AURA PSYCHIQUE : AUTOMATISME
jours dans le même état d'automatisme, a perdu connaissance presque subitement; les bras se sont raidis, l'index infléchi dans la paume de la main ; petites secousses dans les membres; à un moment, il a élevé doucement le bras droit comme s'il se détirait. La figure reste normale, plutôt rouge ; pas de morsure, d'écume, de miction involontaire. Pendant tout ce temps, il marmotte des mots incompréhensibles. 11 paraît avoir eu plusieurs attaques semblables pendant une heure. Puis il dort environ un quart d'heure, et recouvre ensuite connaissance très vite; seulement il est très fatigué. Il n'a gardé aucun souvenir de cette attaque. (Tous les renseignements qui concernent ces attaques nous ont été fournis directement par des témoins.) A la suite de l'attaque, tous les phénomènes d'automatisme ont complètement et brusquement disparu; il en est de même des vomissements.
Le 13 mars, le soir après dîner, nouvelle attaque. Le malade était sombre depuis plusieurs jours; sans présenter l'es mêmes symptômes que l'autre fois, il se plaignait de ne plus avoir ses idées à lui. La nuit précédente, il s'était retrouvé debout devant sa fenêtre, s'étant levé inconsciemment pour la fermer, ayant cru, dit-il, qu'elle était ouverte.
Le 13, après son dîner, il est pris de vomissements et l'attaque survient subitement. La tête se tourne vers l'épaule ; petites secousses, raideur dans les bras et les jambes, puis mouvements de tout le corps; il crie tout le temps, mord son oreiller; pas de morsure de la langue, miction involontaire. 11 s'endort en quelques minutes après avoir dit : « Ah ! je suis un homme perdu, cela recommence », et avoir pleuré en abondance. 11 s'est couché et a eu alors un peu de délire, prononçant des mots incohérents. Amnésie absolue.
Pendant les deux jours suivants, il s'est plaint d'avoir les jambes coupées et mal dans la nuque.
Après l'attaque, il dit avoir recouvré de suite la netteté de ses idées. Il se plaignit seulement d'avoir de la difficulté à s'exprimer, ne trouvant plus ses mots. Gela semble avoir été de l'amnésie verbale motrice d'articulation, car il dit alors « avoir le mot dans l'esprit, devant les yeux ou même dans l'oreille, mais ne pouvoir arriver à l'articuler qu'après des efforts ». Gela dura une huitaine de jours.
H... revient nous trouver le 2 avril au matin, se plaignant des mêmes phénomènes psychiques que lors de sa première attaque, mais cependant sans hallucinations ni pollutions nocturnes. La lutte entre les deux personnalités est beaucoup moins distincte ; il dit ne pas pouvoir rassembler aucune idée ; il perd la mémoire de tout, ses idées lui échappent, il ne sait pas ce qu'il vient de faire à quelques minutes de distance ou ce qu'il va faire. Il se plaint d'être abruti, de ne plus penser, de ne pouvoir fixer son attention sur rien ; il ne comprend qu'avec de grands efforts ce qu'on lui dit, perd ses mots, interrompt ses phrases. Il se met à remuer, à marcher automatiquement «comme un hébété», sans savoir où il va, se demandant par instant ce qu'il est en train de faire. La veille, il est sorti se promener dans la campagne sans savoir ce qu'il faisait, où il allait ; ennui profond, découragement, peur de devenir fou, idées vagues de suicide. Il vomit presque tout ce qu'il prend; il ne dort qu'avec du chloral.
Cet état s'accentue jusqu'au 5. Le soir de ce jour, à 6 heures et demie, il est pris de vomissements qui sont suivis d'une attaque : petites secousses, raideurs, tendance à l'arc de cercle, cris, miction involontaire. Durée d'un
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quart d'heure. Amnésie complète. Tout de ^uite après, il se remet à causer. Une heure plus tard, nouvelle attaque qui s'est accompagnée d'un délire ayant duré environ trois quarts d'heure, pendant lequel on fut obligé de le maîtriser.
