cette nuit? Je vois mes mains, mes bras, mes pieds se mouvoir comme ceux d'un autre. Tout à l'heure, j'ai changé ma chaise de place. J'ai vu une main qui tenait un barreau; j'ai eu peur : c'était la mienne et je l'ai regardée fixement sans pouvoir détourner les yeux. J'ai voulu la lâcher, il a fallu que je détournasse avec peine ma vue de dessus pour que mes doigts se détachassent. Je n'ai pas de sommeil, pas faim non plus. Que vais-je faire, cette nuit? Et les symptômes qui continuent toujours. Au collège, c'était plus vite fait. Une journée de malaise, puis elle arrivait. Un grand cri, de la mousse aux lèvres, tremblement nerveux nécessitant des hommes pour me retenir. Une heure cela durait, puis après, anéantissement complet, sanglots convulsifs et repos de deux jours. Si cela m'arrive cette fois, que sera-ce?

« Samedi matin. — Pas dormi non plus! Hallucinations de plus en plus fortes; pollutions. Je rêve, les yeux ouverts, des mêmes objets. Seulement, celte nuit, les fantômes formaient une ronde et j'entendais très bien les chants. Lesquels? Je n'en sais rien; une ronde qui m'enserrait, m'enlaçait et m'étourdissait. Puis, femmes aux formes puissantes et garçons aux mines délicates venaient m'exciter, me chatouiller, moi qui suis vierge encore de toute femme... Et les pollutions se sont faites très nombreuses.

a Ce matin, j'ai la vue plus claire, les silhouettes plus vagues; mais l'oreille me fait souffrir horriblement. Le moindre son m'énerve et fait vibrer mon cerveau. Je vais agir comme les autres jours; que cela arrive enfin!

« Samedi soir. — Pas d'attaque encore! Cela ne finira donc plus ? J'ai rendu trois fois dans la journée aujourd'hui et j'ai souffert hor-

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et je l'ai regardée fixement sans pouvoir détourner les yeux, J'ai voulu la lâcher, il a fallu que je détournasse avec peine nia vue de dessus pour que mes doigts se détachassent. Le repos me paraît insupportable, je voudrais marcher, aller toujours de l'avant. Je n'ai presque plus conscience de

ribleraent de l'ouïe. Tout bruit m'endolorissait le cerveau, qui bout ce soir comme si mon crâne contenait une mer de feu, de plomb liquide dont les vagues se heurtent, .l'ai entendu des voix, mon nom prononcé plusieurs fois par une voix que je connais, mais sans pouvoir dire à qui elle appartient. Est-ce celle de cette physionomie qui oie regarde toujours? J'en vais devenir fou. J'étends les mains souvent comme pour la saisir et, si elle était là, je crois que je l'étranglerais pour en être débarrassé. Mais non'. Je la prendrais ou le prendrais et l'emporterais bien loin, bien loin.

« Dimanche matin. — J'ai divagué hier soir; cette nuit, cela a continué corn me d'habitude. Pas de sommeil et les hallucinations toujours ! Ce malin, l'œil et l'ouïe me font mal, mais moins cependant qu'isolés. J'ai des fourmillements plus prononcés aux doigts, au bout des pieds et à la nuque. La tête me fait mal, surtout au milieu, en haut et aux deux coins. J'ai des tremblements dans les jambes, des secousses qui me font hausser convulsivement l'épaule droite, des picotements aux yeux. Cette nuit, j'ai bien pleuré durant deux heures continuellement, sans pouvoir m'arrêter. J'ai vu des figures tristes, tristes, surtout la môme, et les pollutions sont venues quand je pleurais. J'ai ouvert un livre vers minuit pour me distraire. Je n'y voyais que du rouge et du blanc ou réciproquement, des phrases entières sans aucun sens, à m'y tromper au point de passer la main dessus pour effacer. L'automatisme continue de plus en plus chez moi. La division des individus s'opère mieux en moi et plus distincte. Laquelle souffre? Je crois que c'est celle qui voit agir, mais je n'en sais rien .

« Mon Dieu! quand donc s'arrêteront ces pages? Qu'arrivera-t-il enfin? Demain, j'irai à la Salpètrière comme on me l'a conseillé; aujourd'hui, je vais me reposer.

