‹ Leçons cliniques sur les maladies mentales et nerveusesChapitre 22 sur 135 · FORME CONSTITUTIONNELLE · texte numérisé non relu

FORME CONSTITUTIONNELLE

qu'elle n'a été propre que très tard. Dès l'enfance, elle a manifesté un caractère emporté; elle a toujours été très peureuse ; à l'école, elle avait la mémoire facile, mais la conception peu aisée ; elle a toujours eu du mal à s'appliquer, toujours irrésolue, indécise, apathique, avec des accès d'exaltation, une imagination vagabonde, des idées romanesques. Toujours « maniaque», au sens qu'on attribue vulgairement à ce mot, elle voulait que les objets fussent. à la même place, les choses faites delà même manière.

Sa maladie, dit-elle, date de naissance ; elle avait le germe de l'idiotisme. Réglée à onze ans, elle a eu la rougeole à douze ans et neuf mois ; « et, à la suite, dit-elle, je suis retombée en enfance, plus bête encore qu'auparavant. »

Il est à noter cependant que cette affection n'a pas provoqué l'apparition des obsessions, car la malade en avait déjà eu auparavant. Elle est très explicite à ce sujet, et cite même deux idées obsédantes, l'une relative à « Croquemitaine », l'autre dans laquelle elle croyait toujours avoir derrière elle un cercueil.

Depuis cette époque, elle a toujours eu des obsessions, de plus en plus nombreuses et variées. Elle a eu, par exemple, du délire du toucher; étant toute jeune, elle prenait sa robe pour ouvrir les portes, par crainte du vert-de-gris, et cela lui arrive encore maintenant de temps en temps.

Elle eut également la peur des places dont elle faisait le tour, la peur des voitures, de la folie du doute, la peur des aiguilles et des épingles; cette dernière a même toujours été l'obsession principale. Une fois, elle a tenté de se suicider avec un rasoir, sous le coup d'une impulsion irrésistible. Une autre fois, elle a essayé de s'étrangler ; .mais cette fois-là, dit-elle, « ce n'était pas la même chose, je n'étais pas poussée malgré moi, c'était raisonné ».

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Comme la plupart du temps, la maladie suit ici une marche rémittente et procède par paroxysmes, dans l'intervalle desquels la malade se trouve bien portante, ne présentant qu'une émotivité générale très accentuée et les stigmates mentaux exposés au début.

Les paroxysmes s'annoncent par ce que la malade appelle les préliminaires, « Le jour où cela va me prendre, je sens, dit-elle, comme des bouchons dans les tempes, un nœud dans l'estomac, je n'ai pas d'appétit. Gela me prend quelques heures avant que l'idée n'arrive. »

Une fois déclarés, les paroxysmes se présentent sous des formes différentes. Tantôt ils sont très courts, passagers, constitués par une seule idée obsédante. C'est le cas le plus rare et la malade peut alors lutter contre son idée.

D'autres fois, les idées obsédantes se succèdent sans relâche, comme subintrantes, et cela quelquefois pendant une ou même plusieurs journées. C'est comme un état de mal obsédant.

Mais la durée peut être encore plus longue et s'étendre jusqu'à un mois et plus. C'est ainsi que nous venons d'assister à un véritable accès qui a duré deux mois.

Pendant ces longs accès, les obsessions, l'angoisse, sont incessantes, même la nuit, et la malade ressemble alors tout à fait à une mélancolique anxieuse.

Dans ces derniers cas, toute lutte est impossible, et la malade qui, dans les intervalles de calme, a parfaitement conscience de la nature de ses obsessions, de l'inanité de ses craintes et raconte si bien ce qu'elle ressent, même dans ses accès, ne peut, durant leur cours, arriver à s'en rendre compte. Tous les raisonnements qu'on tente de lui faire pour la rassurer restent sans effet ; elle ne cesse de s'inquiéter, d'errer dans une sorte d'anxiété automatique témoi-

FORME ACQUISE. (J,j

gnant bien du trouble de sa conscience à ce moment. Remarquons, en terminant, que cette malade présente de l'asymétrie faciale et des anomalies du pavillon de l'oreille.

Voici un second fait, qui représente l'autre forme de l'obsession, celle qui, en l'absence de toute tare psychique antérieure, se développe accidentellement sur un fonds neurasthénique.

II. — J'ai soigné, il y a déjà plusieurs années, un jeune homme de trente ans, d'une intelligence fort distinguée, qui, depuis un mois environ, présentait des obsessions conscientes.