A la suite de cette attaque, la tête redevient absolument libre, il se sent maître de ses idées, de sa mémoire, de ses actes. Il est très gai ; les vomissements ont disparu ; le sommeil est redevenu normal.
Messieurs, les variations que je viens de vous retracer dans l'état mental, avant et après les attaques, s'accompagnent de certains symptômes, constatables objectivement et présentant une marche en quelque sorte parallèle. Ce sont surtout les modifications delà sensibilité.
Ainsi, le 8 février, avant t 'attaque , pendant la période d'automatisme, je constate unehypoalgésie notable du côté droit. Le sens musculaire et articulaire est conservé, mais cependant plus obtus de ce même côté ; le malade reste hésitant sur la position de ses membres, et pour la déterminer est obligé d'imprimer à ses muscles quelques contractions volontaires.
Zones hyperesthésiques aux deux testicules , dans les fosses iliaques ; la pression sous le sein gauche ou sur le rachis entre les deux épaules détermine de la suffocation ; la pression surftle vertex provoque des bourdonnements, et si l'on insistait, déterminerait à coup sûr une attaque.
Diminution du réflexe pharyngien.
Rétrécissement concentrique très notable du champ visuel, surtout à droite (45°). Rien de particulier à noter pour la \ision des couleurs. La sensibilité des téguments de l'œil est un peu diminuée, surtout à droite.
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Rien ds notable du côté de l'ouïe, du goût; l'odorat est obtus des deux côtés.
L'estomac est très distendu; clapotement considérable, renvois de gaz sentant l'œuf pourri.
Le 13 février [après V attaque) la diminution de la sensibilité à la douleur et du sens musculaire, bien qu'existant à droite, est bien moins manifeste. Persistance des zones hyperesthésiques.
Le champ visuel est très élargi, de 30 degrés environ, presque normal; les téguments de l'œil sont plus sensibles.
L'estomac est très rétracté, ses dimensions sont normales.
Ces mêmes variations de la sensibilité, pendant la période prémonitoire de l'attaque et après l'attaque, ont été constatées à nouveau les S et 7 avril. Elles sont surtout apparentes pour le champ visuel, qui s'est élargi de 50 degrés environ après l'attaque, revenant alors à la normale. Il est à noter, d'autre part, que le champ visuel est d autant plus rétréci que les phénomènes d automatisme sont plus développés, et que ton observe le malade à une période plus proche de t arrivée de t attaque.
Messieurs, les détails qui précèdent vous ont montré surabondamment que notre malade est un hystérique.
Il est, dans son histoire, quelques points sur lesquels j'attirerai plus spécialement votre attention . C'est d'abord la nature de l'aura des attaques, marqué par des symptômes divers. Bien qu'ils soient de môme nature, nous pouvons les diviser, pour la commodité de notre étude, en subjectifs et objectifs. Subjectivement, ce sont des désordres Intel-
lectuels particuliers se résumant en un état de désagrégation, d'automatisme psychologique déterminant une sorte de dédoublement de la personnalité, l'existence d'une double conscience dans le même temps; objectivement, constatâmes à l'examen direct, ce sont des modifications parallèles de la sensibilité.
Nous avons vu aussi les différents symptômes s'aggraver à mesure que l'on approche du moment de l'attaque.
En même temps, le malade, qui se rend compte de son état, peut lutter au début; mais, plus tard, h mesure que la désagrégation psychologique s'accentue, il est complètement dominé par les phénomènes d'automatisme. Son champ de conscience semble se rétrécir de plus en plus jusqu'à se réduire à zéro au moment de l'attaque où il perd complètement connaissance et dont il ne peut conserver aucun souvenir.
Il semble enfin que cette attaque joue le rôle d'une crise favorable. A la suite, en effet, la conscience est redevenue ce qu'elle était à l'état normal, et l'examen objectif même des différents modes de la sensibilité dénote alors un élargissement considérable du champ de conscience.