« Dimawhc soir. — Je n'ai eu ni moins ni plus mal. Je me suis forcé à sourire, à être gai, à causer? On disait qu'il fallait réagir. Bien! Contre qui réagir? Contre moi? Et la force? J'ai déjà deux individus, l'un qui voit et l'autre qui fait. Si je devais me tertialiser encore en un troisième pour réagir sur ces deux et les unir, je ne

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ma personnalité. Le pis est que j'analyse très bien mes sensations, mes émotions et que je m'en effraye et m'en réjouis tour à tour. Enfin, il y a en moi un terrible amalgame d'idées, de sensations, de faits, de gestes; je n'explique plus rien. J'agis toujours et de plus en plus inconsciemment. »

sais pas ce qu'il arriverait de moi. De plus en plus, ma tête se vide. Les idées se font chercher, s'envolent, passent en tourbillon dans mon esprit qui ne peut les ressaisir. Et pourtant, j'écris! Comment fais-je ? Je n'en sais rien. Je traîne une mine à faire peur. Et toujours, toujours la même silhouette, les mêmes visions, les paroles prononcées distinctement à voix basse, mais distinctement encore une fois, et me faisant retourner avec un inexprimable serrement de cœur. Pourtant, aujourd'hui, je n'ai pas fatigué mes sens, je suis resté en repos. Justement, ce repos me paraît insupportable. Je voudrais marcher, aller toujours de l'avant. Je n'ai presque plus conscience de ma personnalité. Si cela continue, je vais devenir fou ou brute. Et le pire est que j'analyse très bien mes sensations, mes émotions et que je m'en effraye et m'en réjouis tour à tour. Enfin, il y a en moi un terrible amalgame d'idées, de sensations, de faits, de gestes. Je n'explique plus rien. Et toujours je rends ce que j'ai mangé... Ce soir, j'espère dormir; je sens que j'ai besoin de manger et de reposer. Un peu de sommeil, mon Dieu!

Lundi matin. — Je n'ai pas dormi, cette nuit; j'ai été presque gai et j'ai ressenti des voluptés infinies, très douces; il me semblait vivre hors de la terre. Je ne me rappelle plus bien; pourtant j'ai veillé tout le temps. L'hallucination, la vision continue toujours. Cette nuit, j'ai vu peu de femmes, surtout des garçons aux formes idéales qui veillaient sur moi, m'embrassaient très tendrement, me berçaient. La figure amie était presque gaie, elle aussi. Mais j'ai eu des pollutions avec de violentes douleurs de côté.

« Ce matin, je suis faible; je vais voir le médecin de la Sftlpêtrière. Quatre jours sans manger ni dormir! Les sens de la vue, de l'ouïe me font mal, mais moins que séparément. Ma tète est très lourde et très vide. On dirait que chaque sensation y résonne comme dans un récipient de cristal. J'ai des tressaillements aux doigts, ainsi que des fourmillements. J'agis toujours et de plus en plus presque inconsciemment.

« Quand cela s'arrêtera-t-il ? Qu'est-ce donc? Enfin, je vais le sa-

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En même temps existent des hallucinations sensorielles multiples, visuelles, auditives, tactiles, kj nés thé tiques, génitales, se présentant surtout la nuit ; de l'insomnie, de l'inappétence, des vomissements.

voir aujourd'hui. Qui doue m'ùtera mes visions, mes fantômes? Je suis très surexcité, très inquiet ce matin. .l'ai peur de tout. Que suisje? .Ma double personnalité est ce matin bien distincte. Que vais-je dire au médecin? Ne se rira-t-il pas de moi? Oh non !

« Seulement, ce matin, je suis plus calme, pas. quant aux impressions, m^is quant aux idées; je les retiens un peu. La vision ne m'obsède plus tellement, quoique présente; je m'y suis habitué. Les bruits sont continus et ne me font plus sursauter. Je pourrai m'explique!' avec le médecin. Je suis résolu à laisser le mai suivre son cours et ,i nie raisonner si je peux, et je le crois, vu que le second individu semble prendre le dessus.