Sept ou huit mois auparavant, il avait fait des excès de travail à l'occasion d'un concours très difficile dont dépendait son avenir, mais sans que sa santé s'en fût aucunement ressentie. Le succès avait d'ailleurs couronné ses espérances et il avait obtenu la situation qu'il ambitionnait. Il était sur le point de contracter un mariage qui eût définitivement assuré son avenir, lorsqu'il fut pris d'une affection aiguë (probablement une pneumonie). La convalescence fut assez lente et marquée par l'apparition de symptômes neurasthéniques, tels qu'affaiblissement général, faiblesse des jambes, céphalalgie occipitale, spermatorrhée, digestions difficiles, paresse intellectuelle, mentisme. A ce moment, le mariage sur lequel il comptait fut rompu ; il en fut vivement affecté, et c'est alors qu'apparurent les obsessions.

Elles se manifestaient toujours sous la même forme. Le malade se sentait comme poussé malgré lui à s'agenouiller, « dans un délire de soumission », devant les femmes qu'il

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rencontrait, dans quelque endroit que ce fût. Cette obsession n'était pas constante, mais se présentait seulement à de certains moments. Elle était, en quelque sorte, annoncée par un mal de tête très violent et un sentiment d'inquiétude indéfinie. Son apparition provoquait un sentiment d'angoisse plus caractérisé, très pénible, et le malade avait beaucoup de peine à résister à cette impulsion, à laquelle il n'a d'ailleurs jamais cédé. La crise était en général très courte, ne durant que quelques minutes au plus, et suivie d'une sorte de détente. .

Ce jeune homme ne présentait aucune tare physique, et malgré une enquête minutieuse, je n'ai rien pu relever de particulier dans ses antécédents, soit héréditaires, soit personnels.

Sous l'influence d'un traitement approprié, l'obsession a disparu définitivement au bout de peu de semaines. Sa durée totale n'avait guère été que de trois mois à peine. J'ai appris depuis que la guérison s'était parfaitement maintenue jusqu'ici. Est-elle définitive? — L'avenir seul pourra le démontrer.

Notre dernière malade pourrait prendre place entre les deux précédents et représente comme un intermédiaire. Elle apparaît plutôt comme une simple prédisposée chez laquelle le développement de l'obsession a nécessité des causes occasionnelles, indépendantes de l'évolution intellectuelle.

III. — MIle L... est aujourd'hui âgée de vingt-trois ans. C'est une jeune fille d'apparence robuste, bien constituée, sans tare physique d'aucune espèce. Son grand-père maternel buvait beaucoup ; son père buvait également par intervalles. Les renseignements que j'ai pu recueillir ne

m'ont rien révélé de bien intéressant sur ses antécédents personnels. Ce fut une enfant de santé délicate, mais précoce ; élevée à la campagne, elle fut réglée à seize ans. Elle n'a guère reçu d'instruction, mais elle comprenait assez bien ce qu'on lui enseignait. Elle a toujours eu un caractère impressionnable, peu expansif, un peu sauvage. Pas d'accidents physiques ou intellectuels antérieurs ; elle se trouvait très bien , sans scrupules pathologiques, sans manies d'aucune espèce.

En décembre 1889, elle eut une atteinte assez violente d'influenza avec fièvre, étourdissements, céphalalgie violente, vomissements, et qui dura une huitaine de jours.

A la suite, la malade resta comme courbatue, elle se sentait les jambes faibles, avait comme des vertiges ; elle souffrait de la tête comme d'un poids très lourd au niveau du vertex, elle n'avait plus d'appétit, digérait difficilement, souffrait de l'estomac, dormait mal. En même temps, elle avait le « cerveau troublé» ; elle trouvait « tout drôle », choses ou personnes. Elle-même se trouvait comme changée et ne pouvait croire que c'était elle qui était devenue ainsi. Elle était anéantie, hébétée, ne pouvant prêter attention à rien, ni rien retenir. Quand on lui parlait, elle faisait répéter, parce qu'elle ne comprenait pas bien et n'était jamais à ce qu'on lui disait. Quand elle voulait parler elle-même, elle perdait le fil de ses idées ; elle avait beau chercher, cela ne revenait pas. Il lui était impossible de lire, la fatigue venait tout de suite, et d'ailleurs elle ne comprenait pas.

Cet état durait ainsi depuis près de trois semaines, lorsque apparurent un beau jour les idées obsédantes.