Vous savez, Messieurs, que les travaux récents sur la matière tendent à considérer tous les stigmates hystériques comme dépendant d'une sorte de rétrécissement du champ de conscience, d'un défaut de la perception personnelle qui se traduit par l'anesthésie, l'amnésie, les troubles de l'attention, de la volonté, etc. A l'état ordinaire, si la synthèse mentale est insuffisante, elle n'est pas complètement supprimée. Cette insuffisance détermine certainement des troubles intellectuels, mais ils ne constituent pas, à proprement parler, un véritable délire.
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A fie certains moments, au contraire, elle peut venir à s'exagérer, et l'on voit alors se manifester des désordres psychiques très caractérisés.
C'est ce qui arrive chez notre malade.
Dans les périodes de calme, on constate déjà chez lui certains troubles de la sensibilité, de physionomie hystérique et qui mettent en évidence, dans le domaine des sensations, le défaut de synthèse mentale, de perception personnelle.
Si ces altérations sont les seules que nous ayons pu constater, cela ne veut nullement dire qu'en réalité il n'y en ait point d'autres intéressant par exemple la mémoire, l'attention, la volonté. Mais, pour les découvrir, il'nous eût fallu pouvoir observer le malade d'une façon très suivie, de plus près que nous n'avons pu le faire à la consultation externe.
Dans les jours qui précèdent les attaques, les désordres s'accentuent. En môme temps que l'examen objectif nous montre les troubles de la sensibilité s'exaspérant tout en gardant leurs caractères premiers, le malade accuse luimôme, dans l'exercice de ses facultés intellectuelles, des modifications parallèles et de môme nature. Il se trouve abruti, incapable de fixer son attention, de rassembler ses idées, de comprendre ce qu'on lui dit et de s'exprimer, d'évoquer le souvenir des faits surtout récents, etc. Il agit automatiquement, comme un « hébété », dans un état de distraction perpétuelle. Gela est très net, notamment avant laseconde attaque. Les désordres delà perception personnelle s'accentuent et se généralisent à toutes les manifestations intellectuelles volontaires, qu'il s'agisse de percevoir les sensations, de combiner les différents éléments d'une idée ou d'un acte, d'évoquer les images des souvenirs. Ce n'est
pas l'inintelligence absolue, ce n'est pas non plus un vrai délit*6 ; toutefois le trouble de la conscience, de la perception personnelle, est beaucoup plus accentué que dans l'état normal du sujet.
Ces phénomènes se rencontrent aussi avant la première attaque. Mais en outre, l'anesthésie, l'aboulie intellectuelle et motrice s'accompagnent alors d'autres symptômes, assez ordinaires dans tous les cas où la synthèse mentale est Insuffisante. Ce sont les symptômes d'automatisme psychologique : la fuite des idées, les hallucinations, etc. Le malade n'est plus maître de diriger à sa volonté l'exercice de ses facultés intellectuelles; toutes les opérations de synthèse mentale sont difficiles, presque impossibles. En revanche, les associations d'idées se déroulent, rapides, multiples comme dans un rêve, automatiquement, comme affranchies de tout lien avec la conscience personnelle.
La résultante de ces phénomènes complexes, c'est cette division de la conscience, ce dédoublement que le malade décrit d'une façon si précise.
C'est là, Messieurs, un point assez particulier.
La désagrégation mentale, qui fait le fonds de l'hystérie, peut bien aboutir à la formation de consciences, de personnalités secondaires. Mais il y a alors un caractère particulier : c'est que la division de la conscience est complète. Les différentes existences psychologiques alternent, se juxtaposent, mais ne se confondent pas. Elles restent indépendantes l'une de l'autre.
Sans doute il peut se faire que les différents éléments de la personnalité secondaire déterminent un ensemble de réactions intelligentes; mais ces dernières demeurent elles-mêmes étrangères à la conscience principale qui en ignore l'origine. Malgré les communications qui peuvent
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ainsi s'établir entre les deux consciences, la séparation de conscience reste toujours complète, absolue. Aussi l'hystérique le plus dédoublé ignore-t-il cette division de son esprit, à laquelle il reste indifférent.
Notre malade, au contraire, se rend compte de son état et l'analyse même au moment des paroxysmes.