« Lundi soir. — Ma tête est plus lourde. La situation est la même, mais je raisonne plus calme, plus réfléchi. J'ai vu le médecin, il m'a bien compris; j'avais eu peur qu'il ne se moquât de moi. Seulement mon esprit se tendait très fortement pendant tout le temps que durait la visite et j'ai senti que si elle durait davantage, je n'aurais plus pu continuer. Ma tête éclatait et une torpeur graduelle m'envahissait, somnolente et lasse.

« Sous l'influence bienfaisante de la douche, j'ai senti un grand bien-être, une sensation délicieuse de froid qui m'a calmé. Je suis sorti un peu reposé, mais toujours brisé un peu.

« Aujourd'hui, j'ai pris le bromure, j'ai rendu trois fois... Les affections des sens ont continué, mais j'y suis habitué et elles ne m'angoissent plus autant. Je distingue mieux maintenant. Il y a deux personnes : la première qui parle, agit, marche; la seconde qui regarde faire, mais souffre. Les deux se combattent, c'est pourquoi tantôt je suis gai, tantôt morose, un peu moins cependant aujourd'hui. Dans la journée, j'ai fait mon possible, surtout ce soir, pour paraître gai, dégagé, et chasser toutes les importunes préoccupations. Cet effort m'a tendu l'esprit, qui l'était déjà assez sans cela. Je ne suis presque plus surexcité. Jfeme vois aller sous mes deux phases.

« Dormirai-je cette nuit ? Je le crois, car il vente, il pleut, et ceci a l'art de me bercer et de m endormir. Les visions vont toujours et parmi elles, naturellement, la principale.

« Je cause, je raisonne et l'on ne se doute pas qu'en même temps

Pendant cette période, le fond émotionnel change , le malade devient triste, craint de devenir fou, de mourir, a des idées de suicide.

Le 11 février, vers 5 heures du soir, II..., qui était tou-

j'ai des sensations tout à l'ait différentes de celles produites par le lieu où je me trouve. On ne se doute pas que j'ai devant les yeux des tourbillons, des hallucinations dans l'oreille, des bruits, des chants tristes et harmonieux, des sons de cloches funèbres ou argentins très gais; dans mon esprit, des revirements subits d'idées. Seulement, comme ces phénomènes sont constants, ils n'ont plus une influence aussi brusque sur moi et je les vois se succéder en même temps que j'entends ma voix répondre, que je sens mon esprit chercher ses réponses, mes mains agir, tout un tas de phénomènes chez moi et chez les autres que je constate à travers un autre moi.

« L'état est latent. Passera-t-il? Les bonnes paroles de mon médecin ont réconforté mon premier moi, qui tâche de raisonner et de surveiller le second. Je me dissèque mieux ce soir, plus calme quant aux idées. La flamme de la lampe qui brûle devant moi change tour à tour et très distinctement de couleur; elle est verte maintenant.

« J'espère bien dormir et j'en serai si heureux ! Mais je ne me surexciterai pas plus et attendrai patiemment que mon primus puisse commander à mon secundus la fin de ce chaos où je me perds, car je ne suis plus H... vrai!! Je suis le moi du non-moi..., cet autre nonmoi de Fichte, et je me fais à cet état. Je crois que je pourrais l'endurer tant qu'il durera, pourvu que cela ne dure pas trop.

« Signe particulier, j'ai dans la bouche un goût très prononcé de sucre liquide. Quant aux odeurs, je ne peux en étudier les sensations, vu que j'en suis presque privé depuis ma naissance. Mes mains me semblent très légères et mes pieds aussi. Je m'endormirai volontiers ainsi, toujours avec ces bruits qui commencent par ne plus me déplaire et ces visions, surtout ce profil qui me regarde toujours avec un œil caressant et son sourire un peu triste. Quel qu'il soit, celui-là, il peut se vanter de m'avoir obsédé. Je le hais, et cependant maintenant je regretterai de le voir disparaître. Chose folle! je commence à aimer une chimère. J'ai des élancements dans la nuque et au haut de la tête.

« Mes yeux semblent se fermer. Si je dors, ma guérison ou plutôt le réveil de l'état où je me trouve ne se fera pas attendre longtemps. «

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