Ces idées se présentent sous la forme impulsive. Ce sont presque exclusivement des impulsions au suicide et à l'homicide.

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Quand elle épluchait des légumes, elle était obligée de lâcher le couteau et de s'en aller, parce qu'elle sentait sa main diriger le couteau contre elle-même. Quand elle secouait des tapis par la fenêtre, elle sentait comme quelqu'un qui la poussait dans le vide. Si elle marchait sur un pont, elle sentait quelque chose qui la poussait vers l'eau et ne pouvait inarcher qu'au milieu de la chaussée; à la vue d'une voiture, elle se sentait poussée à se précipiter sous les roues.

De même la vue d'un couteau, de ciseaux, la poussait à tuer sa mère ou la petite fille de ses maîtres, qu'elle aimait cependant beaucoup ; c'était comme si on l'attirait malgré elle. Dans la rue, elle se sentait entraînée à frapper les passants, à casser des carreaux, etc.

Ces idées la rendaient tellement malheureuse qu'elle a fait une tentative de suicide par le charbon, au cours de laquelle elle se fit des brûlures aux pieds, ayant nécessité un traitement de deux mois. Il est à remarquer que la malade est très affirmative pour dire que ce suicide n'a pas été accompli sous le coup d'une de ses impulsions habituelles, mais combiné et exécuté volontairement, pour en finir.

A la suite de cette tentative de suicide, elle fut deux jours sans connaissance ; mais il n'y eut pas d'amnésie consécutive. En revanche, les impulsions augmentèrent encore.

Ces impulsions, qui la prenaient autrefois toute la journée et même la nuit, sont beaucoup moins fréquentes aujourd'hui. Sans disparaître jamais totalement, elles reviennent surtout par intervalles et se montrent alors notamment l'après-midi.

La malade pressent parfaitement leur arrivée. Dans ses intervalles de calme, elle se trouve bien, dit- elle, malgré

quelques symptômes neurasthéniques, tels que courbature au réveil, surtout dans les jambes, tête lourde, digestions paresseuses, constipation fréquente, tendance h être toujours distraite. Menstruation régulière.

A de certains. moments, ces symptômes s'accentuent, la tête devient douloureuse, les idées embrouillées; cette femme trouve tout changé, perd le fil de ses pensées, souffre de l'estomac. C'est comme la période préparatoire du paroxysme obsédant. Deux ou trois heures auparavant, la fatigue augmente; elle éprouve une inquiétude vague, elle se sent étouffée, serrée à la gorge ; puis elle a tout d'un coup la sensation de « quelque chose sur le cerveau », et l'idée éclate d'elle-même, ou réveillée par la vue d'un objet en rapport avec la nature particulière de ses impulsions.

Il est à noter que, dans les périodes interparoxystiques, la vue de ces objets, tout en émotionnant la malade, ne produit pas les mêmes phénomènes, à moins qu'elle ne soit réitérée ou prolongée. 11 lui suffit de se détourner de l'objet, de s'éloigner, pour rentrer dans le calme parfait.

Les idées obsédantes sont nettement impulsives, liées à des images motrices bien nettes. « Je sens comme le mouvement, dit la malade, je suis prête à le faire. » Et sa mimique expressive confirme bien ses paroles.

L'apparition de cette idée s'accompagne d'un redoublement des douleurs de tête, surtout à la région postérosupérieure, d'étouffement, de serrement à la gorge, poids à l'estomac, envie de pleurer, brouillard ou lumière devant les yeux. Ces phénomènes d'angoisse augmentent d'autant plus que la malade lutte avec son idée, sans grand succès d'ailleurs. La crise est, au contraire, moins pénible, moins longue, lorsqu'elle peut — ce qui arrive bien quelquefois, mais rarement — distraire son attention en s'éloignant de

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l'objet qui a réveillé l'idée, soit qu'elle aille autre part, soit qu'elle essaye de s'occuper à quelque chose. Mais cela lui est difficile, car elle se sent alors, dit-elle, la tête tout à fait embrouillée.

Puis, la crise prend fin, et, dit la malade, « je me trouve bien après!... Si c'était toujours ainsi!... » Ces crises paroxystiques sont souvent isolées ; mais parfois aussi, dès qu'une finit, une autre commence, et l'on voit se succéder quelquefois trois ou quatre crises en quelque sorte subintrantes.

Ajoutons, en terminant, que cette malade ne présente aucun signe d'hystérie.

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