La personnalité principale n'abandonne pas tout à fait les phénomènes à leur développement automatique. Ils ne restent pas subconscients, mais envahissent à chaque instant et de plus en plus la conscience principale. Le sujet sent ce développement d'une autre personnalité en luimême. Il s'en inquiète, craint de devenir fou.
Bien qu'il y aitlà, dans la physionomie des phénomènes de désagrégation psychique, certaines modilications peu habituelles dans l'hystérie, ils ne doivent pas moins, dans le cas actuel, être considérés comme de nature et d'origine hystérique. Il en est, en effet, parmi eux qui conservent toujours les caractères propres à l'hystérie et ne font même que s'accentuer dans le paroxysme. Ce sont les troubles anesthésiques sensitivo- sensoriels qui traduisent bien, comme à l'ordinaire, le rétrécissement du champ de conscience, et l'existence d'une conscience secondaire ignorée de la principale. La constatation objective qui nous les montre s'exaspérant dans la période prodromique des attaques, nous autorise à penser qu'ils entrent certainement pour une grande part dans la production des troubles intellectuels, de l'état d'automatisme. Rappelez-vous d'ailleurs qu'ils existent de tout temps, à un degré atténué.
Enfin, la terminaison de l'état d'automatisme, par une attaque de caractère hystérique, à la suite de laquelle tout rentre à peu près dans l'ordre, est aussi un fait important à noter.
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Ainsi encadrés outre dos manifestations nettement hystériques, il n'y a point de doute que les symptômes d'automatisme, le dédoublement de la personnalité, malgré
quelques caractères particuliers, ne soient dénature hystérique.
Tels sont, Messieurs, les faits principaux que je signalerai à votre attention. Ces troubles intellectuels m'ont paru assez curieux pour vous être signalés, en tant que phénomènes prémonitoires d'une attaque, ainsi que la coïncidence des variations parallèles de la sensibilité, dont la détermination exacte et très frappante peut surtout être faite par l'examen objectif en ce qui regarde le sens de la vue. Il n'y a d'ailleurs rien d'étonnant à ce que les anesthésies, symptômes d'un rétrécissement du champ de conscience, augmententehez un hystérique dans les périodes d'automatisme où la désagrégation psychique qui fait le fonds de la maladie tend à s'accentuer; car, ce sont en réalité des phénomènes de même nature.
Sans être exceptionnels, les cas de ce genre ne sont pas, je crois, très communs ; et les symptômes dont nous venons de nous occuper se montrent beaucoup plus fréquemment à la suite des attaques qu'à titre d'aura.
En ce qui concerne les troubles anesthésiques, permettezmoi cependant de vous rappeler le cas suivant où furent notées des variations spontanées de la sensibilité, ayant avec les attaques des rapports identiques à ceux que nous venons d'indiquer chez notre malade.
En octobre 1890, M. Gharcot présentait à sa clinique un malade qui était tourmenté, de temps en temps, par des périodes d'attaques durant de dix à quinze jours, périodes qui étaient annoncées par une série de phénomènes d'ordre
général très curieux : inappétence, embarras gastrique, etc. Au bout de deux ou trois jours de malaise apparaissait une hémianesthésie droite, qui était l'indice certain que les attaques allaient éclater; sa disparition indiquait également le retour à l'état normal.
Je pourrais, Messieurs, pousser plus loin l'étude des phénomènes d'automatisme chez notre hystérique, et, sans nul doute, l'expérimentation nous révélerait encore d'autres particularités intéressantes. Mais vous savez que les recherches expérimentales dirigées dans ce sens ont pour effet immédiat d'accentuer et aussi d'installer la désagrégation psychologique. Aussi, dansée cas où les accidents, de date récente, se présentent d'une façon transitoire, alors que le malade vient avec confiance solliciter nos soins, j'ai pensé qu'il était de mon devoir de médecin d'éviter toute recherche expérimentale, si elle pouvait être dommageable au patient, et de me borner à recueillir les faits d'observation spontanés, nécessaires pour déterminer l'état pathologique ou les indications du traitement.